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En Forez comme ailleurs, les prémices de la guerre en dentelles


jeudi 25 novembre 2010, par Renaud des Gayets

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Dans mon ouvrage, Le Forez et la guerre de Cent Ans, j’ai voulu raconter la guerre de Cent Ans en Forez et vue du Forez. Je me suis attaché, entre autres, à décrire les mentalités et les paradoxes qui caractérisèrent cette période. On verra que les Foréziens et leurs seigneurs, qui participèrent activement aux principaux événements de cette guerre, contribuèrent à lui donner un ton assez insolite.

La guerre de Cent Ans nous apparaît d’une extrême sauvagerie. Les populations, sur le passage des armées, furent soumises aux pires actes de barbarie. Il n’y eut pas de quartiers, à l’issue des batailles. Les prisonniers et les blessés qui n’étaient pas rançonnables étaient, bien souvent, exécutés ou achevés. Les villes conquises étaient livrées au pillage et aux viols en paiement des mercenaires qui peuplaient les armées. Les campagnes dévastées par le passage de ces mêmes troupes n’eurent rien à leur envier. Ce fut une guerre sans merci, à laquelle les Foréziens payèrent un lourd tribut.

Cependant, dans cette sanglante querelle de succession, des chevaliers se faisaient fort de porter au plus haut les codes d’honneur et de respect. Gagner une bataille était leur objectif premier, mais ils devaient aussi le faire avec panache. Les Français privilégièrent souvent la manière face à des Anglais beaucoup plus pragmatiques. Cette légèreté, combinée à une indiscipline et une arrogance chroniques, provoqua bien des défaites. Crécy et Nicopolis en furent les plus beaux exemples.

L’amour était également leur préoccupation de tous les jours. Ils étaient de rudes combattants et tenaient à le prouver sous les yeux de leur belle en participant à des tournois d’une rare violence. Nos chevaliers très brutaux étaient aussi des poètes délicats et des amants attentionnés. C’est ainsi qu’ils entendaient séduire celles qu’ils aimaient et forcer le respect de leurs amis comme de leurs ennemis.

Sous Charles VI, le maréchal Boucicaut, vicomte de Turenne, et Louis de Bourbon, comte de Forez, portèrent cet art de la guerre courtoise à son sommet. Le premier fut un intrépide combattant, craint des Anglais. Il profita d’une trêve pour visiter la Palestine où ses provocations lui valurent les geôles du sultan d’Égypte. Il y écrivit un traité sur l’amour ; et à son retour, il n’eut de cesse de mener une enquête sur les bienfaits de la fidélité comparés à l’amour volage. Le duc de Bourbon fut considéré, également, comme un modèle du genre. Il s’associa à Boucicaut pour créer une sorte de cercle très fermé des chevaliers les plus méritants, qu’ils appelèrent la « Cour amoureuse », pour « honorer et servir toutes dames et demoiselles et passer une partie du temps plus gracieusement ».

Mais cela n’empêcha pas Louis de Bourbon d’être de toutes les batailles et bien souvent victorieux. À tel point que lorsqu’il était reconnu de ses ennemis, ceux-ci demandaient un moment de trêve pour lui rendre hommage avant de reprendre le combat. Il avait même inventé une tactique faite d’audacieux assauts et de replis stratégiques très calculés qu’il avait appelée la « barrière amoureuse ». Celle-ci fut appliquée avec succès au cours de la chevauchée anglaise de 1373 et permit aux villes du Roannais et du Forez d’être épargnées.

Mais l’archétype du chevalier parfait, reconnu de tous depuis les côtes de Syrie jusqu’à celles de la Baltique et des plaines de l’Ukraine jusqu’aux côtes anglaises, fut Jean de Châteaumorand l’enfant de Saint-Martin d’Estréaux. En compagnie de son ami Guillaume de Laire, seigneur de Cornillon en Forez, il sema la panique en Bretagne alliée aux Anglais au cours des différentes campagnes qui eurent lieu dans cette région. Les Anglais qui étaient beaucoup plus nombreux, se trouvaient très désappointés de ne jamais pouvoir attraper nos Foréziens très mobiles et souvent surpris de les trouver là où ils ne s’y attendaient pas. C’est ainsi qu’assiégés par les Anglais et leurs alliés bretons dans la ville de Nantes, Châteaumorand et ses amis firent irruption au milieu des assaillants grâce à un tunnel qu’ils avaient fait creuser sous les remparts jusqu’au cœur du dispositif anglais. Cette guerre de gentilshommes n’excluait donc pas la ruse. Elle pouvait être menée, aussi, en économisant des vies. La campagne de Bretagne de 1373 fut d’ailleurs gagnée à l’issue d’un insolite combat singulier où s’affrontèrent cinq chevaliers anglais et bretons contre cinq chevaliers français. Châteaumorand et ses compagnons remportèrent ce combat et le duc de Buckingham dut rembarquer ses troupes à l’issue d’un grand dîner qu’il offrit pour honorer ses vainqueurs.

Nos chevaliers anglais et français, qui tuaient sans remords et tutoyaient la mort chaque jour, restaient, aussi, fort pieux. Ils se faisaient un devoir de répondre aux appels des papes successifs qui leur proposaient régulièrement des croisades afin de laisser les pauvres gens souffler un peu. En pleine guerre, ils partaient alors combattre les Sarrasins en Afrique du Nord, les Turcs en Valachie ou les Lituaniens sur les bords de la Baltique. Ils devenaient ainsi des compagnons d’armes liés pour la vie, mais aussi pour la mort. Car, à peine revenus, ils s’empoignaient de nouveau dans des combats mortels.

C’est ainsi que mûrit une conception très aristocratique de la guerre « en dentelles » qui devait trouver son apogée au XVIIIe siècle à Fontenoy « Messieurs les Anglais tirez les premiers ! ». Ce rapport et cette reconnaissance mutuelle des « gentilshommes » entre eux perdurèrent bien au-delà du Siècle des Lumières. Elle fut parfaitement illustrée en 1937 par le réalisateur Jean Renoir dans son film La Grande illusion. Les savoureux dialogues entre le capitaine de Bildieu et le commandant von Rauffenstein font apparaître cette complicité de classe entre gentilshommes ennemis. La bataille de Saumur, en juin 1940, en fut également une bien amère illustration. Les jeunes cadets de la très aristocratique école de cavalerie de Saumur furent ainsi sacrifiés pour l’honneur de la France. Ils firent leur devoir sans illusion, mais avec une détermination sans faille. Impressionné par leur courage et leur abnégation, le général allemand Der Wormach, qui commandait la 1re division de cavalerie, leur rendit un hommage exceptionnel. Les rescapés de ce carnage furent libérés entre deux rangées de soldats allemands qui leur présentèrent leurs armes. La guerre de Cent Ans n’était pas loin et des Foréziens étaient encore à ce rendez-vous, mais c’est une autre histoire.

Renaud des Gayets est l’auteur de l’ouvrage Le Forez et la guerre de Cent Ans,

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