
Dès la page de titre, la finalité de l’ouvrage est clairement définie : « Cet ouvrage contient tout ce qui concerne les biens de campagne, les moyens de les améliorer, augmenter, entretenir et faire valoir. Choix, acquisition, bâtisse, productions différentes, et tout ce qui est relatif ; terres, bois, prés, vignes, etc ; chevaux, bestiaux et autres animaux. La meilleure culture des terres et des jardins ; les matières les plus essentielles du droit rural ; la chasse ; la pêche, et amusements de la campagne ; un petit traité de botanique et d’apothicairerie, avec des remèdes simples et aisés, surtout en campagne et en voyage. Enfin des opérations et pratiques des arts et métiers les plus utiles à la campagne. Le tout enrichi de figures, et rendu plus utile, même indispensable aux propriétaires des terres, aux amateurs, administrateurs, régisseurs et cultivateurs ».
Véritable manuel d’agriculture, à la fois concret et d’utilisation immédiate, La Nouvelle maison rustique se propose de répondre à toutes les interrogations d’un propriétaire concernant l’entretien de son domaine et l’art de gouverner son personnel.
Pour l’historien et le généalogiste, c’est une source documentaire de premier ordre sur la vie rurale. L’ouvrage traite de sujets aussi variés que la céréaliculture,
la viticulture, l’horticulture, l’arboriculture, l’élevage, le soin aux animaux, la chasse, la pêche, l’outillage agricole, la construction rurale, l’arpentage, la météorologie, le prix des fournitures et des denrées, les impôts ou la législation agraire.
Ainsi, ce livre nous donne un tableau détaillé de la gestion d’une exploitation agricole, des différents types de cultures, des espèces cultivées ou élevées, et notamment des cultures nouvelles (maïs, pomme de terre...) ou des procédés nouveaux (par exemple, les prairies artificielles : sainfoin, trèfle et luzerne).
S’y ajoute parfois des informations historiques (par exemple, sur le grand hiver 1709), des anecdotes régionales (pratiques locales), des dictons, des superstitions populaires, des recettes, des remèdes de bonne femme ou des données d’astrologie.
Publié à l’intention des propriétaires et des cultivateurs, l’ouvrage fut très largement diffusé chez les notables ruraux (gros fermiers, riches propriétaires, bourgeois-cultivateurs, curés, notaires.... D’après J.M. Moriceau « On le retrouve aussi bien chez les bourgeois cévenols que chez les laboureurs de l’Ile-de-France ou les petits nobles bretons ») qui ont parfois mis en pratique les conseils agronomiques donnés par ce manuel.
Si l’audience réelle de La Nouvelle maison rustique est largement ignorée, on peut avancer sans risque que la masse paysanne n’a jamais eu l’occasion de lire cet ouvrage, ou même d’en recevoir des échos par l’intermédiaire de la littérature de colportage (les almanachs). Le savoir des paysans et des vignerons, issu d’une longue pratique et d’une longue expérience acquise sur le terrain, restait largement tributaire de la tradition ancestrale, transmise oralement des pères aux fils...
Le texte et son commentaire :
L’année du Laboureur : Janvier
L’année, les ustensiles et les présages de l’Agriculture.
Ce qui doit le plus appliquer le chef de la maison, après la connoissance des qualités de ses terres, est d’en bien connoître tous les ouvrages, & en quel temps ils doivent être faits, afin de les ordonner dans les saisons convenables, & occuper toujours ses domestiques [1] quelque temps qu’il fasse, fans cependant trop exiger d’eux : c’est le moyen que tout profite.
En Janvier. Dans tout le cours de l’hiver, pendant les gelées, on continue les charriages [2] de toutes sortes, des bois qu’on a fait couper, des bourrées [3], d’épines [4], de bruvere [5], de genêts pour le four [6], les matériaux pour les réparations à faire au printemps [7], de la marne [8], des terres neuves [9] Les terres neuves sont utilisées pour le jardinage. préférables au fumier pour les vignes, & des fumiers dans les terres [10]. On continue aussi les labours [11] quand il y fait bon, les plantations lorsque le temps le permet, & le battage des grains [12] ; on raccommode pendant les pluies tous les outils & les instrumens de labour. On aiguise les échalas, les meilleurs sont ceux de chêne , qui durent 20 ans, plus ou moins, selon les terres [13]. Ceux de saule ne durent que trois ans : on en fait d’assez bons de sureau & de marsault [14]. On élite les osiers [15], & l’on casse des noix [16] pour faire de l’huile, le soir à la veillée. Les servantes s’occupent à filer [17].
Bestiaux & volailles. Il faut tenir les agneaux [18] chaudement & leur couper le bout de la queue quand ils ont quinze jours.
Les cochons [19] s’engraissent bien pendant qu’il fait froid : leur chair prend mieux le sel & se conserve mieux.

Les poulets s’engraissent [20] parfaitement dans l’épinette [21], en leur donnant de l’orge moulue délayée avec du lait en consistance d’une pâte un peu épaisse [22], du maïs ou blé de Turquie moulu [23], ou des pommes de terre écrasées [24] après les avoir fait cuire. En Normandie, on leur donne de la farine de sarrasin [25], pétrie épaisse avec de l’eau grasse de vaisselle & un peu de son. On délaye de même le maïs ou les pommes de terre avec du gros son, qui fera faire passer & digérer cette pâte.
Les pigeons [26] ne doivent pas être oubliés pendant qu’il y a de la neige sur la terre. On sait que c’est la vesce qui est leur nourriture.
Il faut aux lapins [27], en hiver, une nourriture seche de foin, avoine, son, bois de genievre à ronger qui leur donnera du fumet , & point d’herbe dans cette saison.
La volaille [28] doit être fortifiée par une bonne nourriture de blé, de chenevis [29], ou de sarrasin, d’orge ou d’avoine entremêlés, si l’on veut , de pain de creton [30] ou de pain de chenevis, qu’on trouve dans les endroits où l’on fait de la chandelle ou de l’huile. Les poules étant ainsi nourries, ponderont de bonne heure. On donne de plus aux oies & aux canards, de l’eau dans des baquets, dans les endroits où il n’y a point d’autre eau. En nourrissant les canards pendant dix ou douze jours ou un peu plus, sous une cage à poulets avec du son mouillé pour toutes choses, & ne leur donnant d’eau que pour tremper leur bec, ils deviendront fort gras.

Il est parlé suffisamment du gouvernement des mouches à miel & des soins qu’elles exigent pendant tous les mois de l’année, au chapitre des abeilles, dans la premiere partie [31].
Ventes & achats. Achetez des futailles [32] pendant qu’elles sont à bon marché, & les gardez jusqu’à la saison de les faire relier pour mettre vos vins.
Vous vendrez avantageusement les dindons, chapons & autres volailles dont vous voudrez décharger la basse-cour, les oeufs amassés en Août [33], le beurre, les fromages, les veaux, les boeufs & les vaches engraissées.
Foires [34]. Il a paru utile de rassembler les foires de chaque mois ; cependant nous ne donnerons ici que les principales des environs, même un peu éloignés de Paris, quand elles sont un peu considérables. Chacun pourra voir, dans les provinces , celles de ses entours qui l’intéresseront le plus.
Le lendemain des Rois, foire franche à Calais pour les chevaux & bestiaux, dure huit jours. Il y en a une de même en Mai, & une en Octobre, qui est la mieux fournie.
Le 3, à Châtillon-sur-Loing.
Le 17, à Entrain en Gâtinois.
Le 20 , jour de S. Sébastien, à Nemours, Châtillon-sur-Seine & Fontenay.
Le 22, jour de S. Vincent , à Milly en Gâtinois.
Le 25, à Egreville près de Nemours , & à Blenau en Brie.
Le 30, jour de sainte Bathilde, à Chelles en Brie.
A Meaux il y a un marché pour les chevaux le premier samedi de chaque mois.
Source :
Louis Liger, La Nouvelle maison rustique, 11° édition, 2 volumes, Paris, 1790.
Bibliographie :
Georges Duby, Armand Wallon (sous la direction de), Histoire de la France rurale, Tome 2 : L’Age classique (1340-1789), 4 volumes, Paris, Editions du Seuil, 1975.
Gabriel Audisio, Des paysans, XV°-XIX° siècle, Paris, Armand Colin, 1993.
Jean-Marc Moriceau, Terres mouvante, Paris, Fayard, 2002 .
Jean-Marc Moriceau, article Agronome in le Dictionnaire de l’Ancien Régime (sous la direction de Lucien Bély), Paris, P.U.F., collection Quadrige, 1996.








