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Les « Mémoires de guerre » du Lieutenant Charles Rungs (8e épisode)

Blessé et évacué : Charles nous raconte son douloureux périple


jeudi 17 avril 2014, par Andrée Rungs, Michel Guironnet

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Les premiers obus allaient se perdre dans le ravin en arrière.. je fis un nouveau bond de trente mètres, je ne finis pas le troisième car un obus éclaté en avant et au dessus de moi, me coucha par terre. Je croyais avoir la cuisse brisée...Le sang coulait chaud le long de ma cuisse.
...Le Colonel me voit, il vient à moi. Sa figure est triste : « Il faut partir Rungs. Pouvez vous marcher ? Dirigez vous sur Stonne ».
...Nous arrivons à La Besace. Il y a au moins mille blessés. Je rentre dans une grange ; j’y reste une demi heure. Un groupe de quatre docteurs s’approche de moi « qu’avez vous ? ». Je découvre ma cuisse...

Pour lire les précédents épisodes

Un peu avant dix heures du matin, à Raucourt, le 28 août 1914

Du côté de Flaba avaient eu lieu deux charges qui avaient été repoussées avec de grosses pertes pour l’assaillant qui comme toujours se présentait en masse.

Notre position devenait critique, la réserve du 63e qui était derrière nous, s’était rapprochée de Flaba.
C’est à ce moment que le Général Arlabosse [1], ayant rassemblé des fuyards, revenait au milieu d’eux et les poussait sur notre ligne. Revolver au poing, il les ramenait. Ma section étant avec le capitaine, je courus vers lui et je pris le commandement de cette compagnie de fortune. Sous le feu, je partageais le front entre trois sous-lieutenants qui étaient de ce groupe et j’indiquais l’objectif où établir les mitrailleuses, la corne nord du bois en avant du ravin de Flaba.
Mais j’avais compté sans l’artillerie lourde ; les premiers obus allaient se perdre dans le ravin en arrière. Je fis coucher mon monde et j’attendis cinq minutes.

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Le Lieutenant Rungs est blessé
Extrait du JMO du 78e

Puis je fis un nouveau bond de trente mètres, je ne finis pas le troisième car un obus éclaté en avant et au dessus de moi, me coucha par terre. Je croyais avoir la cuisse brisée [2]. Les hommes, dont un sergent très brun et petit du 63e, s’élancèrent vers moi pour m’emmener. « En avant, pour la France », leur criai-je et je restai étendu.

Quelques minutes après, l’assaut général était donné, j’entendis les clairons.
Je remuai ma jambe, elle obéissait, les doigts de pied aussi, je n’avais donc rien de cassé et cependant j’avais reçu un bon coup. Le sang coulait chaud le long de ma cuisse.
Je parvins à me relever. Je ramassai aussi mon revolver qui était en avant de moi, et appuyé sur le sabre, je commençai une marche bien pénible, abandonné à moi-même. Je m’arrêtai dans une tranchée : 3 morts, pas un blessé. Je regardai ma montre : 10 h 35. Il n’y avait personne, plus de troupe, et cependant j’étais à 200 mètres d’où j’étais tombé. Les obus se succédaient par six, battant le ravin de Raucourt où il n’y avait personne.

J’entendis à ce moment le Colonel Arlabosse crier « Qu’on se rejette par échelon sur les bois à l’Ouest de Flaba », puis je le vis lui-même, seul, la tête basse, le képi à la main, gagner le ravin de Raucourt.
Je le suivis, car passer sur le plateau c’était me mettre sous le feu des mitrailleuses et je ne sais d’autre part quelle force me poussait vers le ravin de Raucourt.

Le tir d’artillerie lourde allemande s’allongeait ; battant toujours le ravin où personne ne se trouvait. Les arbres tombaient, brisés.Les shrapnells tombaient drus comme grêle autour de moi.

Je trouvai une carrière ; je m’y assis. J’étais en nage et ma jambe s’alourdissait. Je voulais cependant me tirer de ce mauvais pas.
Je regarde ma blessure, mon caleçon, ma chemise sont rouges : ma jambe enfle et devient noire.
Je vois passer un soldat du 126, il a un doigt coupé, une blessure à la tête.Il vient à moi, m’aide à me reculotter, il veut prendre mon sac, je m’y oppose.En longeant le ravin et nous couchant souvent (à chaque salve d’artillerie) nous arrivons près de Raucourt.

Le 7e d’Infanterie est en avant de Raucourt, une masse que l’on m’a dit ensuite être le XIe corps se rassemble dans le ravin.

Je n’en vois pas plus long, car je fus entouré à ce moment par de braves gens, les sapeurs du régiment et les agents de liaison de mon bataillon, qui recherchaient leur chef. Je leur annonce la mort du Commandant (Gaudriault). Il était tombé, d’après ce que m’a dit le capitaine Cahuzac de la 10e Cie, après avoir lancé la 9e Cie pour nous appuyer à l’assaut. En se retournant pour faire signe à la 10e, de prendre la place que venait de laisser la 9e Cie, une balle entrant sous le bras gauche, était ressortie près de la Légion d’Honneur [3] ; il ne souffrit pas, il tomba assommé.

Et chacun alors de vouloir me soigner ; mais le Colonel arrive au galop. « Qu’on emmène tous les blessés, prenez les voitures de Raucourt, dans une heure il faut être vers Stonne ». A ce moment, au coin de ce chemin, près d’une maison abandonnée, il y avait six grands blessés : un ventre ouvert, une mâchoire arrachée, une cuisse complètement arrachée, etc.
Le Colonel les regarde. Ils sont tous du régiment, comment sont-ils arrivés là ? Enigme.

Le Colonel me voit, il vient à moi. Sa figure est triste : « Il faut partir Rungs. Pouvez-vous marcher ? Dirigez vous sur Stonne ». Il m’aide à me relever, et en bon père qui retrouve un fils, il m’embrasse. Mais ma jambe est encore plus lourde et maintenant les obus retombent près de nous. Les avions ont vu le rassemblement du 7e et l’ont indiqué à leur artillerie.

« Qu’on prenne cette voiture et qu’on attelle le cheval qui est dans la prairie ».
C’était une jument aussi effrayée que le poulain qui cherchait à trouver près d’elle un abri contre cet orage nouveau que la nature n’avait pas prévu. La bête effrayée est docile. Mais il n’y a pas de harnais, on défait des courroies du sac et ainsi attelée on amène la voiture.
Elle fut vite pleine ; du sang partout, des cris, des gémissements. Plus de vingt blessés sortant des buissons s’y entassèrent.
Le Colonel Arlabosse revint, il me donna à boire, puis il me dit : « Vous avez le temps de gagner la Besace, et si vous le pouvez allez plutôt jusqu’à Stonne. »

Et sous la pluie d’obus qui continuait, sous la garde des sapeurs, de deux cyclistes et d’un fourrier, le fourrier Parot de la 10e Cie, cahin-caha, la voiture lentement s’achemina sur la route toujours battue par les projectiles de l’artillerie lourde.

A un détour au dessous de Flaba, la voiture refusa d’avancer. La voiture est trop chargée en arrière. Comme je m’y trouve, je descends et appuyé sur deux sapeurs, je commence la plus douloureuse des étapes.
Je fais ramasser des fusils, des cartouches que je trouve en route. Un caisson à munitions du régiment de la 7e Cie, gît éventré sur la route. Je prends, ou plutôt je fais prendre des fagots et en m’en allant, je regarde le feu qui consume les fagots et qui bientôt fera exploser les munitions.

Je trouve une voiture civile, le caporal sapeur a vite fait d’arrêter le cheval et de faire descendre le conducteur qui proteste. Nous le mettons au fond de sa voiture et nous nous acheminons avec ce nouveau véhicule vers la Besace.

Nous trouvons des blessés nombreux. Je fais charger ceux qui ne peuvent marcher. Du reste nous n’avons rien à craindre : le feu de l’artillerie a cessé et la fusillade semble remonter au nord.
Je trouve alors un caporal de la 6e (compagnie), le menton arraché ; il tient sa figure pleine de sang dans ses mains aussi rouges. C’est affreux. Et ce courageux a le courage de venir me dire avec une grimace que je verrai toujours « Capitaine Meulet, sergent-major Boy, Adjudant Barougier – tous morts en braves ». Le pauvre garçon savait combien nous nous comprenions avec le capitaine Meulet, il nous avait vu souvent ensemble, il savait aussi que Barougier et Boy avaient été sous mes ordres.

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L’état-major du 2e bataillon en août 1914
« Capitaine Meulet, sergent-major Boy, Adjudant Barougier – tous morts en braves »
Paul Antoine Meulet, capitaine à la 6e compagnie du 2e bataillon, né le 5 octobre 1873 au Vigan, Lot
Léonard Barougier, adjudant-chef, né le 28 octobre 1872 à Saint Pardoux, Corrèze.
Boy est resté introuvable !

C’était affreux d’apprendre ces morts et de les entendre annoncer par un homme si blessé. Dans une souffrance morale et physique, je me mis à pleurer. Je fis monter ce pauvre défiguré, et j’essayai de le remonter, car il ne cessait de dire « je suis foutu ».

Nous arrivons à la Besace. Il y a au moins mille blessés. Je rentre dans une grange ; j’y reste une demi-heure.

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Ambulance N° 5 à La Besace
JMO du groupe de brancardiers du XIIe corps d’armée (26 N 139/12) les 27 et 28 août 1914

Un groupe de quatre docteurs s’approche de moi « qu’avez-vous ? ». Je découvre ma cuisse.
Ils se consultent, puis ils me font complètement descendre ma culotte. Ils cherchent une balle qui a pu m’occasionner l’hémorragie interne. Ils virent bien qu’il n’y avait que l’éclat d’obus. Il était à ce moment quatre heures du soir.
On me prit mon paquet de pansement, un lavage à l’alcool, puis de la teinture d’iode et on me dit « Nous n’avons pas assez de voitures, efforcez vous de gagner Stonne, là des autobus vous évacueront. »

Je veux reprendre mon sac, plus de sac. Adieu mon caoutchouc [4], mon linge de rechange, un billet de 100 (Francs), des vivres et toute ma pharmacie de campagne. Les docteurs le firent rechercher. Impossible de le retrouver. « Il doit être à Stonne, parti avec la voiture qui a continué », me dit-on. Et très lentement, je continuai par le chemin de façon à prendre la route de Beaumont à Stonne.

J’allais lentement, je vous prie de le croire, et je vis des choses tristes à dire. Beaucoup de gens blessés suivaient cette route. Près de deux aéroplanes se trouvait un fort groupe. Je crus à un accident. C’étaient de faux blessés que la section d’aviation ramassait sur la route et allait remettre à la gendarmerie.
Sur la route se tenaient deux lieutenants aviateurs. Ils arrêtaient tous ceux qui se repliaient : « Où vas-tu ? Montre ta blessure. ». Et j’ai vu pendant que je leur causais, deux hommes d’un régiment de réserve, défaire des bandes sous lesquelles il n’y avait pas de blessure.
Je continuai mon chemin : c’était trop en voir quand mon régiment s’était battu si longtemps et si courageusement.

En arrivant sur la route de Stonne, je suis rejoint par un lieutenant du 107 (eme régiment d’infanterie), qui a une balle dans la tête (J’ai vu après qu’il avait été nommé capitaine, pour avoir avec sa section de mitrailleuses tenu deux heures malgré le feu meurtrier d’une batterie allemande). Mais lui marche vite, et 500 mètres plus loin je l’abandonne.

J’ai alors le bonheur de trouver mon docteur à trois galons. Il regarde le tir de notre artillerie lourde. Elle poursuit une colonne qui a essayé de gagner Beaumont. « Les rangs sont fauchés, ils tombent comme mouches », me dit le docteur. « Il y a trois heures qu’ils veulent déboucher, ils ne le peuvent ».
Il m’apprend que la contre attaque partie de Raucourt a réussi et que la division allemande a été rejetée vers la Meuse. Malheureusement ils ont pu établir un pont de bateaux au dessous de Mouzon et c’est sur ce pont que l’armée allemande passe depuis dix heures. Néanmoins ils sont complètement arrêtés dans leur mouvement en avant.
Puis il avise un échelon de ravitaillement qui se porte vers l’arrière et il me fait monter sur un caisson. « Tachez de gagner Sy, me dit-il, c’est là que le Régiment doit se rassembler. »

Et sur ce caisson, j’endure bien des souffrances. En arrivant à Stonne, je trouve ma première demi-section. Les hommes viennent à moi ; c’est le tambour qui a pris le commandement ; ils sont 18 hommes. « C’est tout ce qui reste, me dit le tambour, nous avons chargé avec le 63e, nous nous sommes repliés avec lui. Nous ne savons où est la compagnie. »
J’ai encore le cœur plus gros. J’ai mon ordonnance. Je lui fais rechercher mon sac. En sortant de Stonne, il me rejoint, il n’a pu trouver le sac.

Je trouve alors le train de combat, 2e échelon, je monte sur la cuisine roulante de la compagnie et je mange du pain et du chocolat que me donne le cuisinier Turquet que nous avons failli avoir pour ordonnance. Il y avait bien 26 heures que je n’avais rien pris.
A sept heures trente, je me trouve près de Sy. Mon bataillon est là. J’y vais. On se précipite sur moi. Les officiers de la 9e m’enlèvent de ma voiture, on me fait un fauteuil avec des sacs et Mayaud, l’ami Mayaud envoie chercher à boire pour le blessé.
Mais je ne suis pas le seul, je vois le capitaine Teilhac la tête et le bras entourés de bandages. Il a reçu 4 balles et lui non plus ne veut pas quitter sa compagnie. Car je suis décidé à suivre la colonne, puisque je ne puis avoir des nouvelles de mon capitaine et que je sais mon sous-lieutenant mort, ne m’a-t-on pas remis son revolver et ses jumelles ?

Le régiment est représenté par 1.500 hommes, la moitié de l’effectif ; ma compagnie par trente deux hommes – le reste rejoignit le lendemain. Je donne mes instructions au fourrier pour le cantonnement et je me fais narrer ce que chacun a vu, a fait.

Mayaud s’est mis en quatre pendant ce temps. En qualité de plus ancien des lieutenants, il a chargé un camarade par bataillon de rechercher des lits pour les officiers blessés. Il revient heureux, chaque blessé aura son lit, et en plus ils seront les invités de la 9e Cie qui a pu organiser un repas semi copieux où le vin ne manquera pas, la cave du maire et du curé ayant été mises à contribution.
Il est neuf heures, lorsque porté par les camarades nous nous mettons à table. Je n’ai pas de fièvre, mais j’ai de terribles élancements dans la cuisse.
Le médecin à quatre galons, le docteur Taste vient m’examiner. « Du lit, me dit-il et pas de marche ».

Le Colonel est là, car nous sommes installés dans son logement. « Vous monterez sur les voiturettes des mitrailleuses » me dit-il « car le corps d’armée a reçu l’ordre de se replier pour se réorganiser ».
Je vais au lit ; mon ordonnance m’attend. Il me déshabille, mais je ne puis mettre à la porte les indigènes ; ils veulent tout savoir, et ils veulent me faire boire de l’alcool pour me remettre, je ne veux que du thé, cela a l’air de les étonner. Ils finissent tout de même par me laisser dormir.

Sur le dos couché, je me suis réveillé le lendemain dans la même position. Pas moyen de remuer la jambe. Je fais appeler le docteur. Il me fait asseoir et me conseille de me laisser évacuer. Je ne puis, puisque ma compagnie n’est pas reconstituée.
Il m’emmène près du Colonel de Montluisant. Avec le capitaine adjoint au Colonel, le capitaine Tatin, il reconstitue le régiment. Il manque 23 officiers.
« Allez vous reposer » me dit-il « le sous-lieutenant Rendu de la 3e Cie assurera le commandement de votre Cie, en attendant votre retour. Vous partirez avec le capitaine Teilhac que j’évacue aussi. »

Rien à dire. Et puis je venais d’apprendre que mon capitaine serait à Sy à neuf heures avec la compagnie ; on l’attendait car il allait prendre le commandement du bataillon. Nous déjeunons, puis le Colonel de Montluisant me dit : « Voici l’ordre ; vous pouvez le lire ». Ordre était donné à l’armée de s’établir derrière l’Aisne.

Nous n’entendions ni canons, ni fusillade. Que se passait-il donc sur le front ? Il se passait que comme nous, les Allemands avaient besoin de se ressaisir et de se compter.
Car à neuf heures nous quittions Sy, moi non sur une voiturette, mais sur une voiture à viande. Je quittais la colonne le cœur gros, la voiture se rendant au ravitaillement au Chêne Populeux.

Je vis ma compagnie, toutes les mains se tendaient vers moi « A bientôt mon lieutenant, revenez vite. ». Les braves gens m’aimaient donc bien – je leur rends bien leur affection, car ils ont été sublimes.
Puis lentement, à l’allure des convois qui se portent au ravitaillement, je m’éloignais du régiment. Pas pour longtemps, car le parc fut formé dans un champ. Des colonnes nombreuses, y compris de l’infanterie et de l’artillerie territoriale allaient occuper les emplacements que le corps d’armée venait de laisser.

Les sapeurs m’installèrent sur de la paille et le boucher me fit préparer un beefsteak. Ce fut mon déjeuner. Je m’endormis ; l’arrivée des renforts venant des dépôts et cherchant les régiments me réveilla.
Ces pauvres bougres étaient fatigués avant d’avoir combattu ; les régiments se déplaçant trop rapidement, ils avaient peine à les trouver.
Aussi les officiers du 100e et du 126e furent-ils satisfaits lorsque je leur dis que le corps d’Armée se portait au repos à l’abri de l’Aisne. Un cycliste vint chercher les voitures à viande.

Je m’acheminai vers une gare ; Vouziers m’avait-on dit. Mais je n’y devais parvenir qu’à 9 h 20 du soir. En effet, l’officier payeur et l’officier d’approvisionnement arrêtèrent nos voitures à six kilomètres du Chêne Populeux.
Les autobus, porteurs de la viande, avaient reçu l’ordre de venir à cet embranchement. L’officier payeur venait de faire enterrer le capitaine Maratuel, qu’un fourgon avait été cherché à Stonne, le seul corps d’officier tué que nous ayons pu avoir.

Sur du foin, on me fit coucher. Puis la voiture à bagages de la compagnie étant là ; les conducteurs firent sauter les serrures de ma cantine. On me mit nu comme un ver. Il était temps car mon linge sale de huit jours, plein de sang coagulé, dégageait une odeur nauséabonde. On alla chercher de l’eau, et je fus lavé des pieds à la tête, puis habillé. J’abandonnai mon linge sale et je fis refaire mon pansement.

Puis sur le bord de la route, assis sur du foin, je regardai passer des régiments qui battaient en retraite. Je vis le 138 dans la mi-obscurité du soir arrivant. Il manquait bien des officiers, dont deux de mes amis Olivier, capitaine, fils du général (tué) et du Mureau, un officier de réserve dont la mère habitant Guéret, était en relation avec ma femme.

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Etat-Major du 138e RI en août 1914
Le Capitaine Olivier est à la 4e compagnie du 1er bataillon. Marie Prosper André Olivier, né le 29 septembre 1878 à Limoges, est porté disparu le 3 septembre 1914 à Souin Somme Py (Marne)

Enfin, un ronflement d’auto se fait entendre. C’est un convoi sanitaire de division.Il n’y a pas beaucoup de blessés. Dans une ambulance urbaine de la ville de Paris on m’installe avec un sergent qui a les fesses traversées par une même balle et un 138e qui a le bras brisé.

Nous arrivons à Vouziers. Pas un docteur en gare. Les blessés sur les quais (sont) couchés sur de la paille, des trains en partance remplis de blessés. J’avise le chef de gare, il appelle un pharmacien pour lui demander de chercher un wagon de 1re classe pour officier.
Le pharmacien revient et m’installe dans un compartiment où se trouve un lieutenant du 74e chargé de la garde de police avec des réservistes. Pas de docteurs, il n’y en a plus.
Je me couche sur la banquette ; un sous-lieutenant du 108, qui a une balle dans le cou se met sur la banquette opposée.
Où allons-nous ? A la grâce de Dieu. « Pour la Bretagne » me dit un employé, mais en attendant, nous allons à Chalons.

A cinq heures nous sommes à Chalons (en Champagne) : l’officier du 74e me quitte, il ne va pas plus loin. Il me prie de vouloir bien signaler le cas au chef de gare et aussi de réclamer un docteur.
Mais, va te faire foutre, un officier territorial passe, je lui dis le fait : « on n’a pas le temps » me dit-il « le train continue immédiatement sur Troyes, on descend simplement les morts. » Ils étaient onze ; six marsouins, un tirailleur, deux zouaves et deux fantassins.

Un homme vient me trouver au moment du départ, me disant qu’un capitaine du 78e, très malade, demandait à être descendu.Il était trop tard, le train partait. Quel pouvait être ce capitaine ?
A Arcis sur Aube, je pus le rechercher. C’était le capitaine Vaubourdolle [5] ; une balle lui avait traversé le poumon. Il voulait du champagne ou de la limonade, il avait des étouffements.

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Journal Officiel du 12 janvier 1916
Le Capitaine Vaubourdolle, né le 24 février 1865 à Saint Priest le Betoux (Haute-Vienne), est proposé pour être Officier la Légion d’Honneur en janvier 1916. Il est Chevalier depuis 1907. Il décède à Limoges le 24 octobre 1922 (renseignements tirés de son dossier sur la base Léonore)

J’eus peine à la reconnaître. Il était vêtu d’une veste de soldat, avait encore ses bottes et sa culotte et comme képi un bonnet de police de troupier. Il était exsangue et couvert de sueur. Je lui promis de le faire descendre à Troyes et lui dis le regret que j’avais de ne pouvoir le soulager, aucun docteur n’accompagnant le convoi. J’avisai aussi de la situation le chef de gare qui me promit d’en aviser Troyes.

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Le capitaine Vaubourdolle et le lieutenant Haack avant guerre
Article paru dans le journal « Le Temps » du 21 avril 1912. Dans d’autres publications de 1912, notamment celles de sociétés savantes, nous lisons que ces deux militaires, alors au 3e Bataillon d’Afrique ont effectué en 1911 et 1912 en Tunisie d’importantes campagnes de fouilles et découvert bon nombre d’objets antiques étudiés par les archéologues.
Le capitaine Jean Vaubourdolle et le lieutenant Haack sont « nos » deux officiers du 78e en 1914 !

Mais à Troyes rien de nouveau. Des docteurs font descendre les plus gravement atteints, dont le capitaine Vaubourdolle. Il me charge d’une dépêche pour sa famille et me confie qu’il n’a plus rien. Nous partageons notre porte-monnaie et nous nous quittons, moi bien persuadé de ne plus le revoir (Il est en ce moment ici, en traitement et va bien mieux, quoique très faible).

Je déniche une bouteille de limonade et je m’endors à nouveau. Sans manger, on n’a pas faim. Le sous-lieutenant souffre d’une façon épouvantable ; il ne peut dormir. Il me réveille, car le Colonel, commissaire de gare, demande l’officier chargé du convoi.
Et quoique blessé, je suis chargé de cet emploi.
Je sais que nous allons à Montereau. Une dame de la Croix Rouge me donne à ce moment du pain et du café. Je la remercie. Et le train repartit.

A Montereau je reçus des soins. Et toujours sans docteur, ni officier de service, on nous achemina vers le Midi.
Mon wagon de 1re classe était réparti ainsi : dans les cinq premiers compartiments couchés deux par deux, des marsouins, dans mon compartiment nous étions cinq : un couché un caporal du 50e, cuisse cassée, un Périgourdin bavard, un infirmier du 51e, blessé de cinq balles en relevant la nuit des blessés, le sous-lieutenant du 108e, un lieutenant indigène et moi.

A Bordeaux, grâce au directeur de la Croix Rouge, j’ai pu abandonner le train, sinon je m’acheminai plus loin, sans savoir où ? J’ai su plus tard que le train s’était arrêté à Bayonne.

Charles Rungs

Fin

Itinéraire du blessé
28 août, 10 heures du matin : Charles Rungs est blessé à la cuisse par un éclat d’obus, non loin de la Ferme Chamblage, dans le ravin de Raucourt.
Après une pause dans une carrière, il rejoint à pied Raucourt puis Flaba.
Il est acheminé en voiture à cheval réquisitionnée sur La Besace.
Arrivé à l’Ambulance, installé dans une grange, il attend 1/2 heure d’être examiné.
Lorsque c’est son tour, il est déjà « 4 heures du soir » : il y a six heures qu’il a été blessé !

Soigné et pansé, monté sur un caisson de ravitaillement puis une cuisine roulante, il prend la direction de Stonne par la route. A 7 heures 30 du soir, il est arrivé près de Sy.Enfin, à 9 heures du soir, il mange un vrai repas pour la première fois de la journée.

29 août, à 9 heures du matin, il part de Sy en passant par Le Chêne Populeux où il assiste aux funérailles du capitaine Maratuel. En « voiture à viande » il prend la direction de la gare de Vouziers. Une partie du voyage est faite « en ambulance urbaine de Paris ». Il n’arrive à destination qu’à « 9 heures 20 du soir » ! Charles Rungs est alors hissé à bord d’un train sanitaire qui l’évacue vers un hôpital de l’arrière.

30 août, à 5 heures du matin, il passe à Châlons ; puis Arcis sur Aube, Troyes (halte) Montereau...Le train part sur Bordeaux.

Pour plus de précisions sur l’organisation du Service de Santé pendant la Grande Guerre, on consultera avec profit la présentation ci-dessous d’Alain Girod de Mémorial GenWeb.
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Le Service de Santé pendant la guerre de 1914 - 1918
Un document de Memorial GenWeb. Avec l’aimable autorisation d’Alain Girod.

Notes

[1Charles Rungs écrit bien Général...et Colonel plus loin dans son récit ! En septembre 1914, Emile Olivier Paul Arlabosse ( né le 30 octobre 1857 à Perpignan, décédé le 5 février 1920 à Roquefort) n’est encore que Colonel de la 45e Brigade.

[2Le Lieutenant Rungs ne précise pas à quelle jambe il est blessé

[3il est Chevalier de la Légion d’Honneur depuis 1908

[4il s’agit d’un imperméable. Voir : http://pages14-18.mesdiscussions.ne...

[5Le Capitaine Vaubourdolle est à la 7e Compagnie du 2e Bataillon

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