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Le lavoir : lieu de travail, lieu de la parole libre de la femme, lieu de patrimoine

Le jeudi 2 février 2017, par Janine Chartier

Nous sommes à la fin des années 1950, au début des années 1960. Deux fillettes accompagnent leur mère au lavoir et apprennent les gestes du lavage du linge. Est-ce ce passé commun qui a suscité leur intérêt pour la contribution "La buée une affaire de femmes" lors du colloque sur "l’eau, regards ethnographiques" organisé en Sarthe, en 2012 ? Ce n’est sans doute pas un hasard.

Pendant deux ans, Annie Louveau et moi-même, nous avons parcouru les routes du département à la recherche des lavoirs communaux encore présents et nous avons consulté attentivement l’ensemble des dossiers d’archives concernant ces constructions dans la série 2 O qui rapporte les relations des municipalités avec la préfecture.

Dans un petit village du Nord de la Sarthe, nommé Bourg-le-Roi, en 1825, le maire écrit au sous-préfet "pour la plus grande utilité des habitants de cette commune, qui ne savaient précédemment où laver leurs linges, avant la vente des biens nationaux, il fut réservé lors de l’aliénation d’une partie des biens de la cure de cette commune une portion de terre d’environ 5 ares aboutant sur un petit ruisseau afin d’y faire pratiquer un lavoir public, faute de centimes communaux les habitants à leurs frais ont fait faire ce lavoir du mieux qui leur a été possible de sorte que ce terrain ou pour mieux dire ce lavoir sert journellement aux habitants de tout le bourg pour les lessives." En ce début de XIXe siècle, ce n’est pas d’un lavoir couvert qu’il s’agit mais des premiers aménagements réalisés, des maçonneries empêchant les terres de s’écrouler dans l’eau avec des madriers de lavage permettant aux femmes de s’installer autour du point d’eau. Dans ce bourg, la municipalité a pensé, dès la mise en place de l’administration communale a réservé cet emplacement qui prendra le nom de Lavoir de la Nation dans les documents suivants.

Pour beaucoup de communes, le manque de centimes communaux pour les travaux nécessaires à l’établissement de lavoirs était un sujet de préoccupation quand il fallait aussi construire une maison d’école, une maison commune, entretenir les chemins communaux, l’église et le presbytère. Les habitants y participaient largement soit en argent soit en journée de travail, soit en don de matériaux.

Le maire poursuit à propos d’une haie que veut planter un voisin du lavoir, le long du chemin d’accès, "une bonne haie d’épine blanche parfaitement soignée et entretenue sera de la plus grande utilité pour les lessives" puis il demande l’autorisation d’affermer les boues et engrais du lavoir par la voie des enchères.

Pour le linge de maison et de corps, la buée avait lieu deux fois par an, au printemps et à l’automne et se déroulait sur trois jours. Le coulage de la lessive en était le point central : à l’aide du vide-buée, la femme versait l’eau chaude du chaudron au-dessus du cuvier rempli de linge ; celle-ci se chargeait de la soude contenue dans les cendres placées dans ce cuvier puis retournait chauffer. Ce circuit se répétait maintes et maintes fois, au moins pendant six heures. Le lendemain, les femmes se rendaient au lavoir pour terminer la corvée en frottant et rinçant ce linge. Il était étendu sur le pré ou sur les haies d’épines blanches. Les cendres lessivées, la charrée, étaient dispersées comme engrais dans le jardin tout comme les boues du lavoir. Le jus de lessive servait ensuite au linge de couleur qui était lavé plus régulièrement.
Le Lavoir de la Nation de Bourg-le-Roi sera couvert en 1884. C’est la grande période des lavoirs couverts, entre la guerre de 1870 et celle de 1914-1918.

Et là, encore une fois, le manque de moyens financiers fera que la municipalité abandonnera son premier projet de couvrir le bassin sur ses quatre côtés pour n’en garder que deux, comme le montre ce document d’archives.
Bien sûr, au détriment des femmes qui, pour une partie d’entre elles, continuera à laver sans être abritées des intempéries, en plein soleil, en plein vent, sous la pluie.

Il fut entretenu au fil des années aussi souvent que nécessaire par le cantonnier et les villageois. Aujourd’hui, au bout d’une belle allée ombragée, dans un écrin de verdure, c’est un élément du patrimoine, bien valorisé. Un banc, juste en face, vous invite à vous y reposer un moment et peut-être, le bruit des battoirs et les rires des femmes parviendront jusqu’à vous.

Les documents d’archives permettent quelquefois d’entrevoir l’ensemble de la vie du village. Ainsi à Cherré, 145 personnes participent à la souscription pour l’acquisition d’un passage en vue de la construction d’un lavoir au bord de l’Huisne et versent au total 1349 F dont 200 F de la part du maire et 100 F de la part de son adjoint. Dans la liste de tous les souscripteurs, nous touchons la vie de ce village près de la Ferté-Bernard (sous-préfecture) : maire, adjoint, curé, sacriste, institutrice, notaire, médecin, fabricant de toiles (10), tisserand (11), arçonnier (2), maçon (4), menuisier (3), boucher (3), boulanger (2), épicier (4), scieur de long (3), tuilier (4), charron, tailleur de pierre (4), pépiniériste, serrurier, facteur, commissaire, perruquier, aubergiste, maître d’hôtel, cabaretière, cordonnier, coquetière, charpentier chaufournier, cafetier, jardinier, tourneur, cultivateur, herbager, agent voyer, maréchal des logis, marchand de farine, tabac, fruits, chaux, propriétaires et rentiers. Nous sommes dans une région où le travail du chanvre occupe beaucoup de main d’œuvre.

Si ce lavoir se situe dans un quartier ouvrier près de la ville, un autre lavoir, au centre du village, est couvert à la même époque et le maire tient à marquer son rôle en faisant apposer une plaque.

Les échos des dissensions se retrouvent aussi dans ces documents. Ainsi à Sceaux-sur-Huisne, en 1868, l’évêché demande au préfet d’"aviser aux moyens à prendre pour éloigner de l’église un lavoir public". Un particulier offre son terrain, les souscripteurs insistent sur la nécessité de déplacer ce lavoir qui apporte de l’humidité à la sacristie et dont "les roulements des battoirs, les conversations des laveuses entendues dans l’église troublent l’exercice du culte". Mais beaucoup de mécontents qui craignent la baisse du niveau de l’eau dans les puits et lavoirs existants, dans les abreuvoirs au profit "des souscripteurs [...] tous de riches propriétaires et chose remarquable qui ont presque tous chacun chez eux pompe et lavoir alimentés par différentes sources". Dans leur pétition, ils soulignent que "l’ouvrier ne peut pas réclamer parce qu’il a peur de déplaire à M. Untel, l’indigent a peur de manquer à recevoir son pain du bureau de charité, celui qui a des enfants à l’école gratuite est paralysé par le même fait."

Le lavoir sera bien déplacé après deux enquêtes de commodo et incommodo, sans aucune dépense communale.
Non loin de l’église, il a été restauré en 2006.

Ainsi, quand les documents d’archives le permettaient, nous avons essayé de rendre compte des discussions soulevées par la construction de ce bâtiment communal.

Les cartes postales représentant des lavoirs ont le plus souvent comme intitulé "un coin où l’on bavarde". Certes, mais si vous regardez attentivement chacune de ces vues, c’est avant tout un lieu où l’on travaille. Le lavoir communal est celui qui est fréquenté par les laveuses du village ; elles s’y retrouvent tous les jours, par tous les temps, aussi bien les grandes chaleurs que les gelées. Il en faut de l’énergie pour passer toute sa journée, à genou dans la boîte à laver, à frotter, rincer le linge. Et celui-ci en raconte beaucoup sur l’intimité de ses propriétaires. Le lavoir est l’endroit où les femmes se retrouvent entre elles, pouvant évoquer sans contrôle des pères ou des maris, leur situation, leurs soucis, leurs préoccupations.

Le livre "Lavoirs en Sarthe" regroupe l’ensemble de l’inventaire de ce patrimoine, encore très présent sur notre territoire grâce aux efforts conjugués du conseil général, des municipalités, des communautés de communes et des bénévoles.

Contact : connaitre.lavoirssarthe[arobase]orange.fr

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11 Messages

  • né en 1937, tout cela me ramène en Ille et Vilaine, où je passais mes vacances.
    Le lavoir s’appelait le doué (Comme Doué la Fontaine), me semble-t-il ?
    Est-ce exact ?

    amicalement

    O.C.

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  • Voilà une idée de projet national avec :
    Plan, photo, disposition orientationn étandage, séchage, , rivière, photo, Arrêté municipal, coût, date de mise en service, fin de ce service (Avènement de la machine à laver le linge)...Carte postale ancienne et aussi des anesdotes...
    Retouver des lavandières..., des outils et leur mode d’emploi et les consommables ainsi que leur fabrication...Capacité d’accueil,
    Geneanet en serait le chef qui veillerai à la quelité du travail des bénévoles

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  • Bonjour,
    Je suis né en 1949 à Château-Thierry, Aisne et à côté de la maison de mes parents il y avait un lavoir dans le quel une seule grand mère venait laver la totalité de son linge. Mais ma mère et certaines voisines venaient rincer le ligne qui avait bouillit à la maison dans la lessiveuse et revenu à la maison je le passais entre les rouleaux de l’essoreuse. Ce lavoir était entièrement couvert et certaines nuits des clochards venaient passer la nuit.
    Je voudrais aussi signaler le village de Tavers dans le Loiret connu pour ses eaux bleues. Mais il y a une superbe balade à faire le long d’une petite rivière, c’est le chemin des eaux. Vous verrez plusieurs lavoirs remis en état dont plusieurs où les lavandières se tenaient debout devant une planche. La position était plus confortable.
    Encore bravo pour se remarquable travail.

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  • Bravo Janine pour cette excellent article, bien documenté, qui nous fait revivre une page d’histoire de la vie des femmes il n’y a pas si longtemps.

    Dans quelques communes de France il reste de très beaux lavoirs, je pense entre autres à la commune de Laives en Saône et Loire.

    Cordialement.

    André VESSOT

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  • Dans un village de Meuse, nous habitions entre deux ponts, face au lavoir couvert et chaque lundi vivait le va et vient des ménagères poussant leur brouette de linge.
    chacune retrouvait sa "boite à savon",(telle était sa dénomination), une caisse de bois garnie d’un coussin afin d’épargner les genoux.
    Le bavardage battait son plein au rythme des battoirs de bois,puis, modernisme oblige, les fréquentations du lieu se sont raréfiées.
    Ma mère fut, sans commère en vis à vis, la dernière à plonger son linge dans l’eau froide,jusqu’ en 1982 environ.
    souvenir d’enfance

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  • Merci pour ce sujet très intéressant et très bien documenté

    Dans toute la France, on trouve ces aimables petits lavoirs de villages ou de hameaux, on les restaure et ils font maintenant partie du "petit patrimoine rural".

    Maintenant un peu de vocabulaire régional picto-charentais : le jus de lessive est désigné par le terme de "lessi" (orthographe non confirmée) et qui se conservait pour le lavage des "couleurs", comme le précise madame Chartier.
    La lessive ou buée, portait le nom de bugée (se prononce bughée, avec un h aspiré) et se faisait dans la pièce nommée le "bujadier" (terme plutôt limousin, synonyme également de grand désordre) ou encore bujoir, ou bujour.
    Et les laveuses étaient appelées les « bujadières ».
    Des cuviers en bois, il y en avait, mais peu. Utilisées le plus fréquemment, les ponnes, grands récipients en terre vernissée, certains potiers étaient spécialisés dans la confection de ces objets.
    Parfois le cuvier était en pierre. J’ai connu une ancienne exploitation maraîchère importante dont le bujadier comportait deux grandes cuves en pierre, de chaque côté d’un foyer central. J’ai malheureusement oublié le nom local du tuyau, ou cannelle, qui reliait la cuve à la « chaudronne ».

    Bine sûr, la disparition du lavage au lavoir a fait disparaître la convivialité qui y régnait. Je pense malgré tout que les femmes y ont gagné en confort, le lavoir était un lieu idéal pour contracter rhumatismes et autres maux, le lavage à la main une corvée particulièrement pénible.
    Il faudrait élever une statue à l’inventeur de la machine à laver et le reconnaître comme bienfaiteur d’au moins une moitié de l’humanité !

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  • Bonjour,
    J’ai aussi connu la vie près du lavoir, ma maison natale du Morbihan en étant toute proche. Les lavandières avaient de fortes personnalités, c’était devenu un métier. Les messieurs "du bourg" descendaient à coup de brouettes le linge sale des familles ainsi que le bois et la boisson (le labeur était dur), c’étaient souvent des commerçants. Les laveuses habillaient facilement pour l’hiver ceux qui passaient sur la route sans les saluer... Concernant leurs clientes elles connaissaient dès le départ toutes les grossesses en cours : il manquait certaines pièces de linge à laver et comme ça tout le monde était au courant.
    Dans les années 60 : une anecdote qui m’a marqué et d’autres voisins s’en souviennent : une certaine Pascaline en bavardant au-dessus du parapet du lavoir a laissé tombé dans l’eau son dentier qui bringuebalait. Une laveuse a pris son râteau pour le récupérer et Pascaline l’a replacé illico-presto et est repartie faire ses courses comme si de rien n’était !
    Il y avait toute une animation autour de ses lavoirs, le soir les lourdes brouettes de linge bien mouillé étaient remontées par les hommes. Les lavandières repartaient et revenaient dès le lendemain matin été comme hiver, il fallait être solide.
    cordialement

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  • suis née en 1942 et petite fille j’allais avec ma grand mère rincer le linge à la rivière. dans le hameau il y avait un moulin à farine et un endroit avait été aménager en lavoir. Nous passions donc dans la cour du meunier pour y accéder.

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  • Je me permets de vous signaler une page de mon blog http://super-daddy.com/AtelierEcriture/le_lavoir.htm
    qui reprend des poésies et références d’ouvrages ou manifestations concernant les vieux lavoirs...

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  • Née en 1964, j’ai connu la toute fin des lavoirs dans les campagnes, avec la lessiveuse, le cube de savon de Marseille, le battoir, la brosse et la planche en bois ; les personnes âgées n’y renonçaient pas, d’où le succès de la publicité de la "Mère Denis". Effectivement, j’étais impressionnée par l’énergie déployée par ces mamies, notamment pour battre et tordre le linge. Pas besoin de salle de sport ! Et ces mains qui se trempaient dans l’eau bouillante puis dans l’eau froide sans même s’en rendre compte.

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  • A ce sujet, je vous recommande vivement la lecture de l’ouvrage de "Yvonne Verdier" (bibliothèqye des sciences humaines, Editions Gallimard) : "Façons de dire, façons de faire" dans lequel Yvonne Verdier analyse les grandes fonctions attribuées aux femmes :coudre, cuisiner, laver...
    Ce livre est très agréable à lire et va au delà des simples actions citées.
    Passionnant et très éclairant pour tous les amateurs de généalogie qui comprendront mieux ce que recouvraient ces fonctions "féminines
    Cordialement DG

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