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Autrefois, où passaient nos routes et nos chemins ?

Le vendredi 1er octobre 2021, par Jacqueline Besson-Le Huédé

L’invention et la multiplication des automobiles ont eu pour conséquence de profondément modifier la physionomie de nos campagnes. Où l’on pouvait passer sans problème à pied, à cheval ou même avec une charrette, devenait impossible avec une voiture : trop étroit, trop pentu, trop raviné…
De nouvelles routes ont vu le jour, des chemins ont été élargis, goudronnés, d’autres, désormais sans intérêt, ont disparu au fil des ans, envahis par la végétation ou sous les socs des charrues des agriculteurs qui, année après année, se les sont appropriés.
Si aujourd’hui, on cherche souvent à aller le plus vite et au plus court, à contourner les villes et à éviter les embouteillages, autrefois, au contraire, on passait avec intérêt dans les localités, où, vu la durée des déplacements, on trouvait de quoi se loger ou se nourrir, se faire soigner, où l’on pouvait assister aux offices religieux et faire du commerce les jours de marché et lors des foires, régulièrement organisées.

Dans une cote des Archives départementales de la Nièvre [1], se trouve une procédure plutôt étonnante contre les habitants d’une localité proche du Grand Chemin de Lyon à Paris, Chantenay (aujourd’hui Chantenay-Saint-Imbert, dans la Nièvre) qui voulurent obliger Louis XIV à passer chez eux. (En janvier 1659 : le roi ne passera pas par Chantenay, 1re partie).
Voulant approfondir le sujet, je suis allée consulter la carte de Cassini et l’Atlas de Trudaine, pensant, même si ces documents ont été réalisés un siècle plus tard, qu’ils me permettraient de mieux situer le lieu des désordres. En fait, ces cartes m’ont ouvert de nouvelles perspectives (Les routes de Chantenay, d’hier et d’aujourd’hui, 2e partie).

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L’église de Chantenay, site clunisien

En janvier 1659 : le roi ne passera pas par Chantenay

En ce tout début de l’année 1659, la province du Nivernais connut un évènement considérable : le passage du jeune roi Louis XIV et de sa suite, revenant de Lyon et retournant sur Paris. Le roi avait également prévu de faire sa première et joyeuse entrée dans la ville de Nevers.
Avant le passage des voitures royales, les habitants des localités traversées ou à proximité desquelles elles devaient passer, furent contraints de réparer la route, les ordres ayant été lus lors des messes dominicales des précédentes semaines.
A une trentaine de kilomètres au sud de Nevers, dans la paroisse de Chantenay, les habitants se révoltèrent. Ils avaient appris que Louis ne passerait pas dans le bourg de Chantenay mais à l’ouest, par le hameau de Saint-Imbert. Or, les habitants du bourg de Chantenay voulaient que le roi passe CHEZ EUX. Une solution : couper la route de Saint-Imbert ou, du moins, la rendre impraticable.

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La place principale de Chantenay

Un nommé Claude Dauphin (dont nous ignorons les fonctions [2] ) qui demeurait à Saint-Imbert, sur la route que le roi devait initialement emprunter, ne put que constater les dégradations commises sur cette portion du voie, la plus directe, semble-t-il, pour aller de Lyon à Paris. Il adressa une requête au lieutenant général au bailliage et siège présidial de Saint-Pierre-le-Moûtier (capitale judiciaire du Nivernais jusqu’à la Révolution).
Voici, dans une version un peu modernisée, le contenu de ce texte :
« Monsieur,
Monsieur le lieutenant général au bailliage et siège présidial de Saint-Pierre-le-Moûtier,
Supplie et vous remontre humblement Claude Dauphin, habitant du village de Saint-Imbert, paroisse de Chantenay, que suivant le commandement qui leur a été fait de la part de sa Majesté, par les publications faites au prône de la messe paroissiale dudit Chantenay, de réparer les chemins pour le passage de sa majesté, pour son voyage de la ville de Lyon à celle de Paris, le grand chemin proche la Croix du Pont Charraux où il y a séparation de deux chemins, l’un d’eux passant par le bourg de Chantenay et l’autre au village de Saint-Imbert, et qui se rejoignent à la chapelle de la Charmillière
 [3] ;
Ce que vu par les habitants dudit Chantenay, seraient allés couper la rue et grand chemin qui descend audit village de Saint-Imbert au moyen d’un fossé qu’ils ont fait en celui-ci, coupé des arbres et versé dans ledit chemin à l’effet d’ôter le passage libre qui est le plus commode pour le passage de sa majesté et pour l’utilité publique, ce qui est assez connu tant à vous, mondit sieur, qu’à ceux de la province.
Ce considéré, mondit sieur, ayant égard à ce que dessus, il vous plaise enjoindre à Anthoine Giraud, dit Gayot, et autres habitants dudit bourg de Chantenay qui ont rompu ledit chemin, de rétablir celui-ci, incontinent après la signification de votre ordonnance ; sinon, et à faute de ce faire, qu’il sera rétabli à leurs frais et dépens, sans préjudice des dépens, dommages intérêts des particuliers ; se rapportant à monsieur le procureur du roi de conclure à telle amende qu’il avisera bon être pour l’intérêt public ; et ferez justice »
.
Suivent les conclusions du procureur du roi à qui la requête fut communiquée et qui se montra, évidemment, favorable à la demande de Claude Dauphin :
« Veu la requête ci-dessus, je requiers pour le roi être enjoint à ceux qui ont bouché la rue et rompu le chemin de le réparer et rétablir incessamment, à peine de cinq cents livres d’amende ;
Permets au suppliant, après signification de l’ordonnance qui interviendra, de les réparer à leurs dépens et forcer à toutes personnes d’empêcher par ci-après, le passage par le chemin par quelques voies que ce soit ;
Sous les mêmes peines et commission, faire assigner ceux qui l’ont bouché pour répondre aux conclusions [qu’il conviendra, contre eux,] de prendre ; conclu le 16 janvier 1659 ; Bognes, procureur du roy ».

Le lieutenant criminel suivra les conclusions du procureur et se contentera d’écrire : « Soit fait ainsi qu’il est requis ; fait les jour, mois et an susdits ».
La somme de 500 livres d’amende prévue est considérable si on la compare aux salaires de l’époque (Un charpentier, homme de métier, sans doute pas les plus malheureux, gagnaient une livre par jour ; le traitement annuel d’un maître d’école allait de 10 à 38 livres [4]. ).
A cette somme s’ajouterait le prix des réparations de la route, si les habitants de Chantenay persistaient à ne pas vouloir obéir et se charger, eux-mêmes, de rétablir la chaussée.
Le roi devait passer dans les jours suivants : il y avait urgence !

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Chantenay, rue ancienne

Les routes de Chantenay, d’hier et d’aujourd’hui

Il semblerait que ce soit seulement à la fin du XVe siècle, que le Grand Chemin allant de Paris à Lyon ait vu le jour, passant par Nevers, Saint-Pierre-le-Moûtier, Moulins, Lapalisse et Roanne [5] . Auparavant, d’autres itinéraires étaient utilisés, passant par Bourges ou par la Bourgogne, sans oublier les voies d’eau, telles la Loire. Avant le XVe siècle, certains tronçons étaient déjà empruntés, mais la route complète, ancêtre de notre Nationale 7, n’existait pas encore.
Louis XIV, très dispendieux pour ses guerres, manquait de moyens pour améliorer les infrastructures routières. Il faudra attendre le règne de Louis XV pour que des routes royales nouvelles soient construites ou, pour que celles qui existaient, soient rectifiées et rendues plus facilement praticables, à l’aide des « corvées » auxquelles étaient soumises les populations [6].
C’est à partir du milieu du XVIIIe, également, que furent dressées des cartes, telles l’Atlas de Trudaine, répertoriant les grands chemins royaux nouvellement crées ou améliorés.

A l’époque de Louis XIV, ce qui est aujourd’hui une Nationale n’existait pas encore, ni même le chemin bien droit apparaissant sur l’Atlas de Trudaine. Les voyageurs n’avaient encore qu’une voie tortueuse à leur disposition. Elle était pourtant très empruntée, non seulement par les habitants de la région, mais aussi par d’innombrables commerçants et gens de métier traversant la France, par les troupes se rendant notamment en Italie, par des bourgeois, des religieux et de vrais ou faux pèlerins, mais encore par des vagabonds et des voleurs. Dans de nombreux endroits, le Grand chemin traversait des forêts et était un véritable coupe-gorge. Plus au sud, la maréchaussée de Roanne, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, rendait ordonnance sur ordonnance, sans grand succès, pour obliger les propriétaires, riverains du Grand Chemin traversant un bois situé au nord de la ville, à couper leurs arbres de part et d’autre, à une certaine distance de la chaussée, afin que les voyageurs puissent voir venir d’éventuels agresseurs se cachant dans les taillis, et aient le temps de préparer leur défense [7].

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Vol sur la route
Jacques Callot, dessinateur, 1592-1635, Bibliothèque municipale de Lyon, NUMELYO F17CAL 002500

Dans le Nivernais, à proximité de Chantenay, à l’époque du grand roi, le Grand Chemin, bien rectiligne, bordé d’arbres, tel qu’il apparait sur les planches 13 et 14 de l’Atlas de Trudaine réalisé au XVIIIe siècle (voir ci-dessous), n’existait pas encore. S’il avait existé, il n’y aurait pas eu de question à se poser sur la route à faire emprunter au carrosse du roi et les dégradations de 1659 n’auraient pas eu raison d’être.
Ainsi qu’il est dit dans le courrier de Claude Dauphin, on pouvait passer, en 1659, soit par Saint-Imbert (en rouge sur la planche ci-dessous), soit par le bourg de Chantenay (en pointillé jaune), la route la plus commode étant la première, selon lui. Ces routes se séparaient, au vu du courrier qu’il écrivit, au Pont de Charraux (au sud) et se rejoignaient à la Chapelle de la Charmillerie (au nord). Les rares et petits chemins transversaux permettant de gagner la chapelle de Saint-Imbert et les domaines voisins, existaient sans doute déjà.

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Atlas de Trudaine
Ministère de la Culture/ Archim/Généralité de Moulins, CP/F/14/8490 notices 13 et 14

On peut comparer ces planches à une carte d’aujourd’hui. Nous voyons que de multiples hameaux qui n’existaient pas au XVIIIe siècle (à moins que la planche de Trudaine ne les ait pas mentionnés), sont apparus depuis. Il est évident que la physionomie des voies de circulation a été complètement modifiée.

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Géoportail, Chantenay-Saint-Imbert (2019)

Avec les routes toujours plus droites et rapides, les paysages se modifient et la vie des habitants également. La voie de chemin de fer, parallèle à la Nationale, a également crée des contraintes de passages, imposé la construction d’ouvrages d’art. Avec la création d’une voie rapide entre Nevers et Moulins, sans doute très utile, la vie des riverains de la Nationale est bouleversée depuis plusieurs années déjà. Elle le sera encore d’avantage dans quelques mois, quand la Nationale passera à 4 voies. Il est probable que la plupart des petites routes transversales arrivant de Chantenay sur la Nationale, seront amenées à disparaître, comme le hameau de Saint-Imbert, lui-même. Et sans doute, comme nous le faisons aujourd’hui, les générations futures rechercheront des photos de Chantenay-Saint-Imbert tel que nous, nous avons pu le connaître.

Un site internet sur la RN7 montre, à l’aide de photos et de cartes postales anciennes, « avant » et « après », les transformations de la route et du village, la disparition des maisons, des arbres ainsi que des bars et restaurants qui, il y a encore une dizaine d’années, accueillaient les voyageurs. N’hésitez pas à cliquer sur le lien bleu !


[1Archives départementales de la Nièvre, 1B 50-1

[2Les premiers registres conservés aux Archives départementales pour Chantenay sont de 1668.

[3L’Atlas de Trudaine (Ministère de la Culture, Archim, Atlas de Trudaine, généralité de Moulins, CP/F/14 /8490 notice n°13 et 14), réalisé entre 1745 et 1780, montre une route toute droite qui n’existait sans doute pas à l’époque de Louis XIV. : Société Académique du Nivernais, Actes du colloque : Nationale 7, de la route antique à la route du futur, t. LXXXVIII, 2019

[4Thierry Sabot, Contexte France, Editions Thisa, 2020 ; années 1650 à 1659

[5Jean-Luc Fray, De Paris à Lyon par Nevers, Moulins et Roanne : construction et hésitations d’un itinéraire bas médiéval et de la première modernité (XIIe-milieu du XVIIe), in Actes du Colloque Nationale 7 !, de la route antique à la route du futur, Société académique du Nivernais, t. LXXXVIII, 2019

[6Stéphane Blond, Le tracé de la Grande route de Paris en Italie à travers l’Atlas de Trudaine (milieu du XVIIIe siècle), in Actes du Colloque Nationale 7 !, de la route antique à la route du futur, Société académique du Nivernais, t. LXXXVIII, 2019. Les corvées dont il est ici question, ne s’appliquent que sur les routes royales, celles qui dépendent du domaine royal. Il semblerait, au vu d’un courrier de Trudaine que les Nivernais ne mettaient pas beaucoup de cœur à cet ouvrage…

[7Archives départementales de la Loire B. 779 : « de cinquante pas de chaque côté », ou encore « de la portée d’un fusil », B.785.

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6 Messages

  • Autrefois, où passaient nos routes et nos chemins ? 1er octobre 09:11, par martine hautot

    Bonjour,Très intéressant .Mais pour quelles raisons les habitants de Chantenay désiraient-ils tant le passage du roi dans le village ? lors de son passage,il faisait des dons ? par fierté villageoise ou amour du roi ?

    Répondre à ce message

  • Autrefois, où passaient nos routes et nos chemins ? 1er octobre 11:12, par Colette Boulard

    Merci pour ce regard et ce texte qui analyse les modifications d’une voie,nous livre une anecdote historique : tout ce que, souvent, on ne connait et n’imagine même plus et dans lequel la vie de ceux qui nous précédèrent fut dépendante. Comme vous le suggérez , il faut aussi aller voir le très informé site http://www.rendezvousnationale7.fr/ conçu et informé, illustré par un particulier qui fait là un gros travail sur l’ensemble de la célèbre nationale dont la section qui nous importe ici. Les photos commentées avant-après y sont parlantes, même si les plus anciennes ne remontent pas en-deça du début du tournant du XIX ème au XX ème siècle : c’est dire !

    Répondre à ce message

  • Bonjour,

    Merci pour votre article enrichissant, très agréable à lire, ainsi que pour le lien.

    Cordialement,

    Franck Juin

    Répondre à ce message

  • Autrefois, où passaient nos routes et nos chemins ? 11 octobre 21:09, par Sonia Landgrebe

    Voilà une recherche très instructive, assortie d’une anecdote intéressante sur le passage très disputé du roi de France.
    Je ne connais pas cette région, mais dans les endroits où je passe tous les jours ou ceux où vivaient mes ancêtres, il m’arrive souvent de me demander à quoi ressemblaient les routes où chemins d’il y a cent ans ou plus ...
    Merci pour cette ’généalogie routière’ !

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  • Autrefois, où passaient nos routes et nos chemins ? 12 octobre 12:08, par Michèle TOUZALIN

    Bonjour,
    Je ne connais pas du tout ces villages liés à cette histoire mais j’ai pris grand plaisir à la lire et j’ai appris plein de choses sur le tracé des routes.
    Souvent en circulant sur les routes de campagne on se dit « mais pourquoi ces routes ont-elles autant de virages, on monte, on descend alors qu’un tracé rectiligne aurait été plus simple ? », ou encore « celui qui a fait le tracé avait-il bu ? » 😉 je sais ce raisonnement est simpliste mais il est très intéressant de toujours s’interroger.
    Merci.

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  • Autrefois, où passaient nos routes et nos chemins ? 30 octobre 16:12, par Guy COLOMBET

    Article intéressant. Si on a la curiosité de regarder les plans des communes que nous connaissons avec ceux du passé, on remarque ces changements de tracés, c’est assez généralisé.
    Ce qui m’étonne dans cet article, chose à laquelle je n’avais jamais pensé, c’est que le passage du roi soit prévu et averti longtemps à l’avance pour que des travaux de voiries soient effectués en temps voulu ! Et de plus, les populations qui souhaitent voir leur roi passer par leur village ... est-ce que le passage d’un roi attirait les populations tout le long du parcours tel le Tour de France de nos jours !? étonnant !

    Répondre à ce message

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