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Une chronique familiale et une aventure généalogique : 1re Partie - Le Temps des ruptures (épisode 4)

La famille Pras entre Forez et Lyonnais de 1540 à 1905


jeudi 6 décembre 2012, par Danièle Treuil

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- Pour lire les épisodes précédents...

À partir de cet épisode, commence le voyage à rebours dans la lignée des Pras du Forez. Deux frères Claude, l’aîné et le plus jeune de dix-huit ans son cadet, nés d’une famille nombreuse au pied des Monts de la Madeleine, quittent la terre de leurs ancêtres à la mi-temps du 19è siècle. Ils continuent d’une certaine façon le chemin engagé par leur père Antoine, lequel trente ans plus tôt avait abandonné la ferme familiale, pour créer son propre domaine… une première rupture.

O bons semeurs de blé qui fûtes mes ancêtres
Vous qui du lit des morts rêvez à nous, peut-être
Que vos mânes profonds ne soient pas offensés
Si je n’ai pas marché les pieds dans votre trace
Si je n’ai pas, fidèle à l’œuvre de ma race
Repris votre sillon où vous l’aviez laissé

Louis Mercier (poète forézien)

4 - Claude et Claude, 1808-1905 de Forez en Lyonnais

Pour respecter la démarche que j’ai choisie, je commence à rebrousser chemin dans le pays de mes ancêtres, avec les deux frères Claude Pras et leurs sœurs. Leur histoire traverse tout le XIXe siècle, puisque le plus jeune de la fratrie, mon arrière-grand-père, est mort en 1905, alors que l’aîné était venu au monde en 1808. Nés en Forez comme leurs parents, Antoine Pras et Claudine Coudour, et avant eux tous leurs aïeux, ils sont morts à Lyon. Ils encadraient à chaque bout de la fratrie une cascade de six sœurs, dont une est décédée bébé. Un petit frère était mort à trois ans, juste avant la naissance du jeune Claude.

Les deux Claude dans leur fratrie

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Nous avons pu reconstituer pas à pas leur parcours entre Forez et Lyonnais. Ce n’est pas encore la rupture complète avec leurs origines, mais une étape décisive qui marque un changement radical, sinon dans leurs idées, leur façon de voir le monde, leurs croyances, mais dans leur mode de vie. Ils n’auront plus - comme ceux qui les ont précédés - à dormir dans le « cabioton », un espace aménagé dans l’étable pour les grands fils, avant leur mariage.

Le cabioton était séparé des vaches par un petit muret. Sur un matelas en balle d’avoine, on posait l’hiver une cuitre en plumes de poule ; ensuite des couvertures en piqué, garnies de laine de mouton et enfin un édredon en plumes d’oie. C’était bien chaud l’hiver. On ajoutait aussi, aux moments les plus froids, après l’avoir chauffée une brique ou un pierre de la rivière, entourée de linges, cette dernière était encore plus efficace. Seul inconvénient : la respiration des bovins entraînait beaucoup d’humidité.
Source : les cousins restés au pays. Leurs propres parents ont connu encore ce mode de couchage.

Le recueil des informations…

Pour « Claude jeune » - c’est ainsi qu’on l’appelait pour le distinguer du grand-frère, dit quant à lui « Claude aîné » - certains, parmi les plus âgés de la famille, étaient encore là pour me parler de lui, à travers ce qu’avaient pu leur dire leurs propres parents ; d’autres avaient même quelques photos. Plusieurs documents existaient aussi dans le paquet qui m’avait été transmis, relatifs à des affaires qui avaient occupé ses premières années dans la grande cité. Enfin les cousins de la ferme familiale possédaient quelques correspondances que fort heureusement ils avaient conservées et qui permettent de voir comment les liens avaient subsisté avec la terre d’origine ; mais pour tout ce qui concerne le patrimoine et les actes officiels de la vie, il a fallu aller à la collecte d’informations, dans diverses archives, aussi bien pour lui que pour Claude aîné. Il existait, par contre, pour ce dernier deux gros dossiers dans le lot familial, concernant sa jeunesse tumultueuse en Forez.

Deux Claude inséparables pour un temps

Avant de dépouiller ces documents, aucun des parents proches ne savait que notre arrière-grand-père Claude avait un frère aîné du même prénom. Mon père Georges, né en l902, avait oublié son existence. Il est vrai que Claude aîné est mort en l882, bien avant sa naissance, sans laisser de descendance, et que mon grand-père Stéphane lui-même, au moment du décès, n’avait que neuf ans ; de plus, Stéphane étant pensionnaire, il n’avait pas du voir souvent cet oncle beaucoup plus âgé que ses parents et il n’en parlait jamais. Pourtant les deux Claude étaient liés. C’étaient les seuls garçons, l’un était parrain de l’autre. Malgré leur différence d’âge, ils émigrent à Lyon presque en même temps et cohabitent plusieurs années au pied de la Croix Rousse ; ils partagent les mêmes idées politiques et c’est ainsi qu’avant leur mariage, ils soutiennent en 1852 les prétentions au trône du Comte de Chambord ; dans les mêmes années d’ailleurs, ils se dépensent sans compter pour soutenir l’ex-commissaire central de police de Lyon, Constant Galerne, qui se retrouve en prison, suite à de graves accusations et qu’ils considèrent victime des socialistes. Enfin, il exercent le même « petit commerce », dont nous ne savons pas exactement ce qu’il était.

Une énigme à résoudre

C’est la date exacte de leur départ à Lyon et le début de leur activité professionnelle qui a posé le plus d’énigmes. Même en ce qui concerne la fabrique, dont s’est occupé Claude Jeune après son mariage et qui est restée dans la famille à la génération suivante, je n’ai pas retrouvé d’archives familiales. Le tribunal de Commerce n’en possédant pas pour cette époque, j’ai consulté – aidée de mon mari, car c’était un long travail de patience - les bottins de Lyon, notamment, les « indicateurs Henry » [1], dont hélas la collection n’est pas tout à fait complète. C’est assez émouvant de trouver sur leurs pages jaunies bien des êtres et des mondes disparus, dont eux seuls portent témoignage. Cependant ne sont notés là que ceux qui avaient payé l’abonnement. C’est néanmoins grâce à ces registres que nous avons pu recueillir un certain nombre d’informations. Nous avons éprouvé souvent le sentiment d’être embarqués dans une recherche à la « Modiano ». A partir d’un indice, nous remontions une piste, qui quelquefois se dérobait ou qui nous apportait de nouveaux indices, par exemple une similitude d’adresses, laquelle tout à coup éclairait une parenté ou une relation... une sorte de travail de détective ! J’espère que chacun se retrouvera dans nos pérégrinations [2].

Un ancrage : La Bussière

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Comme j’ai pu le découvrir dans les registres d’état civil, tous les enfants, sauf le jeune Claude, sont nés à Borgeat même ou dans les hameaux proches, situés dans la montagne, au dessus de St-Just-en-Chevallet, mais ils ont vécu leur adolescence à la Bussière, de l’autre côté du bourg, presque dans « la plaine »… 600 mètres d’altitude ! C’est le nom du hameau, tiré des nombreux buis alentour, qui est devenu aujourd’hui celui de la ferme, car les autres maisons ont disparu. Ce n’est donc plus la montagne, ce pays de « sauvages » comme les anciens rencontrés nous ont avoué qu’il était considéré autrefois !

Une magnifique allée de buis relie le hameau au village de Juré, vestige de l’ancienne route entre Juré et Vaudier (en pointillés rouges sur la carte) ; les occupants de la ferme actuelle l’empruntaient tous les jours pour aller à l’école. Aujourd’hui une route goudronnée passe un peu en dessous, que l’on rejoint par un raidillon depuis la Bussière ; elle traverse en cet endroit le hameau de Péré, dont les quelques maisons sont occupés par les descendants de Jeanne, une sœur des Claude, qui a repris la ferme à leur départ.

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Certains des enfants d’Antoine avaient plus ou moins fréquenté l’école, nous avons plusieurs de leurs correspondances… un changement radical, puisque leur père savait juste signer son nom et déchiffrer (il écrit difficilement), et que leur mère était analphabète.

Leur père avait quitté la ferme de ses ancêtres dans la montagne, pour s’installer à la Bussière vers 1827, fuyant ainsi un voisinage source de nombreux problèmes, notamment après que son aîné ait provoqué un drame, en tirant sur un voisin qui l’injuriait. Une première rupture. Antoine meurt en 1842. Quelques années plus tard, c’est au tour des fils de quitter l’exploitation familiale, mais cette fois pour partir à la grand’ville, puisqu’il s’agit de Lyon. Pourquoi Lyon, alors que la ville de Roanne est beaucoup plus proche ? Pourquoi ce départ, qui n’est pas semble-t-il dû à des motifs économiques ? Les raisons en sont diverses. Celles qui nous sont apparues au premier abord grâce aux documents trouvés dans la famille – si elles sont intervenues de façon certaine dans leur choix – ne sont sans doute pas les seules. Nous avons découvert en effet – hors archives familiales – un secret de famille que j’ai déjà évoqué et que je raconterai en son temps… un évènement qui a secoué la famille, mais aussi toute la région !

Le bourg de Saint-Just-en-Chevalet

Le bourg de St-Just-en-Chevalet, à six kilomètres au nord de la Bussière, est donc le centre autour duquel ont gravité au fil du temps tous nos ancêtres Pras. Situé au nord-ouest du Forez (aujourd’hui dans le département de la Loire), il se trouve aux confins oriental des Bois noirs, ainsi nommés à cause des sapins, des hêtres et des chênes pressés tout alentour en sombres taillis. Les Monts de la Madeleine qui dominent le site constituent une chaîne montagneuse orientée nord-ouest/sud-est. Une petite rivière, alimentée par les nombreux ruisseaux qui descendent de la montagne, la traverse : c’est le Lignon, chanté au tout début du 17è siècle par Honoré d’Urfé (1567-1627) dans l’Astrée.

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L’Astrée
Roman pastoral et historique sur la France naissante, publié de 1606 à 1627, il est considéré comme une œuvre majeure du 17è siècle, à la fois par sa taille, (plus de 5000 pages), mais aussi par le succès considérable qu’il a connu dans toute l’Europe ! Les épisodes du roman ont été nourris des années passées par Honoré d’Urfé en Forez, dont sa famille était originaire depuis l’an mille. Le château qu’ils avaient fait construire « la Bâtie d’Urfé » est très proche de la Bussière.
Aujourd’hui cette œuvre est rééditée régulièrement, même en bande dessinée !
Son impact se fait encore sentir, puisqu’on parle du vert « céladon », en souvenir du second personnage du roman, toujours en habit orné de rubans vert tendre.
Sources : divers articles Wikipedia

Un carrefour

Situé à l20 km environ à l’ouest de Lyon, le bourg se trouve en quelque sorte placé à l’intersection de deux diagonales reliant d’une part, en allant du nord-ouest au sud-est, Vichy (48 kms) à St Etienne (80 kms), d’autre part du nord-est au sud-ouest Roanne (31 kms) à Thiers (29 kms).

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Autrefois, c’était un lieu de passage très fréquenté, déjà du temps des Romains, une étape dans la montagne et un carrefour où se croisaient les voies de pénétration en Gaule. Plus tard au XIe siècle, une église, dédiée à St Just, s’était tout naturellement implantée dans la petite agglomération qui s’était constituée autour d’une fontaine, la Conche, toujours visible. Au même moment un prieuré bénédictin s’était installé dans le faubourg.

Autant que j’ai pu l’observer à travers les documents qui me sont parvenus, Saint-Just-en-Chevalet a été jusqu’au milieu du 19è siècle une agglomération importante, très animée, qui drainait la population des nombreux hameaux et villages environnants. L’exode rural n’avait pas encore beaucoup touché la région, quand les Claude sont partis. Ils auraient été bien étonnés de retrouver dans les années 1970 un bourg presque endormi, tel que nous l’avons alors découvert. Mais le paysage qu’ils ont connu n’avait sans doute pas beaucoup changé. Aujourd’hui, le bourg (1 200 habitants environ en 2009) se réveille avec l’arrivée des touristes et le développement de structures d’accueil qui faisaient encore récemment complètement défaut Le passage de l’autoroute Clermont-Ferrand/Saint-Etienne/Lyon favorise cette évolution.

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Après cette introduction à l’histoire de mon arrière-grand-père, mêlée tout un temps à celle de son frère aîné, nous allons égrener sur plusieurs épisodes les différentes étapes de leur parcours à Lyon, avant de revenir en Forez avec la jeunesse mouvementée de l’aîné… un Forez que nous ne quitterons plus alors.

À suivre la semaine prochaine : Les Claude cherchent leur voie.

Notes

[1Ne sont plus consultables sur papier, mais sur micro-films très difficiles à déchiffrer.

[2Modiano, un écrivain moderne né en 1945, connu pour ses livres d’atmosphère, qui nous entraînent, à partir de vagues indices, dans une déambulation à la recherche de lieux et d’êtres disparus).

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4 Messages

  • Bonjour Danièle,

    Je lis avec beaucoup de plaisir cette chronique, j’aime beaucoup votre façon de nous raconter vos recherches. Le récit, étayé par des repères historiques et agrémenté par les textes de poètes ou écrivains foréziens, est captivant. Je me retrouve bien dans votre démarche, qui nous associe à votre passion, et j’avoue que j’ai hâte d’en connaître la suite.
    Bien cordialement.

    André VESSOT

    Répondre à ce message

    • Un grand merci pour l’intérêt que vous portez à cette chronique. A partir du prochain épisode nous entrons dans le vif de l’histoire.
      Vous aviez dit que vous avez une branche forézienne. Peut-être trouverons nous des ancêtres communs. ?

      Actuellement les prochains patronymes que nous allons croiser avec les Claude :
      - Monnet, Perrin, Gros, Chapolard, Galerne - concernent plutôt Lyon et les environs (Isère) et un peu plus tard le Forez avec Coudour et Oblette, leur mère et grand-mère maternelle (dont je connais les ascendants), Couavoux, leur beau-frère. Je ne pourrai faire figurer toutes ces généalogies que j’ai établies au fil de l’histoire et qui alourdiraient trop le récit, mais les tiendrai à disposition de ceux qui seront concernés.

      Bien cordialement. Danièle Treuil

      Répondre à ce message

  • Bravo à vous pour ces récits je débute mon arbre voilà de quoi être motivée !!! Je suis moi aussi impatiente de vous lire.J’ ai découvert par une cousine des secrets de famille, j’ ai bien dit des secrets !!! et c’ est pour cela que je veux faire mes propres recherches.

    Répondre à ce message

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