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L’ « Illustre » Charigot

Un itinéraire mouvementé : Victor Charigot (1836 - 1898) pionnier, bigame et grand-père du cinéaste Jean Renoir.


dimanche 1er juillet 2007, par Bernard Pharisien, Pierre Chartrand †

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Deux passionnés d’histoire et de généalogie vivant de chaque côté de l’Atlantique et qui ne se sont jamais rencontrés livrent ici cet itinéraire aussi original que mouvementé d’un Champenois, natif de la même région que Paul Chomedey de Maisonneuve et Marguerite Bourgeoys : Victor Charigot, un obscur pionnier ...

Mais dont le gendre (Pierre Auguste) et le petit-fils (Jean) jouissent d’une notoriété internationale qui ajoute sans doute une légère pointe de piment au récit.

Illustre, titrons-nous ? Et ce n’est pas inconsidérément que nous l’affirmons ! Jamais, il faut le reconnaître, un homme n’aura autant mérité les honneurs de ce qualificatif rebattu voire même éculé. « Illustre » oui, de par la place qu’il occupe dans cette histoire familiale. N’était-il pas en effet, le beau-père de Renoir et de ce fait, le grand-père, entre autres, du cinéaste renommé Jean Renoir ? Ce dernier en fit un véritable mythe familial dans quelques-uns de ses écrits et dans sa correspondance en l’élevant sur un magnifique piédestal.

Mais qui était cet homme ? Français tout d’abord et Champenois de naissance, né en 1836 à Essoyes, attachante commune sise dans l’Aube et traversée par un affluent de la Seine, l’Ource, Victor finit ses jours en 1898 à Bathgate, non loin de la rivière Rouge, dans un village du Dakota du nord. Qu’allait-il faire là, dirions-nous ? Et, surtout, comment mena-t-il sa vie pour que deux amateurs d’histoire et de généalogie, l’un en France et l’autre au Canada, qui ne se connaissaient pas, aient eu envie d’unir leurs efforts par delà l’Atlantique et grâce à l’Internet, pour célébrer dans une monographie qu’ils viennent de lui consacrer, l’homme tel qu’il fut ? « Tout un homme - comme écrivit Sartre à la dernière ligne de son autobiographie Les Mots - fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

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L’Ource qui coule à Essoyes
Archives Bernard Pharisien

Il naît dans une famille bien implantée à Essoyes aussi loin que remontent les archives de l’état civil du village, mais nous serions presque tentés d’écrire qu’il naît, avec la possibilité, ultérieurement, de modifier son identité. Inscrit officiellement sur le registre des naissances de son village natal sous le seul prénom de Claude - comme si ses parents, avec les ans qui passaient, eussent oublié qu’ils avaient déjà attribué ce prénom en 1823 à l’aîné des enfants Charigot ! - il sera toujours connu sous celui de Victor. Car deux enfants qui portent le même prénom dans une même famille ne peuvent qu’engendrer ennuis et conflits dans la vie quotidienne !

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Acte de naissance de Claude dit Victor Charigot
Archives communales d’Essoyes

Victor grandit dans une famille nombreuse : dix enfants au total dont sept atteindront l’âge adulte. Victor en est le cadet. Bien qu’il soit né dans une famille de vignerons, il deviendra boulanger. Le 15 novembre 1858, âgé de vingt-deux ans, il conduit à l’autel une jeune fille du village : Thérèse Émilie Maire, familièrement prénommée Émélie. Mariage obligé, comme on disait à l’époque, car six mois après la cérémonie, le 23 mai 1859, la jeune mère, âgée de dix-huit ans donne le jour à une fille prénommée Aline Victorine. Le mariage fera long feu : dès l’été 1860, Victor abandonne le domicile conjugal.

Pour quelles raisons ? Dans une version quelque peu fantaisiste, Jean Renoir écrit que le départ définitif de son grand-père eut pour cause les planchers trop bien astiqués de sa grand-mère, un thème qu’il développe dans La cireuse électrique, l’un des quatre courts métrages qui composent sa dernière œuvre cinématographique, Le petit théâtre de Jean Renoir. « Elle passait des heures à les cirer. Le soir, quand son mari revenant des vignes laissait des marques de boue sur cette surface immaculée, cela lui donnait un petit coup au cœur [...] Un jour que ses chaussures étaient plus boueuses que de coutume, il n’attendit même pas le reproche de ma grand-mère. Il prétendit avoir oublié d’acheter du tabac et s’en retourna. Il ne s’arrêta que lorsqu’il eut mis la largeur de l’Océan atlantique entre sa femme et lui. »

En fait, l’idée d’immigrer en Amérique traverse l’esprit de Victor une dizaine d’années plus tard. Ce n’est qu’en 1873 ou 1874, donc après la fin de la guerre franco-allemande au début de laquelle il est mobilisé puis grièvement blessé, que l’Atlantique va séparer définitivement le mari de sa femme et de sa fille. Entretemps, Émélie Maire, abandonnée sans le sou par un mari déjà volage lui laissant néanmoins quelques dettes bien comptées - mille cent trente et un francs et quatre-vingt cinq centimes dus à un marchand de farines et de grains ! - devra s’éloigner d’Essoyes pour trouver du travail à Paris où, en 1874, sa fille Aline alors âgée de quinze ans, viendra la rejoindre à l’issue de sa scolarité effectuée à l’école des filles d’Essoyes, tenue par des religieuses.

Dès 1861, Émilie s’adresse aux tribunaux afin d’obtenir une mesure lui permettant « de mettre le produit de son travail à l’abri des poursuites des créanciers de son mari. » Elle obtient gain de cause le 27 mai 1862. Le tribunal civil de première instance de Bar-sur-Seine prononce « la séparation de biens entre les époux Charigault [sic] » et condamne Charigault « à rendre et à restituer à la dame son épouse le montant de sa dot et de ses reprises et à l’indemniser de toutes les sommes pour lesquelles il l’aurait fait obliger ou condamner solidairement avec lui. » Absent à l’audience, Victor est condamné par défaut. On peut également lire dans l’acte officiel du jugement : « Napoléon, par la Grâce de Dieu et par la volonté nationale, Empereur des Français, à tous, présents et à venir, saluts » que « Charigault a, le quinze août mil huit cent soixante, disparu de son domicile, laissant ses affaires dans un état de déconfiture complet et abandonnant sa femme. » Formule lapidaire et d’une autre époque ! On peut s’étonner qu’Émélie ne demande pas le divorce. C’est bien naturel. Nous sommes en 1860. Le divorce, institué durant la Révolution par la Loi du 20 septembre 1792, maintenu sous le Consulat et l’Empire, a été supprimé sous la Restauration, en 1816.

C’est à Paris que les routes de Pierre-Auguste Renoir et d’Aline Victorine Charigot vont se croiser. Le destin de la fille de Victor s’en trouve ainsi scellé ! Elle devient son modèle, sa compagne puis sa femme. À l’âge de vingt-cinq ans, elle met au monde son premier fils, Pierre, le 21 mars 1885 à Paris, 18 rue Houdon (18e arrondissement). Le mariage a lieu le 14 avril 1890 à la mairie du 9e arrondissement de Paris. Jean naît en haut de la butte Montmartre le 15 septembre 1894 et Claude à Essoyes, le 4 août 1901.

Quant à Victor, il s’est embarqué vers l’Amérique. Probablement, en 1873 ou 1874, avons-nous dit précédemment. Il se rend d’abord dans la province du Manitoba, au Canada, peut-être avec une maîtresse, madame Masson, dont nous ignorons le prénom, et dont nous n’avons pu confirmer la présence sur le sol canadien. Fait avéré cependant, en 1880, il épouse une Canadienne-française, Marie-Louise Loiseau - veuve Chevigny - originaire de la province de Québec. Ce mariage, célébré par l’un des plus illustres prêtres canadiens de l’époque, le père Albert Lacombe, s’effectue sans que personne ne sache, semble-t-il, que Victor est déjà - et toujours - marié en France. Première bigamie. Quatre ans plus tard, en 1884, Marie-Louise meurt de la tuberculose. Victor se retrouve veuf en sol étranger.

Il quitte alors le Canada - précipitamment ? on ne saurait l’affirmer - pour s’installer aux États-Unis, dans le Dakota du nord où il dépose une demande de naturalisation américaine. Mais avant de quitter le territoire canadien il rédige, à l’intention de sa première femme qu’il a abandonnée en France vingt-quatre ans plus tôt, la lettre la plus étonnante qu’il nous fût donnée de lire, dont le préambule se lit comme suit : « Il vaut mieux tard que jamais. Je sais que tu vas être surprise de recevoir une lettre de moi, et surtout de ce qu’elle contient. » Il la prie entre autres de lui pardonner et de venir le rejoindre en Amérique, tout en s’engageant, pour sa part, « d’anéantir le passé et de mettre toutes [leurs] fautes dans l’oubli le plus complet. » Surprise, la pauvre Émilie ? On le serait à moins ! Mais elle ne daigne pas lui répondre et entreprend plutôt les procédures de divorce.

Le 27 juillet 1885, Victor contracte un troisième mariage et épouse pour la seconde fois une Canadienne-française, originaire de la province de Québec, Émilie Riopelle, née le 12 décembre 1845 à Saint-Jacques de l’Achigan - comté de Montcalm - et qui, à notre amusement, porte le même prénom que sa femme française, Émilie Maire. On notera au passage que cette demoiselle Riopelle a des ancêtres communs avec le célèbre peintre québécois Jean-Paul Riopelle. Le mariage a lieu à Pembina, au Dakota du nord. Victor redevient bigame puisque les procédures de divorce engagées à Paris par sa première épouse n’ont pas encore abouti. Nous savons que le divorce entre les époux Charigot ne sera rendu que le 21 mars 1887 par la deuxième chambre du tribunal civil de la Seine et qu’il ne deviendra définitif que le 11 avril 1888.

Émilie Riopelle, qui n’est plus dans la fleur de l’âge - née en 1845, elle a quarante et un ans - lui donne, dès l’automne suivant, le 22 septembre 1886 une seconde fille prénommée Victoria qui épousera le 8 novembre 1904 à Bathgate, Napoléon Quesnel un Canadien-français originaire de la province de l’Ontario. Le couple aura quatre enfants dont une fille, Dora, qui vivra en Californie avec son mari le Dr Sidney Slagerman, dentiste. Celui-ci deviendra un ami très proche de Jean Renoir et de sa femme, Dido Freire.

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Les demi-soeurs Charigot

Victoria pouvait-elle ignorer qu’en France, son père avait eu, d’un premier mariage, une fille, prénommée Aline, dont le mari était devenu l’un des peintres les plus célèbres de sa génération ? Nous n’en croyons rien. Aussi, au milieu de l’été 1942, lors d’une visite à sa fille, Victoria se présente avec elle à la maison de Jean Renoir en Californie. Les deux femmes venaient de lire une interview du cinéaste parue dans Life, le grand magazine américain. Le fils de Jean, Alain Renoir raconte : « Ce qui est amusant, c’est la façon dont elles se sont manifestées. Un beau jour, pendant la guerre, mon père a ouvert la porte en réponse à un coup de sonnette et s’est trouvé en présence de deux dames. La plus âgée lui a demandé en anglais si Monsieur Jean Renoir était chez lui et il a répondu qu’il était le Jean Renoir en question. La dame est passée de l’anglais au français et lui a dit : « Je suis votre tante et cette fille à côté de moi est votre cousine ! » et c’était vrai. »

De cette rencontre va naître entre le cinéaste et sa nouvelle famille américaine des liens si étroits que Jean va désormais multiplier dans ses écrits, ses déclarations et sa correspondance les allusions les plus diverses à ce grand-père qu’il admire, - nous le devinons aisément - et à cette « tante » américaine qui lui dévoile des pans entiers de l’existence de Victor.

En mai 1946, par exemple, Jean écrit à son frère Pierre et lui raconte : « Nous avons en effet retrouvé toute une famille ici. La petite fille dont notre grand-père Charigot t’avait montré une photographie - (c’est nous qui soulignons) - est notre tante ou demi-tante (je ne sais pas comment l’on doit dire) Victoria. » Et Jean poursuit : « Le grand-père Charigot n’était pas resté au Canada. Il avait passé la frontière bien avant la fin de sa vie et s’était établi au bord de la Rivière Rouge. [...] C’est une dame à cheveux blancs qui parle avec le même accent d’Essoyes, celui du grand-père, et que tu me décris dans ta lettre. Elle a même conservé des expressions françaises qui sont maintenant périmées chez nous. Mais cela c’est sans doute l’influence canadienne. »

En débarquant en Amérique, le grand-père de Jean Renoir avait joué la carte de l’immigrant. Il fut tout à la fois journalier, défricheur puis cultivateur, enfin artisan boulanger et commerçant. En toute bonne foi, il a accepté, aussi bien au Manitoba qu’au Dakota du nord, le statut de pionnier et a su profiter des libéralités des gouvernements en place qui distribuaient gratuitement des terres pour faciliter l’établissement de colons. Il a travaillé sans relâche pour se constituer un bien, un patrimoine, un capital - on pourrait se demander avec quelle somme d’argent en poche il a quitté la France - a développé puis revendu terres et maisons jusqu’à ce que ses économies lui permettent de quitter la campagne pour devenir citadin. Et de réaliser peut-être le rêve de sa vie de nouvel immigrant : l’achat à Bathgate, en 1894, d’un vieil édifice de la First National Bank. Il y aménage une boulangerie (four à pain et boutique), un logement au rez-de-chaussée qu’il occupe avec sa femme et sa fille et des pièces à l’étage qu’il loue à trois familles. L’argent rentre, les économies s’accumulent et Victor peut maintenant songer à ce qui sera le grand voyage de sa vie : un retour au pays natal pour justifier - qui sait ? - son départ à la sauvette, plus de vingt ans auparavant.

Selon Victoria, sa fille, il aurait quitté Bathgate, seul, à la fin de l’automne 1897. Au cours de son séjour en France, il rend visite aux Renoir, rencontre sa fille Aline et fait la connaissance de ses deux petits-fils, Pierre et Jean, comme en témoigne la lettre de Jean à son frère citée précédemment. Rencontre-t-il, après cette longue absence, sa première femme, Émilie Maire ? On peut légitimement en douter ! Au printemps 1898, il est de retour au Dakota du nord. Il ne lui reste que quelques mois à vivre. Il s’éteint le 24 décembre de cette même année. Dans le court essai biographique de ses parents - quatre pages manuscrites - que rédige Victoria, aucune information n’est donnée sur les causes du décès de son père. Victor est inhumé dans le cimetière catholique de la paroisse de St.Anthony à Bathgate. Sa femme, Émilie Riopelle, l’y rejoint le 30 juin 1930.

Les deux filles de Victor Charigot disparaissent à plusieurs années d’intervalle. Vingt-sept ans séparent leurs naissances et quarante-deux ans, leurs décès. Aline, née le 23 mai 1859, meurt à Nice le 27 juin 1915. Victoria, née le 22 septembre 1886, s’éteint à Los Angeles le 1er septembre 1957.

Jean Renoir n’a pas vraiment connu son grand-père. Cependant, l’attachement qu’il lui porte ne peut être mis en doute. Un jour de 1976, il reçoit dans sa maison un jeune homme de 31 ans, Roger Viry-Babel qui vient de terminer une thèse dont le sujet est La Grande Illusion. Cloué sur un fauteuil roulant, mais l’esprit toujours vif, Jean Renoir propose à son invité un « tour du propriétaire. » Alors que Viry-Babel admire les œuvres qui décorent l’appartement - et elles sont nombreuses - Jean Renoir détourne son attention en s’arrêtant devant une pendule fabriquée à Essoyes :

« - C’est la plus belle pièce de ma collection.

- C’est bien paradoxal, non ?

Pas du tout. Tous ces tableaux ont une histoire, mais celle de la pendule est encore plus étonnante. C’est celle de mon grand-père Charigot. Ma grand-mère, sa femme, était une maîtresse femme, mais surtout une insupportable raseuse. Ce n’est pas moi qui le dis, mais mon père qui a vécu avec elle. Le grand-père Charigot, un jour, en a eu assez et il est parti ... Il ne s’est arrêté qu’après avoir mis l’Océan atlantique entre lui et sa femme [...] emportant quelques effets dont la pendule. »

La pendule de Victor continue de sonner les heures quelque part en Californie. Chez Alain Renoir, fils de Jean ? Chez l’un des trois enfants d’Alain - Peter par exemple - ? Pourquoi pas chez Aaron, l’un des arrière-petits-fils de Jean ? La pendule de Victor, ce lien fragile avec Essoyes dont le tic-tac et les sonneries ne cessent de rythmer le temps qui passe.

Note : Pour en apprendre davantage sur la vie de cet homme « illustre », le lecteur est prié de se reporter au livre que les auteurs viennent de publier aux Éditions Némont sous le titre : Victor Charigot, son grand-père.

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Victor Charigot, son grand-père
La photo de Jean Renoir illustrant la couverture du livre est publiée avec l’aimable autorisation d’Alain Renoir, fils du cinéaste.



Bernard Pharisien assure la distribution et la diffusion de l’ouvrage pour la France.

Pierre Chartrand fait le même travail pour le Canada.

On peut se procurer le livre (160 pages dont une abondante iconographie) vendu en France 20 euros et au Canada 20 dollars canadiens (non inclus les frais d’expédition).

Contact français : bernard.pharisien@hotmail.fr

Contact canadien : pierre.chartrand@gmail.com

Voir en ligne : À la rencontre de Pierre Auguste Renoir

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