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Histoires de voisinage. Qu’en a connu Aubin Denizet « paysan sans histoire » ? L’exemple du ratirage, des oies et des lapins…


jeudi 24 mai 2018, par Alain Denizet

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Avant d’écrire sur ce sujet – et sur tous ceux qui jalonnent le livre -, j’ai d’abord reconstitué la généalogie d’Aubin, noté les noms des parrains, des marraines, des témoins aux inhumations et aux mariages de ses proches, listé ses relations de voisinage, ses connaissances du conseil municipal. J’ai ainsi dressé la carte de ses affinités. La connaissance de ses familiers était la garantie de sélectionner par la suite, en un gradient allant de l’incertain au certain, les évènements et les affaires qu’il avait eu le plus de chance de connaître à leur contact. Sans compter celles dont il était le témoin direct. C’est justement le cas de l’histoire qui suit.

Le ratirage...

De nombreuses tensions entre paysans se terminent par un arrangement, mais quand les atteintes aux biens touchent la terre, que le montant du préjudice est élevé, qu’enfin, mêmes bénignes, elles ont un caractère répétitif, le différend gravit l’échelon de la justice de paix et parfois celui du tribunal civil de première instance de Chartres. Le village bourdonne alors des querelles qui opposent des familles connues, voisines et liées souvent par un réseau de connaissance et de parenté [1].

Aubin en a connu des dizaines, mais si l’on se fie aux sources, il n’en a jamais été à l’origine ce qui explique en partie le titre « Enquête sur un paysan sans histoire »… En revanche, il est au premier rang d’une affaire qui concerne l’un de ses voisins, le nommé Couturier.

« C’est la plaie des cantons ruraux ; des cultivateurs ont érigé en gloire ce qui est une véritable rapine ; le faible est victime du fort et du chicanier » [2], écrit le suppléant du juge de paix du canton de Chartres sud en 1842 à propos de ces conflits qui à eux seuls constituent 10 % des dossiers. Quelle est cette « plaie » si vertement dénoncée ? Non pas les impayés, pourtant nombreux, mais le ratirage : ce vilain geste consiste à mordre d’une ou de plusieurs raies le champ du voisin. En résumé du vol. La passion de la terre acquise are par are1 rencontre là son expression extrême.

Justement, le 2 novembre 1852, Aubin est désigné comme expert à propos d’une dispute entre son voisin Couturier et Adrien Dorson – fils de l’ancien maire du village - : le premier a « retiré et usurpé plusieurs raies de terre » au second. Le 11 du mois, le juge de paix, les deux parties et leurs trois experts respectifs se rendent sur les parcelles. Instruments de mesure en main, chacun apporte gravement son avis. Etienne Boué constate :

« - J’ai remarqué que Couturier avait anticipé 43 centimètres sur la pièce du Bois Périlleux au préjudice du champ de Dorson (...) je m’aperçois aujourd’hui que Couturier a depuis ma première visite reporté 21 centimètres et demi à la pièce du Bois de Périlleux sur toute la longueur du champ et a donné deux coups de charrue de manière à faire aboutir la limite de son champ à la borne se trouvant à l’angle sud-est du champ de Dorson. »

Un autre « expert », petit-cousin d’Aubin, nuance : « - À l’inspection, il y a ratirage de 10 à 20 centimètres. »

Après une analyse dont on admirera la précision, Aubin et les deux experts du défendeur reconnaissent « une petite anticipation au champ du bois Périlleux de 5 à 6 centimètres (…) après avoir examiné le fond de rive ».
Trouvaille émouvante pour l’auteur de cet article, lointain descendant d’Aubin : c’est la seule fois d’où remontent des archives des mots par lui prononcés.

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Aubin affaire de ratirage (ADEL 4 U 24 nc).

Le tribunal condamne Couturier à restituer les centimètres indûment cultivés sous les huit jours et à supporter les trois quarts des frais de justice. Ce différend exprime le caractère intolérable de l’appropriation, ne fut-ce que sur des surfaces très réduites et montre la connaissance au centimètre près des parcelles. Il a, en cette journée, mobilisé près de dix personnes.

Les animaux

Une deuxième série de litiges concerne les animaux d’élevage. Surprenants de nos jours, ils sont fréquents au XIXe siècle. L’enquête de 1866 inventorie pour Germignonville 3 388 ovins, 363 vaches et veaux, 142 chevaux, 98 porcs, 28 caprins, 5 ânes et 208 ruches. Sans compter les volailles par milliers. Les animaux sont donc très nombreux et ils parcourent chemins et champs ; par conséquent, malgré les us et coutumes et la réglementation, les infractions sont inévitables et les disputes éclatent quand les troupeaux font des dégâts.

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Les enfants gardent les oies Messager de la Beauce et du Perche 1863.

À ce propos, les oies remportent la palme. Indispensables aux petites gens pour leur viande, la vente de leurs plumes et de leur duvet, elles sont jugées comme un véritable fléau par les éleveurs de moutons et de vaches qui les accusent de corrompre l’air et de gâter l’eau des mares par leurs fientes. Marie, le cousin d’Aubin à Saint-Luperce, affirme que :

« L’année dernière, son troupeau de bête à laine [a été] atteint d’un mauvais air occasionné par le pâturage libre d’une grande quantité d’oie, ce qui lui a causé la perte d’une forte partie » [3].

Car les palmipèdes s’aventurent sur les champs à peine récoltés. Ainsi, le 30 juillet 1833, le garde champêtre de Germignonville débusque trois contrevenantes, la fille du charron Riché qui gardait « ses oyes dans une pièce de terre ensemencée en blé où il y avait encore des gerbes et que les glaneurs n’avaient pu encore glaner », sa mère qui « dérangeait des gerbes pour faire passer et manger ses oyes » et une petite-cousine d’Aubin, la fille Pellé, « faisant les mêmes dégâts avec ses oyes » [4]. Ce petit fait divers souligne la question récurrente des droits collectifs, nécessaires aux plus démunis mais sujets à une réglementation de plus en plus sourcilleuse.

Au tour des moutons de provoquer des contestations. Le 15 juin 1848, entre Viabon et Fains, le journalier Cœurjolly qui interdit à Porcher de passer avec son troupeau sur la portion du chemin qu’il entretient est frappé dans le dos par son berger de plus de quarante coups et « Porcher qui était monté dans sa carriole ecitait Decourtye [le berger] à frapper au lieu de l’en empêcher » [5]. L’inverse – des troupeaux mordant sur les rives d’un champ – est encore plus fréquent. Pire, par défaut de parcage, ils en viennent à se mélanger. En septembre 1848, il faut ainsi faire le tri entre les 1 040 têtes de Delaleu et de Levassort dans la plaine de Viabon. À l’arrivée, il manque un agneau à Delaleu qui réclame au juge de paix 50 francs de dommage [6].

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Devant le juge de paix, Messager de la Beauce et du perche, 1896.

Venons-en maintenant au conflit répété qui oppose le baron de Cambray à Félix Chaplain [7]. Les animaux en cause sont, cette fois, les lapins qui pullulent dans les bois de Cambray, attenants aux champs du plaignant, lequel accuse : le baron « ne fait rien pour les détruire, mais au contraire il fait tout ce qui est en son pouvoir pour les conserver, notamment en faisant garder sa chasse ». Or, les lapins ont ravagé ses cultures pour un préjudice que Chaplain évalue à 2 000 francs. Le baron fait répondre par son régisseur Godin :

« Chaque année, il [le baron] a demandé à l’autorité préfectorale l’autorisation pour les détruire de faire des battues, même avec des personnes n’ayant pas le permis de chasse (...) qu’il a donc employé pour détruire le gibier des moyens exceptionnels, qu’ainsi il s’était servi de filet de furet. »

Le régisseur produit alors les lettres du préfet, celle de novembre 1854 autorise le baron :

« à employer tous les rabatteurs dont il aura besoin et (…) à armer de fusils pour y concourir les sieurs Pinot et Tourne fermiers, les sieurs Lamirault et Bideau jardiniers au château et Jean Neveu bûcheron à Cambray ».

Godin souligne que des fermiers de Cambray souffrent plus que lui des lapins et propose à Chaplain de « se joindre à la compagnie pour les détruire », mais celui-ci décline car il craint des « difficultés ». L’expert chiffre les pertes à 242 francs. De fait, certains champs ont été détruits par les lapins « ce qui se reconnaît par des passages nombreux et des crottes », mais il est dubitatif sur l’origine des dommages causés aux autres : des lapins certes, mais viennent-ils des bois de Cambray ?

Aubin connait bien les protagonistes de cette histoire. Félix Chaplain est un laboureur et il a eu à traiter au conseil municipal de l’incendie dont ce dernier a été victime quatre ans plus tôt. Aubin est en pays de connaissance avec Ludovic Godin et le baron lui-même qu’il fréquente au conseil municipal. Sa fonction de conseiller et son implantation au centre du bourg l’amène à être, plus que tout autre, au courant des petites et grandes histoires du village. Mais si l’on en croit le silence archives, s’il les a connues, il s’est gardé d’en faire. Ceci affine le portrait d’un homme discret et estimé, confirmé au cours de mes recherches par d’autres indices.

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Paysan sans histoire Messager de la Beauce et du perche, 1850.

Enfin réédité !

Notes

[1En témoignent les centaines d’actes que j’ai consultés aux archives. 30 ares, 25 ares : l’acquisition d’une vie d’efforts.

[2Cité par Jean-Claude Farcy, Les paysans Beaucerons, t. II, op. cit., p. 1058.

[3Legrand Y., « Un élevage contesté, celui des oies », SAEL, pp. 44-53, n° 77, 2003.

[4ACG.

[5AD, 4 U 24 NC, justice de paix du canton de Voves, 6.7.1848.

[6Idem, 14.9.1848.

[7Idem, 7.8.1855.

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