Hyacinthe Levacher est le frère aîné de mon arrière-grand-mère, Marie Levacher épouse de Prosper Leprêtre dont je vous ai parlé dans une précédente chronique.
Ses parents Hyacinthe Levacher et Eloïse Vitcoq se sont mariés le 14 Février 1854 à Pierreval, dans le département de la Seine-Inférieure puis se sont installés comme cultivateurs, dans la commune limitrophe de Bierville, un village qui compte 165 habitants au recensement de 1856.
C’est dans cette commune que naît Hyacinthe le 20 Décembre 1858. Marie naîtra neuf ans plus tard. La famille est attachée à ce petit coin de Normandie et ne s’éloigne jamais beaucoup de son clocher.

- Eglise de Bierville
Aussi quelle ne fut pas ma surprise, en feuilletant les registres de Bierville, de découvrir, dans le registre de l’année 1885 la transcription de l’acte de naissance de Hyacinthe Georges Levacher, né à Saint Gilles-lez-Bruxelles, le 12 Octobre 1881, reconnu par son père Hyacinthe Levacher, 22 ans, né à Bierville et habitant à Saint Gilles où il est épicier. La mère est Reine Constance, Virginie Dérais, née dans la Somme à Oisemont. Elle a 21 ans.

Les installations de Belges en Normandie à la recherche de terres à cultiver sont fréquentes mais l’inverse est plutôt rare.
Je continue de feuilleter les registres de Bierville. Je fais une autre découverte en 1888 : Acte n°5 transcription de l’acte de mariage de Levacher Hyacinthe et de Virginie Elisa Constance Dérais (Les prénoms ne sont pas exactement les mêmes mais il s’agit bien de la mère de l’enfant). Le mariage a été célébré le 26 Juin 1886 à Bruxelles. Le marié y réside, Quai à la Houille. Il est employé mais son domicile est toujours Bierville. Les parents du marié qui habitent maintenant à Blainville-Crevon, une commune proche de Bierville, ont donné leur consentement par acte authentique.

- Quai de la houille
Du côté de Virginie, elle est lingère, réside à Bruxelles, même adresse, mais reste domiciliée à Oisemont, Somme. Son père Alfred François Dérais garde particulier et sa mère Reine Elisa Sannier qui habitent à Grand-Couronne en Seine-Inférieure ont donné leur consentement, également par acte authentique. (Nous voyons que dans le premier acte, il y a eu confusion entre les prénoms de la mère et de la fille).

En même temps que le mariage est célébré, deux enfants sont légitimés, Hyacinthe Georges dont nous connaissons déjà l’acte de naissance et Léon, né à Uccle, (près de Bruxelles) le 17 octobre 1883. De ce second enfant, je n’ai pas trouvé d’autres traces.
Bien naturellement les témoins sont du voisinage et ne sont pas des membres de l’une ou l’autre famille.
Arrivée à ce point de l’histoire, je vais tenter de savoir pour quelles raisons Hyacinthe vit et se marie en Belgique. Pour retracer son enfance, je regarde dans les recensements de Bierville, il est bien présent chez ses parents en 1861, 1866, 1876 et il n’y est pas en 1881, ce qui est bien naturel puisque cette année-là il déclare une première naissance à Saint-Gilles en Belgique. Je me demande alors s’il a fait son service militaire. Sur le site internet des archives de la Seine-Maritime, je ne trouve pas sa fiche matricule. Mais elle est disponible sur l’intranet des archives (l’explication m’en a été donnée, fiche numérisée mais pas encore indexée). Un regard sur la liste alphabétique pour la classe 1878 de la circonscription de Rouen-Nord m’indique que la fiche de Hyacinthe Levacher porte le numéro 169. Je la consulte aussitôt et elle m’apprend beaucoup.

Tout d’abord, lors du conseil de révision, il est cultivateur et habite toujours à Bierville, sans aucun signe physique particulier. Il est de culte catholique et a un bon degré d’instruction : 1-2-3 : non seulement il sait lire et écrire mais possède un niveau d’instruction primaire plus développé. Enfin,il est déclaré "bon pour le service".

Vient sa date d’incorporation, le 3 Novembre 1879, mais ce qui suit est bien moins clair « rentré le 26 Août 1889 puis « déduction de service du 26 juin 1880 au 26 Août 1889 (décret du 2 août 1889) ». Entre ces deux indications quelques mots barrés et qu’il faut déchiffrer nous donnent la clef de l’histoire : Manque à l’appel du 11 Juin 1880, déserteur au 26 Juin 1880, rayé pour longue absence le 26 Décembre 1880. Hyacinthe est donc un déserteur qui a trouvé refuge en Belgique, où il a fondé une famille. Mais pourquoi est-il rentré le 26 Août 1889 ? Cette fois, c’est la lecture du décret mentionné qui nous l’explique. Le décret du 2 août 1889 est pris en application de la loi d’amnistie du 21 Juillet 1889,(sans doute promulguée à l’occasion du centenaire de la révolution). Ce décret donne trois mois aux déserteurs qui vivent en France, six mois à ceux qui vivent hors de France mais en Europe pour se présenter aux autorités militaires et bénéficier de l’amnistie.

Hyacinthe ne perd pas de temps et se retrouve à l’armée dès le 26 Août, il doit cependant finir son temps. Depuis 1872 (loi du 27 juillet1872) la possibilité de payer un remplaçant a disparu, mais il y a toujours un tirage au sort : les bons numéros font un an, les autres cinq ans. Hyacinthe a certainement tiré un bon numéro. Il fait donc un an de service réparti en deux périodes, d’abord du 3 Novembre 1879 au 26 juin 1880 et puis le solde, dix ans plus tard, à partir du 26 Août 1889. A l’issue de cette période, il est en règle avec les autorités militaires. Sa désertion a été rayée d’un trait de plume. Il reste néanmoins dans la réserve de l’armée territoriale. Il pourrait se réinstaller en France mais il n’en fait rien. Le 10 Février 1890, selon les indications portées sur sa fiche matricule, il réside à Bruxelles, sans plus de précision et ne rejoint la France que dix ans plus tard le 18 avril 1900. Il réside alors à Morgny, un village où habite sa sœur,au hameau de Mondétour et qui est proche de Bierville. Son retour à Morgny s’explique peut-être par cette dernière annotation de sa fiche matricule :
« Réformé n°2 par décision de la commission spéciale de réforme de Rouen-Nord siégeant à Buchy à l’issue des opérations du conseil de révision du 20 Avril 1900 pour éléphantiasis. »
Voilà ce que j’ai pu apprendre de son parcours grâce à sa fiche matricule.
J’aurais pu en rester là, mais je voulais en savoir plus, notamment sur sa vie en Belgique, pendant les dix années qui séparent sa libération de l’armée et son retour en France. Il me fallait pour cela trouver d’autres documents et je décidais de faire un tour sur les archives belges. Elles ont la particularité d’être centralisées et de proposer une recherche sur les personnes.
Avec le nom Levacher et le prénom Hyacinthe, on obtient un tableau qui comprend huit lignes. A chaque ligne est associé un relevé très détaillé de l’acte.
Les deux premières lignes concernent le dossier d’étranger d’Hyacinthe Levacher, ouvert le premier Janvier 1880. Il est alors receveur d’omnibus.

Les lignes 3, 4 et 8 relatent son mariage avec Virginie Dérais que nous connaissons déjà. Mais les 5 et 6 nous apprennent un second mariage : avec Marie Thérèse Vandenhaudt, née à Bruxelles en 1860. Le nouveau couple habite passage du travail et Hyacinthe est libraire.

- Plan du palais du midi, construit entre 1875 et 1880 Le passage du travail est le passage piéton qui traverse le palais du midi.
Par le même acte on découvre que Constance (Valérie ) Dérais est décédée le 28/12/1886,quelques mois donc après son mariage.
Enfin une recherche sur Marie Thérèse Vanderhaudt nous apprend qu’elle s’est remariée en 1902, après le décès de Hyacinthe Levacher, le 17/12/1900.
Dans ces documents les lieux de décès de Hyacinthe et de sa première épouse ne sont pas indiqués. Mais nous les trouvons dans l’acte de mariage de leur fils Hyacinthe Georges à Valenciennes,le 22 Mars 1902. Ils sont tous les deux décédés en Seine-Inférieure, elle à Rouen et lui à Morgny.
Sur l’acte de décès de Valérie qui est en ligne, on remarque que la déclaration est faite par son père et non son mari. Les époux sont sans doute déjà séparés.
Par contre l’acte de décès de Hyacinthe n’est pas encore numérisé mais je peux consulter la table de successions et d’absences, elle indique que Levacher Hyacinthe, époux de Vandenhaudt, libraire, âgé de 42 ans, est décédé à Morgny, le 17 Décembre 1900. La succession d’un montant de 3271 50 Francs, avec effets mobiliers à Morgny et librairie à Bruxelles, a été réglée le 14 Janvier 1901.
Au moment de mettre un point final à mon enquête, je me dis que si la vie de Hyacinthe n’a pas été particulièrement longue, elle n’a pas été banale. Après deux décennies passées à Bierville auprès de ses parents, il a eu un parcours militaire peu commun, a vécu à Bruxelles pendant prés de vingt ans, s’est marié deux fois et a eu deux enfants, enfin il a exercé un bel éventail de métiers : de cultivateur à libraire en passant par épicier, receveur d’omnibus à cheval, et employé, avant de revenir mourir au pays. Et je n’en savais rien !

- Hameau de Mondetour Morgny
Si ma grand-mère m’a quelquefois parlé de son frère mort pour la France en 1915, elle n’a pas soufflé mot de son oncle déserteur, une génération plus tôt. Mais qu’en savait-elle au juste ? Peut-être beaucoup moins que moi aujourd’hui ! Il reste cependant encore un mystère : Qu’est devenu le petit Léon ?





Messages
1. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 4 mai 2018, 11:34, par Marlie Toussaint
Merci pour votre partage de ce jeu de piste généalogique très intéressant.
Cordialement
Marlie
1. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 4 mai 2018, 17:58, par Martine Hautot
Merci à vous.C’était une vraie surprise et cela m’a passionné:un déserteur et un libraire dans la famille,l’un comme l’autre était étonnant !Je poursuis mes recherches...
Bien cordialement,
Martine
2. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 4 mai 2018, 14:28, par Vanwelkenhuyzen
Bonjour,
Merci pour cette excellente et intéressante histoire.
Je suis généalogiste à Bruxelles, et suis prêt à vous donner un coup de pouce pour vous aider à repérer (si c’est possible !) le Léon qui disparaît à Uccle ou à Bruxelles.
Contactez-moi si cela vous intéresse.
1. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 4 mai 2018, 17:49, par Martine Hautot
Merci de votre proposition.J’ai continué mes recherches après avoir écrit ce texte et j’ai retrouvé le décès de Léon à Paris en 1940.Les deux enfants ont donc survécu .ils étaient jeunes au décès de leur mère qui était revenue auprès de ses parents à Rouen .IL me semble possible qu’elle les ait ramenés avec elle et qu’ils aient été élevés par leurs grands parents maternels .IL me faut regarder dans les recensements.Si je ne trouve pas la réponse en France ,je reviendrai vers vous.Une autre piste serait les registres militaires, ils ont dû participer à la guerre 14.
Bien cordialement
Martine
3. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 4 mai 2018, 19:03, par Corinne Decabane
Bonjour Martine,
Merci pour cet article intéressant... Je ne connaissais pas ce décret du 2 aout 1889 et cela m’éclaire sur le pourquoi de ces migrations !
Vous retrouverez Léon par le biais de sa fiche matricule n°1245 classe 1903 aux AD de Seine Maritime. Plusieurs lieux de résidences y sont annotés.
Bonne continuation dans votre recherche.
Corinne
1. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 4 mai 2018, 21:29, par Martine Hautot
Merci,Corinne .je viens de la découvrir ,Leon aussi a pas mal voyagé et fait "quelques bêtises " !Mais il était resté domicilié à Bierville où était son tuteur .Sans doute son grand-père paternel.Par contre pour son frère ,pas de fiche matricule en Seine-Inférieure ou dans le Nord où il se marie...
Bien cordialement,
Martine
4. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 9 mai 2018, 13:51, par Franck Boulinguez
Un très bel article passionnant à lire, et dans sa forme, et dans ce qu’il raconte : Quelle belle histoire...
Il ouvre à tout un tas d’autres recherches ne conduisant pas à une simple accumulation de noms et de dates dans un simple arbre généalogique.
Merci de l’avoir partagé avec nous et Bravo Martine !
Amicalement
Franck
1. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 9 mai 2018, 16:21, par Martine Hautot
Merci ,Franck,j’ai encore quelques point à éclairir sur le devenir des enfants de Hyacinthe après le décès de leur mère ,peut-etre en consultant des recensements en Normandie ,(pour la Belgique ,je ne connais pas )et sur son héritage :la librairie semble être revenue à sa seconde femme .
Bien cordialement,
Martine
5. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 10 mai 2018, 23:32, par Sandrine Faichaud
Bonjour Martine,
Merci pour ce beau travail de recherches sur cet aïeul pour le moins original !Il avait l’air d’avoir du plomb dans la cervelle ! N’avez-vous pas trouvé une photo de lui ?? On a envie de le connaitre !
Cordialement,
Sandrine
1. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 12 mai 2018, 08:16, par Martine Hautot
Malheureusement non.Les photos les plus anciennes que je possède datent du début du XX siècle. Il est mort en 1900 et n’avait guère vécu dans sa famille normande ! maintenant je m’intéresse surtout au sort de ses enfants.
Merci de votre passage
Martine
6. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 13 mai 2018, 00:29, par streicher
Si, lors de son retour en France en 1900, après 10 ans dont on ne sait rien de lui, n’aurait-il pas contracté son éléphantiasis au Congo ou ailleurs en Afrique ?
1. L’étonnant itinéraire de Hyacinthe Levacher, fils de paysans normands, 13 mai 2018, 09:12, par martine hautot
Bonjour ,
C’est possible ,des voyages commerciaux ?Mais la maladie ,véhiculée par des moustiques dans les pays tropicaux peut aussi avoir d’autres causes .Il me semblait que pendant ces dix ans il était libraire à Bruxelles (cf les informations données lors de son décès ),avec sa seconde épouse .
C’est déjà une vie plutôt romanesque .
Bien cordialement,
Martine