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Louis Lagadec fils, parricide en 1831 à Plonéis en Basse-Bretagne


jeudi 5 avril 2012, par Pierrick Chuto

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Ce samedi 26 novembre 1831, à Plonéis, petite commune rurale de
Basse-Bretagne, Louis Lagadec fils, ouvrier-maréchal, commet l’irréparable
sur la personne de Louis Lagadec père, forgeron. Les deux hommes ont bu,
trop bu et ce drame de l’ivrognerie va conduire le fils Lagadec devant la
Cour d’assises du Finistère.

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La justice

Fortement pris de vin

Le samedi 26 novembre 1831, vers cinq heures du soir, Louis-Marie Thomas revient du marché de Quimper [1]. Fatigué par le trajet, il hésite avant de franchir le seuil du cabaret de Jean Le Berre à Plonéis. Ce dernier étant occupé par son activité annexe de tisseur, Guillemette Villieu, sa femme, sert l’unique client, Louis Lagadec père, forgeron au village de Kervennou. Avec insistance, celui-ci invite Thomas, adjoint au maire, à boire un coup d’eau-de-vie. Comme il ne veut pas froisser son interlocuteur, celui-ci accepte.

L’artisan, qui lui doit vingt-sept francs, lui propose de confectionner une chaîne de fer pour l’attirail des bœufs de sa ferme de Kerlan. Louis-Marie Thomas consent à se rendre un jour prochain à Kervennou pour discuter du prix.

Lagadec en est déjà à son troisième verre lorsqu’arrivent son fils Louis et Jérôme Le Floch. Les deux hommes marchent d’un pas mal assuré. Le père les invite à sa table et commande une bouteille de vin pour fêter son futur marché avec Thomas. Mais, bien vite, le ton monte et Lagadec père demande des comptes à son fils. Le matin, il lui a confié vingt-quatre francs pour acheter du fer à la foire de Quimper et pour y prendre un pourpoint à sept francs, commandé chez un tailleur. Le fils ne rapporte qu’une barre de fer, payée dix-sept francs. Le père réclame les sept francs manquants, traite son garçon de bordeller [2] et l’accuse d’avoir bu à ses dépens [3].

Avant de quitter les lieux, Thomas tente de calmer le père Lagadec que l’aubergiste refuse de servir à nouveau. Prié de s’en aller, l’homme repart chez lui vers six heures et demie, « pas ivre, mais fortement pris de vin ». Quand Jeanne Nicolas le voit dans cet état, elle prend peur, car il a l’habitude de la maltraiter quand il a bu. Il la soufflète plusieurs fois, mais « un fagot s’étant rencontré entre ses jambes », il tombe et la malheureuse prend la fuite. Les vêtements déchirés, elle va se réfugier chez sa voisine Renée Le Cornec, veuve de Vincent Le Léty, ancien maire. Celle-ci ne s’inquiète pas outre mesure et déclarera plus tard : « Elle me dit que c’est son mari qui l’a mise dans cet état. Je lui allume du feu et je rentre dans mon lit ».

Éviter la dispute

Louis Lagadec fils ignore ce qui se passe à Kervennou lorsqu’il quitte l’auberge vers huit heures du soir. « Il a bu, mais il ne fléchissait pas », témoigne l’aubergiste. Jérôme Le Floch lui propose de « coucher avec lui », et de ne pas retourner à Kervennou, son père étant indisposé contre lui. « Il ne fallait pas rentrer dans sa maison pour éviter la dispute ». Lagadec refuse, prétextant que son père ne le laissera pas tranquille tant qu’il n’aura pas été à Saint-Germain [4] chercher un charbonnier pour carboniser du bois. [5], il en emprunte un en néflier à Le Floch et se rend vers neuf heures du soir chez Vincent Le Cornec avec qui il doit faire la route le lendemain matin.

Celui-ci est absent et Marie Tymen, sa femme, est au lit. Lagadec déclare qu’il va attendre le maître de maison et s’endort sur un escabeau. Trouvant inconvenant qu’il couche chez elle alors que son mari n’est pas là, « je dis à deux domestiques femelles que j’avais chez moi de ne pas se coucher avant d’avoir fait sortir Lagadec ». Chassé de la maison, il se résout à retourner chez son père.

Aussitôt arrivé, il se jette sur son lit, placé près de la porte d’entrée. La pièce est simplement éclairée par des branches d’ajonc qui brûlent dans le foyer. Le père est couché et boit un verre d’eau-de-vie que lui apporte Pierre-Guillaume, son jeune fils. Entre deux bouffées de pipe, il traite Louis de polisson et de vagabond. À ces mots, ce dernier sort de son lit, se met à jouer du bâton, frappant sur la table, sur l’escabeau et sur le lit du père. Celui-ci se lève et hurle que « puisqu’il l’a nourri, il saura bien se faire obéir de lui ». Alors que le vieux a un pied sur l’escabeau et l’autre sur le foyer, son fils lui assène un violent coup de bâton sur la tête.

Privé de tout sentiment

Le père a beau crier, supplier, « Pardon, mon fils, reste tranquille », les coups pleuvent sur le malheureux qui tombe à terre, « privé de tout sentiment ». Le jeune Pierre-Guillaume tente de calmer son frère et, avant d’être frappé à son tour, sort précipitamment et va appeler les voisins : « Venez donc vite, l’entendez-vous qui frappe sur mon père comme sur un morceau de bois ? Louis est à tuer mon père » ; puis il ajoute peu après : « Mon père n’existe plus ». La mère accourt et découvre le drame. Son mari est étendu sur « le sol imbibé de sang », les pieds tournés vers le foyer et la tête vers la porte.

Prévenus par Vincent Le Floch, Jean Sizorn, meunier, et Vincent Perchec, menuisier, trouvent le meurtrier au lit. « Le malheur est arrivé. Faites ce que vous voudrez de moi ». Alors que Le Floch s’apprête à aller prévenir le maire, Lagadec demande calmement qu’on lui rapporte une pipe du bourg, la sienne étant cassée. D’après un témoin, il passe la nuit à fumer sur le cadavre de son père, à boire et à manger à plusieurs reprises.

Dès le lendemain, monsieur Bernhard, procureur du roi, et Alain-Marie Lozach, juge d’instruction, se rendent à Kervennou, accompagnés d’un médecin, d’un interprète et du maire. Le meurtrier déclare que « le père était disposé à me frapper, et s’il était venu jusqu’à moi, il m’aurait arraché la vie ». Le corps est transporté sur la table près de la fenêtre, « mais le jour ne permettant pas de se livrer à l’autopsie cadavérique, nous avons prié le docteur Follet de faire l’autopsie le lendemain matin ». Louis Lagadec fils est conduit à la maison d’arrêt de Quimper.

Lors de son incarcération, le concierge inscrit sur le registre le signalement du meurtrier : un mètre et cinquante huit centimètres, nez aquilin, cheveux et sourcils châtains, teint brun, yeux noir, portant une cicatrice au front. Lagadec porte une mauvaise chemise, une grande culotte en berlingue [6], un gilet et une veste en étoffe bleue, un chapeau feutre « le tout à la mode costume de la campagne [7] ».

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Registre d’écrou de la maison d’arrêt de Quimper. Archives départementales du Finistère 2 Y 273.

Le choc d’un objet contondant

Le lundi, les sieurs Gestin, Duc et Follet, médecins, dissèquent le cadavre de cinq pieds, cinq pouces [8]. « La mort ne peut être attribuée qu’aux désordres cérébraux qui ont été le résultat du choc d’un objet contondant sur la tête ». Le rapport, joint au dossier d’instruction, est fort précis. On retiendra seulement que les médecins ont constaté « deux plaies très considérables, l’une à la partie gauche de la tête, l’autre à la partie occipitale ».

Le 29 mars 1832, un huissier se rend à Plonéis pour prévenir les témoins qu’ils auront à comparaître le 4 avril devant la cour d’assises de Quimper. À Kerlan, c’est Marie-Renée, belle-fille de Louis-Marie Thomas, qui reçoit la convocation, car l’adjoint est couché, à la suite d’un coup de hache qu’il s’est donné à la jambe en fendant du bois.

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Convocation des témoins dans l’affaire Lagadec. Archives départementales du Finistère 4 U 2 33.

Ce qui est fait est fait

Il peut cependant se rendre à l’audience du mercredi 4 avril, où il est l’un des rares témoins à s’exprimer en français. Comme l’accusé, les autres parlent « l’idiome breton » et communiquent avec les juges par l’intermédiaire de « l’organe de l’interprète ». Louis Lagadec fils, célibataire, ne sait ni lire, ni écrire, et déclare qu’il est ouvrier-maréchal [9]. Il garde ensuite le silence pendant l’audience. Maître Le Guillou, avoué, conseil commis d’office, demande l’acquittement de son client, alors que Bernhard, procureur royal, estime que la faute mérite une sanction infamante. Lagadec déclare qu’il n’a rien à rajouter. Pendant son séjour en prison, il n’a cessé de répéter : « Ce qui est fait est fait, si mon père est mort, il est mort ».

À la question : « Louis Lagadec est-il coupable d’avoir, le 26 novembre 1831, commis volontairement un homicide sur la personne de Louis Lagadec, son père ? », la réponse donnée par le sieur La Porte, chef du jury, après huit minutes de délibération, est non. Un grand murmure s’échappe de l’assistance et le président Hyppolite-Sulpice de Beschu de Champsavin, outré par ce scandale judiciaire, frappe l’accusé d’anathème.

En sortant de la salle de délibérés, un juré dit à un gendarme : « Courez et allez consoler ce malheureux, dites-lui qu’il est acquitté » [10]. Lagadec va fêter son acquittement dans un cabaret avec quelques témoins. D’après le président, « la décision du jury a provoqué l’indignation la plus vive sur la classe éclairée et a jeté l’effroi dans les campagnes voisines de Lagadec ». Il ajoute qu’il y avait défaut de lumières [11]. Le président critique certains des jurés : un chapelier, un marchand de combustibles, un épicier. « Je respecte et j’honore toutes les conditions, mais l’homme qui a reçu de l’éducation ne choisit point ces professions ». Beschu de Champsavin n’hésite pas à écrire qu’il souhaite à l’avenir des listes composées de la véritable élite des citoyens. Il oublie de préciser que dans cette affaire, il y avait un ex-percepteur, un pharmacien, un avocat et même le maire d’Audierne.

Le 15 avril 1832, le verdict est largement commenté lors de la réunion du conseil municipal de Plonéis. On raconte que l’acquitté, croisant le président le lendemain près de la prison, l’aurait salué en riant. Les avis des conseillers sont partagés sur la décision du jury, car le père Lagadec était craint par beaucoup. Certains estiment que l’acquittement a été motivé par la philanthropie, d’autres pensent que c’est de la mollesse.

L’affaire a tant fait causer dans le bourg que l’on oublie vite le procès d’un autre habitant de Plonéis, René Le Pensec. Originaire de Pouldergat, ce journalier de quarante-huit ans vient d’être condamné à un an et un jour d’emprisonnement pour avoir volé un écheveau de fil qui séchait dans le jardin de maître Le Faucheur, notaire à Landudec.

Pour un larcin aussi considérable [12], l’homme de loi n’a pas hésité à poursuivre son voleur dans un champ de lande et à le terrasser ! Bien qu’étant ivre lors des faits, Le Pensec ne bénéficie pas des circonstances atténuantes [13] et, pendant qu’il purge sa peine, Louis Lagadec fils, parricide, vaque tranquillement à ses affaires !
 [14] 

Deux poids, deux mesures...

Note : Remerciements à Annick Le Douget, spécialiste des affaires criminelles et auteur de Crime et justice en Bretagne (Éditions Coop Breizh. 2012).

Ce récit est en grande partie issu de mon livre LA TERRE AUX SABOTS, paru en février 2012 :

400 pages + livret 16 pages en couleur + Arbre généalogique.
Format 15 x 23. Imprimé en Bretagne. Cousu collé.

Éditions de Saint Alouarn, 19 hameau de Porrajenn, 29700 Plomelin (editions.saintalouarn[arobase]orange.fr)

- Pour commander depuis le site de l’auteur

Notes

[1Jean-François Brousmiche, voyageur curieux, a fort bien décrit le marché de Quimper en 1830 : « L’ambiance dans les rues est extraordinaire. Les habitants de la campagne s’y portent en foule. La place Saint-Corentin présente un spectacle étourdissant et varié par la multiplication des objets exposés pour la vente, ainsi que la diversité des costumes de la population des cantons voisins ».

[2Débauché en français.

[3Les témoignages ne concordent pas. Un autre dit que le fils ne devait que 3 francs à son père.

[4Plogastel-Saint-Germain, chef-lieu du canton.

[5« Observant qu’il est difficile de voyager de nuit sans un bâton »

[6Dans les fermes cornouaillaises, on fait quelques aunes de berlingue au bout des toiles de chanvre que les cultivateurs tissent eux-mêmes pour leur usage. La chaîne est en fil de chanvre et la trame en laine.

[7Lors de la sortie de prison de Lagadec, le concierge écrit : « les mêmes vêtements qu’à son arrivée ».

[8Entre 1m 60 et 1m 65.

[9Il travaillait avec son père, forgeron, tout comme le plus jeune des fils, Pierre-Guillaume, apprenti-maréchal.

[10Archives nationales. BB 20/63. Compte rendu du président des assises.

[11Dans le sens de gens éclairés à même de juger en toute impartialité.

[12Dans les inventaires après décès, l’écheveau de fil est estimé 1 franc.

[13A.D.F 16 U 7 11. Jugement du 9 février 1832.

[14Dès le 23 septembre, Louis Lagadec, 21 ans, se marie à Plonéis avec Guillamette Droval, 24 ans, fille d’Alain Droval et de Marie-Jeanne Le Quémener. Le témoin de leur deuxième enfant sera Jean Le Berre, l’aubergiste.

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3 Messages

  • Je ne sais pas s’il un rapport avec une Éts de maintenance
    mécanique,« Fourré-Lagadec » au Havre.Il peut s’agir aussi d’une homonymie dans le 2°patronyme.
    A une époque,vers 1959, il y avait un foot-balleur nommé Lagadec, membre du Hac dans la même ville.
    Y a t’il un lien entre les membres de la branche bretonne ?

    Répondre à ce message

    • C’est en réalité un patronyme très courant en Basse-Bretagne, mais aussi en Région Parisienne depuis un siècle.

      Mais plus qu’une histoire d’alcoolisme, il me semble que le fait générateur de ce drame est plutôt le manque d’affinités entre le père et le fils, leur défaut de confiance mutuelle et de communication, et l’obligation qu’ils ont, dans ce contexte, de travailler et de vivre ensemble.

      .

      Répondre à ce message

  • Toujours d’actualité. Quand on voit le nombre d’affaires judiciaires actuelles où l’alcoolisme a sa place.
    Au moment où on se pose des questions sur la composition des jurys populaires, et où on veut les introduire en correctionnelle, l’avis d’un président d’assises de l’époque prend une étrange résonance.

    Répondre à ce message

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