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Blessé à la bataille de Saint Privat...

Le vendredi 23 octobre 2020, par Michel Guironnet

En 1980, j’écrivais : "la statue de la Madone fut érigée en 1875 en reconnaissance du fait, qu’après la guerre de 1870, tous les mobilisés étaient rentrés dans leurs foyers, un seul ayant été légèrement blessé" [1].
40 ans plus tard, pour le 150e anniversaire de cette guerre, voici l’histoire de ce soldat.

Le 26 décembre 1846 nait à Saint Clair du Rhône, en Isère, Humbert Jouvenet, fils de Pierre Jouvenet, cultivateur de 32 ans, et de Catherine Jury, son épouse de 22 ans, « accouchée aujourd’hui à quatre heures du matin dans son domicile ».

En 1866, l’ année de ses vingt ans, Humbert Jouvenet est inscrit dans les registres du recrutement pour l’Armée :

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Fiche matricule d’Humbert Jouvenet (Classe 1866)
Registre numérisé des archives départementales de l’Isère

« Cheveux et sourcils châtains, yeux roux, front couvert, nez moyen, bouche petite, menton rond, visage ovale, teint coloré, taille 1 mètre 63, profession cultivateur, m.p (mention particulière) : tache dans l’œil gauche » « Dépôt d’instruction, du 2 novembre 1867 au 24 mars 1868 (au) 60e d’Infanterie »
Le 60e d’Infanterie est alors caserné à Nancy.

Juillet 1870 : la guerre est déclarée [2].

Humbert part au combat : « 18 juillet 1870 parti pour le 60e Régiment de Ligne, incorporé le 19 juillet 1870, numéro matricule 4069 »

Son régiment se bat à la Bataille de Saint Privat, au Nord-Ouest de Metz. Le 60e de Ligne fait alors partie de l’Armée du Rhin commandée par le Maréchal Bazaine. Il est rattaché au 3e Corps d’Armée, 4e Division d’Infanterie. Avec le 44e Régiment d’Infanterie, il forme la 1re Brigade (Brigade Braüer).

"Le 18 août 1870 au matin, l’armée du Rhin formait, sur les collines situées à l’ouest de Metz, une ligne presque droite, s’étendant de Sainte-Ruffine à Roncourt. Ses différents corps, disposés du sud au nord dans le sens de l’ordre de bataille, occupaient les positions que voici :

…/…Le 3e Corps (maréchal Le Boeuf) s’étendait entre le Point-du-Jour et Montigny-la-Grange.
La 1re division (Montaudon) occupait la Folie et la partie nord-est du bois des Genivaux.
La 2e division (Nayral) tenait le reste de ce bois par sa 2e brigade et avait sa lere brigade en deuxième ligne, à la ferme de Leipsick.
La 3e division (Metman) se déployait sur la crête entre les deux fermes de Leipsick et de Moscou.
La 4e division (Aymard) allait de cette dernière ferme au Point-du-Jour.
La division de cavalerie Clérembault bivouaquait derrière la crête du ravin de Châtel, à l’est de Leipsick.

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Saint-Privat, le Point-du-Jour
"documents pouvant servir à l’historique
d’un régiment d’infanterie"
.

La 4e division (Aymard) formait la gauche du 3e corps ; sur la lisière du bois des Genivaux, au pied des pentes du ravin, elle avait sa 1re brigade, un bataillon du 60e à droite et le 44e à gauche. Un autre bataillon du 60e occupait la ferme de Moscou, autour de laquelle se trouvait l’artillerie ; le 3e bataillon formait une seconde ligne à 300 mètres en arrière.

La 2e brigade était postée dans des tranchées-abris à cheval sur la voie romaine ; un bataillon du 80e occupait depuis la veille l’auberge de Saint-Hubert, avec une grand’garde au pont sur lequel la route de Gravelotte franchit le ravin de la Mance ; un autre bataillon de ce régiment tenait par deux compagnies l’auberge du Point-du-Jour." [3]

C’est au cours de ces combats qu’Humbert Jouvenet est blessé à la main droite [4].

Cette grave blessure avec des séquelles ne l’empêche pourtant pas de signer, de fort belle façon, les années suivantes les actes d’état-civil.
Peut- être est il gaucher ou l’est il devenu ?
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"La lutte a été des plus vives : nos compagnies d’infanterie placées dans les tranchées ont épuisé contre l’ennemi toutes leurs cartouches.

Mais, grâce à ces tranchées et au soin avec lequel les troupes ont été masquées derrière les moindres plis de terrain, la brigade de Braüer n’a pas à déplorer des pertes en rapport avec le danger couru. Pour le 44e de ligne, ces pertes s’élèvent seulement, pour les hommes, à quatre tués et soixante-trois blessés.

Le 60e a perdu cinquante-sept tués et cent vingt-trois blessés. Le 11e bataillon de chasseurs à pied compte vingt-six hommes hors de combat."
 [5]
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Pension militaire
Bulletin des Lois du 1er juillet 1871 (pages 1204 et 1205)

Dans le Bulletin des Lois N° 63, le décret N° 748 « accorde à 89 militaires des pensions de retraite pour blessures ou infirmités »
Parmi ces soldats, Humbert Jouvenet a le N° 39. Soldat au 60e régiment de ligne, il a servi "1 an, 6 mois, 22 jours". Mais sa campagne en Lorraine compte double. Durée totale de ses services : 2 ans, 6 mois, 22 jours.

Il a la jouissance d’une pension à partir du 22 juin 1871 pour « amputation d’un membre » comme ancien soldat « domicilié à Saint Clair (Isère) ».

Le 2 mai 1874, Humbert Jouvenet se marie à Saint Prim, petit village au-dessus de Saint Clair, avec Françoise Dutrieux, née aux Roches de Condrieu.
Humbert Jouvenet est alors « facteur rural » et habite à l’Arbresle à l’ouest de Lyon. Il a très probablement bénéficié d’un emploi réservé comme invalide de guerre.

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Les facteurs ruraux

Depuis quand est-il chargé de distribuer lettres et paquets dans cette petite ville des Monts du Lyonnais ? Au vu d’autres documents, à priori depuis 1873. Toujours est-il qu’il n’est pas recensé à l’Arbresle en 1872 mais bel et bien en 1876.

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Grande Rue à L’Arbresle
Recensement de 1876

Malgré la distance, Humbert garde des liens avec sa famille qui habite maintenant aux Roches de Condrieu, tout à côté de Saint Clair. En janvier 1876, il est le témoin aux Roches au mariage de Fleurie, sa soeur cadette née en 1848, avec Jean Claude Brun...C’est lui qui déclarera le décès de son père, aux Roches à 74 ans, le 20 novembre 1888 [6].

Trois garçons naissent à l’Arbresle :

  • Pierre, le 15 avril 1877. Humbert, "facteur rural" et Françoise, son épouse "couturière" habitent "rue de Bordeaux"
  • Jacques Louis, le 31 mars 1878. Françoise est "tailleuse". Ils sont maintenant "Grande rue, Maison Gros"
  • Etienne, le 7 février 1880. Ils sont à la même adresse. Humbert est toujours "facteur rural", Françoise est "tailleuse de robes". Etienne meurt à 8 mois aux Roches de Condrieu, le 17 octobre 1880, chez Pierre Jouvenet son grand-père.
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Médaille d’Argent des Postes et des Télégraphes
Journal Officiel du 9 janvier 1900
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Journal Officiel du 17 novembre 1905

En 1905, après 32 ans de "bons et loyaux services", Humbert Jouvenet, toujours facteur rural, prend sa retraite. Il reçoit sa "pension civile" :

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1905 Tableau des pensionnés civils
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Bulletin des Lois numéro 3980 (pages 1050 et 1051)
décret numéro 74495 du 13 octobre 1905

En 1906, Humbert Jouvenet et sa femme François Dutrieux sont toujours recensés à l’Arbresle. Dans la colonne "profession", pour l’un comme pour l’autre, il est indiqué "néant" !

Françoise Dutrieux, « couturière », meurt le 24 octobre 1924, à « onze heures…en son domicile rue de Bordeaux » à l’Arbresle. Née le 6 janvier 1847 aux Roches de Condrieu, elle avait 77 ans. C’est son fils Jacques, 46 ans, « débitant (de boissons) domicilié à Tarare, route de Lyon N°58 » qui déclare son décès l’après-midi.

Humbert Jouvenet, "facteur des Postes en retraite", meurt à "deux heures" à presque 79 ans, à Tarare, chez son fils Jacques, "rue de Lyon maison Palayer".

Humbert a t-il demandé l’attribution de la Médaille commémorative de la Guerre de 1870-1871 ? Une recherche dans les listes données dans la presse de l’époque n’a rien donné !

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Le culte des héros se décline sur les cahiers d’écoliers.
https://www.reseau-canope.fr/musee/collections/fr/museum/mne/documents/335542a9-87b0-487a-80d9-33f639e1e46c

[1En introduction au chapitre sur l’érection de la statue de la Madone. Voir mon ouvrage "Saint Clair du Rhône, son histoire"

[2« Paris, le 12 août 1870.
Messieurs, conformément à l’article 2 de la loi du 10 août 1870, tous les anciens militaires non mariés ou veufs sans enfans, ayant à la date de la promulgation de cette loi vingt-cinq ans accomplis et moins de trente-cinq ans, sont appelés sous les drapeaux.

Au reçu de la présente circulaire, ils seront convoqués au chef-lieu du département de leur résidence. Cette convocation sera faite, dans chaque commune, par voie d’affiches et par tous les moyens possibles de publicité. Ces hommes devront se rendre au chef-lieu du département, munis de leurs pièces de libération, dans les trois jours qui suivront la publication à la commune.

A leur arrivée, ils se présenteront immédiatement à l’autorité militaire. Les hommes dont l’aptitude au service sera constatée seront dirigés, lorsqu’ils le demanderont, sur les dépôts des corps dans lesquels ils avaient précédemment servi. Quant à ceux qui ne demanderaient pas à rejoindre leurs anciens corps, ils seront envoyés sur les dépôts de leur arme le plus à proximité.

Ceux, au contraire, qui auront été reconnus impropres au service seront laissés dans leurs foyers. Ces anciens militaires seront armés et équipés aussitôt après leur arrivée dans les dépôts. Les sous-officiers, les caporaux ou brigadiers seront réintégrés dans leurs anciens grades au fur et à mesure des besoins du service.
Ne sont pas considérés comme anciens militaires les hommes qui ont fait partie de la deuxième portion du contingent, non appelées définitivement à l’activité.

Recevez, Messieurs, l’assurance de ma considération la plus distinguée, Le ministre de la guerre, Comte De Palikao » Extrait du "Journal des débats" 14 août 1870.

[3« Histoire générale de la guerre franco-allemande (1870-71). L’armée impériale » (tome 2) - chapitre VI « Bataille de Saint Privat » (pages 74 et 75 puis 88 et 89) - par le commandant Léonce Rousset.
Tous les volumes de cette « Histoire générale » de la guerre de 1870 sont disponibles sur Gallica.

[4Extrait du « Rapport au Conseil de la Société française de Secours aux Blessés des Armées de terre et de mer sur le service médico-chirurgical des Ambulances et des Hôpitaux pendant la Guerre de 1870-1871 » par le Dr J.C Chenu, Inspecteur général, directeur des Ambulances auxiliaires, Commandeur de la Légion d’Honneur (Tome II page 610)

[5"Français & Allemands : histoire anecdotique de la guerre de 1870-1871...Saint-Privat...Moscou, Saint-Hubert, le Point-du-Jour" par Dick de Lonlay, édité chez Garnier frères (1888-1891).

Cet ouvrage, disponible sur Gallica, détaille bien les positions et la "défense de la Brigade de Braüer" dont fait partie le 60e de Ligne, à la Ferme de Moscou (voir chapitre XXXIV notamment les pages 638 et suivantes)

[6Le 8 septembre 1908, Catherine Jury, la veuve de Pierre Jouvenet, meurt à 84 ans à Troyes où elle vit avec sa fille Marie. C’est son gendre Jean Louis Feuillet qui déclare le décès.

Marie, née à St Clair le 7 juin 1857, 22 ans en 1879, « brodeuse » aux Roches, donne naissance à Claude (garçon), enfant naturel qu’elle reconnait début 1880. Il meurt à 13 mois le 10 août 1880.

Marie épouse Joseph Bélicard aux Roches en 1882. Veuve, elle épouse en secondes noces, le 30 mai 1905 à Troyes en Champagne, Jean Louis Feuillet, natif de Saint Clair. Elle meurt le 19 octobre 1913 âgée de 57 ans (inhumée dans le caveau de la famille Feuillet à St Clair)

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3 Messages

  • Blessé à la bataille de Saint Privat... 27 octobre 2020 13:02, par BLONDEAU Anita ta

    C.est un excellent travail dont je vous remercie grandement !
    En plus, pour la généalogiste amatrice que je suis, vous nous donnez une méthode de recherche et des pistes documentées à suivre !
    Toutes mes (humbles félicitations !

    Répondre à ce message

  • Blessé à la bataille de Saint Privat... 26 octobre 2020 12:57, par martine hautot

    Bonjour,Michel
    J’ai connu ,enfant,dans un village de ma Normandie ,un facteur ,mutilé de la guerre 14 sans doute . Je crois qu’il venait de Corrèze et qu’il bénéficiait d’ un emploi réservé !
    mais vous avez eu raison de rappeler le souvenir d’ un soldat de 70,la guerre oubliée .
    Amicalement,
    Martine

    Répondre à ce message

  • Blessé à la bataille de Saint Privat... 23 octobre 2020 07:57, par thierry62

    Bonjour a vous

    Excellent cette redécouverte de documents sur cette guerre oubliée avec pistes de recherches sur les pensions...
    Le nom de gravelotte est resté connu, mais les fermes de Leipsick et moscou évoquent certainement le passé des fermiers locaux..
    En cette année où les passionnés d’histoire se disent qu’on a rate les anniversaires de 1870 et 1940, comme on avait "oublié" le bicentenaire de l’empire, ça nous rappelle que nos ancêtres ont également souffert dans celle ci...
    Cordialement

    Thierry

    Répondre à ce message

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