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En 1898, le voyage en Suisse, à bicyclette, de quatre jeunes Parisiens


jeudi 28 novembre 2013, par Suzanne Braunstein

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« Que vos promenades ne soient pas stériles. Observez et prenez des notes et ne perdez jamais de vue que l’exercice du vélocipède a un but plus noble encore que de distraire et de donner des forces » [1].

Est-ce pour satisfaire à cette directive du Touring Club de France, qui demandait à ses adhérents de lui fournir des récits de voyage propres à susciter des vocations ou tout simplement pour conserver de cette équipée un souvenir palpable et transmissible, que ces quatre jeunes parisiens, dont mon grand-père, rédigèrent, à leur retour le récit qui va suivre ?

Ils appartiennent au Cercle Excursionniste Parisien, probablement une émanation locale du Touring Club de France, qui propose des itinéraires et établit une certaine hiérarchie entre ses membres qualifiés tour à tout « le doyen » ou le « grand frère »…

Mon grand-père, (1872 – 1968) nommé Félix R. dans le récit, est un jeune parisien, fils d’un normand et d’une béarnaise montés à Paris au milieu du XIXe siècle, Ce sont de petits commerçants du quartier des Batignolles. Félix fait son apprentissage d’ouvrier imprimeur à la célèbre Imprimerie Chaix, il y reste jusqu’à sa retraite. Cette évidente sédentarité – due probablement au caractère timoré de son épouse adorée – ne l’empêche pas d’être toujours à l’affût des manifestations de la vie moderne, de ce qui pouvait simplifier ou agrémenter sa vie de l’Homme. Aujourd’hui on dirait qu’il était très ouvert.

L’utilisation de la bicyclette correspond bien à sa vision du monde moderne. Elle libère l’ouvrier des contraintes, et lui ouvre les horizons de la Nature. Il en est de même de la photographie, qu’il pratique artistiquement. C’est bien ce qui est formidable. Conjuguant les deux il immortalise les sorties du C.E.P. en Touraine, pour visiter les châteaux de la Loire, suivre la vallée de la Seine ou même gagner la côte normande à Trouville.

Mais les « douze jours en Suisse » restent la grande aventure de jeunesse de mon grand-père, il en parlait toujours avec plaisir, et à l’occasion de ses 90 ans (en 1962, on fit un repas familial) un habile dessinateur de la famille illustra les "menus" du déjeuner avec des silhouettes d’un cycliste de l’époque. Tout le monde savait de quoi il était question ! Il est vraisemblable que le poids et la fragilité du matériel photographique l’ont dissuadé de l’emporter pour exercer son art à l’assaut des sommets. C’est pourquoi il avait acquis quelques vues imprimées des sites visités que vous trouverez au cours du récit.

Les photos qui vont compléter l’illustration de ce voyage sont tombées par un extraordinaire hasard entre mes mains : alors que je préparais l’édition de ce récit, une brocante avait lieu dans mon quartier. En m’y promenant, j’ai été littéralement attirée par un album ouvert sur des photos des sites qu’ils avaient visités et que j’ai immédiatement reconnus. Photos prises en août 1899, soit un an précisément après le voyage de nos quatre jeunes gens. Les photographes furent certainement un « Monsieur et une Dame » d’une classe bourgeoise et voyageant en voiture - ce qui permettait le transport d’un lourd et fragile appareil photographique, - et excursionnant à pied, comme en témoigne l’alpenstock entre leurs mains, lorsqu’ils sont sur la Mer de Glace.

Et les autres garçons me direz-vous ? Hélas, je ne sais rien d’eux, n’ayant pas suffisamment questionné mon grand-père lors de nos bavardages à la fin de sa vie. Cependant leur accoutrement indique bien qu’ils appartenaient tous à la même classe sociale.

Douze jours en Suisse par le cycle excursionniste parisien

Journal de quatre touristes

Dimanche 6 août 1898

Le samedi 5 août, à 8 h 55 du soir les sociétaires du C.E.P. , routiers infatigables mais insuffisamment entraînés pour faire à bicyclette 600 km en 15 heures prennent allègrement la ligne P.L.M. qui doit les conduire en Suisse et les déposer dimanche matin à la station des Verrières où les formalités de douane sont faites avec un ordre et une promptitude remarquables.

A l’urbanité de ces modestes fonctionnaires nous nous apercevons que nous avons quitté la France. Le temps de franchir la frontière et nous avons vieilli de 55 ‘ ainsi le veut l’heure de la Suisse et de l’Europe Centrale qui avance de ce laps de temps sur l’heure de Paris. « Si qu’on aurait été marseillais, déclare l’incorrigible blagueur Charles S… on n’aurait pas été obligés de toucher aux aiguilles de notre montre ; elles se seraient bien chargées, toutes seules de rattraper notre retard ». Le train engagé à fond dans la chaîne du Jura nous offre de superbes échappées sur le Val de Travers et les lacs de Neufchâtel et de Bienne.

Nombreux vignobles autour des villes. Heureuse conjecture de boisson saine et réconfortante ! Nous venons de traverser la Bourgogne et le bon vin semble nous accompagner.

Une heure d’arrêt à Berne et nous pouvons remarquer non loin de l’horloge une sorte de pastiche grossier représentant un Guillaume Tell enluminé, portant sur le nombril la pomme traditionnelle qu’un petit ours, assis sur le derrière, tente éternellement d’abattre avec la flèche de son arc. La sculpture est d’une belle naïveté. Nous arrachant sans trop de peine à la contemplation de cette œuvre d’art, nous reprenons le train qui nous amène à Thoune.

Il est midi, nos estomacs crient famine. Nous nous restaurons assez mal dans un hôtel auquel nous refusons toute publicité. Les vins généreux qui devraient selon nous, couler comme un pactole vieillissent sans doute en cave, et pour étancher notre soif, on nous sert de l’eau excellente il est vrai, mais d’une saveur un peu plate. C’est d’ailleurs une règle absolue en Suisse : l’eau est la boisson officielle. Le vin y est généralement mauvais et gare à la bourse des voyageurs qui veulent s’offrir ces suppléments. Le déjeuner se termine par un café inénarrable. Le « jus » de la caserne, le « petit noir » (0.15 avec petit verre) sont un nectar exquis, comparés à cette vague décoction de matières amylacées cliniquement innommables. Georges M… ne peut se décider à absorber le breuvage, Louis B… retour de Madagascar affirme qu’un jeune Fahavola s’est oublié dans la cafetière ; Félix R… fait la grimace et regrette le régiment. Gabrielle L.F. additionne la mixture d’une forte rasade de Kirsch fouêt noireux, sans réussir à gratifier son palais d’une sensation plus agréable. Jules P… le doyen ancien soldat d’Afrique habitué aux amalgames se résigne stoïquement, et, en présence de son abnégation, les camarades décident à l’unanimité que, nouveau Mithridate, il aura désormais la charge de goûter, chaque jour ce complément nécessaire d’un bon déjeuner. Tâche ingrate et au- dessus des forces humaines, à laquelle il succombera plus tard.

Ainsi sustentée la caravane longe à belle allure le charmant Lac de Thoune, sur une route excellente et peu accidentée. En face, de l’autre côté du lac, se détache en haute pyramide, de Nyessen ; nos jumelles nous permettent de découvrir un arbre unique à son sommet. Passant sous une infinité de petits tunnels à la sortie desquels le paysage devient de plus en plus varié, nous approchons d’Interlaken, lorsque, tout à coup un énorme molosse du St. Bernard, alléché par les gras mollets de Georges M…, notre Président, se dresse devant nous, furieux, les crocs en arrêt. Ernest T… versé dans l’étude des sauts de carpe ex-recordman du saut en hauteur à l’U.S.F.S.A. et, suspendu par la présente fédération pour avoir imité un kangourou descend vivement de machine. Ses compagnons l’imitent maladroitement, et, nous faisant un rempart de nos bicyclettes nous réussissons à dégager les tibias présidentiels fortement compromis. Le cabot vélophobe reçoit de la main de son maître, pauvre roulottier, une magistrale volée et nous pouvons traverser Interlaken où nous reviendrons le lendemain.

Cinq heures sonnaient à une horloge quelconque. L’important massif de la Jungfrau apparaît à l’horizon ; nous nous engageons dans la féerique vallée de Lauterbrunnen le long de la Lutschine Blanche, torrent impétueux qui reçoit à chaque instant une infinité de cascades éblouissantes. Laissant à gauche la route de Grindelwald, nous montons presque sans nous en apercevoir, des pentes très rapides (nos machines développent 4 m 49) émerveillés par l’incessante beauté de ce spectacle de la nature. Cette vallée de Lauterbrunnen, riante de verdure, avec ses nombreux chalets construits sur les flancs de la montagne avec ses beaux pâturages et si près des glaciers de l’Oberland Bernois est une des plus belles excursions que l’on puisse faire en Suisse. Plus on avance, plus la gorge se rétrécit et nous approchons du village lorsqu’un violent orage éclate presque subitement. Les coups de tonnerre successifs` répercutés par les montagnes au fond desquelles nous sommes comme encaissés et la pluie torrentielle qui les accompagne nous obligent à chercher un refuge dans une mauvaise masure que nous quittons bientôt, profitant d’une légère éclaircie.

La pluie redouble de violence, nous arrivons ruisselants d’eau et de boue au salon du Grand Hôtel Adler, encombré de voyageurs. De belles dames en toilettes nous dévisagent dédaigneusement, mais nous n’en n’avons cure, il faut trouver un gîte et il n’y a plus de place à l’hôtel. Amère déception ! Heureusement la belle-sœur du tenancier de l’établissement nous improvise dans un grenier voisin un campement primitif où nous nous installons tous : après une toilette sommaire, mais indispensable, nous sommes presque convenables pour affronter la table d’hôte, à laquelle la maîtresse de maison, un peu inquiète, nous demande si nous avons l’intention de nous y asseoir. Assurément méfiante gargotière, et nous y figurerons avec honneur. Sans doute, notre tenue pas trop raffinée détone-t-elle un peu au milieu de tous ces étrangers, arborant pour le souper leurs plus beaux costumes de ville, mais l’appétit fortement aiguisé nous permet de négliger cette minime considération et le jeu des mâchoires commence avec activité. La chère est excellente et copieuse, nous le signalons d’autant plus volontiers que le fait est rare en Suisse malgré les tarifs assez élevés, la cuisine est le plus souvent défectueuse. La lenteur du service est désespérante nos voisins ne sont pas pressés, quelle que soit l’affluence des touristes leur indolente placidité est à peine secouée par notre turbulent parisianisme. Aussi entre la poire absente et le fromage manquant à l’appel (il manque toujours dans la patrie du Gruyère) avons-nous le loisir et le régal d’assister à un magnifique coucher de soleil sur la Petite Scheidegg.

Au fond de la vallée il fait nuit noire deux heures avant que l’astre du jour disparût derrière la montagne. Les sommets environnants vivement éclairés d’un rouge de feu se détachent superbement sur l’horizon, tel un immense incendie embrasant les hautes régions. Le coup d’œil est empoignant et, dans notre admiration, nous oublions le dessert, d’ailleurs insignifiant. Un rapide aperçu de la chute du Staufbach grossi par l’orage et versant des torrents d’eau noirâtre et nous regagnons notre smala, légèrement fourbus, après ces péripéties d’une journée qui dure, pour nous, depuis 40 heures.

Lundi 7 août

Le doyen sonne le réveil à 5 h. au C.E.P. on ne connaît pas les grasses matinées et nous n’avons pas de temps à perdre si nous voulons suivre en tout point l’itinéraire établi par notre ami Georges M… avec une précision mathématique. Les heures, les minutes y sont comptées : à 5 h 23 vous remarquerez cette cascade, à 6 h. 34 vous gravirez ce monticule, à midi 51 vous aurez le droit de satisfaire un petit besoin… etc… etc… Rien n’est omis, notre camarade a pensé à tout. L’exactitude de ses renseignements, la ponctualité de ses indications nous ont permis d’effectuer notre voyage sans autre guide que le petit opuscule imprimé à notre intention. Enfoncés Conty, Joanne et Baedeker.

Qu’allons nous devenir, Seigneur Jésus !

Donc, à 5 h 31, enfourchant nos bicyclettes nous arrivons, après une demi-heure à la Chute du Traümelbach (entrée 0,50). Trois galeries ont été construites ; à chacune d’elles la vue est différente. Au 3e étage l’énorme nappe d’eau provenant des glaciers de l’Eiger s’engouffre comme une trombe dans les rochers avec un bruit infernal.

Félix R… en reste « baba ». Qu’allons-nous devenir, Seigneur Jésus ! si pendant dix jours encore nos facultés admiratrices doivent être ainsi constamment en éveil ? Vite en bécane mes amis ! Le funiculaire de Grütschalp va partir. Il ne fait pas du 60 à l’heure, ce brave funiculaire. En Suisse rien ne va bien vite. Pourrait-on s’en plaindre lorsque l’on peut grâce à sa lenteur découvrir progressivement les cimes neigeuses ?

Descendons à Grütschalp, gravissons à pied les sentiers à peine tracés qui nous conduisent à Mürren et là, extasions-nous à notre aise devant ces trois sommets les plus remarquables de l’Oberland Bernois, l’Eiger, le Mönsch et la Jungfraü. Contemplons les glaciers (J’y entons – comme dit Georges M…) les parois à pic du Schnarze.. Ah notre pauvre rétine, à quel travail est-elle soumise ! Le temps réservé à la contemplation est vite écoulé. Le chemin de fer électrique de Mürren, puis le funiculaire cité plus haut nous ramènent à Lauterbrunnen où nous attendent nos fidèles machines et nous descendons rapidement sur Interlaken, parcourant avec un nouveau plaisir le chemin de la veille, bien nettoyé par l’orage.

Du vin sans alcool !

A cette allure de zèbre nous mettons avant midi le cap sur le « Temperance Hall ». Y déjeuner était fort simple mais la question du liquide était plus complexe. C’est que le « Temperance Hall » n’est pas un établissement ordinaire. On y débite du vin sans alcool, de la bière sans alcool, des liqueurs sans alcool. La maison est le rendez-vous (des) alcooliphobes, Société régulièrement constituée et dont les membres s ‘engagent sur l’honneur à ne pas user de ce produit de distillation. Avec eux, l’octroi de Paris ne ferait pas fortune. Après diverses dégustations malheureuses de liquides sucrés ou parfumés, nous adoptons l’eau de source, vouant à tous les diables le « Temperance » et ses adeptes. Les serviettes du restaurant méritent une mention : constituées par du papier sensible, gaufré et satiné, elles nous avaient fait espérer pour le dessert l’apparition de quelque appétissante pâtisserie – douce illusion ! Ces serviettes n’essuyaient même pas et trahissent la confiance de Charles S… qui voulait s’en servir pour un tout autre usage.

Les plus belles gorges, dit un écriteau !

...Le Lac de Brieng nous invitait à le côtoyer. La route qui le longe est idéale. Nous filons vers Meyringen sur une véritable piste et, passant devant les Chutes de Reichenbach, nous aboutissons aux Gorges de l’Aar (1 fr) les plus belles de l’Europe (dit un écriteau placé à l’entrée). Certes ces gorges sont impressionnantes : une galerie de fer de 1500m. de longueur permet de les parcourir entièrement. A certains endroits, elles se resserrent au point de laisser juste le passage. A 12 ou 15 mètres au-dessous de nous, le torrent bondit impétueux. Le soir, dit-on, elles sont illuminées a giorno. Par quel procédé ? Nous n’y avons vu aucune trace d’électricité. Peut-être y-a-t-il une succursale de l’éclairage Levent ? Nos organes visuels se sont-ils trouvés en défaut ? Avons-nous un peu écourté notre visite et insuffisamment apprécié les merveilles qui s’offraient devant nous ? Toujours est-il que nous n’avons pas quitté les gorges avec cette impression terrifiante qui avait été, par avance, suggérée à notre imagination.

Depuis le matin, nous avions roulé sans effort. Halte là ! le Col de Brünig est proche. Cinq km . de forte rampe gravis à pied en 1 h 05 Presque un record ! Le passage est atteint. Un nouvel orage éclate. Jules P... l’avait commandé pour abattre la poussière ; les autres sociétaires l’avaient pressenti, à l’agacement continu de leur baromètre pédoncule (cette figure signifie simplement que leurs cors les faisaient souffrir).

Des trombes d’eau, une fille avenante et gracieuse, arrêtons-nous !

Nous mettons à la hâte nos pèlerines. La pluie devient une trombe d’eau. Nous dévalons de la montagne à une vitesse folle, risquant à chaque instant de nous rompre les os dans des précipices qui surgissent à chaque tournant brusque de la route et nous faisons une entrée lamentable à Lungern, chez Von Fiany Gaper, hôtelier aimable doublé d’une fille avenante et gracieuse. Il n’en fallait pas davantage pour oublier nos petites misères. Nous devions coucher à Sarnen 24 km plus loin. Était-il prudent de continuer ? Gabriel L… F…, intrépide voulait ( ?) rouler quand même ;Félix R… était indécis, Georges M… avait les rotules nickelées. Le Doyen dut intervenir. Savez-vous nager, dit-il à ses collègues ? Non, répondit le chœur. – Eh bien ! mes amis, c’est, à mon sens, le seul moyen de locomotion pratique pour arriver à Sarnen ! arrêtons-nous, hurla l’entourage, quelque peu fasciné par la bouche et le sourire de notre charmante hôtesse. Contre son habitude, Charles S… était resté muet et pensif, songeant follement à l’Écosse et à sa légendaire hospitalité. La soirée se passe gaiement. Deux jeunes indigènes restèrent attablés derrière nous de 5 h à 9 h du soir, devant une tranche de saucisson, sans se dire un seul mot le regard béatement fixé sur la muraille. Qu’a-t-il pu sortir de cette intime conversation ?

Des garde-boue ! pourquoi faire ?

Pendant que nous gagnons nos couches solitaires et nous disposons au sommeil Gabriel L.F… toujours prévoyant, se confectionne des garde-boue. Avec une vieille boîte de vieux harengs antiquement fumés il élabore deux avirons plats assez semblables à ces pelles de boulanger servant à enfourner des pains de plusieurs aunes de longueur. Son couteau taille et rogne à merci. Avec amour, il parfait son œuvre. L’ajustage à la bicyclette nécessite de multiples combinaisons et une heure (du matin) sonne quand son travail est terminé.

Mardi 8 août

Vive la Suisse ! Le temps n’est pas beau, mais la route est belle. Il fait à peine jour. En avant ! Les garde-boue de Gabriel L.F…. ne sont pas un succès. Brinquebalant avec le cadre, décrivant des paraboles irrégulières, heurtant de-ci de–là, pédales et rayons, ils deviennent un danger pour l’équilibre de leur propriétaire et le nôtre. Sur le conseil de Georges M… leur emploi est réservé à des jours meilleurs.

Gorges profondes, éboulis chaotiques, pluie et brouillard

Nous descendons en pente douce brûlant le Lac de Zunglau, Kaïserthue, Sarnen et son lac. En chemin traversée de trois ponts couverts qui nous offrent un abri momentané contre la pluie recommençant fine et inquiétante. Légère éclaircie à notre arrivée à Alpnach Stad. Le chemin de fer à crémaillère, avec sa rampe variant de 25 à 48%, nous aide à gravir le Pilate, grimpant au milieu de nombreux tunnels, de gorges profondes, d’éboulis chaotiques produits par les avalanches, de petits bois le long desquels nous pouvons, en passant, cueillir fleurs, fraises et framboises. Au début de la montée, le panorama se dessine, superbe, sur le Lac Des Quatre Cantons ; mais, peu à peu les nuages s’amoncellent, la pluie reprend de plus belle, un vent violent se met de la partie. Le froid est très vif, le brouillard intense. Escortés de ces désagréables collaborateurs, nous nous réfugions à l’hôtel du Pilate-Kulin, somptueux établissement où nous stationnerons 2 h. attendant le train qui devait nous ramener à Alpnach, et pensant à nos amis parisiens, nous envoyons au « Vélo » un salut fraternel.

Les bicyclettes sur le bateau…

La matinée était perdue. Le point de vue s’étendait à environ 3 mètres et, pour la jouissance de cette perspective restreinte nous avions dépensé chacun 12 fr de voyage. Heureusement pour notre bourse, nous avions pris le 1er train du matin… le train ouvrier. Les touristes partis après nous payèrent 18 fr la satisfaction d’une après-midi plus abominable encore. En Suisse, lorsque l’on s’écarte des grandes lignes, les petits chemins de fer vous détroussent avec désinvolture. A moins d’être amphibie, il ne fallait pas songer à atteindre Lucerne avec nos bicyclettes. Le bateau était en partance pour Vitznau, il nous donne asile jusqu’au pied du Righi, perdu lui aussi dans le brouillard. Cette petite traversée nautique est d’une certaine saveur et nous donne un avant-goût des merveilles cachées à notre vue.

Toujours la pluie, mais quatre Françaises…

Débarquant à Vitznau nous remontons en machines pour suivre la pittoresque route de l’Axenstrasse longeant le lag… et le déluge nous oblige encore une fois à nous arrêter. Capitulation générale ! Vaincus par l’élément humide, nous reprenons à Brunnen le bateau qui nous dépose à Fluelen dans un hôtel d’assez belle apparence mais en réalité infect. Que les gastronomes` se méfient du bœuf mode de notre amphitryon ! La journée se termine pénible, triste et froide, embêtante comme la pluie, la nuit vient rapidement et les écluses célestes se changent en cataractes. Quatre Françaises, au minois agréable, ont été pour nous la seule note intéressante à Fluelen.

Mercredi 9 août

La nuit porte conseil : le conseil suggéré était désespérant. Le doyen qui dort très peu et réveille le plus souvent ses camarades une heure avant la minute exactement indiquée par Georges M… avait, à la lueur d’une bougie fumeuse, compulsé Baedecker, étudié les horaires des trains et préparé un piteux retour à Paris, lorsque le jour se leva aussi maussade que la veille. Toujours la pluie ! A 5 heures, à 6 heures, pas de changement !

Enfin l’horizon devint radieux…

Enfin vers 8 h ½ , le ciel s’éclaircit légèrement. Peu à peu les sommets environnants commencent à montrer leur belle robe blanche de neige au-dessus des nuages honteux se dissimulant dans les vallées pour disparaître définitivement, chassés par un soleil réparateur. L’horizon devint radieux, nous décidons de reprendre notre route à bicyclette.

Les chemins ne sont pas parfaits, surtout jusqu’à Altorf. Gabriel L.F… veut lancer une nouvelle édition de ses garde- boue ; nous l’arrêtons à temps. On roule en terrain plat, lentement, les ondées successives ayant laissé sur le sol quelques petites mares difficiles à éviter, mais, à partir d’Altorf, la pente s’accentuant progressivement, la route devient meilleure. Nous longeons la Reuss écumante encaissée dans des gorges profondes. A nos pieds le torrent impétueux bondit dans les rocs avec un fracas assourdissant. Pendant une vingtaine de km. nous pédalons prudemment au bord des précipices, nous rapprochant instinctivement de la paroi abrupte de la montagne, saisis d’un indéfinissable vertige.

Dix minutes d’arrêt à Amsteg pour y prendre notre courrier que nous trouvons décacheté. L’hôtelier, ne sachant pas un mot de français, fut obligé de chercher un interprète qui, après lecture consciencieuse, nous remit notre correspondance. Nous dépassons Wasen et Goschenen. Après une forte rampe d’environ 4 km arrivés devant le St. Gothard que traverse le tunnel conduisant en Italie, nous obliquons à droite pour franchir le fameux Pont du Diable, sous lequel vient s’engouffrer la rivière, après une chute fantastique d’une centaine de mètres dans un dédale de rochers. Les amateurs de violentes émotions peuvent se satisfaire en demeurant quelques instants devant ce terrifiant spectacle. Encore quelques foulées, encore quelques circuits qui, aux environs de Paris, eussent paru très pénibles à gravir, mais qu’ici nous jugeons insignifiants, et nous arrivons au commencement de la gorge.

Changement complet de décor, la montagne s’est aplanie, la Reuss coule doucement au milieu d’une verte prairie, le paysage devient bucolique et la petite ville d’Andermatt apparaît, nous invitant à nous réconforter. Un bon accueil, une excellente chair à l’hôtel Touriste et nous voilà lestés pour attaquer courageusement la partie la plus pénible du voyage.

24 lacets à gravir, les bicyclettes bien encombrantes !

D’Andermatt à Réalp, trajet très court et consacré à la digestion. A peine avons nous dépassé la dernière maison du pays, la Furkahorn, avec ses 3029 mètres d’altitude nous montre sa cime couverte de neiges perpétuelles et il faut 4 h de marche pour arriver en haut. La route la plus élevée de toute la Suisse, est résolument bonne, mais la bicyclette est bien encombrante. Nous avons le choix entre la remorquer ou la pousser devant nous et ce n’est pas une mince besogne, avec les nombreux paquets, vêtements de rechange et divers ustensiles de réparation, surcharge indispensable pour une pareille excursion. Les innombrables lacets que l’on doit gravir (24), toujours à pied, et qui semblent plus nombreux encore lorsqu’on approche du sommet, constitueraient un véritable calvaire, si l’attention n’était constamment retenue par la grandeur des paysages.

Le but atteint, le repos enfin !

La neige borde la route, l’air devient plus vif. Nous passons devant le Spitzberg où trois jours auparavant un touriste avait fait une chute mortelle et, à 6 h précises, nous arrivons enfin au Col de la Furka, fiers d’avoir atteint, sans trop d’éreintement un des passages` les plus pénibles de la Suisse. Nous retrouvons à l’hôtel Furkablie notre ami Jules P… malade qui avait pris le chemin de fer jusqu’à Goschenen et fait depuis Réalp l’ascension de la montagne dans une guimbarde préhistorique. Pauvre doyen ! son porte-monnaie avait subi une large brèche.

Dîner et se coucher était notre unique préoccupation, après une journée aussi bien remplie. Georges M…. qui voit tout en grand, étant lui-même d’une taille respectable, a beau mesurer les lits, tous sont trop exigus. Il n’en trouve pas un capable d’abriter sa grandeur et doit se livrer à maintes contorsions pour loger ses abattis. Encore un beau coucher de soleil et nous nous endormons.

Jeudi 10 août

Le thermomètre était descendu de 5 degrés au-dessous de 0. Nous grelottions de froid sous nos minces couvertures. Georges M. levé de grand matin pénètre dans nos chambres, l’onglée aux doigts, un frisson sur tout le corps. En route, nous dit-il ! le guide nous attend pour l’exploration du Glacier ru Rhône à Gletsch. confiants dans la parole de ce mercenaire qui nous avait promis monts et merveilles, nous escaladons les blocs de glace sans la moindre peine. Le chemin tout tracé n’offre pas le plus petit danger. Nous avions été roulés dans les grands prix. Seuls nous aurions fait la même promenade avec la même sécurité.

Freiner, freiner à tout prix !

Le lever du soleil est enchanteur. Nous gagnons l’extrémité de la grotte (artificielle et de réputation surfaite), le coup de pioche d’usage est donné. Toutefois, nous ne pouvons nous lasser d’admirer la transparence d’azur de cette montagne de glace. Un filet d’eau au bas du glacier : c’est le Rhône. 55 km de descente continuelle dont 30 en pente très rapide (32 lacets). Route défectueuse et ravinée, poussière abondante. Les freins de nos machines sont insuffisants ; nos poignets endoloris ont peine à les maintenir. Nous inaugurons, pour la circonstance, un frein pas très nouveau dans les montagnes mais pas encore breveté : c’est un gros madrier muni d’un piton attaché par une longue corde à l’arrière de la selle. Félix R…. avait préféré une branche d’arbre qui balayait la route, soulevant une poussière aveuglante. Ainsi équipés, nous descendons assez facilement la rampe jusqu’à Oberwald à Münster (prononcez Mun’chten).

« Verboten » ! nous crie un quidam galonné. Silence glacial dans nos rangs. Charles S… croit entendre un bonjour amical. Verboten ! répète énergiquement le galonné que nous supposons être un gendarme, à moins qu’il ne soit conducteur des Ponts et Chaussées. Ces deux « Verboten » ne troublent pas notre quiétude, nous n’avions rien compris et continuons la descente toujours armés de nos freins. Le soir, nous avons appris que cet engin était interdit dans le canton.

Manger, manger à tout prix !

Traversant Biel, Viesch et d’autres misérables villages d’une malpropreté écœurante, où la plupart des maisons sont construites sur pilotis, avec à la base, de gros isolateurs en pierre que ne pourront franchir souris, rats ou mulots, amateurs de récoltes, nous débouchons à Viege ou Wips ville depuis longtemps réclamée par les affres de la faim. Restauration ! ce mot en lettres de deux pieds est peint sur un grand nombre d’édifices. Enfin nous allons donc manger. Première restauration : rien, deuxième : rien, troisième : saucisses. une 4e tentative eut un peu plus de succès : après ¾ heures d’attente, ayant mis le couvert et nous étant servis nous-mêmes, nous parvenons à nous réconforter.

Quo non ascendat !

La carte vélocipèdique de la Suisse indique une route cyclable de Viege à Zermatt. Néanmoins, pas très confiants sur la viabilité en raison des différences d’altitudes nous tenons un grand conseil nécessité par la gravité de la situation. L’hôtelier est admis à titre consultatif. Gabriel L.F…. dont la devise : quo non ascendat ! semble avoir été chipée à Louis XIV veut franchir le Mont Rose à bicyclette, transporter sa bécane au sommet du Cervin. Calmant à grand-peine son lyrisme intempestif et déclarant résolument notre volonté de le laisser partir seul, nous confions simplement nos machines au grand frère qui les transportera à St. Nicolas (prononcez Nicklaoussn) et nous grimpons à pied, les 15 km qui nous en séparent par un chemin muletier, tortueux et défoncé faisant force stations aux ……………….. ces parages (sources, cascades etc…)

Mais quelle République ?

A la reprise de nos machines, constatation désagréable : nos valises ont été ouvertes. Nous avons le plaisir de déflorer la virginité du livre des réclamations. Qu’en adviendra-t-il ? Peut-être, comme dans une République voisine, le contrevenant aura-t-il de l’avancement ? La route cyclable continue cahoteuse parsemée de cailloux qui ne cessent d’être ronds que pour devenir pointus et la nuit nous surprenant dans cette pittoresque vallée de la Viege, nous faisons halte à Randa, d’où nous partirons le lendemain pour Zermatt.

Vendredi 11 août

Honneur au grand frère qui fume ! A peine avions-nous atteint Zermatt, notre collègue Jules P…. descend de la crémaillère. Depuis qu’il a étudié l’horaire des voies ferrées, il fait fi de la bicyclette, lui un ancien champion. Très compétent sur la marche des trains, il ne veut plus d’autre moyen de transport et même il se permet de plaisanter ses camarades. Quelle santé, mes amis, pour pédaler dans vos chemins de chèvres.

Qui connaît encore ce remède miracle ?

Excusons notre doyen, il est un peu souffrant et doit avoir recours aux bons offices de l’apothicaire de l’endroit qui diagnostique un « mal de montagne ». C’est peut-être plus grave que le « mal aux cheveux », mais l’indisposition n’a pas la même origine. Quelques cachets de Tannanine et nous verrons bientôt notre ami esquisser une gigue savante.

Les bicyclettes sont à l’hôtel. En route pour les défilés et gorges du Gorne (1 h.) Celles-là ne sont probablement pas les plus belles de l’Europe, mais combien plus intéressantes, grandioses, riantes et pittoresques comparées à celles de l’Aar. ! Par le Chemin du Riffelalp, nous arrivons harassés au sommet du Gornergrat. Le chemin de fer de montagne ne fonctionnait pas encore ; 8 jours plus tard, Jules P…. n’aurait pas dédaigné son concours. Les glaciers nous entourent ; le Mont Rose se détache et le Mont Cervin s’élance dans un ciel bleu et sans nuage, avec sa pyramide unique au monde.

Le frère de la coiffeuse…

L’affluence des touristes est énorme, en même temps que nous descendent de la montagne de hardis alpinistes, sac au dos la corde à la ceinture, le piolet sur l’épaule, le chapeau enrubanné d’édelweiss. Nous sommes de retour à Zermatt, une petite station s’impose chez la coiffeuse de l’endroit. Cette artiste capillaire, aux talents méconnus fait asseoir ses clients dans un fauteuil, les jambes à angle droit, allongées sur une chaise, les pieds rivés au mur. Dans cette position très esthétique le patient écoute le récit de la fin tragique du frère de la coiffeuse qui tombe dans une crevasse en compagnie du jeune Seiler, fils d’un grand hôtelier du pays. La narration serait palpitante, si l’on pouvait comprendre le jargon franco-teuton de cette chevalière du shampoing, bavarde comme tous ses confrères du continent. Nous quittons avec regret ces régions enchanteresses, car notre temps est mesuré au 1/5 de seconde et Georges M…. ne barguigne pas avec l’itinéraire.

Le chemin de Zermatt à St. Nicolas n’est pas plus cyclable qu’hier ; nous le suivons sans conviction. Georges M… entend un léger soupir, suivi d’un affaissement : simple crevaison de pneu que nous signalons comme unique accident pendant notre voyage. On répare et on repart pour St. Nicolas.

Un train moderne, et des rencontres utiles !

La crémaillère nous ramène à Viege et la grande ligne à Vernoyaz, en suivant constamment la belle et large Vallée du Rhône. Deux heures ½ de chemin de fer dans les wagons suisses très confortables, agrémentés de « pissoirs » et de « commodités ». Dans le compartiment voisin de nous huit messieurs à figure basanée devisent avec une animation enthousiaste : ils viennent de faire l’ascension du Breithorn, ils parlent de la Jungfrau, du Cervin, du Mont Blanc, des dangers qu’ils ont courus. L’un d’eux, atteint d’une entorse, a dû descendre de 2000 mètres, avec une seule jambe disponible, en se laissant glisser dans les ravins. Pour eux, l’ascension de la Grande Meige en Dauphiné est la plus périlleuse de toutes ; il faut se livrer à une véritable gymnastique, à des rétablissements incessants, marcher sur les crêtes où très souvent le sol se dérobe. Charmés par le récit de leurs exploits nous demandons à ces alpinistes des tuyaux pour une ascension comprise dans notre programme et nous sommes agréablement surpris lorsqu’ils nous conseillent le Mont Brévent sur lequel nous avions jeté notre dévolu.

Vernoyaz ! Le C.E.P. descend. Il est 9 h du soir. La table d’abord, le lit ensuite nous réclament. Soupons, dormons et disons comme Titus : la journée n’a pas été perdue.

Samedi 12 août

Cinq minutes à bicyclette, nous sommes à la cascade de Pissevache (0,0), bien dénommée. Elle tombe de 70 m de hauteur, imitant la fonction naturelle de la bête à cornes et s’élargit en véritables fusées qui disparaissent en poussière à quelques mètres du sol. A 10 minutes de là, toujours en machine, les gorges du Trient ( ?) (1fr) présentent beaucoup d’analogie avec celles de l’Aar et de Gorner mais, à notre avis, un peu moins intéressantes ; Une belle route de cinq km. nous conduit à Martigny.

Ahanants, geignants… ouf, un porteur !

Laissant à gauche la route du Grand St. Bernard et les gorges de la Durnaut, nous recommençons notre calvaire de la Furka avec 20 degrés de chaleur et plus de poussière et nous voilà ahanants geignants, souffrants, époumonés, couverts de sueur, poussant nos pauvres bécanes, montant de 1200 m sur un parcours de 11 km. La bicyclette redevient gênante et le doyen toujours à l’affût de tout ce qui peut lui éviter une fatigue est aujourd’hui bien inspiré. Il a rencontré, au bas de la côte, un solide gaillard monteur de bécanes. Martigny serait-il jaloux des lauriers du Pecq ? Pour une somme assez modique, le brave Suisse nous emboîte le pas, traînant une machine, en portant une autre et l’escorte atteint en bon ordre le Col de la Forclaz.

Déjeuner interminable ! N’oublions pas qu’en Suisse, les gens sont peu pressés. Les assiettes sont sales et les plats pas propres, le reste à l’avenant. Les fruits pourraient servir de projectile, l’acier ne résisterait pas à leur choc. Mais, en revanche, nous sommes sur un petit belvédère dominant un panorama d’une intensive beauté : vastes forêts de sapins, cimes neigeuses, rochers abrupts et sauvages. Au fond le petit village de Trient avec ses gorges déchiquetées.

Descendre, descendre…

La descente est terrible. L’emploi des freins non brevetés est nécessaire. La trompe de Georges M… ne cesse de résonner pour nous éviter une catastrophe. Avec des précautions infinies dans ces défilés dangereux nous passons à la Tête Noire pour faire halte au Châtelard, douane suisse, où nous remettons nos laissez-passer de bicyclette. La frontière est gardée par un personnage costumé qui s’ingurgite des chopes de bière, nous l’imitons. Vous êtes gendarme suisse ? lui dit l’un de nous. Un sourire vient errer sur les lèvres du Pandore. Je suis messieurs, gendarme valaisien. le gendarme suisse n’existe pas plus que l’amiral de même nationalité. Chaque canton a ses règlements, ses lois, sa police. La décentralisation est complète, à tel point que dans certains cantons, la peine de mort existe alors qu’elle est abolie dans d’autres. Le Valais n’a formulé aucun « verboten » sur les bûches et fagots. Quittons pour quelques jours ce sol hospitalier, la splendeur des paysages ne disparaît pas avec lui.

Entrons sur le territoire français. Nous montons en pente douce jusqu ‘au Col des Montets. Voici le massif du Mont Blanc. Encore une descente rapide devant le Glacier d’ Argentière et la Mer de Glace et nous sommes à Chamonix, Hôtel de la Poste (T.C.F.) [2]. Ici le panonceau du Touring Club n’est pas une chimère. Le pays regorge de touristes. La place principale où se trouve le bureau des guides est noir de monde ; c’est une véritable tour de Babel, à ne considérer que la confusion des langues. Un guide et un mulet (10 fr chaque) sont retenus pour le lendemain. Nous avions bien droit au repos. Aussi gagnons-nous nos chambres situées immédiatement au-dessus de l’Arve mugissante, après avoir admiré en passant, le monument élevé à de Saussure et Balmet qui firent il y a plus d’un siècle, la première ascension du Mont Blanc.

Dimanche 13 août

Les bicyclettes sont remisées. Qu’en ferions-nous dans la montagne ?
A 7 h du matin, nous grimpons au Brévent par les Bossons, les Plan Lachat et ……… ACHAT. Passant à proximité du petit Lac sombre du Brévent entouré de neige. Glissant dans les moraines immenses, amas de pierres, éboulis, suivant des chemins que de temps à autres on devine, nous atteignons le sommet après 4 h ½ d’une marche assez pénible.

A pied, ou en mulet ?

Jules P…. de moins en moins courageux avait enfourché le solide mulet ; mais la demi noble bête agacée par les mouches et les insectes, lançait de temps à autre de formidables ruades et compromettait, par ses soubresauts, un équilibre déjà instable. Le doyen n’est par un écuyer de cirque. Toutefois ses capacités équestres sont supérieures à celles de Georges M… qui n’a pas une assiette très rassurée même sur les chevaux de bois de nos fêtes foraines. Il est vrai que son assiette manque un peu de base. Le mulet avait cette manie qu’ont paraît-il, ses congénères, de passer constamment sur le bord des précipices choisissant toujours l’endroit le plus dangereux, mettant ainsi à une cruelle épreuve la sérénité naturelle de notre camarade.

Une blancheur liliale…

Déjeuner pas très confortable dans un hôtel qui l’est encore moins. L’eau, faisant complètement défaut est remplacée par de la neige fondue sur le feu. Des corps étrangers se prélassent dans la carafe. Peut-on se montrer exigent à cette altitude ?

Nous faisons face au Mont Blanc, dont le dôme d’une blancheur liliale domine celui du Goûter. Le ciel est absolument pur. Rarement, nous dit-on, le Mont Blanc paraît aussi majestueux. Certains touristes sont restés 15 jours à Chamonix sans pouvoir distinguer le sommet. A l ‘aide du téléscope (1fr) nous voyons un alpiniste descendre à une vitesse vertigineuse se laissant glisser sur la neige, puis cinq autres un peu plus prudents, suivant des sillons très nettement distincts et tracés par d’autres ascensionnistes. A gauche brillent les Aiguilles Rouges, au loin se dessinent les Alpes Bernoises, derrière nous les Montagnes du Dauphiné. Le panorama est grandiose. Si la montée a été dure, la descente est laborieuse.

Jules P… qui a cette faiblesse de tenir à l’existence lâche son mulet devenu trop cascadeur. Félix R… et Georges M… ont de larges ampoules aux pieds et commencent à geindre. Que n’ont-ils imité cette dame qui fit, à côté de nous l’excursion complète, sur une chaise à porteurs ? Pendant que nous gravissions le Brévent, une course de guides avait lieu à Chamonix. Le but à atteindre était le chalet sur le Rocher, environ 555m de côte. Le guide Jean Breton avait fait le parcours, montée et descente en 48 minutes. Un touriste ordinaire ne met pas moins d’une heure, rien que pour la montée. Le retour à Chamonix a lieu sans incident. Le Mont Blanc nous regardait toujours semblant nous féliciter de notre vaillance. Nous avions la figure cramoisie. Cuite et recuite par les coups de soleil, elle faisait une large ligne de démarcation avec les autres parties du corps demeurées à l’abri. Sur le nez, l’épiderme était soulevé. Mais que dire d’un de nos alpinistes aperçus dans le train de la veille et que nous retrouvons au bord de l’Arve, prenant une vue photographique !

Il court la montagne en fanatique…

Notre compagnon de hasard venait de s’offrir dans la journée, l’excursion du Col de Balme, de la Flégère et du Brévent, complétant cette balade hygiénique par le Glacier des Bossons . Il avait la face vitriolée, les lèvres tuméfiées, la peau éclatant, comme si on l’eut retirée d’un brasier, laissant un petit passage à un commencement de suppuration. Seuls les yeux étaient indemnes, de larges lunettes coquilles à verres fumés les protégeant de la cuisson, et cet homme était radieux. Depuis 15 jours il courait dans la montagne en fanatique. Souvent las, jamais épuisé il retrouvait de nouvelles forces en présence de nouveaux obstacles. Combien était insignifiant notre petit éclair de vanité, à côté des performances de ce gaillard ?

En quittant le refuge, prière de tout mettre en ordre…

Nous avions cru faire une ascension mémorable et c’était une simple course, car une ascension n’est dénommée telle qu’à partir de 3.000 mètres. Selon notre enthousiaste, le Mont Blanc était trop facile et l’on doit marcher 24 heures pour arriver à la cime. Un et plus souvent deux guides sont nécessaires. Chaque guide coûte 100 fr. Il faut emporter des provisions de bouche, gravir des pyramides de glace, franchir des crevasses profondes et passer la nuit au Grands Mulets, dans une cabane, sorte de refuge installé par le Club Alpin, où l’on trouve couchette sommaire et batterie de cuisine, à la libre disposition des touristes auxquels il est recommandé de tout nettoyer et remettre en ordre avant son départ. On ne doit pas tenter sans entraînement spécial cette ascension très fatigante et pourtant le nombre des ascensionnistes augmente d’année en année. C’est que la montagne, autant et peut-être plus que la mer exerce une véritable fascination ; elle attire et retient, plus puissante que la volonté.

Malgré l’opinion de notre fougueux alpiniste, l’ascension du Mont Blanc est en grand honneur à Chamonix et c’est une fête pour la ville, la joie est dans les cœurs, lorsque le canon tonne, annonçant l’arrivée d’un touriste à l’observatoire. Quand une caravane est de retour, le canon tonne à nouveau, bouquets et congratulations sont le complément immédiat de l’allégresse générale. Séduits par le récit de ces promesses dont nous n’avions pas la moindre idée, nous ne voulons pas quitter Chamonix, sans, à défaut des hauts sommets, faire au moins, la traversée de la Mer de Glace.

Lundi 15 août

Cinq heures du matin ! nos chaussures sont garnies de clous peu élégants mais solides, nous sommes ferrés à glace. Devouafoud, le guide du Brévent nous précède et, par des sentiers ignorés de la plupart des touristes, nous amène sans difficultés et presque sans fatigue, à l’hôtel du Montanvert (Poste, Télégraphe etc…) . Un excellent chocolat (2 fr) réchauffe nos membres légèrement engourdis par le froid et nous descendons sur le glacier. Un rocher teinté de rouge est notre seul point de repère. Le virtuose Devouafoud entame la glace avec son piolet, pour nous faciliter le chemin. Sur ce sol glissant la fatale pelle se produit fréquemment saluée par des éclats de rire.

Fier de notre vaillance…

Ramassant des fragments de cristal de roche très abondants dans le glacier nous longeons des pyramides de glace, des séracs d’un beau bleu d’azur des crevasses d’une profondeur incalculable. Notre « manager » paraît satisfait de ses « poulains » qui le suivent docilement. Arrivés au rocher vers lequel nous nous étions dirigés le guide nous annonce qu’il y a une communication à nous faire et nous engage à lui emboîter le pas sur la paroi presque à pic et très glissante de la roche. Arc-boutés sur de légères saillies, les mains cherchant au hasard une petite anfractuosité où elles pourront se cramponner, les corps s’agrippant et se glissant sur les faibles sinuosités de la pierre, avec la fâcheuse attraction d’un précipice béant sous nos pieds nous parvenons, non sans peine, à `franchir ce dangereux passage. Devouafoud, le dilettante, est fier de notre vaillance, il nous confesse qu’il n’y a pas d’obstacle plus difficile dans l’ascension du Mont Blanc. Telle était la communication de ce brave homme qui n’avait pas voulu nous effrayer d’avance.

Et admirateurs de notre guide…

Nous atteignons ainsi la rampe de fer qui nous aide à franchir le « mauvais pas » et en quelques minutes nous sommes au « Chapeau ».
Nous avions traversé en biais la « Mer de Glace » sur une distance d’environ 4 km presque sans nous douter que cette traversée était réputée périlleuse. Le mérite en revient seul à Devouafoud qui nous avait si bien guidés et dont la robustesse et l’intrépidité sont légendaires à Chamonix.

Montagnes, il faut bien vous quitter !
Disons, avec un immense regret adieu à la montagne si tentatrice !

Ah ! que la bicyclette nous semble mesquine ! Toutefois, soyons justes envers elle. Elle nous est d’une si grande utilité pour parcourir les 85 km de descente continuelle qui nous séparent de Genève La route est ravissante, les pays où l’on passe sont très pittoresques, mais saturés d’admiration et aussi un peu pressés par le vade mecum de Gorges M…, nous négligeons de faire halte à des endroits comme Le Fayez, Cluze, Bonneville, Annemasse. La nuit approche, Genève nous réclame. Nous échouons dans un hôtel ayant pour enseigne l’emblème de la justice. Justement dégoûtés nous le quittons le lendemain au réveil.

Mardi 16 – Mercredi 17 août

La matinée se passe à la visite de la ville et des quais, à l’achat de` souvenirs pour ceux et celles que notre absence a pu inquiéter. L’après-midi est occupée par une promenade en bateau sur le lac Léman, de Genève à Ouchy , puis funiculaire pour Lausanne et retour par Évian et Thonon. Le mercredi, assez piètre excursion au Mont Salève dans les breaks de l’agence Cook et nous reprenons le train pour Paris, emportant de notre beau voyage un éternel souvenir.

La bicyclette, quelques fois embarrassante nous avait, le plus souvent, rendu des services très appréciables. Grâce à elle, nous avons pu réaliser économiquement un itinéraire qui, par voiture et chemin de fer, aurait nécessité le double de temps et de dépenses.

Avec un petit développement, un puissant frein arrière, des garde-boue protégeant également contre la poussière en cas de sécheresse, nous estimons qu’un touriste, suffisamment entraîné, peut s’aventurer en Suisse sur la « CHÈRE PETITE REINE ».

Notes

[1Catherine Bertho Lavenir - « La roue et le stylo » - éditions Odile Jacob - p. 116.

[2Touring Club de France.

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3 Messages

  • Chère Madame,

    J’ai été enchanté par votre article, j’adore ce genre de témoignage. Vous avez su faire revivre avec beaucoup de bonheur ce voyage en Suisse à bicyclette, le récit est vivant et teinté d’humour. Vous avez choisi de magnifiques documents (photos et cartes postales) pour l’illustrer.

    Ce récit résonne encore plus pour moi pour différentes raisons : mon père est né en 1898, il avait une grand-mère originaire de Gruyère et aimait beaucoup la Suisse où il allait régulièrement. Moi-même j’ai fait un camp cycliste en Suisse en 1960 et les lieux cités par votre grand-père me sont familiers.

    A toutes fins utiles vous pouvez voir ma série d’articles « Généalogie buissonnière en Haute Gruyère »
    http://www.histoire-genealogie.com/spip.php?article2025

    Bravo donc pour cet article et merci de nous avoir fait partager ce récit de votre grand-père. Bien cordialement.

    André Vessot

    Répondre à ce message

    • En 1898, le voyage en Suisse, à bicyclette, de quatre jeunes Parisiens 4 décembre 2013 10:25, par suzanne Braunstein

      Merci, Monsieur Vessot, de votre agréable message. Je suis ravie de constater que le récit de mon grand-père et ses amis ravive de bons souvenirs pour vous.
      J’ai relu avec plaisir votre texte généalogique et vois que les recherches permettent de renouer des liens familiaux quelque peu distendus par l’éloignement.
      Je suppose que lors de votre camp cycliste en 1960, la Suisse avait acquis la réputation d’hygiène qui est celle qu’on lui connait et que mon grand-père trouvait déplorable à son époque.
      Bien cordialement

      Suzanne Braunstein !

      Répondre à ce message

  • Bonjour,

    Dans votre introduction, vous mentionnez le « CERCLE Excursionniste Parisien » que vous qualifiez d’émanation locale probable du Touring Club de France, mais dans l’article, en titre, vous écrivez « Douze jours en Suisse par le CYCLE excursionniste parisien ».

    Reportez-vous à Wikipedia, où l’on apprend que « Le 8 décembre [1923] est créée la FFSC (Fédération française des sociétés de cyclotourisme), qui deviendra en 1942 la Fédération Française de Cyclotourisme ou FFCT. L’Audax Club Parisien fait partie des sociétés fondatrices de la Fédération avec les Francs Routiers, le Cycle Excursionniste Parisien, le Touriste Club Parisien et les Tandémistes parisiens. »

    Le rapport avec le Touring Club de France n’est pas mentionné.

    Cordialement
    J.M.

    Répondre à ce message

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