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Claudine et les siens face au vicaire. Retour sur les Claude et fin d’une époque (épisode 31)


jeudi 10 octobre 2013, par Danièle Treuil †

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On ne peut rester en chemin. Je me devais de terminer l’histoire du vieux curé Annet, certes anecdotique, mais aussi révélatrice d’une époque. Nous en sommes à l’interrogatoire. Jusque-là, on ne sait pas grand-chose en fait des symptômes précis que présentait le vieux curé. La famille avait-elle raison d’invoquer la démence, pour faire annuler le testament qui la spoliait d’une partie de ses droits légitimes ? Allait-elle réussir ? Claudine en a-t-elle fini avec les problèmes d’argent, entre ses deux familles ? Une période bien difficile, qui se poursuivra de fait jusqu’au décès d’Antoine en 1842 et même au-delà. 

Avant de terminer sur ce couple charnière - qui caractérise avec l’histoire des deux Claude ce que j’ai appelé dans la chronique familiale « le temps des ruptures » - je reviens sur le vieux curé Coudour et l’émoi que sa fin de vie a suscité dans la famille. C’est peu de temps avant la naissance de mon arrière-grand-père, Claude jeune. Nous sommes en 1826. La famille, pour éviter un procès, a obtenu qu’on procède à l’interrogatoire du vicaire Mivière ; le compte rendu présente - avec l’audition des témoins qui a suivi - une description détaillée de ce que l’on commençait à appeler la démence sénile, pour caractériser les troubles de ceux dont on disait jusque-là « qu’ils étaient retombés en enfance », des troubles bien souvent liés à ce qu’on nomme aujourd’hui « maladie d’Alzheimer » ou conséquences d’un AVC ; c’est peut-être le cas ici, car il est fait allusion à une chute dont aurait été victime le vieil homme. Après hésitation, je choisis de donner l’interrogatoire in extenso et l’essentiel des témoignages car l’ensemble constitue sans doute l’un des premiers diagnostics de ces troubles, écrit noir sur blanc, dans un contexte villageois et hors du cadre médical.

La démence est le terme utilisé pour la première fois au début du dix-neuvième siècle par les chercheurs français Pinel (1745-1826) et Esquirol (1772-1840) pour décrire la détérioration mentale et l’idiotie provoquées par des lésions cérébrales. La "démence sénile" quant à elle, était considérée comme la détérioration progressive du cerveau due à l’âge. De nos jours, le mot est utilisé dans les écrits professionnels comme un terme général pour une combinaison de symptômes. Il décrit la détérioration chronique et progressive des capacités cognitives. Souvent, de plus, la perte du contrôle émotionnel, des modifications de la personnalité ainsi que des troubles des comportements sociaux, qui accompagnent la perte des capacités cognitives. (sources : wikipedia).

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L’interrogatoire de l’Abbé Mivière – 6 avril 1826

Ce jourd’hui, 6 avril l826, à neuf heures du matin, par devant nous, Joseph François Alcock, juge au tribunal civil de Roanne, en notre chambre du conseil est comparu ledit sieur Mivière, ci dessus qualifié et domicilié, cité à ces jour et heure, pour subir l’interrogatoire ordonné, auquel nous avons procédé, ainsy qu’il suit en présence de Jacques Chorgnon, commis greffier que nous avons nommé ad hoc, qui a prêté serment en pareil cas requis, le greffier et commis greffier étant duement empêchés.

L’interrogatoire commence

• Quels sont vos nom, prénom, âge, profession et domicile 
Je m’appelle François Mivière, âgé de trente et un an, vicaire à Notre Dame de Montbrison, y résidant (…)
Il est vrai que M Annet Coudour, long tems avant son testament du 3 février 1824, était dans un état de faiblesse d’esprit, telle qu’il ne vaquait pas lui-même à aucune des obligations, qui lui étaient imposées par son état. Il est vrai qu’en 1820, M Annet Coudour fit une chute qui le força à garder le lit pendant près d’un an et que pendant ce tems il ne put vaquer à aucune des fonctions de sa place ; mais à l’époque du testament dont vous parlez et même après il avait repris ses fonctions et les remplissait comme auparavant sa chute. Si ce n’est que, comme il était encore très faible, on l’accompagnait à l’autel de peur qu’il ne tomba.
Et il est vrai qu’à l’époque dont nous venons de parler, M Coudour prenait souvent les jours ouvriers pour les jours du dimanche et vice-versa.
Je me suis aperçu dès 1823 que la mémoire de M Coudour s’affaiblissait un peu et qu’il oubliait souvent les faits qui avaient eu lieu les jours précédents, mais n’oubliaient point ceux qui remontaient à plusieurs années. Mais je ne me suis point aperçu que ce défaut de mémoire influait sur sa présence d’esprit et la raison n’en paraissait pas moins saine... d’autres personnes que moi s’en sont aperçues, notamment M le Curé de Boën, qui fut envoyé par M l’archevêque dans le courant de juin 1824, à l’effet de constater l’état mental de M Coudour et qu’il reconnaît qu’il jouissait encore pleinement de sa raison.

Une première série de questions concerne l’état mental du curé défunt

N’est-il pas vrai que M Coudour défunt dit pendant un dîner en 1823 que l’Archevêque avait envoyé une femme à St Marcel, qui prêchait fort bien et confessait de même ?
Je n’ai jamais oui dire que M le Curé tenait de semblables propos.

Est-il vrai que M Coudour, après avoir déjeuné un jour, fit sonner la messe, voulait la dire et s’il n’est pas à la connaissance de M Mivière que si on ne l’en eût empêché il l’aurait dite ?
Je me rappelle fort bien qu’un jour M Coudour, ayant été fatigué, sa domestique lui fit prendre quelque chose le matin et qu’étant ensuite allé confesser à l’église et que MM les vicaires, quelque temps après, l’ayant engagé à dire la messe, parce que le moment était arrivé de le faire, M le curé Coudour, par distraction, allait s’habiller, quand on lui fit observer qu’il avait pris quelque chose le matin, ce qu’il se rappela parfaitement et ce défaut de mémoire ne parait nullement influer sur le reste de sa conduite ; ces faits n’ont point eu lieu en 1823, mais en 1825, ou du moins à la fin de 1824, autant que le répondant puisse se le rappeler.

Est-il vrai que M Coudour, long temps avant son testament, a refusé de payer à Un propriétaire de St Just une somme qu’il lui devoit pour une conduite de bois ?
Je sais seulement par oui dire que M le Curé avait eu quelque difficulté avec un propriétaire de St Just, relativement à une conduite de bois qu’il lui avait fait et croyoit l’avoir payé, parce qu’il avait donné de fortes étrennes à son fils, mais je ne sais aucun autre détail à cet égard.

M Coudour ne négligeait-il pas entièrement l’administration de sa maison et ne l’abandonnait-il pas à la conduite des vicaires et de sa domestique ?
Long temps avant sa chute et même pendant la plus grande partie de sa vie, M le curé se mêlait fort peu de son ménage, se contentant de donner l’argent, quand les emplettes étaient faites. Depuis sa chute, il fut forcé encore plus de négliger cette administration, mais c’était toujours lui qui comptait les sommes nécessaires aux dépenses journalières. Seulement, dix mois environ avant sa mort, ses indispositions étant augmentées, son neveu lui dit de ne pas se fatiguer par le soin de ses affaires et de s’en rapporter aux personnes de sa maison, pour le détail des affaires courantes ; quant à celles qui seraient plus importantes, ce serait ses parents qui s’en chargeraient ; effectivement, ce fut ainsi que les choses se passèrent pendant les dix derniers mois…

Monsieur le Curé devant procéder à diverses cérémonies religieuses, en sa qualité de curé de canton et à diverses réunions relatives à la fabrique, n’est-il pas vrai que deux ans au moins avant son testament, il n’avait rien fait à cet égard et qu’il a signé sur quelques registres, il l’a fait sans avoir participé aux actes constatés ?
Dans les cérémonies religieuses dont vous parlez, M le curé ne disait pas la messe, parce que sa santé ne lui permettait pas, il se dispensait quelquefois aussi d’assister aux réunions de la fabrique et surtout, depuis 1823, il y assistait rarement, par le conseil de son neveu qui, sachant qu’il avait eu quelques démêlés avec les fabriciens, lui avait conseillé de se faire remplacer par ses vicaires, ainsi qu’il en avait le droit ; mais il n’a jamais signé aucun acte constaté sur les registres sans avoir été présent aux délibérations.

Ne connaissiez-vous pas l’état d’impuissance d’agir et de vouloir de M Coudour, au point que plusieurs fois vous avez fait des reproches à divers particuliers de ce qu’ils s’adressaient au curé, notamment en 1822 : M le curé ayant essayé de faire un baptême, les parents du nouveau né n’eurent-ils pas des craintes sur sa validité, ne vous en parlèrent-ils pas et ne prescrivîtes-vous pas à la sage-femme de ne plus s’adresser à l’avenir à M le curé, mais aux vicaires ?
Je ne me rappelle pas avoir dit à aucun paroissien de ne pas s’adresser à M le curé, pour les différents actes de son ministère ; il est vrai cependant que M le curé, même avant la chute, ne faisait pas habituellement les baptêmes et que depuis il n’en faisait presque pas, la faiblesse de ses jambes ne lui permettant pas de rester après long temps debout ; il est vrai que je me rappelle à cette occasion qu’en 1822, 1823, sans être bien sûr de l’époque, une sage-femme me raconta qu’en l’absence des vicaires, M le curé avait voulu faire un baptême ; il avait eu beaucoup de peine à en venir à bout, paraissant chercher dans son livre ; alors je lui répondis que puisque depuis long tems, M. le curé n’avait pas l’habitude de faire les baptêmes et que cela le fatiguait, il fallait s’adresser à nous pour les cérémonies.
Je crois me rappeler que quelque temps après le testament, sans pouvoir cependant être bien sur de la date, j’écrivis à M Coudour, chapelain à Lyon, neveu de M le curé, que son oncle perdait de plus en plus la mémoire ; je ne me rappelle point du reste les expressions dont j’ai pu me servir ; mais quelques termes que j’aie pu employer, je n’entendais point dire que M Coudour ait perdu la tête, comme ma conduite postérieure l’a montré.

Depuis 1822, la conduite de M Coudour n’était-elle pas contraire à ses habitudes ordinaires et entièrement absurdes ?
Je me suis seulement aperçu de quelques absences d’esprit pendant la dernière année de la vie de M Coudour, mais quant aux précédentes, ni sa conduite, ni ses paroles n’annonçaient la démence, si ce n’est le défaut de mémoire dont j’ai parlé plus haut.

Est-il vrai que M le curé a dit plusieurs fois et depuis quinze ans n’avoir reçu qu’un seul mandat pour le traitement qui lui était du par le gouvernement et n’avez-vous pas écrit cela à une personne digne de foi, en lui disant que M le curé ne pouvait rien lui-même ?
Il y a environ trois ans que M le curé Coudour nous dit plusieurs fois qu’on ne le payait pas depuis quelque temps et que plusieurs trimestres étaient arriérés. Nous primes des informations et nous apprimes du percepteur et du contrôleur qu’effectivement depuis quelque temps M le curé Coudour n’avait rien reçu d’eux comme à l’ordinaire et qu’ils ignoraient pour quelle raison ils n’avaient pas reçu de mandat pour lui. Je vins moi-même prendre des informations auprès de la Préfecture, qui me renvoya à la sous-préfecture de Roanne, où j’appris que les mandats de M le Curé avaient été renvoyés à Paris, dument quittancés, que vraisemblablement la signature était fausse et qu’on allait écrire à Paris, pour faire revenir les mandats, à l’effet de vérifier la signature ; depuis lors, on n’a rien appris à cet égard.

Suit une série de questions relatives au testament, enjeu de toute cette procédure

N’est-il pas à votre connaissance, que M Coudour a cédé à une influence étrangère, en souscrivant le testament du 3 février 1824 ?
Je suis persuadé du contraire et que M Coudour n’a cédé qu’à sa propre impulsion.

Savez-vous si quelqu’un a engagé M Coudour à faire le testament en question ?
Monsieur Etienne Coudour, chapelain, plusieurs personnes de la commune et moi-même, à la sollicitation de M le Chapelain, avons engagé M le curé à mettre ordre à ses affaires ; mais jamais je n’ai eu connaissance que personne ait voulu lui inspirer les dispositions qu’il avait à faire.

Le projet du testament en question n’a-t-il pas été soumis au testateur, sans qu’il l’ait demandé et ne lui a-t-on pas dicté mot à mot ?
Il n’est point à ma connaissance que personne ait jamais soumis à M le curé le projet du testament dont vous parlez et le lui ait dicté mot à mot ; je sais seulement que M le curé, ayant fait un précédent testament en faveur de Pierre Coudour, son neveu prédécédé et des pauvres et que M le Chapelain lui ayant observé que ce testament se trouvait caduc par la mort de son neveu et l’ayant engagé à en faire un nouveau, M le curé quelque temps après se servit de cet ancien testament pour en faire un nouveau, en ne changeant que le nom du légataire qu’il lui plust d’y mettre. Je le vis bien demander du papier et de l’encre pour faire ledit testament qu’il commença même en ma présence, mais je n’assistais point à toute sa rédaction. J’observe seulement que M le curé m’avait dit auparavant qu’il voulait me faire son légataire et que je lui remontrais qu’il convenait bien mieux qu’il fit ses dispositions en faveur de son neveu le chapelain ; il me répondit alors qu’il avait à se plaindre pour différentes raisons de son dit neveu, contre lequel il avait reçu une lettre de M Courbon, qu’il me remit et que si je ne voulais pas accepter les dispositions en (ma) faveur, (celles concernant) les pauvres seraient sans effet. Que du reste, je savais bien, ainsi qu’il l’avait dit toute sa vie, que sa famille n’aurait rien de lui. Alors, je laissais M le curé maître de faire ce qu’il voulait et il me donna en effet lecture du testament qu’il avait fait en ma faveur.

Croyez-vous que M Coudour en écrivant ce testament savait bien ce qu’il faisait et en comprenait l’importance ?
J’en suis persuadé.

N’avez-vous pas écrit à une personne que M Coudour vous avait promis de faire son testament en votre faveur et ne serait-ce point par votre suggestion qu’il l’aurait réellement fait ?
M le Chapelain m’ayant prié d’engager M le curé de mettre ordre à ses affaires, je lui dis effectivement qu’il ferait bien de faire ses dispositions, mais je ne l’ai jamais sollicité ni fait solliciter par qui que ce soit de faire son testament en ma faveur ; j’ai pu répondre à M le chapelain que M le curé m’avait promis de faire son testament, mais jamais je ne lui ai écrit à lui, ni à personne, que ce testament dut être fait en ma faveur.

Est-il vrai que le testament a été déposé entre les mains de M Arbel ? Savez-vous qui en a fait le dépôt et qui l’en a retiré ?
Monsieur le curé Coudour m’avait remis son testament ployé et scellé de son sceau, en me disant de le garder ou de le remettre à M le curé Arbel, me recommandant expressément d’en garder le secret auprès de sa famille. Je fis l’envoi de ce testament à M le Curé Arbel par un professeur de Verrières, nommé M Chevenon, mais je ne crois pas que personne ait jamais retiré le testament des mains de M Arbel, qui en a fait lui-même le dépôt entre les mains de la justice après la mort de M Coudour.

Est-ce M Coudour qui a déposé lui-même son testament entre les mains de Maître Morillon, notaire ?
Je crois que ce dépôt a été fait par ordonnance de M le Président du tribunal de Roanne, sur la remise dudit testament qui lui avait été faite par M Arbel.

Le bénéfice du testament en question n’est-il qu’un dépôt entre vos mains et les objets légués ne doivent-ils pas à votre mort ou à toute autre époque passer à un tiers ou à des tiers ?
J’ai reçu ces objets pour faire de bonnes œuvres et je remplirai à cet égard les intentions du testateur.

Les questions suivantes cherchent à cerner le rôle que le vicaire Mivière a pu jouer dans cette affaire

Est-il vrai qu’en 1823 et au commencement de 1824, vous avez sollicité M Coudour à donner sa démission et sur la proposition que vous lui auriez faite de le remplacer, n’aurait-il pas été consterné au point de fondre en larmes ?
Bien loin de l’engager à donner sa démission, j’ai fait tout le contraire et ma conduite l’a prouvé. Si jamais cette proposition a été faite, ce n’a été que par la famille de M le curé. je sais bien que ces propositions faisaient de la peine à M le curé, mais jamais elles n’ont été faites par moi.

Avez vous dit à plusieurs personnes que M le curé avait perdu la mémoire et que l’on ne pouvait s’en rapporter à lui, qu’il avait bien des misères et qu’entendiez vous par là ?
Je n’ai dit sur son défaut de mémoire que ce que j’ai dit précédemment plus haut et j’ai pu ajouter que, par ce défaut de mémoire, on ne pouvait pas s’en rapporter à lui ; quant aux misères dont j’ai parlé, je voulais dire qu’il avait bien des souffrances et peut-être même des inquiétudes, relativement aux bruits que l’on faisait courir qu’il allait être remplacé.

Depuis deux ans, avant 1824, n’était-ce pas vous qui correspondiez avec l’archevêché au lieu de M Coudour et n’avez-vous pas fait l’aveu à cette époque que M Coudour était dans l’enfance ?
Depuis sa chute, M le curé Coudour me chargeait ordinairement de la correspondance avec l’archevêché, mais il me disait ce qu’il fallait écrire ; il lisait ou faisait lire la lettre, avant de la signer. Du reste, c’est peut-être tout au plus quatre ou cinq fois que je lui ai servi ainsi de secrétaire vis-à-vis de l’archevêché. Si j’ai jamais dit que monsieur le curé tombait dans l’enfance, ce n’a pu être que pendant la dernière année de sa vie.

N’avez-vous pas fait des reproches à une personne qui vous avait dit que les meilleurs morceaux des repas n’étaient pas pour M le curé, mais bien pour messieurs les vicaires et les autres convives ?
On m’a répété que les propos avaient été tenus par M le Chapelain ; j’en fus indigné et le dis à M Rivaud, beau-frère dudit chapelain.

En 1822 M le curé ne voulut pas rendre dix francs à une personne qui lui avait compté cette somme de trop et, lorsque cette personne vous parla de ce refus, ne lui avez-vous pas fait des reproches en disant : pourquoi lui avez-vous payé puisqu’il n’a pas sa tête ?
Je ne me rappelle nullement ce fait, ni ses paroles.

Pour terminer, le tribunal revient aux défaillances d’Annet Coudour dans son ministère

Avant le trois février 1824, Monsieur Coudour pouvait-il dire la messe et n’avait-il pas besoin d’un autre prêtre pour le diriger quand il la disait ?
Il est vrai que depuis sa chute, on le faisait accompagner par un prêtre à l’autel pour le soutenir, au cas qu’il en eut besoin et pour qu’il ne sautât rien à cause de la faiblesse de sa mémoire ; mais je ne crois pas qu’il lui soit jamais arrivé de rien sauter, en faisant cette cérémonie. Depuis 1822 plusieurs prêtres recommandables l’ont vu officier et le faire régulièrement.

Un jour, avant le 3 février 1824, M le curé n’essaya-t-il pas de donner la communion, ne commença-t-il pas la cérémonie et au lieu de la finir, ne vint-il pas se mettre au banc des chantres déposer le saint ciboire sur le banc et à s’amuser à casser les hosties ? Ne fut-on pas même obligé d’appeler un vicaire pour faire la cérémonie ?
Un semblable fait n’est jamais arrivé à ma connaissance ; il aurait du cependant faire beaucoup de bruit dans la paroisse. Il est vrai que comme M le curé boitait beaucoup, quand la cérémonie de la communion était longue, nous venions remplacer M le curé de peur qu’il ne tombat, par la faiblesse de ses jambes.

Est-il à votre connaissance qu’aucune soustraction d’argent ait été faite à M le curé et pour qui elle aurait été faite ?
Je ne connais d’autre argent enlevé à M le curé qu’un somme qu’il avait ployée dans un sac, ficelé et cacheté et qu’il avait remis lui-même à sa domestique, avec une déclaration écrite de sa main, indiquant l’emploi qu’il voulait qu’on en fit après sa mort. Monsieur son neveu le Chapelain s’étant aperçu que cette somme manquait en fit de grandes plaintes et la domestique en étant instruite rapporta la somme à M le curé, en présence de son neveu. Celui-ci m’a dit avoir emporté l’argent de M le curé, par crainte qu’il le perdit ou en fit un mauvais employ.

Et attendu qu’il n’y a plus de faits interloqués sur lesquels nous ayons à interroger le comparant, nous avons clos le présent procès-verbal en cet endroit.
Lecture faite au comparant de ses réponses, il a dit qu’il y persiste ; qu’elles contenaient la vérité et n’avait rien à ajouter, à trancher ou diminuer et a signé avec nous et le greffier commis ; ainsi signé à la minute Alcock, Mivière et Chorgnon.
Enregistré à Roanne le 29 avril 1826, folio treize, verso, case 8. Reçu : quatre francs 55 centimes et décime compris. Il revient au greffier : 12 centimes et demi. signé : Oriol, Geoffroy.
Me Laurent, avoué des mariés Pras et autres, somme :
1° Me Barge, avoué du sieur Mivière, demandeur.
2° Me Portier, avoué du sieur Coudour, chapelain à Lyon 3° Me Bedin avoué du sieur Coudour de St Rambert de recevoir la présente copie de l’interrogatoire subi par le sieur Mivière devant M Alcock le 6 avril dessus, dont acte dressé sous toutes réserves utiles. Signé : Laurent

L’audition de témoins

Si l’interrogatoire permet d’apprécier l’intelligence de M. Mivière dans les réponses qu’il apporte au tribunal – il nie jamais les faits, les contourne ou déclare ne pas être au courant – et d’obtenir une description de ce que peut-être l’évolution de troubles de la personnalité, il n’apporte pas suffisamment la preuve incontestée de la démence sénile, propre à faire annuler le testament. Les Coudour entreprennent des démarches pour pouvoir faire comparaître des témoins. Ils obtiennent satisfaction. Les témoins seront auditionnés le 5 septembre neuf heures du matin, au palais de justice, Roanne le 24 juillet 1826. signé : Alcock.

Une affaire sans fin…

On observe sans peine le nombre de juristes, de divers degrés, qui sont amenés à intervenir dans cette affaire… notamment trois avoués pour le clan des Coudour. Pourquoi n’ont-ils pas pris le même, compte tenu des frais à assumer ? Le 24 août, Barge, l’avoué de M. Mivière somme à son tour les Coudour d’assister à l’audition des témoins qu’il présentera, le lendemain, mercredi 6 septembre, neuf heures du matin…

C’est ainsi que vingt témoins sont auditionnés pour les Coudour, dont quatre prêtres, desservant respectivement les paroisses de Juré, Crémeaux et la Bénissons-Dieu (pour deux d’entre eux). Mais aussi Nicollas Durelle, maire de Saint-Just-en-Chevalet et notaire, l’ancien maire Jean Sardaine, deux greffiers de la justice de paix, six cultivateurs propriétaires, une sage-femme, un perruquier, un cordonnier ancien fossoyeur et trois femmes, dont une apparentée avec les Rivaux. On le voit, il s’agit de notables ou de personnes des villages environnants représentant une certaine diversité de situations, tous témoins en matière civile.

On imagine les frais qu’entraîne une telle procédure car, outre le coût des actes, il faut dédommager les témoins de leurs dépenses et parfois leur verser une indemnité.

Obtenir des témoignages utiles

Après la peine de convaincre un certain nombre de porter témoignage - on comprend les réticences, il s’agit de leur curé - il paraît indispensable aux Coudour de leur indiquer les thèmes à aborder. Quinze sujets sont suggérés. A titre d’exemple, ne faudrait-il pas dire :

  • Si un jour, étant à sortir les herbes du froment, Monsieur le Curé n’a pas demandé à une domestique qui passait si elle pouvait appeler cette femme qui était dans le froment et si alors elle ne lui a pas répondu : Monsieur le curé, ce n’est pas une femme, c’est un homme ; et si après cette réponse, le curé ne s’est pas fâché et n’a pas dit : tu n’es pas capable de reconnaître un homme d’une femme, tu vois bien qu’il a pris l’habit d’une femme et si alors les abbés ne se sont pas mis à rire ?
  • Vous demanderez au domestique si quand Monsieur le curé faisait trop de bruit pour aller en quelque part, s’il n’a pas vu l’abbé Mivière le presser au portail de la grange de chez Jardias, en lui disant : voyez on nous a bouché le chemin et de celui-là à celui de la grange de chez Perret en lui disant la même chose pour lui éviter d’entrer… S’il n’a pas vu la Berthe et la Clément chez monsieur le curé se dire des religieuses et comme monsieur le curé les grondait pour les faire sortir, si elles ne lui ont répondu « O monsieur le curé vous nous reconnaissez donc pas, nous sommes pourtant deux nièces » et si après cette réponse il n’a pas cessé de les gronder ; si monsieur le curé gouvernait quelque chat dans sa maison, si souvent il ne demandait pas son frère, son neveu et sa nièce qui étaient morts depuis longtemps ?
  • Vous demanderez au domestique si monsieur le curé ne prenait pas sa caisse avec lui, quand il voulait lui empêcher de sortir dehors, s’il ne pissait dans sa tabatière et dans le pot à eau, s’il ne prenait pas ses pleines poches d’argent, ne le perdait pas dans sa chambre et ne voulait pas lui en donner ou criait : « on m’a tout pris, au voleur… » alors que son armoire était pleine ?

La tribu Coudour n’abandonne pas la partie. Le 8 septembre 1826, ils demandent de pouvoir prolonger pendant six semaines, à partir de l’assignation de l’avoué le délai pour faire enquête et interroger de nouveaux témoins. Mivière sollicite lui aussi une prorogation, pour ses propres témoins. Le juge accepte. La bataille est rude, il faut croire que l’enjeu était de taille… quel dommage que nous n’ayons pas l’inventaire dans le lot familial. Peut-être l’aurions-nous trouvé aux archives départementales, mais bien souvent les dossiers sont incomplets et ne comportent pas non plus le jugement final. C’est le cas ici, comme dans l’affaire de la tentative de meurtre perpétrée par Claude aîné un peu plus tard, pourtant référencée par erreur aux archives comme s’il s’agissait d’un meurtre, donc une affaire grave… le dossier est très épais, mais manque là aussi le jugement, qui termine les deux ans de procédure ! Dans le cas présent, nous ne savons donc pas officiellement comment l’affaire prend fin.

Un procès pour rien… ?

Toujours est-il que la lettre suivante, rédigée par le neveu Etienne, nous laisse à penser que les Coudour ont perdu le procès. Le testament n’a pas été annulé. Il écrit à son deuxième oncle curé, le frère d’Annet.

Lettre recommandée à Monsieur Pierre Coudour, curé à St George-sur-Couzan par Boën - Loire :

J’ai bien eu de la peine pour me rendre à Lyon, je commence à me consoler de la perte d’un bien que je n’ai jamais possédé. Je vous invite à ménager votre santé et suis avec respects votre tout dévoué neveu. signé : Coudour.

Que sont devenus tous les acteurs, à la suite de cette affaire ? Pierre Coudour, (destinataire de la lettre ci-dessus), l’ancien prêtre réfractaire, le vaillant compagnon de clandestinité de son frère Annet, devenu à son tour curé de paroisse en 1804, meurt avant la fin du procès en 1827, à l’âge de soixante-seize ans. Etienne Coudour, le chapelain, s’éteindra, quant à lui vingt ans plus tard, en 1847, alors qu’il s’est retiré dans la demeure de la « Belle Place » construite par son père, entouré de trois domestiques ! Il a soixante-quatorze ans et précède de peu sa sœur Claudine, disparue en 1848. Leur frère Annet, le marchand chandelier, dénommé comme l’oncle curé, est mort en 1841. Nous n’avons pas trouvé le décès de Geneviève. Ainsi tous ceux de la fratrie Coudour n’ont pas dépassé la mi-temps du siècle.

Depuis le début de cette histoire, je me suis étonnée - comme d’autres fois - de l’énergie dépensée, des tracas et nuits d’insomnie, de l’importance des dépenses engagées, pour un avantage sans doute minime, vu le nombre des bénéficiaires éventuels du testament, même si le bien était d’une certaine importance. Il est vrai que les curés vivaient dans une certaine aisance – avec un salaire garanti depuis le Concordat, plus le produit de leur ministère - et celui-là avait connu un long parcours ! Mais tout de même…

Comme chaque fois, c’est d’abord l’honneur qui est en cause, davantage peut-être dans ces familles en pleine ascension sociale… c’est le cas des Pras à cette époque, avec la constitution d’un fort domaine ; c’est aussi le cas des Coudour, sur la trace des ancêtres maternels, Fournit et Michel. Il ne fallait pas déroger : on ne pouvait pas se laisser dépouiller, sans réagir, au bénéfice d’un étranger, fut-il prêtre.

Le fait qu’Antoine et Claudine aient gardé tous les documents concernant cette affaire, bien qu’ils aient perdu le procès – ou finalement renoncé, ce qui revient au même - conforte me semble-t-il cette hypothèse. Ils ont voulu qu’une preuve demeure de toutes les démarches qu’ils avaient entreprises et auxquelles ils avaient consacré tant de temps et de labeur… quelque part pour montrer, si besoin était, à leur entourage et à leurs enfants, qu’ils avaient eu raison d’aller jusqu’au bout, que leur oncle était bien « tombé dans l’enfance » et qu’il ne savait plus ce qu’il faisait en rédigeant ce testament qui les spoliait.

A notre tour, nous avons voulu en laisser trace sur le chemin, d’abord parce que les documents étaient très nombreux et il nous a semblé dommage de ne rien en faire ! Ensuite parce qu’au-delà d’une description presque clinique d’une maladie toujours redoutée aujourd’hui, ils nous renseignent sur les mentalités des populations villageoises et le fonctionnement de la justice de ces temps. Les anecdotes, ainsi glanées, ne sont-elles pas tout autant révélatrices d’une époque que certains événements… une sorte de concentré de ce qui faisait l’histoire et la vie quotidienne de nos ancêtres ?

Une histoire de dette entre les deux sœurs

Ce dernier dossier, qui concerne encore Claudine et sa famille, traite d’un différend avec sa sœur Geneviève, de trois ans son aînée, mariée à un certain Rivaud, qui s’est beaucoup investi dans le procès. Le problème trouve son origine dans la mort de l’oncle Pierre, curé à St Georges-de-Couzan, survenue donc en janvier 1827, juste après l’audition des nouveaux témoins. Nous apprenons que quelques semaines plus tôt, par un testament en date du 23 décembre 1826, il avait fait de son neveu Etienne Coudour, le Chapelain, son légataire universel, sans doute parce qu’il était tuteur de plusieurs de ses neveux. Dans le même temps il avait légué à sa nièce Claudine la somme de mille francs, à prendre sur les quatre mille francs qu’il avait prêtés à son autre nièce, Geneviève. Claudine ne veut pas harceler sa sœur, le temps passe.

Dans l’immédiat, le procès contre Mivière n’a pas abouti. Le vieil oncle Pierre Coudour n’est plus dans la course et surtout, Etienne, le Chapelain, vient d’apprendre qu’il est son légataire universel et n’a plus intérêt à se battre, d’autant plus que, selon le testament d’Annet, il héritait tout de même de tous ses biens non mobiliers.

Cette fois, seize ans se sont écoulés depuis la mort de Pierre Coudour, nous sommes en novembre 1842. Claudine, alors qu’elle est veuve depuis quelques mois, n’arrive toujours pas à récupérer de sa sœur les mille francs dont elle a hérité. Elle en a un urgent besoin pour payer les dettes liées à la succession de son mari. La tentative de conciliation devant le juge de paix ayant échoué, elle intente alors un procès pour récupérer son dû. Comme c’est le chapelain Etienne Coudour, leur frère commun, qui est légataire de son oncle Pierre, il est responsable du paiement du legs, principal et intérêts, si les Rivaud ne s’acquittent pas de leur dette. Il est donc cité en justice également. Le procès dure encore en 1844. Il semble que Rivaud avait versé en son temps une somme de deux cents francs à son beau-frère Antoine, comme l’atteste le témoignage qu’il produit, établi par un desservant de la paroisse de Juré, mais est-ce bien vrai et on est loin du compte… !

Finalement, les mariés Rivaud et Etienne Coudour, appelé en garantie, sont solidairement condamnés à payer la somme en litige plus les intérêts, par un jugement pris en première instance à Roanne le 26 novembre 1844. Il était temps, Etienne est mort quelques mois plus tard. Claudine, trois ans et demi après.
Ainsi jusqu’au bout, elle a dû batailler pour préserver ses droits au sein de sa famille, auprès de laquelle pourtant elle entretenait de bonnes relations. D’ailleurs, si brouille il y eut, elle a été passagère. J’ai appris, à l’occasion du partage de l’indivision qui a suivi son décès, que plusieurs de ses enfants, s’étaient fait représenter par un cousin germain Coudour. Et nous avons vu qu’à la génération suivante - celle de mon grand-père - les liens persistaient toujours entre les deux familles.

Épilogue

Si nous avons pu apporter nombre d’informations concernant la famille de Claudine, nous n’avons rien reçu en direct de sa part, elle qui ne savait ni lire, ni encore moins écrire. Un seul acte est de son initiative propre, celui de la donation qu’elle a consentie à ses enfants en septembre 1847, quelques mois avant son décès survenu le 3 mai 1848, à quatre heures du matin, au domicile de ses enfants à la Bussière. Elle avait soixante-quatre ans, pratiquement le même âge qu’Antoine, quand il est mort (il avait soixante-trois ans). Compte tenu de son enfance et de son rang de « petite dernière », on aurait pu imaginer une jeune fille fragile, ménagée par la famille, devenue une épouse terne et soumise ; au contraire, il me semble qu’elle avait plutôt une personnalité assez affirmée.

Claudine, une épouse aimante et solidaire ?

Tout d’abord, elle épouse l’homme pour lequel elle avait de l’inclination. En effet, pourquoi aurait-elle attendu cinq mois pour annoncer sa grossesse - elle a vingt-quatre ans, lui vingt-neuf - si ce n’était pour être sûre de l’accord des siens. Certes, comme c’était la coutume, Antoine sera le maître incontesté de la maisonnée. Mais j’ai été frappée qu’elle l’accompagne toujours pour la signature des actes, comme s’il avait voulu l’associer dans ses choix, et qu’elle accepte que ses biens soient hypothéqués, en garantie des emprunts ; elle a sans doute été d’accord pour quitter la ferme Borgeas au début de leur mariage, plus tard pour payer un remplaçant au fils aîné et enfin pour acheter la Bussière. Tout au long de sa vie, elle paraît solidaire de son époux et le soutient sans doute dans les épreuves rencontrées.

Je pense que le couple fonctionnait bien. J’en vois pour preuve le fait que leurs enfants se partagent leur succession, sans le moindre heurt, et qu’ils restent unis tout au long de leur vie, malgré des destins divers et les écarts d’âge : accueil des uns par les autres, échanges de lettre, parrainages… comme ceux qui, dans l’enfance, ont vécu dans l’affection réciproque et le respect des parents. J’ai peut-être une vision optimiste. Mais il est vrai que dans les générations qui suivent, la bonne entente entre les fratries ne s’est pas démentie, peut-être une forme d’héritage, sympathique !

Claudine, une femme déterminée ?

Quand Claudine se retrouve seule, après le décès d’Antoine, elle sait prendre les décisions qui conviennent. Elle se débrouille pour récupérer l’argent auquel elle a droit. Par ailleurs, étant devenu évident pour elle que les fils ne reprendront pas la ferme - Claude aîné a d’autres idées en tête, elle l’a bien compris, et le jeune va devenir prêtre - elle prend deux décisions : d’abord, elle donne les terres en fermage à une famille Tamain, présente sur le recensement de 1846 (c’est ainsi que nous l’apprenons) ; ensuite en septembre 1847, elle renonce à la jouissance des biens en faveur de ses enfants, en échange d’une rente viagère (une information trouvée dans le partage de la succession consulté récemment aux archives). Ils disposeront ainsi des revenus comme ils l’entendent.

Les enfants au lendemain de la donation

A ce moment et jusqu’en décembre 1847 de façon certaine, grâce aux procurations signées à cette date, nous savons que les deux garçons sont toujours à la Bussière près de leur mère, alors que toutes les filles sont parties : Jeanne, mariée depuis 1843 avec Jean Couavoux, n’est pas loin il est vrai, puisqu’elle habite Péré le hameau en dessous. Philippine la religieuse et Jeanne Marie, sont à Lyon depuis longtemps, puisque pour l’inventaire qui avait suivi la mort de leur père en 1842, elles s’étaient fait représenter ; la petite sœur Mariette a rejoint Jeanne Marie, nous ne savons pas depuis quand exactement (elle n’est déjà plus portée à la Bussière sur le recensement de 1846) ; elles habitent ensemble à Lyon.

Quelques mois plus tard, plusieurs surprises concernant Claude Aîné…

En septembre 1848, cette fois c’est au moment du partage de la succession (Claudine est morte en mai), si Claude jeune est toujours là, nous apprenons que Claude Aîné, est devenu entre-temps « agent de police »… ! Il demeure avec ses sœurs à Lyon, 17 rue de la Vieille Monnaie, où elles sont nouvellement installées (elles n’habitent pas à cette adresse en effet lors du recensement de 1846) ! Ainsi je fais plusieurs découvertes :

• l’arrivée de l’Aîné dans la capitale des Gaules est plus tardive que je le pensais ; j’avais fait une hypothèse qui s’avère erronée, en pensant qu’il était parti dès le mariage en 1843 de sa sœur Jeanne avec Jean Couavoux et que c’est le moment où son jeune frère, âgé de dix-sept ans, avait dû quitter le séminaire pour le remplacer. Ce n’est pas le cas : le jeune couple ne rejoint la Bussière qu’en septembre 1849, après le départ des fermiers Tamain, quand ceux-ci arrivent en fin de bail.

• Claude ne s’est pas engagé tout de suite à Lyon dans le commerce, comme il en avait manifesté le désir à son ami. Il faut des capitaux, il n’en a pas, tout au moins suffisamment. Il est devenu « agent de police »… lui qui avait eu maille à partir avec la justice ! Le casier judiciaire n’existait pas bien sûr et on avait besoin de recruter, après les troubles graves qui avaient agité Lyon quelques mois plus tôt. Il avait peut-être été recommandé par les prêtres de la famille… C’est sans doute lui qui a introduit ensuite son jeune frère dans la police, quand Galerne, devenu commissaire principal de police de la ville, a eu besoin d’étoffer son commissariat et pourquoi pas avec un secrétaire particulier. C’est au plus tard courant 1849, pour que Galerne ait le temps de passer par Versailles et Bordeaux avant de se retrouver à Marseille à l’automne 1851.

• Claude Aîné a donc précédé son jeune frère à Lyon de quelques mois et il s’est installé chez ses sœurs arrivées bien avant lui, à une adresse que je ne connaissais pas jusque-là. La rue de la Vieille Monnaie est au pied de la Croix rousse et proche de la rue Désirée, leur futur domicile pendant de nombreuses années.

Pour Claude Jeune, un changement d’itinéraire brutal...

Je constate que Claude Jeune est encore à la ferme en septembre 1848 au moment du partage (il n’a pas fait de procuration), mais je ne sais pas exactement ce qui l’occupe. En effet, dans le recensement de 1846 (il a vingt ans), il est porté comme « étudiant en doit canonique » (sans doute était-il pensionnaire dans un séminaire, mais son domicile légal était toujours Juré). S’il est encore là quelques mois après la mort de sa mère, ce n’est donc pas pour seconder, comme je le croyais, son beau-frère Couavoux (qui n’arrive, je le rappelle, qu’en 1849)… Toujours est-il qu’en peu de temps il va passer sans transition de l’état de séminariste à celui de secrétaire particulier d’un personnage important dans le contexte de Lyon à cette époque… une vraie rupture ! Qu’est-il arrivé ?

La tradition rapportait qu’il avait dû renoncer à sa vocation pour aider la famille. A la réflexion, c’est sans doute ce qui s’est passé, mais j’avais interprété par erreur : pour aider à la ferme après la mort du père. En fait, c’est après la succession de sa mère, alors que les dettes étaient très importantes - puisqu’il fallait rembourser l’emprunt de quatre mille francs au marchand papetier de Roanne, payer les intérêts, tout en épongeant d’autres dettes mineures - que la décision a dû être prise. Claude pour devenir prêtre aurait dû suivre encore deux ans d’études, c’était trop. Il fallait qu’il prenne sa part et se mette à travailler comme le frère et les sœurs. On ne manquait pas de vocations dans la Loire à cette époque et mon père rapportait la phrase de ses supérieurs qui l’avaient sans doute aider à prendre la décision : tu feras un bon époux et un bon père. Nous savons par tradition familiale que ce renoncement lui a beaucoup coûté. Ainsi en a voulu le destin, sans lequel cette lignée Pras se serait éteinte !

Je suis frappée que de simples procurations, attachées par chance à un acte qui n’était pas dans le lot familial - et trouvé grâce à un indice qui m’avait échappé jusque-là - permettent d’approcher au plus près le moment important pour les enfants d’Antoine du passage de la Bussière à Lyon ; elles modifient plusieurs des hypothèses que j’avais établies, quant aux dates en particulier, et laissent apparaître aussi que le motif économique de cette émigration, que j’avais écarté jusque-là, avait joué un rôle.

Et les sœurs ?

J’apprends aussi que les trois sœurs sont à Lyon et non deux comme je le croyais, pensant que la petite dernière Mariette était restée à la Bussière. Philippine s’est éteinte en 1893, alors qu’elle était supérieure de couvent depuis plusieurs années. Nous avons plusieurs lettres affectueuses qu’elle écrivait à son neveu Pierre Couavoux, le fils de Jeanne. Quant aux deux autres, elles étaient lingères et sont restées célibataires jusqu’à leurs décès respectifs : Marie Jeanne, la première en 1861 alors qu’elle habitait avec Claude jeune, lui aussi célibataire à cette époque, rue Désirée à Lyon ; et Mariette, qui peut-être naviguait entre Lyon et la Bussière, mais qui est morte en 1873, chez ce même frère, alors qu’il résidait avec sa famille rue des Treize Cantons, siège de la fabrique.

En conclusion

Finalement, trois des enfants seulement d’Antoine et Claudine ont fait souche : mon arrière-grand-père installé à Lyon, Jeanne épouse Couavoux restée à la Bussière et l’aîné Marie, décédée toute jeune femme, dont l’unique fille a eu trois fils dans une commune de la côte roannaise. C’est une branche qui a été rapidement perdue de vue.

La vie du couple fut rude, ponctuée de moments difficiles. Ils n’ont pas hésité jeunes mariés à quitter la ferme familiale prospère, pour prendre leur indépendance. C’était une petite révolution par rapport aux usages, après la grande Révolution. Ils ont alors, envers et contre tout, lutté pied à pied, pour sauver leur honneur et rester dignes de leurs familles respectives ; bataillé sans répit pour reconstituer un domaine, à la mesure de celui que le père d’Antoine avait laissé et pouvoir ainsi assurer l’avenir de leurs enfants. Ils y ont réussi, mais non peut-être en ce qui concerne la ferme, dans le sens qu’ils avaient imaginé, puisque les deux fils Claude cherchent une autre voie, hors du Forez, hors de la terre nourricière. Leurs existences successives aux uns et aux autres ont marqué dans l’histoire de la famille ce que j’ai appelé « le temps des ruptures ».

Après avoir remonté jusque-là le cours du fleuve pour arriver avec Antoine et Claudine à la Révolution, je vous propose, dans les épisodes suivants, de basculer à la source, à l’une des sources tout au moins, car nous avons une multitude d’ancêtres. Chemin faisant, nous retournons ainsi dans la lignée des Pras, fil conducteur de ce récit, pour les trouver cette fois aussi loin que j’ai pu les rencontrer, à travers les documents qu’ils ont transmis mais aussi de nombreuses recherches. Avec eux, nous allons entrer dans la période que j’ai appelée « la faim de terre », deuxième partie de ce voyage au long cours.

A suivre : Les premiers ancêtres aussi loin qu’ils apparaissent.

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2 Messages

  • Bonjour Danièle,

    J’ai adoré ce nouvel épisode qui ne manque pas de piquant. Un récit anecdotique mais terriblement révélateur à la fois de la maladie dont soufrait le curé et de la mentalité de l’époque. Pour avoir dans mon environnement proche des personnes atteintes de cette maladie, je retrouve bien les mêmes symptômes, perte de la notion du temps et de la mémoire immédiate, mais en même temps cette capacité à tromper les proches pour que l’on ne voit pas qu’ils sont malades.

    Quant au vicaire, je suis assez partagé, il semble qu’il a quand même une certaine mauvaise foi. Sur le ton humoristique je reprendrai bien la chanson « J’ai la mémoire qui flanche, je m’souviens plus très bien ... »

    Ce que j’apprécie aussi dans votre chronique c’est cette façon de nous faire partager vos recherches, en montrant les premières hypothèses faites et leur remise en cause par de nouvelles découvertes. L’exploitation de ces archives judiciaires apporte beaucoup de vie à votre chronique. Et je vous l’avais déjà dit les dessins de Jacques Laugier sont extraordinaires et croquent bien les situations.

    Bien amicalement, en attendant le prochain épisode.

    André Vessot

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    • Merci, André, une fois de plus pour votre message très chaleureux et de prendre chaque fois le temps d’écrire. Je craignais que l’interrogatoire du vicaire soit un peu long à lire, mais je ne voyais pas comment le couper. Il fallait aussi que je donne une brève conclusion à cette première partie, en deux temps (les deux Claude puis Anthoine et Claudine), qui a été très longue ; enfin que je fasse part des informations que j’avais trouvées, grâce à mon passage récent à St Etienne. Je viens même d’apprendre que Galerne a quitté Lyon en janvier 1850, ce qui laisse à Claude Jeune très peu de temps pour avoir travaillé avec lui. Ainsi, on n’a jamais fini... et la parution sur internet m’a permis d’approfondir des points restés dans l’ombre.
      Bien amicalement. Danièle

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