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En route vers l’Espagne

d’après le carnet de voyage de son père


vendredi 1er juin 2001, par Michel Van De Velde

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Avril 1943 : de la frontière franco-belge à l’Espagne, le récit émouvant du périple d’un homme à travers la France en guerre.

Le départ

L’armée allemande devient oppressante... et mon inactivité à contempler ce spectacle insoutenable me force à agir, vite et sûrement ! Jeune, 22 ans, tant à faire et peu à sacrifier inutilement, je me décide à agir... je pars...

Nous sommes le 8 avril 1943 à Feignies petit village des bords de la frontière belgo-française. Il est 10h30 et après des adieux qui laisseront des traces mais qui me permettront de raffermir ma décision, je me décide au départ tellement souhaité !

Le train, déchargeant tant de souvenirs et pensées aux travers des vitres, m’emmène à Paris, gare du Nord où j’arrive dès 1h30. Sans hésitation, je me renseigne pour prendre la destination de Bordeaux. Il me faut prendre le métro afin de rejoindre la gare d’Austerlitz. L’annonce me rend impatient : le rapide pour Bordeaux n’est qu’à 22h. Qu’importe, je visite la ville et profite d’une piscine locale pour y prendre un bain.

Finalement, je prends ce train si attendu et me dirige vers Bordeaux. Le parcours me fait entrevoir des villes jusqu’alors inconnues comme Orléans, Tours, Poitiers, Angoulême, Libourne... Tant de villes apprises dans mes livres et tant de villes dont je ne découvre que les quais...

Enfin, j’y arrive à 5h30. Je profite dès lors de visiter la ville en attendant de reprendre un nouveau train dont le départ n’est prévu qu’à 10h30 cette fois à destination de Preignac.
Une heure à peine ! Il est 11h30. Le temps de me situer à nouveau et mes jambes m’emportent en direction de Langon où j’arrive en ayant traversé Tonleune.

Sur base de renseignements, je me rends directement chez Mr Vanal, place Maubecq, qui m’aide à franchir la ligne de démarcation. Il est maintenant 14h. Un salut, un remerciement furtif et me voilà reparti vers Castes que j’atteins sans encombre vers 17h30. La filière (cordon ombilical, constitués de partisans et de volontaires permettant aux « évadés » de s’échapper vers l’Espagne ou le Portugal) me fait rendre vers la famille Bonil qui m’accueille très bien.

Mais ma longue route se doit d’être poursuivie. Je passe néanmoins une bonne nuit de repos et dès le lendemain, le 10 avril, je pars à pied jusque Caudrot. Là, j’y prends le train de 17h30 en direction de Marmande que j’atteins à 19h50...

Il me faut tuer le temps et attendre le lendemain. Je me décide donc de visiter la ville. Luxe même, je me rends au cinéma dont je ressors vers minuit. Seul, fatigué, ne sachant que faire, je me décide à passer la nuit dans une impasse. Manque de chance, un chien me flaire et il me force à décamper !

Rasant les maisons, sans savoir où aller, je me décide pour la gare où je passe la nuit à la porte, niché dans le coin d’un mur. Mais la nuit est plus longue que prévu, je n’arrive pas à fermer l’oeil tant les rats viennent m’y relancer...

Le jour se lève et me permet dès 8h30, ce 11 avril, de prendre le train vers Toulouse où j’arrive vers 13h.

La tension monte et j’ai le cœur plus ou moins serré en voyant les cordons de police. La réalité est de plus en plus présente.

Toujours grâce à ma filière, je me rends chez Monsieur G. Castelle. Malheureusement, le fil se casse ! Castelle n’a plus de débouché. Seul conseil, me rendre à Castes. Je reste la nuit à Toulouse et le lendemain, 12 avril, je pars pour Castes où j’arrive à 21h30.

J’y passe neuf jours, longs, nerveusement, presque interminables. Le 20 avril, je ne tiens plus et me décide : je passerai coûte que coûte !

La traversée des Pyrénées

e repars vers Toulouse mais à peine arrivé, une grande alarme se déclenche. J’assiste même à une rafle de police dans la gare tout en me dirigeant vers mon train. Heureusement je m’y engouffre mais ce n’est pas sans inquiétude.

J’assiste de ma fenêtre aux fouilles diverses effectuées sur les quais. L’attente est longue mais peu à peu les recherches se portent dans les wagons. Et ce que je redoute arrive. La police s’introduit dans mon compartiment et y arrête un homme. Un peu de frayeur me pousse à entamer une conversation avec trois gardes mobiles français afin de ne pas me faire remarquer de la police française. Heureusement, cela se déroule bien et me permet de continuer ma route vers Saint Paul Saint Antoine, petite gare au-dessus de Foix, que j’atteins vers 21h30.

La tension monte. Je suis près de la zone interdite !

Par économie et surtout voulant limiter mes ressources je passe la nuit à la belle étoile, crevant littéralement de froid. Le lendemain je veux continuer plus avant mais voyant les gardes mobiles français demander des papiers, je décide de passer franchement en face d’eux... cela marche et me permet de rentrer dans un hôtel à 20 mètres. Sitôt entré, le patron comprend mes intentions à fuir. Heureusement il me rassure, me donne à manger. Il fait plus même, il m’héberge jusqu’au samedi 24 avril date à laquelle un convoi peut m’emmener.

Le jour dit, j’apprends que le convoi est retardé sans en savoir la durée. Rapide réflexion : je décide de partir avec un officier français qui lui aussi s’est réfugié dans l’hôtel. Il accepte, tout heureux de trouvé un compagnon pour passer la frontière...

Nous partons donc ce samedi, à 17h de Mercus. Nous passons par Aurignac et traversons la ligne de démarcation sans accroc à flanc de colline. Il est tard et la nuit nous surprend dans la montagne. Nous décidons donc de dormir mais le froid, trop intense, nous force à partir à la recherche du village de Jarnat que nous arrivons péniblement à retrouver après 3 longues heures de recherches. Il est près de 2 heures du matin, ce 20 avril.

Nous frappons à une porte qui semble être celle du maire de Jarnat. Un bien brave homme nous accueille, nous donne à manger, à boire et plus encore rempli notre musette de provision. Mais son cadeau le plus précieux est l’indication de la route la plus sûre à suivre avec force détails et points de repère.

La montagne est longue, dure et épuisante mais avec la volonté qui nous anime nous finissons par arriver à Siguer, dernier village français. Il est déjà 6 heures. Grâce aux renseignements du maire de Jarnat, nous nous rendons chez Monsieur Banal. Il nous invite à dîner puis nous indique la route à suivre pour franchir le col de Siguer afin d’arriver en Andorre. Quelques préparatifs de sa part et il revient nous prévenir qu’il est impossible de passer étant donné que les Allemands montent la garde à l’entrée de la montagne et qu’il est impossible de passer sans être aperçus, la montagne étant à pic.

Toute la joie de nous trouver au bout de la France nous abandonne. Le soir, tristement, nous pouvons souper. Nous mangeons sans grande illusion jusqu’à ce qu’un berger entre dans un coup de vent tout en demandant au patron :

« Où sont les deux types ? »

« Qu’ils partent immédiatement, la garde allemande vient de descendre et dans un quart d’heure ce sera la garde de nuit qui montera ».

Dix minutes plus tard nous courons plus que nous marchons. Passant le poste vide nous nous empressons de pénétrer dans la montagne. Nous nous sentons presque sauvés. Malheureusement, 500 mètres à peine plus loin, nous nous trompons d’itinéraire ce qui nous force à errer jusque très tard dans la nuit sans retrouver la bonne route.

Epuisés, nous décidons de passer la nuit entre deux rochers. Position inconfortable mais nécessaire !

Le lendemain, nos recherches reprennent. Quatre heures s’écoulent, quatre heures d’escalades très pénibles qu’ils nous font affronter pour retrouver enfin la bonne route, quatre heures passées avec la crainte d’être découvert par une patrouille allemande ce qui nous amènerait notre exécution dans les 24 heures.

La route est dure, escarpée et mon compagnon est à bout de forces. Un regard sur son visage épuisé et voyant qu’il est chargé, je lui prends ses bagages. Cela semble allez mieux pour lui. Et nous repartons d’un pas lent, le cœur plein d’espoir. Ce n’est que dans la soirée que nous arrivons à la première cabane que l’on nous avait indiqué. Le froid est maintenant trop intense et je me décide à faire du feu durant une grosse partie de la nuit. Le reste, je la passe en claquant littéralement des dents.

Le lendemain, le 27, nous nous remettons en route dès 6 h 30. Nous atteignons les neiges et vers midi, après de très durs efforts, nous franchissons la frontière pour mettre enfin un pied en Andorre. Heureux, je saute de joie malgré la faim qui me tenaille depuis la veille.
Mon compagnon qui me suivait à 100 mètres (il faut dire que j’étais infatigable), ne sauta pas de joie... il s’écroula épuisé. Je crois que s’il avait été seul, il ne serait jamais arrivé en Andorre.

En haut du col, épuisés mais les yeux rivés sur notre prochaine route, nous nous sommes reposés une bonne heure. Ce fut alors une descente effrénée dans la neige à toute vitesse sur le derrière.

48 heures après avoir quitté la dernière maison française, nous passons devant la première maison d’Andorre. Les gens, incrédules, tout en nous regardant passer nous demandent :

« Vous êtes passés seuls ? Sans guide ? Incroyable ! » ... C’était pourtant ainsi.

L’Espagne

Il est 18 heures lorsque nous arrivons à Ordino. Nous décidons de manger à l’hôtel Comas. Quelle n’est pas notre chance de tomber sur un groupe d’officiers et d’aviateurs français déjà là depuis huit jours mais qui repartent le lendemain pour Barcelone, trois guides les accompagnant. Grâce à l’obligeance d’un capitaine, nous pouvons nous joindre à eux. Nous sommes vernis !

Le lendemain donc, vers 10 heures, nous repartons mais cette fois nous sommes 23 dont une femme et surtout des guides destinés à nous mener sur le bon chemin.

Nous traversons Andorre en auto, quel luxe ! Arrivés près de la frontière espagnole nous continuons le voyage à pied, dans la montagne, durant la nuit jusqu’au lendemain 7 heures.

Exténués, nous sommes déjà en Espagne mais de nouveau dans la zone interdite. Durant cette première étape, nous avons traversé des endroits que beaucoup d’entre nous n’aurions osé passer s’ils avaient pu voir les abîmes que nous avons longés. La nuit les avait sauvé !

Nous passons ainsi la journée dans la montagne, près d’une source. Le soir venant, la deuxième étape nous force à endurer huit heures de marche fatigante, dans l’eau, la boue puis de nouveau dans la montagne. Après cette nuit pénible nous arrivons enfin à une ferme où nous pouvons nous ravitailler. Après un repos plus que mérité, nous nous remettons en route, le soir, en direction d’une seconde ferme où nous pouvons également passer la nuit ainsi que la matinée.

Il est 13 heures, nouveau départ. Beaucoup sont fatigués, épuisés même et souffrent pour la plupart des pieds. Mais l’espoir l’emporte et nous forcent à continuer. Le 1er mai, vers 21 heures, nous arrivons dans un petit village. Heureusement des contrebandiers nous préviennent dès notre arrivée ce qui nous forcent à nous cacher car une patrouille espagnole circulait dans le village. Nous nous sommes cachés durant deux longues et interminables heures sous la pluie. Lassés d’attendre, nous repartons sous cette même pluie pour arriver le lendemain vers 10 heures dans une ferme. La pluie battante ne cessait de nous harceler !

Ce fut l’ultime étape de nos guides qui furent remplacés par deux nouveaux, en soirée, en plein souper ! Départ en mangeant, certains toujours exténués, nous repartons. Deux heures à peine suffisent pour se rendre compte que nos guides se sont trompés de route. Nous errons alors durant trois heures dans la montagne pour finalement retrouver le bon chemin et arriver au point de destination. Il est 7 heures du matin, ce 3 mai... Nous profitons d’un repos plus que nécessaire malgré la couche dans des rangs de cochons. Le soir venu, nous nous mettons en route pour la dernière étape pédestre.

Sur 10 jours environ je totalise déjà 95 heures de marche soit à peu près 375 km mais, à mon humble avis, à une allure de bolide. Certains de mes compagnons se traînent et tombent assez souvent. Nous nous arrêtons au bord de l’eau sale d’une mare et la buvons tellement la soif est intense ! Plus même, un docteur qui se trouvait parmi nous a eu un empoisonnement de sang.

Mais le calvaire touche à sa fin. Nous arrivons à Manresa le 4 mai à 6 heures. Là, nous pouvons prendre le train pour Barcelone. Le voyage nous permet de nous reposer et nous amène dans la ville dès 8 heures 30. Premier objectif : se rendre immédiatement au consulat anglais. Après interrogatoire et vérification d’identité, je suis conduit dans une maison particulière où je peux loger durant 4 jours. Je suis nourri et gâté comme un prince par une jeune femme espagnole, parlant un peu le français, dont le mari est en prison pour avoir aidé les évadés de Belgique...

Nouveau départ, samedi 16 heures 30. Pour la circonstance on me teint les cheveux en noir. L’expédition se forme de deux français, d’un guide, une femme belge responsable de l’expédition et de moi. Nous partons et rejoignons lérida vers 10 heures. L’ « organisation » nous a confectionné des sauf-conduits valables de Barcelone à Saragosse. Je m’appelle maintenant Pedro Sanchez et j’ai 28 ans ! A Lérida, nous allons au cinéma (le film projeté est « Les 4 coupables » ). Après la séance nous décidons d’une promenade dans la rue.

Le temps d’un nouveau départ s’annonce et vers 1 heure 30 du matin, nous embarquons en première classe dans le train pour Saragosse, ville que nous atteignons dès 6 heures. Sans tarder, nous prenons un taxi pour traverser la ville et prendre un nouveau train pour Valladolid. Nous profitons du taxi pour nous échanger nos sauf-conduits. Je change de nouveau de nom et m’appelle Alvarez Y Rodriguez, 31 ans.

Nous partons de Saragosse. Il est 7 heures 30, le 9 mai et arrivons à Villadolid à 19 heures 30 dans un train s’arrêtant un quart d’heure toutes les dix minutes. Nous sortons de la ville et allons loger au restaurant « Tien ». Fameux endroit à l’enseigne ironique car mon lit est occupé par des ennemis terribles appelés punaises. Ma seule ressource est de dormir à même le plancher. Heureusement le lendemain se passe assez calmement et nous permet même de bien manger.

Mais dès 22 heures un homme surgit en nous demandant d’être prêt dès 6 heures le lendemain.

Il me faut attendre 11 heures pour voir un autre guide qui arrivant demande immédiatement où se trouve le Belge. Le temps de me présenter et il m’ordonne de le suivre pour partir à l’instant même. Il m’emmène en taxi jusqu’au devant d’une église et me demande de m’engouffrer dans une vieille auto stationnée juste devant. A bord, on me donne un nouveau sauf-conduit. Je me nomme maintenant Vicente Gomez, 30 ans. A bord se trouve aussi un français qui arrivait de Barcelone. Deux de ses amis ont été pris à Lérion, à la sortie d’un cinéma, par la police secrète espagnole. Heureusement pour lui, il a réussit à s’enfuir.

L’auto nous emmène, à travers Zamora, à 15 kilomètres de la frontière portugaise. Le risque est maintenant trop grand. Nous descendons et poursuivons la route, à pied, par la campagne.

Deux heures de marche sont nécessaires pour rejoindre notre guide contact. Nous pouvons y loger ?

Le lendemain, départ à pied, le 11 mai en soirée. Nous traversons la frontière et arrivons à Dons y Greasas. Nous prenons le train de 6 heures 30 pour rejoindre Porto après une longue journée étant donné l’heure tardive : 20 heures !

Bon Dieu le plaisir d’y manger et de s’y régaler : café au lait, gâteaux, cerises... enfin ce qu’il y a de meilleur ! Le lendemain soir, nous prenons le train deuxième classe pour Lisbonne.

Nous sommes le 13 mai, il est 8 heures dix. Nous partons d’un dernier pas courageux vers l’objectif final du voyage...
 
Il est maintenant 9 heures et nous pénétrons dans l’ambassade belge... nous sommes enfin sauvés ! 

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2 Messages

  • > En route vers l’Espagne 13 janvier 2006 14:32, par frédérique LEON GUITTAT

    Bonjour,
    J’ai lu avec une grande émotion le témoignage que vous apportez sur le parcours de votre père, Evadé de France par l’Espagne. J’y ai retrouvé des souvenirs évidemment communs avec ceux de mon père qui tenta et réussit la même épopée en janvier 1943. Puis-je me permettre de vous informer de l’existence du site internet que j’ai consacré à la mémoire de mon père. Ce site, présentant une synthèse de son aventure, m’a permis de recueillir de nombreux élements qui, ajoutés aux témoignages de camarades et à l’aide de quelques officiers ou descendants d’officiers, m’ont encouragée à écrire un livre relatant sa chevaleresque aventure.
    Merci, si cela vous interesse, de visiter mon site :
    http://perso.wanadoo.fr/r-fre-dt.guittat/effelle/francais-libre/

    Cordialement et avec mes félicitations pour votre témoignage.
    Frédérique LEON GUITTAT

    Voir en ligne : Mon père, un Français Libre

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    • > En route vers l’Espagne 19 février 2007 00:34, par Dr Michael Broniatowski

      Felicitations pour l’ heroisme de votre pere que je partage pour le mien, officier Polonais demobilise, car il a lui meme passe les Pyrennees en Juin 1943, avant de faire un sejour a la prison de Figueras et bien entendu, a Miranda de Ebro.

      Il quitta l’ Europe continentale par Gibraltar via le Portugal et gagna l’ Angleterre, pour continuer la guerre. Il m’a raconte enormement d’ histoires sur cette periode. J’ ai aussi beaucoup de documents.

      C’ est une bonne chose que d’ avoir eduque le public a propos de cet episode meconnu de la guerre.

      Cordialement

      Michael Broniatowski, MD
      Cleveland, Ohio, USA
      mbron@prodigy.net

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