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Lettre d’un disparu avant la catastrophe du 8 mai 1902 (St Pierre – Martinique)

Le vendredi 26 avril 2024, par Jean-Jacques Portel

Le 8 mai 1902 a lieu la plus grande catastrophe naturelle française, l’éruption de la Montagne Pelée, dans le nord de la Martinique. Décrite comme l’éruption volcanique la plus meurtrière du 20e siècle : « En quelques minutes d’une tempête foudroyante, la vieille cité de Saint-Pierre, la plus opulente des Petites Antilles, a été détruite de fond en comble. La capitale économique de l’île est ensevelie sous un nuage de cendres, de pierres et de gaz enflammés. Près de 30.000 personnes trouvèrent la mort ce jour-là... »

Voici la "lettre d’un disparu". Elle concerne le récit des dernières heures de l’instituteur Roger Portel, à St Pierre, lettre adressée à son frère Joseph Portel, de Toulon (mon grand-père). Cette lettre émouvante a été reprise dans mon ouvrage "Noirs et Blancs" récemment paru.

La Lanterne peut mettre sous les yeux de ses lecteurs les extraits suivants d’une lettre de M. Roger Portel, de Saint-Pierre, à l’un de ses frères habitant Toulon, lettre arrivée hier à Pauillac par le paquebot de la Compagnie transatlantique Saint-Germain. L’enveloppe porte le timbre de départ suivant : « Saint-Pierre (Martinique), le 3 mai 02 », et le cachet du paquebot : « Paq. Fr. n° 1, 4 mai 02 ».

C’est à l’escale de Santander que des premiers télégrammes annonçaient à certains des passagers les noms de premières victimes dans leurs familles. Ce même paquebot apporte les derniers journaux qui aient paru à Saint-Pierre avant la destruction de la ville. Au départ du courrier (paquebot) ces journaux se montraient assez inquiets des phénomènes qui se manifestaient à la montagne Pelée. Les lettres particulières arrivées par le Saint Germain reflètent, comme celle que nous publions ci-dessous, les mêmes préoccupations et relatent les mêmes phénomènes précurseurs.

Cette lettre a donc été mise à la poste quelques heures seulement avant le départ du navire et celui qui l’a écrit est probablement parmi les victimes. La voici :

Samedi, 3 mai 1902.
Je me réveille ; il est 5 heures et demie. Les rues, les maisons sont couvertes d’une couche de cendre grisâtre, semblable au ciment de Portland.

La montagne Pelée, qui s’était réveillée depuis huit jours de son long sommeil d’un demi-siècle, parait environnée d’une fumée noire.

Saint-Pierre - spectacle inconnu aux natifs – est une ville saupoudrée d’une neige grise. Je dis à mes connaissances :

« Tenez : voici un effet de neige [1]. C’est un paysage d’hiver moins le froid. »

Sur le chemin de la Rivière-Blanche, je ne peux pousser au-delà de l’Ex-Voto ; une pluie de poussière m’aveugle, me pénètre dans les narines, et, dans ce brouillard naturel, on ne distingue pas un homme à 50 mètres.

Les habitants de la Montagne-Guirlande, du Prêcheur, de la Grande-Savane, de l’anse Céron, de la Grande-Case, du Morne-Saint-Martin, des hauteurs d’Isnar , de Pavillot, abandonnent leurs maisons, leurs villas, leurs cottages, leurs cases, leurs paillotes et fuient vers la ville.

C’est une déroute de gens effrayés, pêle-mêle bizarre de femmes, d’enfants, pieds nus, de paysanne aux nattes poudrerizées à leur insu, comme les marquises du dix-septième siècle, de grands gaillards noirs, pliés sous les matelas nécessaires pour la nuit prochaine – tandis que de bonnes vieilles, aux fenêtres urbaines, marmonnent d’interminables prières.

Il y avait, vers dix heures, trois centimètres de cendre dans les rues du Fort. Les magasins sont fermés. Les écoles ont été licenciées. Le gouverneur, M. Mouttet, est descendu de Fort-de-France par le Rubis [2]. Les rues sont mornes ; les pavés ne résonnent plus sous les talons hâtifs des gens affairés.

On dirait qu’un pavé de bois a été brusquement mis à la place des pierres de nos trottoirs.

Midi.

Le journal les Colonies vient d’ouvrir une souscription pour les habitants de la Montagne Pelée et du Prêcheur.

Les pompiers, grâce aux bouches d’incendie de nos principales voies, inondent les rues. Dans les hauts quartiers et dans les ruelles, un agent de police, accompagné d’un homme agitant une cloche, ordonne l’arrosage.

Je suis oppressé et le nez me brûle. Allons-nous tous mourir asphyxiés ?

Les prêtres ont fait ouvrir les églises, la nuit dernière, et tandis que le volcan par ses deux cratères lançait une colonne de fumée et une colonne de feu, les fidèles priaient, se confessaient, communiaient, écoutaient les exhortations de leurs pasteurs, inquiets parmi les grondements du volcan. Les parents d’E… [3] ont abandonné le Fonds-Coré, où il est impossible de respirer ; ils logent chez Mme P…. Je n’ai pas encore vu B… et j’ignore si le phénomène l’a surpris sur son plateau du morne Codé.

Du débarcadère du gouvernement à la place Bertin, on n’aperçoit pas le haut des rues voisines, ni, du lit de la Roxelane, le coteau du collège des pères du Saint-Esprit.

De l’école du Mouillage, au-delà des clochetons de la cathédrale, une épaisse couche de fumée rend invisible la masse même du morne Abel.

Que nous réserve demain ? Une coulée de lave ? une pluie de pierres ? un jet de gaz asphyxiants ? quelque cataclysme de submersion ? Nul ne le sait.

L’excursion que nous avions organisée pour demain avec le concours de la société de gymnastique est renvoyée à une date ultérieure.

Je t’embrasse, mon cher frère, et je te donnerais ma dernière pensée si je dois mourir.

Ne te désole pas trop.

Roger Portel

Noirs et Blancs par Jean-Jacques Portel.

Entre saga familiale et récit d’un siècle d’histoire des Antilles et de la France coloniale, ce livre articule les destins individuels d’une fratrie plongée dans l’histoire de l’esclavage en Martinique dans lequel est né l’arrière-grand-père métis de l’auteur.

[1Roger Portel avait déjà vu de la neige et savait à quoi elle ressemblait, pour l’avoir connue lors de son séjour en Bretagne, à Ploërmel.

[2« Le Rubis » : navette maritime régulière entre Fort-de-France et St-Pierre.

[3Seules les initiales sont mentionnées dans le texte original communiqué à La Lanterne.

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