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Les « Mémoires de guerre » du Lieutenant Charles Rungs (7e épisode)

Avec le 78e régiment d’infanterie, aux combats de Raucourt


jeudi 13 février 2014, par Andrée Rungs, Michel Guironnet

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- Pour lire les précédents épisodes.

A ce moment se produisit un incident qui devrait être plutôt mentionné dans l’histoire militaire, car de cet incident a très probablement résulté le passage de la Meuse pour l’armée allemande dans le courant de la nuit du 27 au 28 août.

...Nous fûmes arrosés de nombreuses balles sur le chemin en rejoignant le bivouac « On se tire les uns sur les autres » dirent quelques uns. « Dans ces bois on ne peut que se fusiller » dirent d’autres ; « comment peut-il en être autrement, impossible de se reconnaître à dix pas » « Pourquoi n’a-t-on pas achevé le mouvement ? » disaient les plus sages.

Nous avons laissé le Lieutenant Rungs avec sa 11e Compagnie au soir du 27 août 1914. A la ferme Ennemane, au sud de Raucourt, c’est « la veillée d’armes ». Comment se fait-il que le 78e se trouve impliqué dans ces combats ? La réponse pourrait tenir dans une phrase : « les Allemands ont franchi la Meuse ».

Avant de reprendre son récit, il est pourtant nécessaire, pour bien en suivre le déroulement, de prendre « un peu de hauteur » et de faire un retour en arrière. Laissons tout d’abord la parole à Robert Pimienta, l’un des écrivains-combattants qui rédigent l’ouvrage faisant encore référence : « La Grande Guerre vécue, racontée, illustrée par les combattants » [1].

La retraite des IIIe et IVe Armées

"Nos deux Armées du centre réalisèrent, par ordre, une retraite stratégique qui n’eut rien d’une déroute, puisque leur action retarda chaque jour la marche de l’ennemi.

Nos colonnes étaient suivies, de gauche à droite, par l’Armée saxonne du général Von Hausen, par l’Armée du duc de Wurtemberg et celle du Kronprinz impérial... Ces forces adverses, étroitement liées, se proposaient d’enlever Verdun, et de crever notre centre sur la Meuse. Les 5e et 4e Armées françaises devenaient, en quelque sorte, le pivot de notre résistance, tandis qu’à gauche les colonnes ennemies descendant de la Belgique et du Luxembourg gagnaient la vallée de la Marne et se dirigeaient vers la Seine, et qu’à l’est d’autres forces victorieuses se ruaient en direction de Nancy.

La ténacité indomptable des 3e et 4e Armées françaises fut un des éléments de la victoire de la Marne. Ces deux Armées devaient, avant tout, maintenir leur droite appuyée aux Hauts-de-Meuse et à Verdun, qui les reliaient à nos armées de Lorraine et d’Alsace, et maintenir, à gauche, une liaison étroite avec la 5e Armée. Qu’un seul de ces contacts fut perdu, c’était la brèche par où s’engouffrait l’envahisseur.

Retraite de la IVe Armée
Repoussée dans son offensive du 22 août sur la Semoy, la 4e Armée s’établit, les 26 et 26 août, sur la rive gauche de la Meuse. ... Ce repli fut si habilement exécuté qu’il échappa en partie aux observations de l’adversaire. Le général de Langle de Cary prescrivit à ses troupes de s’opposer énergiquement à toutes les tentatives ennemies en vue du passage de la rivière. Nos soldats firent des prodiges.

Le 27 août, des colonnes allemandes, sans cesse renforcées, s’aventuraient sur des passerelles de fortune ; décimées par nos feux, elles refluaient en désordre. Alors l’artillerie lourde adverse entra en action : des bataillons « gris-vert » prirent pied sur la rive gauche et tentèrent de progresser dans le secteur de Stenay.

Ces bataillons attaquèrent les bois de Jaulnay et de Dieulet. Mais les marsouins des 3e et 7e régiments d’infanterie coloniale, brillamment lancés à la charge par le général Leblois, bousculèrent les formations allemandes sur Luzy et Cesse. Le 9e bataillon de chasseurs et le 87e régiment d’infanterie attaquèrent le village de Cesse à leur tour, et en délogèrent l’ennemi qui se replia sur la Meuse [2]

Le général Eydoux, au 11e Corps, soutint un choc encore plus rude. Les Allemands avaient réussi à franchir la rivière sur des ponts jetés à Villers-devant-Mouzon et à Martincourt. Ils passèrent à l’attaque, mais tous leurs assauts furent brisés par les fantassins de la 21e division. Le 65e régiment d’infanterie se couvrait de gloire au Bois de la Marfée ; le 64e, le 137e et le 93e régiments d’infanterie ne reculèrent devant aucune attaque, si puissante fût-elle... Nos troupes n’avaient rien perdu de leur mordant ni de leur vaillance.

Il fut décidé, le 28 août, qu’on tenterait de rejeter les Allemands sur la Meuse. Toutes nos troupes se portèrent résolument à l’attaque. Le Bois de la Marfée fut complètement dégagé, Noyers fut enlevé sans coup férir...L’entrain de nos troupes était magnifique. Et quand, au soir du 28 août, l’ordre de retraite arriva, ce fut une déception générale.

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Pour situer les lieux cités
Détail de la carte de la « région de Carignan et de Montmédy » Carte extraite du tome 5 de « Histoire illustrée de la guerre de 1914 » de Gabriel Hanotaux (1917)

Les Allemands ont passé la Meuse !

Rappelons maintenant la phrase du Lieutenant Rungs : « Vers midi, (le 27 août) une nouvelle : des troupes sans artillerie, ont franchi la Meuse à gué à Rémilly. Le XVIIe Corps les attaque ».

Dans « Les Armées françaises dans la Grande Guerre » [3] nous pouvons lire un excellent exposé sur la situation dans cette zone du front fin août 1914. En voici quelques passages, un peu longs mais très utiles pour bien comprendre les phases du combat :

« La IVe armée, vivement attaquée par l’ennemi dans la journée du 26 août, va livrer bataille sur la Meuse. Le 26 août, au matin, en effet, les Allemands, profitant du brouillard qui couvre la vallée de la Meuse, franchissent la rivière vers Donchery.
...Ainsi, le 26 août, à midi, l’ennemi a pénétré sur une profondeur de plus de 6 kilomètres sur la rive gauche de la Meuse, au sud de Donchery…
Le général de Langle, avisé de ces événements et s’inspirant des instructions reçues le matin même du commandant en chef, va s’employer avec toutes les forces dont il peut disposer à rejeter les Allemands sur la Meuse…
Pendant que le 11e corps... s’efforce de limiter les progrès de l’ennemi qui a débouché de Donchery, l’aile droite de l’armée (17e et 12e corps, corps colonial,2e corps) s’est repliée, sans être inquiétée, sur la rive gauche de la Meuse et s’est établie de manière à en défendre les passages de Remilly à Sassey, après avoir fait sauter les ponts fixes et replié les ponts de bateaux.
…/… Le 12e corps occupe, avec la 24e division à gauche et la 23e à droite [4], le front de la Meuse, du Mont-de-Brune, au sud-ouest de Mouzon, jusqu’à la vallée de la Wamme, au sud-est de Beaumont.

Dans la soirée, des reconnaissances aériennes signalent des mitrailleuses en face de Mouzon et un rassemblement d’infanterie vers Vaux, où arrivent en outre deux colonnes de toutes armes, évaluées par les aviateurs à 10 kilomètres de longueur.…
Les reconnaissances aériennes exécutées entre 16 heures et 17h 30 apportent quelques précisions sur les points de passage utilisés par les Allemands dans la région de Donchery. Ils ont construit des ponts à l’est de ce village et au sud-ouest de Floing et ils travaillent à celui d’Iges. Un des ponts de Sedan semble être demeuré intact… Divers renseignements permettent de penser que l’ennemi va continuer à porter ses forces sur la rive gauche de la Meuse, non seulement à l’ouest de Sedan, mais aussi plus en amont.
…Aussi le général de Langle...a toujours l’intention de résister sur la Meuse, autant que les mouvements des armées voisines le permettront.
...Dans la soirée (du 26 août), il avise ses subordonnés qu’il compte livrer à partir du lendemain « la bataille décisive » sur la Meuse. Les corps s’engageront à fond pour repousser toute tentative de forcement des passages de la rivière ; chacun d’eux devra soutenir son voisin, en particulier avec son artillerie... « L’artillerie agira en masse, l’infanterie donnera à plein ; il faut que chaque homme sente qu’il participe réellement au combat, lequel devra être mené jusqu’à l’acte suprême ».

La 67e brigade, engagée vers Thélonne, face au nord-ouest, se voit bientôt menacée sur son flanc droit par des forces ennemies, qui, dès les premières heures du 27, ont franchi la rivière à Remilly et se dirigent sur Thélonne et Raucourt.
Vers 7 heures, le général Poline (du 17e Corps d’Armée) met toutes ses troupes disponibles à la disposition de la 34e division pour contre-attaquer, tant vers le Bois de la Marfée que vers Remilly.
Ne disposant plus dès lors d’aucun élément pour renforcer la défense de la Meuse entre Villers devant-Mouzon et Mouzon, au cas où l’ennemi attaquerait sur ce front, il demande instamment, à 8 heures, au commandant du 12e corps d’appuyer sa droite.
Cette éventualité ne tarde pas à se produire. A 8h35, le général Poline est avisé que les Allemands ont forcé le passage de la rivière entre Villers-devant-Mouzon et Autrecourt et poursuivent leur effort sur la rive gauche.

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Les Allemands franchissent la Meuse
Au matin du 27 août, dans le JMO de la 24e Division d’Infanterie (26 N 309/1)

Répondant à l’appel du 17e corps, le général Roques (du 12e Corps d’Armée) met à la disposition de la 33e division un régiment de la 45e brigade, deux groupes d’artillerie et un escadron de cavalerie, et il donne l’ordre, à 10 h 25, de les diriger sur Yoncq.

Vers midi, la 67e brigade, qui, par deux fois, a attaqué sur Noyers et a été rejetée sur Thélonne, est contrainte à se replier sur les bois au sud de ce village. Son action est prolongée à droite par la 65e brigade, qui fait face aux troupes ennemies cherchant à déboucher du front Thélonne, Remilly.

Face à la Meuse, la 68e brigade s’est retirée sur les bois à l’ouest de Villers devant Mouzon et Autrecourt, tandis que, sur le front de la 33e division, la gauche de la 66e brigade, menacée par les forces qui débouchent d’Autrecourt et prise sous un violent bombardement, se retire sur la croupe au nord-est de Flaba, laissant ainsi l’ennemi pénétrer dans le bois Gerfaux.

…Déjà, vers 14 heures, le régiment et les deux groupes d’artillerie du 12e corps envoyés en renfort à la 33e division sont arrivés à Flaba, avec mission de contre-attaquer sur Autrecourt et Villers-devant-Mouzon.

Le commandant du 17e corps, sollicité lui-même à sa gauche par la 21e division, met le général Roques au courant de sa situation et lui demande instamment de diriger toute son infanterie disponible sur Raucourt, en vue de prononcer une contre-attaque et de rétablir le combat.

Mais le commandant du 12e corps (général Roques) au reçu des instructions du général de Langle relatives à l’action combinée des 11e, 17e et 12e corps, a déjà pris de nouvelles dispositions. Reprenant les éléments précédemment mis à la disposition de la 33e division, il constitue, vers 14 heures, sous les ordres du colonel Descoings, commandant la 24e division, un détachement comprenant les 45e (23e division) et 48e brigades (24e division) et quatre groupes d’artillerie avec mission d’attaquer le plus tôt possible vers le nord, la droite prenant Autrecourt comme premier objectif.

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Le 78e RI est mis à la disposition de la 24e DI
A 13 heures, le 27 août, le Général commandant le 12e Corps d’Armée met les 78e et 63e Régiments d’Infanterie à la disposition de la 24e Division (JMO de la 24e DI 26 N 309/1)

A ce moment, la 45e brigade se trouve entre la Besace et Yoncq, avec, ainsi qu’on l’a vu, un régiment à Flaba, la 48e brigade à la ferme de la Harnoterie (2 kilomètres nord-ouest de Beaumont).
A 15 heures, saisi de la demande du général Poline, le général Roques modifie la direction d’attaque. Le groupement Descoings prendra Thélonne comme objectif de gauche et se flanc-gardera fortement à droite. En même temps, le 17e corps est sollicité de reprendre l’attaque, lorsque l’avant-garde du détachement du 12e corps arrivera à hauteur de son front.

Le général Poline prescrit, en conséquence, à ses troupes de reprendre l’offensive, au moment où débouchera la contre-attaque du 12e corps. Mais, à la nuit, la tête de la 45e brigade arrive seulement à Raucourt. L’heure tardive ne permettant pas le développement de la manœuvre, le détachement Descoings stationne à Raucourt et Flaba. La contre-attaque escomptée ne se produisant pas, les troupes du 17e corps stationnent sur place. La 34e division s’est maintenue toute la journée au contact de l’ennemi sur le front bois sud de Thélonne ».

Nous voilà donc revenus au soir du 27 août, à la ferme Ennemane, où bivouaque la 11e compagnie du Lieutenant Rungs.

Laissons maintenant la place à son récit. Il nous mènera, pour cet épisode, vers deux heures de l’après-midi le 28 août 1914. Charles Rungs est alors gravement blessé au combat et évacué. Nous le suivrons du poste de secours à l’hôpital de l’arrière, dans notre huitième et dernier épisode.
Nous avons inséré, comme dans les autres parties de cette série, quelques encarts et notes explicatives.
A la suite du récit du Lieutenant Rungs, dans le port-folio, vous pourrez lire le compte-rendu de cette journée de combat dans le JMO du 78e ainsi que la relation de cette même journée dans l’historique du régiment publié après guerre.Vous aurez ainsi trois points de vue sur les mêmes épisodes.
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Les lieux des combats du 28 août
La carte du JMO du 63e permet de bien localiser les lieux des combats : en bas, Warniforêt où les troupes arrivent dans la nuit du 26 au 27 août. Elles bivouaquent sur place et sous la pluie. La journée du 27 se passe en déplacement entre La Besace et la Ferme d’Ennemane, en haut de la carte, au sud de Raucourt. Les troupes passent la nuit du 27 au 28 août dans le petit bois à 500 mètres de cette ferme fortifiée. Les deux principaux lieux de combat du 28 août sont les Bois de Cogneux et de Gerfaux.

Les combats de Raucourt dans le récit de Charles Rungs

La nuit venait rapidement et le brouillard montait aussi. Brouillard succédant à la pluie de la matinée.Baïonnette au canon, on pénètre dans le bois. L’artillerie par dessus nous commença un tir, fouillant la forêt en avant de nous.

A ce moment se produisit un incident qui devra être plutôt mentionné dans l’histoire militaire, car de cet incident a très probablement résulté le passage de la Meuse pour l’armée allemande dans le courant de la nuit du 27 au 28 août.

Un capitaine du 14e d’Infanterie est venu faire arrêter le tir de l’artillerie. « Vous tirez sur nous, depuis cinq heures nous avons repoussé l’ennemi, nous sommes maîtres du bois, l’affaire a été chaude, mais il n’y a plus d’ennemis de ce côté. »
Est-ce sur la foi de ce renseignement que le mouvement fût arrêté ? Je n’en sais rien.
En tout cas nous reçûmes l’ordre de gagner le petit bois de sapins, situé au carrefour des routes Flaba-Pourron (et) Yonck-Angecourt et d’y bivouaquer.

Neuf heures (du soir) sonnaient lorsque nous fûmes arrosés de nombreuses balles sur le chemin de Angecourt-Yonck en rejoignant le bivouac.
- « On se tire les uns sur les autres » dirent quelques uns.
- « Dans ces bois on ne peut que se fusiller » dirent d’autres ;
- « comment peut-il en être autrement, impossible de se reconnaître à dix pas. »
- « Pourquoi n’a-t-on pas achevé le mouvement ? » disaient les plus sages.

Ceux là avaient raison. Car si le 14e avait, aidé du 7e, rejeté quelques compagnies allemandes qui avaient pu s’installer dans le bois, le coup de filet avait été incomplet. En effet, et nous l’avons su par des prisonniers ; profitant de l’obscurité, les Allemands qui avaient quelques éléments encore sur la rive gauche de la Meuse, tendirent des fils métalliques à travers la Meuse et sur les cadavres de leurs hommes entassés et maintenus franchirent la rivière.

Comment nos avant-postes n’éventèrent-ils pas la chose ? Enigme. A qui la faute ?
Le fait est qu’à 3 heures du matin (le 28 août) commençait une fusillade nourrie. Cette fusillade venait du N.E., du côté de Rouffy ? Nous fûmes vite sous les armes.Direction Raucourt, 11e en tête.

En route sur Raucourt. Mais les mitrailleuses allemandes se mettaient de la partie ; pour moi le feu était en arrière de notre direction de marche. La chose était exacte, car arrivés à Raucourt, nous fîmes face en arrière. Ma section avait eu le temps de prendre de l’eau. Il y avait bien douze heures que nous n’avions rien bu. Et nous remontâmes sur notre plateau.

La bataille battait son plein sous bois : bataille où se mêlaient les cris de la charge, le vacarme des mitrailleuses et la fusillade. Pas de bruit de canons. Les 77 n’avaient pu encore franchir la Meuse. Quant à nos 75, ils restaient muets. Que pouvaient-ils faire dans un bois où amis et ennemis se tiraient à bout portant ?

Le régiment se forma en colonne double par bataillon face à Yonck, c’est à dire au Sud-Est :
- 1er bataillon en tête.
- 2e bataillon à droite à cheval sur la route de Angecourt à Yonck.
- 3e bataillon à gauche, la 11e compagnie de gauche à 100 mètres de la lisière du bois [5] Ce bois était occupé par du 63e.

Le 2e bataillon dut se déplacer et se porter en avant et à gauche du chemin, car à peine placé sur la position indiquée il fut en butte au tir de l’artillerie lourde allemande, mise en batterie de façon à enfiler tout le ravin de Raucourt.
Notre 75 commença alors à faire entendre sa voix claire. Mais, contre le bois, il ne pouvait rien.

Six heures étaient sonnées, lorsque l’ordre fut donné de marcher sur le ravin de Flaba ; c’est-à-dire en offrant le flanc à un ennemi hardi, encouragé par un succès de trois heures, puisque depuis ½ heure des fuyards du 14e, du 126e avaient été arrêtés et incorporés à nos sections.

Nous ne pûmes aller loin.
- Le bataillon de tête fut immobilisé par l’artillerie lourde et, en un rien de temps, trois officiers furent tués : le capitaine Remlinger 3e Cie – un éclat d’obus au sommet de l’épaule, suivi deux minutes après d’un nouvel éclat à la tête, celui-ci mortel – il ne voulut pas que ses hommes l’emportassent. « Laissez moi ici au milieu de vous ».

Son officier de réserve fut tué également par un obus et un sous-lieutenant de réserve de la 4e fut aussi tué par un éclat. Les hommes communièrent alors sous le feu des tranchées.

Auguste Remlinger, Capitaine de la 3e compagnie du 1er bataillon ; né le 11 juillet 1868 à Chateauroux (Indre) « tué à l’ennemi le 28 août 1914 au combat de la Meuse, Bois Gerfaux »
« Son officier de réserve fut tué également par un obus ». D’après le tableau de l’état-major, au début du JMO du 78e RI, ce sous-lieutenant de réserve doit se nommer Desvaux. Nous n’avons rien trouvé qui corresponde dans la liste des morts dans l’historique du 78e, ni sur « Mémoire des Hommes », ni sur « Sépultures de guerre » et « Mémorial GenWeb ».

- Au 2e bataillon, le commandant victime de 3 shrapnells dut passer le commandement [6]. Quelques hommes furent tués, mais comme les formations déployées étaient prises il n’y eut aucun mal.
- Au 3e bataillon, un homme de la 9e Cie couché, fut coupé en deux, sans que personne autre de la section ne fut touché.
- A ma compagnie, un de mes meilleurs et plus vigoureux réservistes, un ex chasseur du 5e, vint me demander la permission de se rendre à l’ambulance. Étant très fort, il avait eu les deux tétons coupés par un éclat, et par cette entaille béante, le sang sortait à flots.« Ce n’est rien » lui dis-je « mais dépêchez vous d’aller vous faire panser, nous avons besoin de vous ».

L’ordre nous est donné au bataillon, le seul qui ne soit pas vu de l’artillerie lourde allemande, de gagner du terrain en avant. Nous ne le pûmes. A peine debout, les mitrailleuses allemandes nous prirent comme objectif.

L’ordonnance du capitaine, frappé d’une balle au front, s’affaisse à mon côté. « Couchez-vous, couchez-vous – et rampez dans la luzerne » m’écriai-je.
A dix mètres de nous était un champ de luzerne non fauchée. Une minute après, nous avions disparu dedans. Mais les mitrailleuses tiraient sur nous. Les coups étaient fichants.

La 11e Cie placée à l’aile gauche du régiment se trouvait sur un terrain en déclivité vers le bois qu’occupaient les Allemands. Comment vais-je sortir de ce pot de chambre ?

Et alors sur la crête, je vois se profiler le parapet d’une tranchée. Homme par homme en rampant dans la luzerne, nous gagnons cet abri. J’y arrivai avec un de mes sergents. Elle avait bien 50 mètres de long et était faite pour tireur debout.

Je fis immédiatement ouvrir le feu sur la lisère. Et sous la protection de ce feu, et les mitrailleuses prenant la tranchée pour objectif, le reste de la section et mon capitaine vinrent me rejoindre.

Je ne voulus pas utiliser pour moi cette tranchée, tenant absolument à conserver la liaison avec la 12e Cie qui était à ma droite et le reste de ma compagnie. Je me suis alors porté sur la crête militaire. Mais à peine en position, je dus me coller au sol. Les obus passaient au-dessus de moi.

Mon commandant, le commandant Gaudriault qui était à 100 mètres de moi, fut décoiffé par le vent d’un obus et son képi entraîné à plus de soixante mètres de lui [7]. Il dut se coucher avec tous ses agents de liaison.

Médéric Gaudriault, Chef du 3e bataillon, né le 9 août 1861 à La Grimaudière, dans la Vienne, sera tué au combat quelques heures plus tard. Le JMO nous raconte dans quelles circonstances. Voir le port-folio au bas de l’article.
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Au Tableau d’Honneur

A ma droite, je vis à trente mètres de moi une section de la 12e Cie ; son chef le sous lieutenant de réserve Rieu était splendide sous le feu. Debout, malgré les rafales, il allait voir chacun de ses hommes qui étaient bien exposés, car ils étaient sur la crête et sans l’abri d’une tranchée. Les hommes étaient tués autour de lui ; le soir, 37 manquaient à l’appel.
Il prit lui-même un fusil au moment de l’attaque de la ligne par une section allemande et debout ouvrit le feu sur la colonne allemande.
Une demi heure après, avec un renfort du 63, il allait jusqu’au bois ; arriva à une mitrailleuse, mais ne put l’emmener, les Allemands en se repliant l’avaient attachée aux arbres avec du fil de fer.
Mais auparavant il m’a déclaré lui-même avoir tué de sa main quatre allemands couchés dernière les arbres et qui tiraient sur la 3e section de sa Cie et ne le voyaient pas arriver ; puis ensuite à genou avoir vidé son magasin sans se presser, sur une colonne par 4 qui utilisait un ravin,se croyant abritée et qui n’était pas à 200 mètres de lui. Obligé de se replier, il vint se placer à ma hauteur. La mitrailleuse 5 minutes après ouvrait le feu sur lui.

Je n’ai jamais entendu pareille musique autour de moi. Nous nous étions défilés derrière la crête militaire. C’était épouvantable. Les sacs des hommes qui étaient restés sur la ligne, étaient criblés de balles, les gamelles étaient percées. Quelle puissance que cet engin, et quelle précision !

Pendant ce temps, les trois autres sections de la compagnie face à la lisière du bois soutenaient avec les occupants de cette lisière un feu terrible. Les Allemands tirant plutôt haut, les projectiles ne nous faisaient pas de bobo.Mais il y avait trois bonnes heures que nous étions nez à nez sans arriver à un résultat.

Les bois fourmillaient d’Allemands sans artillerie, cela était clair. Quelques compagnies des avant-postes tenaient encore ferme, mais étaient débordées par un adversaire qui les négligeait et dont l’objectif semblait être Flaba.

Flaba, tête du ravin de Raucourt, était bien choisi comme objectif.Là était le point faible de la position, les Allemands devaient le savoir. En effet, le soir (le 27) notre brigade avait été mise très tard sur ce front immense où le 14e de ligne tenait les avant-postes. En forçant sur ce point le 12e corps et le 17e étaient coupés, et par suite l’Armée.

Mais nous n’avons pas voulu céder. L’artillerie, le 57e, vint alors à notre aide et une heure durant arrosa le bois en face de nous de projectiles se succédant à une vitesse épouvantable et s’enfonçant de plus en plus sous bois, comme s’ils se précipitaient sur les talons de ceux qui s’enfuyaient.

Nous eûmes alors une bonne demi heure d’accalmie. Une hésitation, un fléchissement était marqué par les Allemands. Mais c’était jeu de guerre car évitant Flaba, ils se portèrent sur Yonck. Ce ne fut que vers neuf heures que le feu d’artillerie du 77 nous apprit que nous redevenions objectif de combat.

Pourquoi n’avions-nous pas suivi la colonne qui se défilait ? Pourquoi ? Parce que la brigade n’avait pas de réserve et qu’il valait mieux tenir sur ce point d’appui organisé que de se lancer au hasard, dans un immense bois où les pires embûches pouvaient nous empêcher de tenir en attendant les réserves annoncées.

Et nous tirâmes ferme, sous cette nouvelle avalanche qui ne nous fit aucun mal. Mais de nouvelles colonnes d’Infanterie, poursuivant des compagnies du 63e qui se repliaient par le bois sur notre position, firent irruption de toutes part. Nous les reçûmes par un feu d’enfer et par une contre-attaque à la baïonnette qui les rejeta sous bois.

Repoussés par des troupes fraîches nous revînmes à notre position. Et durant un quart d’heure, le feu fut intense ; l’artillerie nous aidait dans cette opposition au mouvement en avant de l’ennemi.

Un bataillon du 63e vint en réserve derrière nous. Fort de cet appui le Commandant lance la 9e compagnie pour nous renforcer. Sous cette poussée nous rebondissons et allons près du bois, mais pas pour longtemps, car pris d’enfilade par six mitrailleuses, nous dûmes encore une fois revenir sur nos pas.

C’est à ce moment que tombèrent mes camarades Haack, Dumaud, Ménard, Vilain, Mativon.

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Dans le JMO du 78e
Lorsque Charles Rungs écrit que tombèrent ses camarades, il souligne deux de ces noms : Haack, et Louis Mativon, sous-Lieutenant à la 12e Cie, né le 29 juillet 1888 à Auzances (Creuse). Ils meurent effectivement au combat. Dumaud, de la 4e Cie. Ménard, Lieutenant à la 1re Cie ; et probablement Vilain, ne sont, eux, que blessés...

Haack était mon sous-lieutenant. Son frère, ancien officier supérieur est en ce moment major de la garnison de Bordeaux. Ce bon camarade, très militaire, n’avait pu se décider à faire disparaître ses galons, comme le conseil en avait été donné, et surtout à revêtir une capote de troupe, il fut visé par les bons tireurs allemands, comme l’ordre leur est donné de ne tirer que sur les officiers et il tomba frappé de deux balles.
Emporté sur des fusils, il se souleva pour saluer militairement le capitaine Cahuzac de la 10e Cie, « mais à ce moment là, il avait les yeux vitreux » m’a dit ce capitaine, et depuis on ne sait ce qu’il est devenu.

On ne retrouve pas de fiche sur Mémoire des Hommes au nom de Haack. Charles Rungs, en septembre 1914, époque plausible de la rédaction de son récit, est sans nouvelles de lui. Une recherche faite à l’occasion de cette publication n’a pas donné grand chose. Le nom de Haack apparaît toutefois dans les annuaires de la Saint-Cyrienne d’avant-guerre. Qui en saurait plus sur ce Sous-Lieutenant ?

Un autre mort que je regrette beaucoup est le camarade Mazeau, sous lieutenant sortant de Saint Maixent et dont la mère venue s’installer à Limoges à la nomination de son fils, sympathisait beaucoup avec ma femme.
Dès que l’une avait des nouvelles du front, elle les communiquait aussitôt à l’autre. Cette pauvre mère depuis le 28 août est sans nouvelles de son cadet et pour cause, je n’ai pas eu le courage de lui dire la chose, surtout qu’elle est très inquiète, son fils aîné capitaine au 9e, est soigné chez lui, blessé lui aussi.

Henri Mazeaud, Sous-Lieutenant, né le 16 février 1888 à Brive (Corrèze) « mort pour la France le 28 août 1914 à Raucourt, Bois de Gerfaux »

Le 28 au matin donc, après une charge à fond faite par le 1er bataillon, le capitaine de la 4e venait de tomber mortellement blessé (Maratuel, un ancien de La Flèche, mort le jour même).

Emile Maratuel, Capitaine de la 4e Cie, né le 15 janvier 1874 à Roscanvel (Finistère) Inhumé cimetière communal Quatre-Champs, Vouziers, tombe individuelle 7

Pour permettre d’assurer l’emport du corps, les lieutenants poursuivirent l’adversaire sous-bois, peut être un peu trop loin. Dumaud le lieutenant en premier eut les deux cuisses traversées et dut se retirer.
Mazeau resté seul commanda le repli. En se repliant il trouve un officier allemand blessé, il s’arrête près de lui pour lui prêter assistance, il se baisse, au même instant l’allemand lui tire à bout portant un coup de revolver. Furieux de l’assassinat de leur dernier lieutenant, les hommes firent alors un horrible massacre de tous les blessés qui leur tombèrent sous la main.

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22 août 1914 JMO de la 24e DI

L’adjudant de cette compagnie était tué [8] ; le sergent major blessé, deux sergents tués, trois autres blessés, néanmoins jusqu’au soir cette compagnie sous la conduite de gradés subalternes exaspérés continua le combat.

Mais revenons au repli de ma compagnie : l’attaque sur notre front était renouvelée par une autre brigade allemande (85e et 137e) (par les morts nous avons sur sa composition, les numéros étaient brodés en rouge sur les couvre-casques).

Le 63e ayant pu s’échapper du bois se repliait en désordre par le ravin de Raucourt, poursuivi dans sa retraite par les obus de l’artillerie lourde qui enfilait toujours le ravin.

La 1re brigade allemande avait pénétré dans le ravin de Flaba ; celle qui était devant nous s’efforçait de sortir du bois pour nous bousculer, mais été chaque fois arrêtée par le tir précis de notre artillerie"

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Extrait de l’historique du 63e régiment d’infanterie

A suivre

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Les combats du 28 août 1914 dans le JMO du 78e RI
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Les combats de Raucourt dans l’historique du 78e RI

Notes

[1Tome premier. Publié sous la direction de M. Christian-Frogé Secrétaire général de l’Association des Ecrivains Combattants (Librairie Aristide Quillet, éditeur. Paris 1922)

[2Ces batailles dans les Bois du Dieulet et de Jaunay,vers Laneuville sur Meuse, et celles de Luzy et Cesse, vers Martincourt sur Meuse, du 27 août sont celles qu’évoque le Lieutenant Rungs : « j’appris que les Marsouins avaient pris une revanche à Inor » (voir épisode 6)

[3Tome 1, 2e volume, première partie, chapitre IV « La IVe Armée du 24 au 31 août » pages 166 et suivantes. Les passages cités sont extraits de la partie « La bataille de la Meuse (26-28 août) » pages 184 à 212

[4dont la 45e Brigade avec le 78e RI

[5C’est celle du Lieutenant Rungs

[6Il s’agit de Bax

[7N’oubliez pas que les soldats, gradés comme hommes de troupe, n’ont pas de casque pour se protéger. Le casque Adrian ne sera en service qu’en 1915

[8Il s’agit de Laroche

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