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L’affaire Brierre : Quand le village découvre le crime…


jeudi 9 avril 2015, par Alain Denizet

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22 avril 1901. A Corancez, petit village situé à dix kilomètres de Chartres, Brierre, un paysan sans histoire, est accusé de l’assassinat de ses cinq enfants. Malgré les charges accablantes, il nie les faits. Ce forfait rarissime dans les annales judiciaires a rapidement des répercussions politiques - débat sur la grâce présidentielle et sur la peine de mort à l’Assemblée nationale - mais la plus inattendue est le rapprochement fait par les antidreyfusards entre Brierre et le capitaine Dreyfus. La grâce présidentielle n’est-elle pas demandée par La ligue des droits de l’homme qui la obtenue pour le « traître Dreyfus » ? Gracié par Loubet, Brierre est envoyé au bagne de Guyane, aux îles du Salut, où est regroupé le gotha du crime. Il continue à clamer son innocence [1]. Sa cause est bientôt relayée par les grands titres nationaux, Le Matin, Le Petit Parisien, près d’un million et demi d’exemplaires à eux deux… Cette affaire criminelle qui est la plus médiatisée en France entre 1870 et 1914 a également un retentissement international sous toutes les latitudes, des E-U en Australie, en passant par l’Argentine et Angleterre…

Pour ceux qui associent l’histoire et la généalogie, l’affaire Brierre permet une entrée de plain-pied dans la vie quotidienne d’un village à l’orée du XXe siècle. Non par la voie romanesque, ce qui est courant, mais par la richesse des archives, ce qui l’est moins. L’épais dossier d’assises – plus de 900 pièces -, les centaines d’articles de journaux permettent de saisir les derniers jours ordinaires des victimes et de l’accusé, de comprendre comment des humbles ont vu leur existence routinière bouleversée par l’irruption d’un crime hors du commun, par l’enquête et aussi par la presse à sensation.

C’est cet angle d’étude que j’ai choisi de développer sur six articles. Voici le premier.

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Le quintuple assassinat vu par un « canard », journal vendu à la criée. C’est une reconstitution farfelue. Les enfants ont tous été tués en plein sommeil. Collection personnelle.

C’est une nuit noire, obscure et sans lune qui recouvre la Beauce le dimanche 21 avril 1901. Personne dans les rues ; aucune lumière dans les maisons. Le village dort. La nuit de quelques habitants est malgré tout perturbée. Les chiens des Baron aboient avec rage vers 1 h 15 et Bouvet est réveillé peu après par le sien, mais exténué parce qu’il avait « tiré à minuit une vache qui avait vêlé », il se rendort. À 3 heures, son chien s’agite de nouveau, ameute ceux des voisins et l’arrache à son sommeil.

Surpris par cette excitation inhabituelle, Bouvet tend l’oreille et perçoit des cris qu’il attribue d’abord à de « bons gars qui revenaient de la fête ». Voulant en avoir le cœur net, il se rend en chemise de nuit à sa barrière et entend un appel au secours : « À l’assassin, à moi, mes amis ! » Un autre villageois accourt. C’est Léon Baron. Comme Bouvet, des bruits l’ont alerté : « Il était à ce moment-là 3 h 15. Croyant que c’était dans ma bergerie, j’ai sorti et j’ai vu un homme étendu par terre [2]… » Rejoint par son frère Florentin et par la femme Bouvet, ils aperçoivent sur la route un homme allongé sur le dos. C’est le voisin Brierre, les vêtements et la figure maculés de sang déjà sec. Dans un râle, il dit que deux individus ont tenté de l’assassiner.

Léon Baron court prévenir le maire tandis que la femme Bouvet frappe aux volets de la chambre à coucher donnant sur la rue et appelle Flora, la fille aînée de Brierre afin qu’elle secoure son père, veuf depuis trois ans. Faute de réponse, Florentin Baron, sa femme, lanterne en main, et Bouvet, muni d’un bâton, entrent alors dans la maison dont la porte est restée ouverte. Un petit couloir donne sur deux chambres. Ils entrevoient l’horreur.

La lumière vacillante éclaire une première chambre, puis une seconde. Partout, des traînées rouges, des murs poissés de sang et d’éclats de cervelle, des meubles ouverts, des vêtements jetés à terre. Bouvet s’enfuit, épouvanté, et la femme Baron, qui rejoint le blessé à demi-conscient, gémit : « Pauvres enfants ! Tout est mort, tout est tué ! ». Flora, 15 ans, Béatrice, 12 ans, Laurent, 9 ans, Laure 6 ans et Célina, 4 ans ont été assassinés.

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Comme souvent en Beauce, la cour est fermée. Il y les deux pièces de la maison surmontée d’un grenier, l’étable, l’écurie, la porcherie et un hangar. Carte postale. Collection personnelle.

Les gendarmes de la Bourdinière investissent avant l’aurore les lieux du crime où veille déjà le garde champêtre Bordier. Bouchard, le médecin de famille des Brierre, averti par le voisin Lubin, accourt de Chartres. Le procureur Voisin, le juge d’instruction Cornu, son greffier ainsi que le photographe Gallas arrivent à Corancez à 10 h 30. Bientôt les journalistes locaux et les envoyés spéciaux de la presse parisienne se ruent sur Corancez, en carriole et pour les mieux équipés en automobile. Ils investissent d’abord la cour de la ferme, puis recueillent les premiers témoignages sur les enfants et Brierre sur les pas de porte et au café Sauger. C’est le début d’une longue intrusion. Le village est envahi.

Surtout, il est frappé de stupeur par l’assassinat des enfants et les blessures infligées au père. Âgé de 42 ans, Brierre est un homme considéré, travailleur et, « quoique veuf, on dit que sa maison est fort bien tenue » [3]. Père exemplaire, il a élevé seul ses six enfants après le décès de son épouse en 1898, consentant juste en octobre 1900 à placer la cadette, Germaine, auprès de sa sœur installée à Paris. Dans la rue où sont attroupés villageois et curieux accourus de Chartres, une longue et pénible attente commence. Au sein des groupes qui se sont formés, on se redit à demi-mot la découverte macabre, on évoque le fléau du vagabondage, mais une question taraude : que se passe-t-il à l’intérieur de la ferme ?

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La ferme Brierre vue de la rue. Carte postale. Collection personnelle.

Le médecin légiste procède à l’autopsie. Celle-ci révèle qu’un seul et même coup, porté sur le crâne pendant le sommeil ou à l’instant du réveil, a suffi. Les enfants n’ont pas crié et n’ont pas eu de mouvement de défense. De son côté, le juge Cornu interroge Brierre qui semble se remettre de ses blessures. L’a-t-on volé ? Sans aucun doute car quelques centaines de francs manquent, la commode a été pillée. Puis Brierre raconte au juge le déroulement de sa soirée : comme chaque dimanche, il a été au café Sauger jouer aux cartes avant de revenir chez lui avec son voisin Lubin vers minuit. Alors qu’il s’apprêtait à franchir le pas de sa porte, deux individus lui ont porté des coups de couteau. A demi-inconscient, il réussit cependant à se traîner dans la rue et à alerter les voisins.

Mais pour le juge Cornu, c’est une mise en scène, pleine d’incohérence : pourquoi des voleurs auraient-ils assassinés les enfants puis épargné Brierre, le principal témoin ? En outre ces voleurs - bien maladroits - ont laissé 800 francs dans la commode… Le lendemain, le juge inculpe Brierre du quintuple assassinat de ses enfants.

Au village, son incarcération provoque l’incrédulité. Brierre est réputé bon père, intègre et dur à la tache : il cultive sept hectares tout en étant, depuis 1890, entrepreneur de battage. Bref, l’homme fait l’unanimité. Les vingt personnes interviewées par Le Gaulois le décrivent comme « le meilleur garçon du monde » [4].

A Corancez, la vie s’est arrêtée. Le temps s’est figé, les champs sont désertés. Seuls le charpentier et le charron s’activent pour confectionner les cinq cercueils, car l’enterrement a lieu le mercredi. Les hommes interrompent leur besogne pour aller aux nouvelles, les femmes sont dehors, devisent aux portes en petits comités, regardent de loin les élégantes de Chartres qui se hissent pour voir l’intérieur de la maison du crime dont les volets ouvrent sur la rue. Car les chambres du crime sont sanctuarisées et le garde champêtre Bordier fait bonne garde en dépit de sa fatigue ; ils se contentent alors des explications des témoins qui ont découvert le carnage.

La veillée funèbre se déroule dans le fournil, seule pièce indemne de sang, encore habitée par l’ordinaire. « En l’air des fromages placés sur des planches tenues par des cordes continuent à sécher tandis que pendent en longs chapelets, des oignons » [5]. Les cercueils disposés par rang d’âge et de taille » disparaissent sous les couronnes et les bouquets de fleurs. Dans un dernier hommage, les villageois les aspergent d’eau bénite, disent une courte prière, puis serrent les mains des frères et sœurs de Brierre. La solennité du moment, regrette Le Temps, « n’empêche pas les amateurs de photos de braquer leur objectif » [6].

À 10 heures, les cercueils sont empoignés par des hommes et posés dans la cour sur des planches garnies de drap blanc. Le conseil municipal escorté par les pompiers pénètre en corps dans la ferme. Au milieu du silence, l’évêque de Chartres dit les prières des morts, puis le cortège se met en branle. Des enfants de blanc vêtus, symboles de l’innocence, hissent les bannières de Saint Blaise et des Enfants de Marie, d’autres portent les cercueils où reposent les corps de leurs camarades de jeux et d’école.

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L’enterrement des enfants vu par un « canard ». Effectivement, ce sont des enfants qui portèrent les bannières et les cercueils. Collection personnelle.

Viennent ensuite le clergé, la famille, le conseil municipal, le représentant du préfet et le député de la circonscription. La foule des anonymes suit, on dénombre plus de sept cents personnes.

Dans l’église aux couleurs du deuil, au-dessus du catafalque improvisé et partant de la voûte, pendent quatre bandes de crêpes lamés d’argent se rattachant aux quatre piliers de la nef. Le curé du village, l’abbé Grégoire qui célèbre l’office avec l’évêque, note sobrement que le service religieux fut des « plus émotionnants » [7]. À l’issue de la cérémonie, le cortège reformé se rend au cimetière. Le député fait un discours, l’évêque une dernière prière. Puis les cinq cercueils sont ensevelis dans une grande fosse qui jouxte celle de leur mère disparue en juillet 1898.

L’affaire Brierre n’en est qu’à ses prémices. Personne n’imagine en avril 1901 les rebondissements de l’instruction, le procès sous tension et les interférences politiques nationales. Pour les villageois anonymes, c’est le début d’une vie braquée sous les projecteurs médiatiques. Car l’affaire Brierre suscite des centaines d’articles dans la presse nationale et internationale.

Pour en savoir plus et contacter l’auteur : http://alaindenizet.free.fr/

Livre disponible en librairie et sur les sites marchands. Le livre dédicacé est envoyé dès réception d’un chèque de 23 euros à l’adresse suivante : Alain Denizet, 1 rue de l’enfer, Muzy 27650.

Notes

[1En cela, l’affaire Brierre constitue l’exact contrepied à un ouvrage précédent ». Enquête sur un paysan sans histoire, Centrelivres, 2007. Préface de Jean-Claude Farcy.

[2Procès-verbal, déclaration de Léon Baron, 23 avril 1901.

[3Le Journal de Chartres, 25 avril 1901.

[4Le Gaulois, 24 avril 1901.

[5Le Journal de Chartres, 25 avril 1901.

[6Le Temps, 26 avril. Aucune photo, à notre connaissance, n’a paru dans la presse.

[7Archives diocésaines de Chartres. Registre paroissial de Corancez, année 1901.

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10 Messages

  • L’affaire Brierre : Quand le village découvre le crime… 9 avril 2015 14:21, par Martine Hautot

    Voici une introduction qui donne envie de connaître la suite .
    Je suis en train de lire le dictionnaire amoureux des faits divers de Didier Decoin . Ce combien horrible fait divers aurait mérité d’y apparaître .
    Bonne journée à vous ,
    Bien cordialement,
    Martine

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    • L’affaire Brierre : Quand le village découvre le crime… 10 avril 2015 19:26, par Alain Denizet

      La suite, c’est pour la semaine prochaine ! Vous pouvez podcaster l’émission de RTL « ’l’heure du crime » dont j’ai été l’invité le 3 avril. J’ai lu le dictionnaire amoureux du fait divers de Didier Decoin. C’est de mon point de vue un livre admirable, documenté et très bien écrit. Bien cordialement, Alain Denizet

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  • L’affaire Brierre : Quand le village découvre le crime… 10 avril 2015 21:04, par Pierrick Chuto

    Quel plaisir de retrouver Alain Denizet dont j’avais beaucoup apprécié les deux premiers livres, et tout particulièrement la remarquable histoire de son ancêtre Aubin Denizet.
    Comme j’adore étudier la série U (justice) aux archives départementales et ensuite tenter de raconter les affaires criminelles pour la Gazette, je vais m’empresser d’acheter ce nouvel ouvrage.
    Pierrick Chuto
    http://www.chuto.fr/

    Répondre à ce message

  • Votre texte, intéressant, reste imprécis :

    nom de la ferme.

    nom de l’évêque de Chartres

    nom du député,

    j’en passe et des meilleurs, écrivait déjà Victor Hugo dans Ruy-Blas.

    J’aurai aimé un peu moins de pathos :

    A Corancez, la vie s’est arrêtée. Le temps s’est figé, les champs sont désertés. Seuls le charpentier et le charron s’activent pour confectionner les 5 cercueils, car l’enterrement a lieu le mercredi.

    Heureusement, pour vous et pour moi, le temps continue son bonhomme de chemin.

    Répondre à ce message

    • Je n’ai volontairement pas mentionné les noms de l’évêque ( Mollien) et du député ( Lhopiteau) qui sont dans le livre. Il y a déjà beaucoup de personnages dans ce court article. Quant à la ferme, elle n’a pas de nom autre que celui de « ferme Brierre ». Cinq enfants assassinés : oui, la vie du village s’est arrêtée. C’est en tout cas ce qu’ont dit les journaux tant locaux que nationaux.

      Bien cordialement

      Répondre à ce message

  • L’affaire Brierre : Quand le village découvre le crime… 11 avril 2015 13:11, par Henri-Claude Martinet

    Historien et néanmoins imaginatif !
    Tenter de restituer ce que les contemporains du crime ont pu vivre et ressentir est au fond faire revivre l’histoire au point de devenir soi-même partie prenante et si votre récit continue ainsi à la fin, on se retrouvera face au dilemme de l’époque : « Alors, coupable ou pas ? ».
    Vos références permettent cependant de reconstruire l’histoire pure et dure, mais est-ce la vraie ?
    En attendant la suite ......
    H-Cl. Martinet

    Répondre à ce message

    • Le livre qui est fondé sur les 900 pièces du dossier d’assises et sur l’étude de plus de quarante quotidiens français ( plus les quotidiens étrangers) contient 800 notes de bas de page. C’est beaucoup...Tout est référencé. C’est un livre d’histoire qui ne laisse rien à l’imagination. Toutes les phrases citées entre guillemets viennent des déclarations des témoins au juge ou aux journalistes.
      Mon ambition n’est pas de refaire l’enquête et dire si Brierre est coupable ou non, mais d’étudier une histoire criminelle hors norme par sa couverture médiatique et ses connexions politiques. Les articles rédigés pour Histoire et Généalogie sont l’une des facettes de « l’affaire Brierre ». Reste que, je suis d’accord avec vous, nul ne peut prétendre pouvoir reconstituer la vraie histoire. Par le choix des documents, des extraits et par l’écriture entrent une part de subjectivité que, pour ma part, j’ai voulu réduire le plus possible.

      Bien cordialement

      Alain Denizet

      Répondre à ce message

  • ....Pas écrivain , mais lectrice passionnée par le déroulement des enquêtes....surtout à cette époque.
    Comment s’est-elle déroulée, comment s’est-elle terminée.
    Et M.Brierre...qu’est-il devenu ? A-t-il été gracié.?
    L’appat de l’argent peut-être, pour quelque malfrat de l’époque , ? ou bien une solitude trop grande à assumer face à l’éducation de ses enfants.?

    Qui peut savoir ce qui peut se déclencher ds le cerveau d’un homme...avec la dureté et la misère qui devait sévir encore à cette époque.?
    Bonne initiative....VITE.....la suite.!!

    Répondre à ce message

  • bonjour je viens de lire votre article car ma belle-mère(94ans)se souvient d’une adaptation de la chanson "la paimpolaise"qui disait « sans coeur et sans ame il a tué la belle enfant ».Cette version aurait-elle un rapport avec l’affair Brierre ??
    Merci,par avance,pour votre réponse.

    Répondre à ce message

  • pourquoi l’affaire brierre avec deux r, alors que sur certaines photos briere est avec un seul r quel est la bonne orthographe du nom officiel

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