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La Révolution Française et ses étrangers (2e partie)

L’Aube face à ces nouveaux arrivants


jeudi 27 septembre 2012, par Henri-Claude Martinet

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Jusqu’en 1793, la présence de déserteurs étrangers et prisonniers de guerre concernait essentiellement les départements situés entre la frontière avec l’Empire allemand et celui de la Marne. La loi du 12 Frimaire An 2 (2 décembre 1793) impliquera désormais tout le territoire national. Car, comme vu précédemment, par cette loi, la Convention ordonnait leur répartition dans toutes les communes ce qui aura comme conséquence immédiate de mettre en péril le quotidien des habitants qu’ils côtoyaient, pour ce qui nous concerne, de ceux dans l’Aube durant la période 1792-1796 [1].

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Extrait de la carte Cassini « Gouvernement de Champagne et Brie – 1760 » avec les 6 futurs districts

Tous les bouleversements politiques nationaux ou internationaux y paraissent secondaires, voire absents, face à des conditions d’existence précaires, car dépendantes d’une agriculture soumise aux aléas climatiques. Depuis plusieurs années, les récoltes ayant été mauvaises et les hivers très rigoureux, disettes, famines et cherté des grains étaient réapparues, ressuscitant le spectre du « Grand hiver » de 1708–1709, avec pour conséquence des émeutes frumentaires durant les hivers 1792-1793 et 1793-1794, « l’Hyver du siècle ». Le bilan que dresse le curé de Courgenay dans l’Yonne pour l’année 1786 en est l’illustration : « La gelée et la bruine ont fait tort aux vignes et aux froments cette année, et les vers ont dévasté presque entièrement les vignes des Gallebaux, mais un fléau inopiné (la grêle) a dévasté absolument plus de deux cens soixante arpens de seigle, et à moitié environ soixante-dix-huit. La pluie ayant entraîné ce que la grêle paraissait avoir épargné. »

C’est dans ce contexte qu’arrivaient maintenant par vagues successives prisonniers de guerre puis déserteurs étrangers dans les différentes communes !

Pour les « Déserteurs étrangers à Valmy », après l’espoir d’une vie prometteuse, c’était le début d’une existence des plus incertaine. Car, en les chassant brusquement des armées et en les dispersant à travers toute la France, ils ne pouvaient plus subvenir à leur existence que par « la simple subsistance, suite nécessaire de l’hospitalité qu’on leur accorde ». Cette brusque volte-face à leur encontre provoqua chez nombre d’entre eux incompréhension et frustration : « Ayant servi honorablement pendant l’espace de 22 mois dans le 9° régiment d’Hussards, il est cruel pour moi d’avoir été réformé comme déserteur étranger. Je suis Brabançon et cependant au service de la France depuis 8 ans. »

La motivation de cette décision apparaît implicitement dans différents documents de cette époque. À la charge financière devenue insupportable, s’ajoutait maintenant la mise en avant des questions de sécurité que semblaient poser ces étrangers jusque-là incorporés dans les différentes armées. Était-ce leur difficulté d’intégration dans les troupes révolutionnaires ou la crainte de trahisons et de désertions lors de campagnes dans les pays d’où ils étaient originaires ? Le seul élément tangible est l’apparition d’une certaine aigreur et acrimonie à leur égard lors de la présentation de cette mesure.

Déjà des prisonniers de guerre en place

Les prisonniers de guerre cantonnés dans les communes

De fait, l’arrivée des déserteurs accroissait les charges de communes déjà fortement sollicitées, car depuis Valmy, tous les départements proches des champs de bataille s’étaient vus imposer des contingents de prisonniers de guerre qui dépassaient de loin leur capacité d’accueil. Dès les premiers combats, la Commission du Mouvement et de l’Organisation des Armées fut littéralement submergée par un afflux de prisonniers étrangers dont elle ne savait que faire et elle s’en déchargeait le plus rapidement possible dans les communes situées près des zones de combats, car de nouveaux contingents venaient aussitôt remplir les dépôts.

À cette époque, l’Aube était encore épargnée. Le district de Nogent-sur-Seine indiquait le 28 septembre 1792 qu’aucun Prisonnier de guerre ou Déserteur étranger n’était « passé dans (son) district », et celui d’Ervy mentionnait le 25 février 1793 le passage d’un seul déserteur étranger en route pour Saint-Brieuc avec son régiment. Mais, le 8 juin 1793, changement de situation, deux commissaires arrivaient de Paris « pour procéder aux opérations de l’échange de Prisonniers de Guerre ». L’Aube était donc à son tour devenu un centre de dépôt des combattants capturés et il en allait être ainsi au fur et à mesure des campagnes militaires, avec même une accélération des arrivées dès les premières victoires napoléoniennes.

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Outre ceux déjà en place et qui paraissent avoir été refoulés vers les communes de l’Aube du fait de la surcharge de celles proches de leur lieu de capture, un premier convoi de 230 prisonniers dûment répertorié y fut annoncé, le 3 septembre 1793. Le 27 Messidor An 2 (15 juillet 1794), 2 700 prisonniers faits à Charleroi partaient de Mézières pour l’Aube. Le 25 Fructidor An 2 (11 septembre 1794), ce furent 1 500 issus de la garnison du Quesnoy qui étaient dirigés sur Troyes qui hébergeait déjà 1 450 prisonniers. Le 5 Messidor An 4 (23 juin 1796), les 5 000 prisonniers faits par l’Armée de Sambre-et-Meuse traversèrent l’Aube, 650 furent répartis dans les 6 districts aubois. Trois jours plus tard, ce ne furent pas moins de 6 000 Autrichiens qui partirent de Libreville, et à nouveau, 750 restèrent dans le département. Le 16 Nivôse An 5 (5 janvier 1797), 600 Italiens s’ajoutèrent aux 300 déjà en dépôt, puis le 6 Brumaire An 8 (28 octobre 1799), 400 Russes, pour ne compter que les convois les plus importants.

Ces différents convois s’établissaient dans une grande précipitation. Celui constitué des prisonniers faits à Charleroi, par exemple, est caractéristique de cette désorganisation. Le général à sa tête demandait le 22 Messidor An 2 (10 juillet 1794) aux administrateurs du district de Troyes « que, n’ayant point de destination fixe pour ces prisonniers, nous lui indiquions les endroits où il pourrait les faire évacuer ou s’il pouvait les laisser en cette commune ». Les administrateurs justifiaient leur refus par le fait que, outre « la grande pénurie de subsistance (qui) se fait sentir sur tous les points du département », « ce département paraît destiné pour les évacuations des malades et des prisonniers de l’Armée des Ardennes et que cette armée va faire sans doute beaucoup de prisonniers, notamment des garnisons de Valenciennes et de Condé ». Mais, dès le lendemain, le Commissaire du Mouvement des Armées de Terre à Paris envoyait un message illustrant la situation inextricable du moment : « Je sens toute l’importance de vos réflexions, mais je ne puis pour le moment répartir ces prisonniers. (…) Je compte provisoirement sur vos soins pour pourvoir à leur subsistance et empêcher que leur séjour momentané dans votre commune n’y donne lieu à aucun inconvénient ».

L’arrivée des 1500 prisonniers de la garnison du Quesnoy se fit dans les mêmes conditions. Partis des Ardennes, on se les passait d’un département à l’autre : « Ces prisonniers n’ont aucune destination et sont simplement envoyés dans ce département sur une route à eux expédiés par le commissaire des guerres de Reims », et il y en ira pratiquement de même chaque fois ! Bar-sur-Seine tentera bien de repousser un convoi en opposant deux devoirs de la République : les prisonniers « se trouvent tous entassés dans le presbytère. (…) Cependant, les presbytères sont à la disposition de la commune pour servir à l’instruction publique. La loy du 27 Brumaire An 3 le porte expressément. Il est impossible que le presbytère renferme les prisonniers et les écoles primaires. Il est urgent même qu’il soit rendu à sa destination ». Mais finalement, le maire se montra conciliant espérant probablement amadouer ainsi les commissaires : « Il conviendrait au moins d’en faire sortir la moitié ». Cette dernière concession se retrouvera fréquemment, comme si cette preuve de bonne volonté pouvait intercéder en faveur du requérant.

Les communes fortement sollicitées à chaque arrivée de prisonniers

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Pour comprendre ce qui attendait les communes et leurs habitants et expliquer leurs réserves lors de l’arrivée des prisonniers, il suffit de lire les instructions du Comité de Salut Public pour qu’ils « soient traités humainement ». « Faire toute réquisition nécessaire pour qu’il leur soit fourni le nombre de fourniture pour leur couchage et la paille dans leur paillasse (…), les corps administratifs font contribuer en literie par les habitants de la ville et du district. (…) Requérir de même (…) pour faire fournir les marmittes et ustensiles nécessaires pour l’ordinaire des chambrées (…) Idem pour qu’il soit délivré à chacun une ration de pain de 24 onces. S’il n’y a point de pain de munition, faire faire (…) un marché avec un boulanger de la ville pour cette fourniture (…) Comme ces prisonniers doivent vivre par chambrée, il faudra leur faire fournir le bois nécessaire ». La commune devait faire ces avances pour être remboursée un trimestre plus tard des dépenses engagées selon un barème établi à partir de la loi du maximum général [2]. Mais, ces remboursements se faisant attendre, ils étaient très inférieurs aux sommes engagées, car avec chaque arrivée d’étrangers, les produits de base, en particulier farine et bois, subissaient une nouvelle augmentation. De nombreuses communes se trouvèrent de ce fait rapidement à la limite de leurs capacités financières.

À Précy-Saint Martin, le maire écrivait : « Le pain et le prêt que nous sommes tenus de leur avancer, sont une surcharge que nous ne pouvons supporter puisque les fonds de notre commune suffisent à peine pour les dépenses qu’on y fait ». Les officiers municipaux de La Fosse-Corduan se faisaient plus précis : « Pendant quatre mois, (…) ils (les citoyens) ont fourni 180 livres de pain pour la subsistance d’un prisonnier ennemi (…) et n’ont été payé que de 3 sols 3 deniers la livre tandis qu’il a coûté aux citoyens qui l’ont fourni au moins 7 ou 8 sols la livre ».

Le cantonnement avait lieu dans des conditions plus dramatiques encore. Le 11 Ventôse An 2 (1 mars 1794), arrivèrent à Arcis 40 prisonniers. Le 5 Vendémiaire An 3 (26 septembre 1794) 98 vinrent les rejoindre, au grand damne du directoire de ce district qui notait dans le registre des délibérations : « Vu les craintes tant écrites que verbales des officiers prisonniers cantonnés à Arcis, desquelles il résulte que 98

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L’Eglise d’Arcis
Photo Ludovic Péron pour Wikipédia.

soldats prisonniers avec eux logés dans la ci-devant église, à défaut de tout autre local, souffrent cruellement de l’insalubrité du lieu et sont journellement exposés à tomber malades : que trois sont déjà à l’hôpital et que beaucoup d’autres ne tarderont pas à y aller s’il ne leur est bientôt assigné un autre logement plus convenable et que les lois de l’humanité, ainsi que les droits réciproques des nations les autorisent à réclamer. » Le Commissaire des guerres à Troyes, conscient de la situation proposa certes une solution : « Le temple où se trouve placé un assez grand nombre de ces prisonniers n’étant point tenable au temps actuel (...) j’ai engagé la municipalité à les faire évacuer dans les bâtiments qu’occupait ci-devant le district » en ajoutant toutefois : « jusqu’à ce que la saison permis de les replacer dans le premier emplacement ». Cette précision se justifiait d’autant plus que, le 25 Ventôse An 3 (15 mars 1795), arrivèrent de Mézières 50 nouveaux prisonniers, puis le 29 Fructidor An 3 (15 septembre 1795), 150 autres venant de Haute-Marne, soit au total 309 prisonniers à entretenir, Arcis comptant à cette date 2 820 habitants [3]

Des prisonniers dont on se débarrasse volontiers

Le comportement vis-à-vis des prisonniers que les autorités expédiaient sans véritable plan de répartition, était monnaie courante. Car, il était officiellement admis de pouvoir se débarrasser, sans autre forme de procès, de ceux que l’on considérait en surnombre vers les communes et les départements voisins. La Commission chargée des répartitions avait certes offert cette facilité : « Dans le cas où le nombre de ces hommes, actuellement dans votre département serait trop considérable pour remplir le but que l’arrêté du Comité indique et que la répartition dans les districts et communes présenterait pour chacun un excédent au nombre et à la proportion indiquée, vous évacuerez ce nombre excédent sur un ou deux départements qui vous avoisinent en proportion égale pour chacun », mais tous se gardaient de respecter les dispositions suivantes qui incitaient à la retenue et ils les expédiaient sans se soucier de savoir si les voisins étaient en mesure de les accueillir !

Durant toutes ces années, toutes les communes de l’Aube, mais surtout Troyes, furent victimes de cette disposition et les nombreuses plaintes dues à cette surcharge, furent un véritable leitmotiv durant toute cette période. Le 7 Thermidor An 2 (25 juillet 1794), le Directoire du département de la Marne répartissait « dans les départements de l’Aube ou de la Haute Marne les 2 159 prisonniers de guerre faits à Landrecy, évacués sur la commune de Reims et arrivés à Châlons ce jourd’huy sans aucun ordre ». Considérant que la commune de Châlons renfermait déjà en son sein 2 530 hommes tant prisonniers que déserteurs, le Directoire décida que, pour l’ordre public et la sûreté des citoyens, il pouvait faire évacuer vers un autre département cet excédent. Mais « voulant éviter les inconvénients qui pourrait résulter (…) d’un rassemblement aussi considérable », la Commission chargée de leur répartition décida d’épargner la commune de Troyes en les envoyant vers la Haute-Marne, le Puy-de-Dôme, l’Indre et la Nièvre ! Le 16 Nivôse An 3 (5 janvier 1795), la Haute-Marne utilisa le même prétexte pour refouler vers l’Aube, l’Yonne et la Nièvre 1 838 des 3 740 prisonniers qui y étaient en dépôt. Il en résultait que non seulement ces prisonniers étaient « dans un état de misère complète qui, à l’entrée de l’hiver, (devenait) effrayante » du fait de cette impréparation, mais qu’il en allait de même pour les populations dans les communes où ils échouaient.

Dès le 26 Fructidor An 2 (12 septembre 1794), le Conseil de Troyes où on dénombrait 27 000 habitants, exposait aux Administrateurs de l’Aube sa situation précaire : « Nous avons été instruit hier soir, Citoyens, que 1 500 prisonniers de guerre, arrivés dans le jour dans nos murs, n’avaient d’ordre ni pour y rester ni pour passer autre et pour mieux le dire qu’ils étaient sans destination. La position de notre commune vous est connue, vous savez qu’elle est dans la pénurie des choses de première nécessité et que ces 1 500 hommes, s’ils devaient y rester, ne feraient que l’augmenter ainsi que le prix des denrées, quoique déjà excessif, il est donc de notre plus grand intérêt que la destination de ces prisonniers soit déterminée ».

Mais, cette demande resta lettre morte et la situation ne fit qu’empirer avec le temps pour être considérée par les autorités elles-mêmes comme « insupportable ». Durant le mois de Frimaire An 5 (décembre 1796), elle devint si alarmante que les différentes administrations du département unirent leurs forces pour y remédier. Un premier rapport de la municipalité, daté du 12 Frimaire (2 décembre), alerta de l’état dans lequel ces prisonniers se trouvaient : ils « sont réellement réduits à la dernière détresse et il est à craindre que la misère et le dénuement des choses les plus nécessaires à la vie, ne les porte à des crimes qu’on pourrait leur épargner en leur procurant ce que l’humanité et les lois leur accordent. » « Vous n’apprendrez pas sans douleur que les prisonniers de guerre en dépôt dans la commune de Troyes, sont dans la situation la plus déplorable. (…) Que ces malheureux manquent absolument de paille pour se coucher, la plupart étant à même sur le plancher, de bois de chauffage et de numéraire pour se procurer des comestibles. La cause de ce dénuement provient du manque de fonds d’une part, le fournisseur de bois refuse de livrer les quantités stipulés par son marché parce qu’il n’est pas payé des livraisons déjà faites. De l’autre, le magasin militaire d’où l’on tirait les pailles est totalement dépourvu sans espoir d’approvisionnement faute de numéraires. Enfin le Payeur Général qui jusqu’au premier de ce mois avait acquitté la solde des prisonniers à raison de dix sols par jour, dont trois quarts en mandats et le dernier en numéraire a cessé tout à coup (…) de payer ce dernier quart de cette manière (…) et a proposé de payer la totalité en mandat valeur nominale, ce que les prisonniers ont refusé par la raison que le mandat n’est pas admis dans les transactions sociales (…) ».

En réalité, aucune solution pérenne ne pourra être apportée à cette situation, car de nouveaux contingents réduisaient à néant toute tentative d’amélioration. À Troyes par exemple, après avoir installé coup sur coup 900 Italiens et un détachement de 1 500 soldats autrichiens, les administrateurs se tournaient à nouveau vers leurs homologues du département le 6 Brumaire An 8 (28 octobre 1799), en apprenant la prochaine arrivée des 400 prisonniers russes : « Nous nous sommes occupés de chercher un local pour les recevoir, nous n’en voyons point de plus convenable à cet effet que la cy-devant église des Cordeliers, mais comme ils peuvent arriver de moment à autre, nous vous invitons, Citoyens, à donner les ordres nécessaires pour faire faire de suite à la couverture et aux vitraux de cet édifice quelques légères réparations, moyennant lesquelles ces prisonniers seraient logés autant bien qu’ils peuvent l’être ici ». La municipalité ne voulait pas faire une nouvelle fois l’avance pour ces travaux : « nous ne voyons pas quand nous en serons remboursées », et de proposer : « Ne serait-il possible, qu’au moyen de ce que nous avons déjà 1 500 prisonniers de guerre qui augmentent nos charges de répartir les 400 Russes, dans les principales communes du département ? » alors qu’à Bar-sur-Aube, étaient arrivés, 239 prisonniers autrichiens, « sans bas, sans souliers, sans sabots et en guenilles », qui s’ajoutaient aux autres, chacun des six districts de l’Aube étant régulièrement sollicité dans les mêmes proportions [4]

La désinvolture avec laquelle on jetait des masses d’hommes sur les routes, prenait parfois un tour plus dramatique encore. Le conducteur d’un convoi de 233 prisonniers fut contraint d’interrompre son trajet soulignant « que le plus grand nombre desdits prisonniers est dans le plus grand dénuement, particulièrement sans chaussure, qu’il est de toute impossibilité de pouvoir leur faire continuer leur route sans au préalable leur donner des souliers ».

Et maintenant arrivaient les déserteurs étrangers

Avec eux, un nouveau casse-tête

Et comme si les difficultés provoquées par les prisonniers ne suffisaient pas, s’ajoutaient maintenant les mesures concernant les déserteurs étrangers.

Probablement déconcertés sinon amers, ils se retrouvaient soudain, tel des parias, mis au ban de la société, avec un sort guère plus enviable que celui des prisonniers de guerre qu’ils rejoignaient dans les communes.

Selon le processus de répartition des déserteurs étrangers, ceux intégrés dans l’Armée de Sambre-et-Meuse furent conduits dans un des deux centres de regroupement des Ardennes : Mézières ou Libreville. Ils provenaient en grande partie de régiments stationnés en Belgique à Bouillon, Saint-Hubert ou Vedette républicaine, nom révolutionnaire de Philippeville. La Convention par l’intermédiaire du commissaire responsable leur annonçait, « qu’ils cessent de faire partie des troupes de la République », décision qu’elle motivait en précisant sur les affiches éditées en deux langues Français/Allemand ou Français/Anglais placardées sur les places publiques de chaque commune qu’ « elle a lieu de remarquer que leur conduite, en général, ne répond pas aux vues bienfaisantes que la Convention a eu à leur égard ».

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Les quotas fixés pour cette répartition, un déserteur pour 50 citoyens avec un maximum de 30 déserteurs dans une même commune, avaient certes pour but d’empêcher de trop grands regroupements d’étrangers, mais, en limitant à 30 le nombre de déserteurs, même dans les villes, l’essentiel de cette nouvelle charge incombait désormais aux communes rurales déjà déstabilisées par la crise agricole.

Leur arrivée dans l’Aube

La répartition effectuée, le commissaire envoyait les déserteurs étrangers dans le département déterminé où ils étaient mis dans un « dépôt ». Dans l’Aube, les six dépôts se situaient à « Nogent-sur-Seine, Arcis-sur-Aube, Bar-sur-Aube, Bar-sur-Seine, Ervy, Troies ».

Le premier détachement recensé de 69 déserteurs étrangers partant de Libreville pour l’Aube fut annoncé le 21 Ventôse An 2 (11 mars 1794). Le 6 Floréal An 2 (25 avril 1794), 1 244 y étaient déjà en dépôt. Le 3 Messidor de la même année (21 juin 1794), 383 nouveaux vinrent s’y ajouter, dont 92 restèrent à Troyes, surnombre dûment justifié : « Vous verrez, Citoyen, que nous en avons laissés un certain nombre à Troyes, presque tous ouvriers et reclassés par les citoyens pour être occupés par eux ». Durant les mois de Messidor à Thermidor An 2 (Juin à Août 1794), partait, tous les 4 à 5 jours d’un des centres ardennais, un détachement de 70 à 180 hommes pour l’un des six dépôts, soit au total 778 déserteurs. En six mois, arrivèrent ainsi plus de 2 400 déserteurs dans le département comptant alors 226 293 habitants, ceux-ci s’ajoutant aux milliers de prisonniers de guerre, ces chiffres se basant uniquement sur les courriers répertoriés.

Puis, les déserteurs étaient répartis par district, et enfin par commune, avec chacun son « billet de garantie ». Ainsi, le Directoire du District d’Arcis-sur-Aube, par exemple, averti de l’arrivée de « 41 prisonniers de guerre », répartit « les 41 déserteurs qui lui sont annoncés entre les communes suivantes et de la manière cy-après : Arcys 14, Coclois 6, Mailly 6, Chavange 2, Méry 10, Plancy 4 ». Notable est le fait qu’à Arcis, on ne faisait plus de distinction entre prisonniers et déserteurs ! Leur sort semblait d’autant plus lié qu’à l’un et l’autre étaient imposés les mêmes devoirs et obligations et, comme ici, il n’est pas rare de trouver simultanément dans un même document les deux termes pour la même personne. La différence de statut entre eux devenait alors plus formelle que réelle. La Convention tenta bien de contrecarrer cette évolution par la plume du Commissaire ordonnateur : « J’observe de plus qu’il ne faut pas confondre les déserteurs étrangers avec les prisonniers de guerre, chacune de ces catégories devant être soigneusement désignée ». « Sur la destination des Prisonniers de guerre et Déserteurs étrangers, ces individus doivent être les uns en dépôt et les autres répartis dans les communes ».

Mais toutes ces précisions restèrent lettres mortes et ce d’autant plus qu’au même moment la même administration recommandait aux administrations départementales : « Vous aurez soin de leur (les municipalités) faire sentir que les prisonniers et déserteurs, ayant leurs communes pour prison, ne doivent divaguer en aucun temps », car qu’ils soient déserteurs ou prisonniers, la commune avait la charge d’entretenir, mais avant tout de surveiller les uns et les autres sans distinction ! Car, pour la Convention, seule, la question de surveillance était digne d’intérêt, les problèmes d’hébergement et de nourriture étaient ignorés sinon niés.

« Considérant que les Déserteurs Étrangers, n’étant soumis à aucune police de corps, comme les prisonniers, n’étant pas destinés, comme eux, à être échangés et offrant les apparences d’une moralité plus suspecte, doivent être surveillés avec plus de sévérité ». Et ainsi, dès le regroupement, on fit « aussitôt appliquer sur l’habit de chacun la lettre E, façonnée en drap d’une couleur tranchante avec celle de l’habit, et cousue sur les deux bras » afin de faciliter leur surveillance par chaque citoyen. Cette mesure donna lieu « à des malveillants (qualificatif attribué aux détracteurs) de dire qu’ils étaient marqués comme esclaves », souligné dans le texte !

…et toujours la même impréparation à l’arrivée dans les communes

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Avec chaque arrivée d’étrangers dans une commune, les conditions matérielles des habitants se trouvaient remises en question, d’autant que, simultanément à l’envoi de déserteurs, continuait celui de prisonniers de guerre, ce qui avait pour conséquence immédiate de les faire manquer des objets indispensables à leur survie. Les commissaires chargés de leur répartition lancèrent un cri d’alarme face à une situation si confuse qu’ils hésitaient à les envoyer dans les dépôts communaux : « Il y en a qui sont démunis absolument des effets de première nécessité tel que bas, souliers, chemises, etc. … Ils se sont adressés au Commissaire des Guerres sur la parole du Directoire, celui-cy les a renvoyés par devant le Directoire, comme étant chargé particulièrement de ce qui concerne les déserteurs étrangers ».

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À Arcis-sur-Aube, les membres du Conseil, dans l’impossibilité « à faire donner aux déserteurs matelas et couvertures » comme l’exigeait la loi, s’adressèrent, le 28 Fructidor An 2 (14 septembre 1794) au Directoire du district qui leur répondit sèchement : « ….nous n’en (des matelas) avons aucuns de disponibles, ni aucunes couvertures, nous vous invitons en conséquence à vous en procurer ailleurs », à la suite de quoi ils se firent tancer par le Commissaire des guerres dans l’Aube : « Si tu écoutes, Citoyen, toutes les réclamations que te feront les prisonniers et si tu y fais droit, ils ne cesseront de te demander du butin, (…) Je t’invite à ne donner des effets qu’à ceux qui en auront un extrême besoin ; pour ce qui est des chemises, il est impossible d’en donner à tous. » Cependant, ce même commissaire devait souhaiter le 6 Pluviôse An 3 (25 janvier 1795) « que les Prisonniers de Guerre (et les Déserteurs étrangers) qui, dans une saison aussi rigoureuse, se trouvent démunis d’effets d’habillement et de petit équipement, en soient au plutôt pourvus afin de les garantir, autant que cela sera possible, de l’intempérie. » Restait à savoir comment !

Ajouter à cela, des répartitions sujettes à caution

Facteur aggravant, il semblerait que la répartition des déserteurs qui, depuis le centre de regroupement, avait été effectuée correctement, fût, au niveau du district, le résultat de pressions et de favoritisme et aussi le fait du pouvoir discrétionnaire des agents chargés de cette tâche, « en vertu du pouvoir à eux délégué par le département » ! Dans le district de Bar-sur-Aube, 42 communes se verront ainsi, dans un premier temps, épargnées de ce nouveau fardeau, alors que d’autres auront en dépôt le double du nombre prévu. Parfois le trop grand nombre provoquait des mouvements insurrectionnels, comme à Romilly-Voltaire, Marigny et Ossey-les-Trois Maisons, les déserteurs « voulant forcer les citoyens à leur donner leur lit ». Face à ces débordements, l’administration départementale recommanda au commissaire concerné : « de ne plus s’immiscer dans aucune répartition » ! La désorganisation trouvera son summum lorsque certains agents, probablement lassés par toutes les récriminations, abandonneront leur poste, les communes ne sachant plus alors à qui s’adresser !

Quelques responsables de district tentèrent bien des démarches directement auprès du Commissaire des guerres à Mézières pour échapper à toute nouvelle arrivée : « Je ne vois dans le district d’Arcis aucune localité suffisante pour y établir un dépôt de déserteurs. (…) Le chef-lieu de district, excessivement fatigué par les passages ordinaires, ne me présentait aucun endroit où je puis même les faire séjourner », mais lucide, celui-ci terminait son courrier en invitant le commissaire « à (le) prévenir à l’avance du nombre qu’il ferait arriver à Arcis (…) et que, par ce moyen, tout engorgement fût prévenu », ce dernier terme, ainsi que celui d’« encombrement » se retrouvant fréquemment pour qualifier la situation tant dans les communes que sur les routes.

Conscient de ces injustices et de leurs conséquences, le Ministre de la Guerre fit, le 6 Ventôse An 2 (24 février 1794), un rappel des dispositions prises dans le but de corriger les excès : « il importe essentiellement au bien du service de faire cesser les engorgements qu’éprouvent plusieurs communes par le trop grand nombre de prisonniers qui y sont rassemblés, comme aussi d’éviter les embarras dans le service des subsistances », reconnaissant que « le placement des déserteurs dans les différentes communes (…) n’était nullement formé sur les bases posées par le Comité lui-même (…) et qu’il était à réparer (…) les erreurs de répartitions qui auraient pu être commises ». Il s’en suivit alors un rééquilibrage du nombre des déserteurs entre les différentes communes d’un même district, où, comme dans les districts d’Arcis et de Nogent, eut lieu, durant le mois de Fructidor An 2 (août-septembre 1794), un véritable jeu de chaises musicales.

Avec les déserteurs, des problèmes administratifs nouveaux

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Porte médiévale d’Ervy-le-Châtel (Aube)
Photo Hervé Georget pour Wikipédia.

Comme si les problèmes de répartition ne suffisaient pas, l’arrivée des déserteurs mettait de nombreuses communes face à une gestion pour laquelle elles n’étaient pas préparées. Certains maires, sachant à peine lire et écrire, étaient incapables de maîtriser les charges nouvelles qui leur incombaient. La confusion était encore accentuée par le fait que nombre de municipalités étaient dans la plus totale ignorance de leurs obligations vis-à-vis de ces nouveaux arrivants, les lois et décrets d’application ne leur ayant pas été communiqués ou étant eux-mêmes incapables de les interpréter.

Le Commissaire des guerres pour l’Aube, lui-même, normalement chargé de faire appliquer les mesures nouvelles, a recours à l’Agent national de Bar-sur-Seine : « Je n’ai pu me procurer au District de Troyes l’instruction sur l’exécution de cette loi. (…) Vous me feriez plaisir si vous pouviez m’envoyer un exemplaire » ! Cet état de fait perdurera encore longtemps. En l’An 4 (1795-1796), le maire de Soulaine réclamait encore les lois et les arrêtés « afin de savoir la marche qu’ (il devait) tenir à cet égard ». De plus, l’interprétation qui en était faite par les municipalités était à l’origine de nombreuses plaintes de la part des étrangers en dépôt qui eux, au contraire, semblaient parfaitement au courant de leurs droits, à la suite d’un bouche à oreille très efficace.

S’ils n’obtenaient pas gain de cause au niveau local, ils n’hésitaient pas à se rendre à Troyes, avec ou sans autorisation. Deux déserteurs du district d’Ervy firent ainsi reconnaître la justesse de leur réclamation par le Commissaire des guerres : « Si cette plainte est fondée, je vous prie de donner des ordres pour la faire cesser, tant à l’égard de ces deux prisonniers que pour tous les autres. Je ne puis vous envoyer des exemplaires imprimés de la lettre de la Commission de l’organisation du 15 Thermidor dont je vous ai adressé copie, parce que je n’en ai reçu qu’un, mais j’imagine que cette copie étant signée de moi, doit avoir autant de valeur qu’un original ».

À la lecture des courriers à ce sujet, il semblerait qu’au niveau local, il y eût une certaine crainte vis-à-vis des autorités supérieures, des municipalités n’hésitant pas à mettre les étrangers en avant pour adresser leur requête, même les autorités troyennes eurent recours à ce procédé : « Les Étrangers et Déserteurs étrangers te prient, Citoyen Commissaire, de vouloir bien écrire au Comité de Salut Public au sujet des articles cy-après. Ils demandent... » et suit une liste de points à élucider.

La même confusion existait lors de l’arrivée des déserteurs dans les communes. Celles-ci n’étaient pas prévenues ou avec un tel retard que les déserteurs y étaient déjà. Le maire de Bar-sur-Seine fut ainsi pris au dépourvu lors de l’arrivée de 13 d’entre eux : « Les déserteurs étant arrivés sans que la municipalité eût été prévenue. Ils sont restés chez les citoyens où ils avaient été logés ». Cette désorganisation permanente provoquera des tensions que les municipalités concernées n’hésitaient pas à dénoncer : « Nous nous regardons déchargés de toute responsabilité en cas d’événement, puisque nous n’avons point les moyens d’établir de l’ordre si nécessaire dans un rassemblement aussi dangereux d’étrangers. » La commune de Polisot illustre très bien cette situation chaotique, découvrant « un déserteur étranger venu dans la commune pour y travailler sans y avoir été réparti par une autorité constituée ».

Ainsi donc, l’arrivée des déserteurs provoquait dans les communes un tel bouleversement que la conséquence immédiate fut une grande différence de traitement et d’existence que ceux-ci pouvaient y connaître, ajoutée à cela, la plus ou moins bonne volonté des autorités locales. Si, dans certaines, les conditions matérielles et les comportements envers eux pouvaient leur permettre une vie et des relations proches de la normale, comme ce fut le cas pour Samuel GUISCH à Esclavolles, dans d’autres, par contre, ils étaient purement et simplement laissés à l’abandon, démunis de tout : nourriture, bois, habillement, ce qui ne tarda pas à provoquer révoltes, rébellions ou évasions.

D’où un accueil pour le moins réservé

Qu’elle pouvait être alors l’état d’esprit des déserteurs lorsque, après un voyage d’environ une semaine depuis leur centre ardennais jusque dans l’Aube, ils arrivaient, entourés de gendarmes, sur la place de la commune où ils devaient rester en dépôt, avec, face à eux, des habitants tout aussi circonspects et méfiants qu’eux ?

L’accueil devait être glacial et même parfois hostile, comme à Molins, dans le canton de Lesmont, où lors de l’arrivée de 6 déserteurs, le 2 Messidor An 2, (20 juin 1794), le maire et les officiers municipaux « ont fait battre la caisse pour annoncer sur le champ, heure de midi, l’assemblée de tous les citoyens dans la Maison commune, pour faire part de l’arrivée desdits 6 déserteurs étrangers et avertir qu’on devait amener 15 autres dans ladite commune ». De cette assemblée émana une pétition adressée aux autorités départementales dans laquelle elle mettait en avant « que le nombre des individus existant dans ladite commune est de 154, dont 34 chefs de maison, parmi lesquels il y a 6 sexagénaires et 10 quinquagénaires, qu’en conséquence, on ne peut guère avoir en dépôt dans la commune que 6 individus étrangers, à raison du peu de population et du peu de grain qui reste pour les subsistances ». Il semblerait que ce coup de force porta ses fruits, car sur les différents états des dépenses de Molins n’apparaissent que 6 déserteurs, probablement ceux arrivés ce 2 Messidor.

À Précy-Saint Martin, ce fut le maire qui dut faire face à un mouvement de fronde de
ses administrés provoqué, là aussi, par l’arrivée de 6 déserteurs : « Les citoyens ont représenté que chacun d’eux ayant les ouvriers nécessaires pour leur maison ne pourront se charger d’aucun d’eux ; pour une autre raison, les domestiques des cultivateurs ligués ensemble, veulent abandonner leurs maîtres si l’on en reçoit, ce qui les mettrait dans le plus grand embarras attendu que ces déserteurs ne sont point à même de faire les mêmes ouvrages, ni n’ont les mêmes connaissances locales que ces domestiques ».

Le même problème se posa dans les différentes communes du canton d’Ervy et chaque fois les maires pris à partie tentaient de faire reconnaître le bien-fondé de ce mouvement par l’administration départementale qui, imperméable à toute sollicitation, leur adressait un sévère rappel à la loi et à leurs obligations.

… mais aussi, certains de tirer profit de ce chaos

Cette désorganisation perpétuelle et le vide administratif étaient exploités par certains à la recherche d’un quelconque avantage, ce qui avait pour conséquence d’augmenter, si possible, la confusion ainsi que le malaise et la défiance parmi la population la plus fragile.

Le 5 Messidor An 2 (23 juin 1794), le maire de Nogent-sur-Seine dénonça ce phénomène au commissaire responsable des répartitions : « Je crois devoir te prévenir que notre peuple voyant avec un œil d’envie que l’on occupe à différents travaux nos prisonniers de guerre à un prix très inférieur à celui du maximum et au refus de tous les manouvriers, ne cesse de faire des plaintes ».

Le mois suivant, le maire de Chalette, confronté à des faits semblables, dut se justifier auprès de ce même commissaire : « Vous me blâmez de ne pas avoir reçu les Déserteurs étrangers qui sont dans notre commune (…), mais ce sont les cultivateurs qui ont été d’eux-mêmes les chercher sous prétexte de les faire travailler à bas prix et de frustrer par-là les citoyens de notre commune de l’espoir de moissonner pour eux, à cause, disaient-ils que le prix de la journée était trop fort. Comme ces déserteurs ne répondaient pas à l’idée que ces cultivateurs avaient de leur travail, ils se sont avisés de les reconduire à Troyes sans nous en prévenir, et même quelques-uns sans être payés. (…) Nous aurions été bien aise, si cela se peut, que ces cultivateurs les gardassent quelques temps, sans trop les pousser à l’ouvrage, jusqu’à ce que nous ayons trouvé de quoi les occuper ». Chaque fois, les maires faisaient référence à la loi du maximum général instaurant certes un blocage des salaires pour les manouvriers et domestiques, mais imposant que celui des étrangers soit nettement inférieur.

Cette attitude de la part d’une minorité ne pouvait que renforcer les inquiétudes des manouvriers, journaliers et autres domestiques déstabilisés par cette situation, car, eux qui étaient tributaires du travail que l’on voulait bien leur donner, se trouvaient maintenant en concurrence directe avec ces nouveaux venus payés moins qu’eux et qui leur faisait courir le risque de perdre toute source de subsistance. En fait, à Nogent-sur-Seine comme dans de nombreuses communes se manifestait ouvertement ce qu’une grande partie de la population, la plus pauvre, ressentait sans pouvoir ou oser l’exprimer. Mais ce malaise justifié par les faits ne se transformera pas, à de rares exceptions près, en rejet de ces étrangers. Au contraire, fréquemment, comme nous le verrons à plusieurs reprises, ceux-là mêmes qui étaient directement menacés par leur arrivée, éprouvaient envers ces êtres encore plus malheureux qu’eux, un sentiment de compassion et de pitié.

Certaines organisations politiques, plus intransigeantes, exploitèrent ce mécontent latent pour imposer aux déserteurs une nouvelle brimade. Eux qui étaient Français, il leur était maintenant, interdit de porter la « cocarde nationale » qui leur avait été si généreusement offerte ! Cependant, cette dernière mesure humiliante et vexatoire fera naître aussi bien parmi ceux-ci que parmi certains maires un sentiment d’injustice.

Ainsi, le maire de Nogent-sur-Seine, poussé par le désir de traiter les déserteurs avec humanité, interrogea le Commissaire du département pour savoir quelle conduite il devait « tenir envers ces êtres qui sont des hommes et des hommes sages et tranquilles, qui, pour la plupart admirent et révèrent notre Révolution ». Car, suite aux pressions de la Société populaire locale qui, dans son sectarisme, ne voulait plus voir dans ces étrangers que des prisonniers, il fut contraint de leur ôter la cocarde tricolore et de la substituer par une carte portant la mention « Prisonnier de Guerre », d’où sa réaction : « Ils sont tranquilles et résignés à tout, cependant, ils sont singulièrement affectés de quitter leur cocarde tricolore et de porter cette carte avec l’inscription de Prisonniers de Guerre » et de proposer de les envoyer aux travaux de la moisson à Ervy « où le peuple ne les verra pas d’un œil jaloux comme ici ».

Le maire d’Arcis, également hostile à cette mesure, éluda la question en prétextant qu’il n’avait pas été « officiellement » informé de « cette suppression de la cocarde ».

Cette question remonta jusqu’à l’administration centrale afin de savoir : « si la conduite qu’on tient vis-à-vis de ces prisonniers heurte les égards que l’on doit toujours à l’humanité souffrante et sur quelles raisons on s’est appuyé pour les forcer à mettre bas la cocarde nationale qu’ils avaient demandée pour y substituer une carte portant ces mots : Prisonnier de Guerre ».

La sécurité des citoyens, la question omniprésente

Ainsi stigmatisés et conformément aux recommandations de la Convention, les déserteurs étrangers étaient alors « dès leur arrivée dans les communes sous la surveillance continuelle des municipalités et de tous les citoyens ». Ils ne pouvaient pas sortir du territoire de la commune sous peine d’être enfermés jusqu’à la paix. Ils devaient, sous la même peine, être toujours porteurs du billet de garantie avec leur signalement. L’administration centrale demanda même aux autorités locales à « inviter tous les citoyens à seconder de tout leur zèle des mesures de surveillance qui assurent leur repos et leur tranquillité ».

Au vu des lettres dont dispose les Archives de l’Aube, ces mesures furent à l’origine de dénonciations par des citoyens soupçonneux, voire affabulateurs. Remarquable est la déposition que fit le citoyen Dehon « en parcourant le canton de Tennelières » le 9 Thermidor An 3 (27 juillet 1795), n’hésitant pas à l’occasion de dénoncer de ses concitoyens ! Il « a remarqué :

1° que les prisonniers répandus dans les campagnes ont des lieux de rassemblement, que l’un d’eux part tous les jours à la même heure pour se rendre vraisemblablement à une assemblée qui se tient on ne sait où,

2° qu’ils refusent de travailler,

3° qu’ils tiennent des propos contre-révolutionnaires,

4° qu’on dit la messe à Laubressel, qu’on y a remonté l’autel. Les Sansonny ont monté l’autel.

(…) Le bruit se répand que ces prisonniers qui se disent déserteurs et qui annoncent hautement avoir pris cette dénomination pour être plus libres, ont le projet de mettre le feu aux granges après la récolte. » Ces menaces parurent si plausibles que le Directoire du district de Troyes en informa immédiatement la Commission du Mouvement des Armées à Paris en précisant qu’il avait enjoint les responsables municipaux « d’empêcher aucun rassemblement et (qu’il) les autorise à les faire arrêter et ramener au dépôt ».

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Chaque rumeur enflait au point de justifier un rapport : « Je déclare avoir entendu dire (…) qu’un déserteur étant à l’hôpital de Châtillon (…) a déclaré à son chirurgien qu’il n’était point déserteur, qu’il était envoyé pour prendre connaissance des lieux, d’y mettre le feu aussitôt les moissons engrangées », la destruction des moissons par le feu se révélant être la menace suprême dans les campagnes.

Victime de ce climat de méfiance, le maire de Ramerupt y alla, lui-aussi, de son rapport « Le bruit court, Citoyens administrateurs, qu’il y en (des prisonniers) a presque partout. Tous les amis de la tranquillité s’en effrayent et non sans raison, car l’ennemi de l’intérieur peut favoriser leur rassemblement, (…) ils peuvent former des bandes et attenter ensuite à la propriété et à la vie même des citoyens paisibles dans leurs foyers et à celle des voyageurs » et de proposer de donner « l’éveil à tous les citoyens pour arrêter ou faire arrêter ces prisonniers qui, quand il n’y aurait rien à appréhender d’eux, doivent être gardés jusqu’à l’échange avec ceux de nos frères que le sort de la guerre a fait tomber entre les mains de l’Autriche »

L’administration, elle-même, fut prise par cette frénésie de voir en chacun un possible ennemi de la République. Plusieurs communes de l’Aube échangèrent, durant le mois de Floréal An 2 (mai–avril 1794) des courriers signalant un « particulier cherchant à enrôler des prisonniers de guerre pour faire un corps de rassemblement à Paris, en leur disant que s’était pour s’engager dans les Dragons, et même de la part de la Convention » et s’ensuivait un signalement des plus sinistre de l’individu et pour preuve, « plusieurs citoyens de la commune (Arcis) assurent qu’il est passé hier ici et est allé à Troyes » !

Naturellement, cette méfiance ambiante servait aussi d’exutoire à certains pour exprimer leur refus des étrangers, « ce fléau de la France, car il n’en est pas un plus grand que l’envoi dans les communes de cette espèce d’hommes sans probité et retenue, qui sont capables de tout le mal sans pouvoir faire le moindre bien », mais cette opinion est très rare, pour ne pas dire unique, et reflète plus un rejet des autorités municipales qui avaient transformé un local lui appartenant en dépôt que des déserteurs eux-mêmes.

Cependant, des attitudes pleines de panache !

Malgré ce brusque changement d’attitude à l’égard des déserteurs, nous sommes parfois confrontés à des faits très surprenants, voire inconcevables de nos jours.

C’est, par exemple, à Monfey, canton d’Ervy, le déserteur Jean Thoul qui, ayant « laissé à Mons 30 couronnes, monnaye impériale et un paquet de hardes lors de la déroute de Malines, les réclame » et attend des administrateurs de l’Aube qu’ils écrivent à ceux de Jemmapes ! Un autre exige de l’administration la restitution de sa montre et fait faire des recherches dans chaque étape entre Mézières et Troyes pour finalement obtenir gain de cause, le commandant de Rethel la lui faisant remettre !

Plus déconcertantes encore sont plusieurs requêtes semblables à celle de Jérôme Couturiat, toujours à Monfey qui « se plaint de même de n’avoir pas été payé de ses armes » et de celui à Champignolle qui, lui aussi, « se plaint de ce que, étant entré en France avec son cheval, armes et bagages, c’est-à-dire son fusil, deux pistolets, sabre et son porte manteau et que rien ne lui a été payé ». Finalement ils reçurent un dédommagement en assignats, de même pour ce chasseur autrichien à qui on versa 29 livres 15 sols pour une carabine. Tout semblait se passer, comme si, dans un sentiment d’équité, la Convention mettait un point d’honneur à respecter les promesses d’alors. Français, du fait de leur désertion, ils n’étaient pas considérés comme de simples soldats contraints d’abandonner le combat pour être faits prisonniers, mais comme des êtres conscients du geste qu’ils avaient accompli en faveur de la Révolution.

- Pour lire la suite : Les déserteurs au sein des communes

Notes

[1Les documents qui ont servi de base à cet article proviennent des Archives Départementales de l’Aube, série L, concernant les prisonniers de guerre et déserteurs étrangers durant la Révolution Française.

[2La loi du « maximum général » (29 septembre 1793) : la convention établit des maxima (le « plus haut prix ») aux prix des denrées et marchandises de première nécessité et un maximum des salaires, c’est-à-dire un blocage des salaires, et même plus tard un maximum du prix des transports pour tenter de mettre fin aux crises de subsistance et à la hausse des prix agricoles. La conséquence fut une rétention des récoltes par les cultivateurs qui ne voulaient pas vendre à perte, d’où spéculation, pénurie des denrées et envolée des prix. Ces maxima serviront de base aux remboursements des avances faites par les communes.

[3Tous les chiffres concernant la population sont tirés de l’ « État de Population effective » établi pour toutes les communes de l’Aube en l’An 2.

[4Ces sollicitations répétées à la bonne volonté des communes provoquaient des tensions qui, parfois, se manifestaient sèchement pour des peccadilles. Ainsi, à une demande d’extraits mortuaires, le Commissaire du Directoire de Troyes fit répondre à son homologue du département : « Je vous observe, citoïen, que ces extraits se délivrent sur papier timbré et que vous ne me marquez pas qui payera ces extraits. J’attends votre réponse... »

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