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Les livres sont parfois à double lecture...


jeudi 6 décembre 2012, par Yves Reynaud

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Les livres sont parfois à double lecture et tout ce que contiennent ceux-ci n’est pas livré au premier regard. Ainsi l’enveloppe même d’un ouvrage peut parfois révéler un petit trésor qui peut dépasser en valeur historique ce qui est écrit dans ce livre. C’est ce que nous allons voir plus tard avec une découverte peu commune qui se passa chez un libraire ésotériste marseillais un certain 21 décembre 2009.

Mais parlons d’abord un peu de la technique du livre et de sa fabrication :
La reliure d’un livre est constituée d’une enveloppe (auparavant en cuir de cerf ou peau de truie) et de ses plats (parties rigides) qui la soutiennent.

Au Moyen Age, et jusqu’en 1450 au moins, ces plats sont en bois de sapin, d’orme ou de charme et se nomment « ais ».

Ces petites planchettes de bois plus ou moins amincis, suivant la forme du volume sont recouvertes d’étoffe ou de cuir et protègent les pages du livre lui donnant une rigidité qui le fait ressembler à un petit coffret.

Elles doivent le défendre, mais contribuent plutôt à sa destruction. En effet, avec ces planchettes facilement vermoulues le livre porte en soi et tient pour ainsi dire enfermé dans ses flancs un ennemi impitoyable et intime, c’est bien le mot ici.

Au bout d’un certain temps, les vers sortent du bois en nombre, et les pages envahies sont bientôt criblées, dévorées.

Ces ais sont de véritables portes ; aussi l’œuvre des relieurs s’exprimait en ce temps-là bien moins encore par le mot lier (ligare) que par les mots fermer, calfeutrer claudere). On le voit par l’une des suscriptions que les ouvriers en reliure mettaient en lettres rouges, avec une date, au bas des livres sortant de leurs mains :

Explicit primum volumen Summe de casibus quem ligavi et clausi pro necessitate hujus ecclesiœ Dominiy 1469.

La mode des reliures de carton, tout en commençant au XVI siècle, et en Italie en premier, ne fais cependant pas complètement disparaître l’usage des reliures en bois.

Comme il arrive en toute chose aux époques de transition, l’on hésite encore, entre la vieille manière, qui est coûteuse, et la nouvelle qui, est bien meilleur marché, et reste élégante ; on ne sait pas trop si pour la couverture du livre on adopte le velours et la soie, tant employés par les anciens relieurs des palais et des cloîtres, ou si l’on se décide, plus économiquement, pour une bonne reliure en veau au goût du jour.

L’usage désastreux des reliures en bois sera par la suite progressivement abandonné. C’est une sauvegarde, une garantie de conservation pour les livres nouveaux. Un effet pervers survint cependant à cette époque lié à l’usage des reliures en carton : Il causa la destruction de bien des livres anciens.

Voici l’explication :

Le carton qui sert alors à confectionner les reliures, ne se fabrique pas comme de nos jours ; on le fait avec des feuilles de papier collées l’une sur l’autre, et ce sont les pages des vieux livres qui servent naturellement à cet usage. Tout volume qui semble avoir fait son temps est dépecé sans merci, et sa dépouille va servir de vêtement et de parure à quelque nouveau venu.

Combien de livres n’ont-ils pas disparu de cette façon ! Combien d’images aussi : car tout est bon à ces cartonniers d’antan, surtout les feuilles de papier amples et épaisses, comme celles qu’on emploie alors pour les gravures sur bois et les almanachs !

Par contre, et comme consolation, et si l’on sait un peu chercher, combien de précieux fragments, de documents imprévus ne retrouve-on pas aujourd’hui sous ce carton friable qui, pour peu qu’on le laisse tremper dans l’eau, ne demande qu’à rendre ce qu’il a pris !

Pour qui connait les mystères du cartonnage des anciens relieurs, chaque livre ancien est toujours un peu double, et souvent l’inconnu qui enveloppe vaut bien mieux que le livre trop connu qui est enveloppé. Il y a là quelque chose qui fait songer à Herculanum et à Pompéi. Seulement, ici, c’est la chose morte qui recouvre la chose vivante.

Si l’on possède encore quelques cartes à jouer des premiers temps, on le doit à ces fouilles intelligentes dans le cartonnage des vieux livres.

Selon la taille des livres à relier/clore, on peut ainsi retrouver des cartes uniques plus ou moins rognées afin de les adapter au livre ; jusqu’à des planches de cartes (enluminées ou non) découpées. Adaptées là aussi à la taille de l’ouvrage.

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Venons-en à présent à notre découverte.

Le petit livre qui nous intéresse nous donne par ses dimensions restreintes deux cartes quasiment non rognées et peintes au pochoir.

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Il a été recouvert de vélin pas cher, comme on faisait à l’époque quand on ne voulait pas dépenser pour une reliure cuir.

Les cartes mesurent 12,5 cm de haut sur 7 cm de large. Le livre lui a quasiment les mêmes dimensions et ne fait que 1 cm d’épaisseur.

Imprimés à Marseille en 1686, livre et cartes semblent bien être un ensemble cohérent de la même époque.

La reliure en vélin a recouvert les deux cartes lesquelles ont un dos identique taroté.
Le dos des cartes est en tout point semblable à celui des tarots de Jean Noblet (actif de 1659 à 1664) et de Jacques Viéville (actif de 1643 à 1664) : Hexagones avec « croix de Malte ».

À noter que le Tarot de Paris (dit Anonyme Parisien) sans auteur connu et datant lui du début du XVII siècle a ce même dos.

Les cartes sont :

- Une numérale : Un 9 de deniers avec de belles couleurs et un dessin plutôt précis.
- Une majeure ou atout : La Papesse II. Celle-ci est plus rognée que la numérale.

Ses couleurs sont franches et un ton parme/violet apparaît par endroits (un effet d’oxydation causé par le temps ?).

Les couleurs de la Papesse sont très typiquement celles d’avant 1701 !

Jaune, rouge, pourpre, vert foncé, gris-bleu, soit 5 couleurs.

Après 1701 (à cause de l’impôt qui renchérit beaucoup les jeux), les cartiers économisent sur les couleurs : il n’y en a plus que trois.

La Papesse par son dessin fait penser au jeu de tarot de Payen (d’Avignon) voire Dodal (Lyon).

La numérale 9 de deniers est plus difficile à cerner bien sûr.

Certains penseront là au tarot de François Chosson 1736 un cartier marseillais en l’occurrence.

Cependant l’unique exemplaire connu de Chosson (lequel dépose son enveloppe aux services de police le 21 avril 1736 à Marseille) a un dos taroté différemment : Des losanges avec Fleur de lis et cercle pointé au centre.

Les deux cartes doivent avoir été produites entre 1680 et 1700.

Ces cartes dont le ou les créateurs nous sont pour l’instant inconnus sont précieuses par leurs détails et facture et pourraient aider de futurs restaurateurs de jeux anciens dans leur travail.

En attendant nous aurons fait un petit voyage dans le temps au contact des artisans relieurs et des cartiers à une époque ou les livres ignoraient le plastique et ou le recyclage était la norme économique.

Bibliographie : L’art de la reliure aux derniers siècles par Édouard Fournier. Paris E. Dentu Editeur. 1888.

L’auteur, Yves Reynaud, est l’éditeur d’un site sur les maitres Cartiers.

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Il a aussi édité des fac-similés de tarots historiques.

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Il écrit actuellement une monographie sur le sujet des cartiers.

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