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Les manouvriers


dimanche 1er octobre 2000, par Thierry Sabot

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Pratiquement situés au bas de l’échelle sociale (juste un peu au-dessus des vagabonds et des errants), les manouvriers constituent néanmoins un élément important de la diversité sociale du monde rural. En quoi consiste cette profession si fréquemment répandue dans les registres paroissiaux de l’Ancien régime ?

Les manouvriers, manœuvres, brassiers ou journaliers sont des paysans qui travaillent de leurs mains, avec des outils rudimentaires en bois, parfois relevés de fer (bêche, fourche, faucille, rarement une faux). Ils se distinguent surtout par le fait qu’ils ne possèdent pas de bêtes de labour, de trait, de somme, ou même de bât et n’ont jamais de cheval (trop cher !).

Même si quelques-uns sont propriétaires de leur domicile, la plupart vivent dans une maison modeste qu’ils louent à plus riche qu’eux. Celle-ci se compose généralement de quelques pièces (rarement plus de deux), d’une cour, de quelques petits bâtiments, d’un grenier pour entreposer le grain et d’un petit jardin. Elle est souvent dépourvue d’une grange et d’une écurie.

A ce bâtiment principal, s’ajoutent quelques lopins de terre où ils cultivent des poix et des fèves pour la bouillie (nourriture de base), des choux, des raves, des poireaux, des blettes, quelques fruits, parfois des ceps et du chanvre. S’ils trouvent à emprunter un attelage, ils pourront labourer leurs terres et cultiver les « céréales du pauvre » : seigle et méteil pour la confection du pain.

Leur cheptel vif se compose de quelques brebis ou chèvres qui broutent sur les chemins, les friches et les jachères. Les agneaux seront vendus au marché du bourg le plus proche. Ils possèdent également quelques cochons noirs (notamment en moyenne montagne et dans les paysages de bocage), quelques poules, un coq, parfois une vache.

Mais ces quelques biens ne suffisent pas à assurer la subsistance de leur famille. Souvent, les manouvriers sont obligés de contracter avec un riche citadin un bail à cheptel pour avoir quelques surplus de provisions (lait, beurre, fromage...). Plus généralement, et c’est là leur spécificité, ils vont louer, à la journée, leurs bras, leur force de travail, auprès d’un exploitant agricole plus riche qu’eux.

Ainsi, lorsqu’une main-d’œuvre supplémentaire est nécessaire, c’est-à-dire de mai à octobre au moment des fenaisons, moissons ou vendanges, ils deviennent salariés agricoles occasionnels ou domestiques de fermes. Ils effectuent alors un travail pénible, de l’aube au crépuscule, pour un maigre salaire : parfois un peu d’argent (5 à 10 sous par jour), souvent un petit pourcentage sur leur travail, et plus souvent encore une réduction de leurs dettes.

Toutefois, ces activités et salaires saisonniers dépendent encore trop de la conjoncture (crises économiques ou politiques, aléas climatiques, mauvaises récoltes...) pour offrir des garanties suffisantes aux manouvriers. Aussi, en dehors des périodes d’embauche, ils ont régulièrement recours à des activités annexes : braconnage, travail de la laine ou du chanvre à la veillée sur de petits métiers à tisser, confection de toiles « en cru » (écrues), tailles des haies, travail du métal (fabrication de clous ou d’aiguilles), ramassage du crottin (les déjections servent d’engrais), épandage du fumier, destruction des taupinières, curage des fossés et des rivières, confection de toits de chaume, maçonnerie, travail du bois, liage des gerbes de blé, échardonnage des blés, parfois ils deviennent palefreniers, bûcherons ou charbonniers dans les forêts.

Malgré ces diverses activités, les manouvriers subsistent avec peine et ne sont jamais à l’abri de difficultés majeures : une maladie, un accident de travail, un décès peuvent jeter dans la misère toute une famille car les provisions sont peu importantes. Par nécessité, la mort de l’un des conjoints est presque toujours suivie d’un remariage rapide (cf. les registres paroissiaux). La perte des animaux est également une catastrophe car les revenus de la famille ne permettent pas de renouveler le cheptel. De même, de mauvaises conditions météorologiques peuvent causer la famine, une hausse des prix de la farine ou du pain, et aggraver l’endettement des manouvriers.

De plus, les manouvriers sont également redevables d’impôts (taille, gabelle). Selon Pierre Goubert, « ils paient, en moyenne, 10 livres d’impôts (cf. les rôles d’imposition), soit, à eux tous, une vingtaine de millions, c’est-à-dire entre le quart et le cinquième du budget de la France entre 1661 et 1670 ».

Enfin, il est très difficile de sortir de la condition de manouvrier. Aucune promotion par l’instruction n’est possible puisqu’ils sont presque tous analphabètes. De même, les activités annexes ne leur permettent guère d’améliorer leur situation sociale. Ils peuvent éventuellement espérer faire un heureux mariage avec une veuve de laboureur, ou encore envisager un départ pour la ville la plus proche où ils seront peut-être domestiques.

D’ailleurs, au XVIII° siècle, avec l’essor démographique, ils sont de plus en plus nombreux et trouvent difficilement du travail à la bonne saison. Leur condition se dégrade, d’autant plus que les propriétaires, pour améliorer leur production, n’hésitent pas à supprimer les droits collectifs (vaine pâture, communal, usages en forêt...). Lentement, les manouvriers glissent dans la pauvreté...

Bibliographie :

- Georges Duby et coll : Histoire de la France rurale, t. 2, Paris, Éditions du Seuil, 1975.
- Pierre Goubert : Les paysans français au XVII° siècle, Paris, Hachette, 1982.
- Emmanuel Le Roy Ladurie : Les paysans du Languedoc, Paris, Flammarion, 1967.

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11 Messages

  • > Les manouvriers 20 juin 2005 11:23, par Daniel Girodon

    Bonjour,
    merci pour ce bel article très intéressant.

    Je recherche le même genre d’article concernant la vie des bergers, si possible en Ile de France pour la période comprise entre 1650 et 1750.

    Si vous aviez une idée, merci de me la communiquer.
    Bien cordialement,
    Daniel Girodon
    dgirodon@wanadoo.fr

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  • > Les manouvriers 13 janvier 2007 09:21, par Baudhuin Pringiers

    Bravo pour les études toujours intéressantes que vous confiées au web.

    Je rédige une étude sur la famille (de) GAUFRETEAU (Bordelais) dont les membres semblent avoir exercé le métier de tanneur.

    Avez-vous des renseignements ou des réferences sur cette profession au XV et XVIe siècle ?

    Je vous en remercie

    baudhuin.pringiers@skynet.be

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    • > Les manouvriers 17 novembre 2007 13:25

      bonjour,je tombe par hasard sur votre site,mais est ce un hasard ?une de mes ailleules s’appellait josepha caminarez de gaufreteauoriginaire de cadix) et était mariée a un certain garnung du boisin de Saint Brice monnayeur du roi a Bordeaux:y aurait il un rapport ?cela serait inéspéré,peut etre pour tous les deux !!
      voici mon adresse internet:philippe.geronimo@wanadoo.fr
      Au plaisir de vous lire Philippe Prat

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    • > Les manouvriers 31 décembre 2007 18:38, par DESMOULIN Gérard

      Bonsoir,
      J’habite un village de l’entre deux mers, DARDENAC, et je dispose de quelques éléments sur les GAUFFRETEAUX, village où ils ont exerçés le métier de tanneurs, et où ils ont au cours des années régnés sur la région.
      Dans mon village existe encore le château où ils ont vécus.
      Je suis entrain de reconstituer l’arbre généalogique de la famille, ainsi que les armoiries.Dur labeur mais passionnant !!
      Gérard DESMOULIN

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  • Les manouvriers 3 avril 2009 08:30, par Dominique Barbier

    Bonjour,
    J’ai lu avec grand intérêt votre article. Je vois sur un acte de baptème de 1741 dans le Pas de Calais, que le père était « sergent de la paroisse et manouvrier ». Cet exemple montre, j’imagine, une autre face du manouvrier qui, en l’occurence complétait ses revenus insuffisants de sergent par des « petits boulots » et n’était donc pas nécéssairement au bas de l’échelle sociale. Est-ce comme cela, à votre avis, qu’il faut interpréter cette qualification ?

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    • Les manouvriers 3 avril 2009 14:31, par Thierry Sabot

      Bonjour,

      D’abord, il faudrait définir précisément cette fonction de « sergent de paroisse » et le rang de celui qui occupait cette fonction. S’agit-il d’un officier de justice... à la réputation souvent mauvaise ?

      Ensuite, il faut tenir compte également que, pour des raisons économiques, la pluriactivité était très fréquente en milieu rural, souvent une nécessité. Ainsi l’on rencontre parfois des manouvriers tailleurs d’habits ou des manouvriers fileurs ou tisseur...

      Cette fonction de « sergent de paroisse » est peut-être une marche sur l’escalier de l’ascension sociale ?

      Bien cordialement,

      TS

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      • Les manouvriers 3 avril 2009 15:54, par Dominique Barbier

        Merci Thierry pour la réponse. Je comprend bien que le manouvrier n’était pas nécessairement pour les métiers de la terre. Pouvaient-ils être pour des métiers « intellectuels » comme comptable ou répétiteur etc. ou bien parle t’on nécessairement de métier « manuel » ?

        En effet, je ne vois pas ce que ce « sergent de la paroisse » pourrait être d’autre que le « bas officier de justice » dont la juridiction était sa paroisse, et qui à l’instar des actuels huissiers de justice, n’avait pas bonne réputation.

        J’imagine que l’ascencion sociale a fonctionné puisque son fils est devenu « marchand de géograhie » à Paris et son peti-fils vice président du Conservatoire de la Bibliothèque royale.

        Cordialement

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  • Les manouvriers 19 août 2010 19:29, par MONSIEUR DADOUN CHARLES

    BONJOUR,

    JE SUIS AGRÉABLEMENT SURPRIS DE VOIR COMMENT L’ARTICLE SUR LES MANOUVRIERS A ÉTÉ TRAITÉ : CLAIR, SIMPLE FACILE À COMPREDRE ET LE REPLAÇANT DANS SON CONTEXTE HISTORIQUE.

    JE CONNAISSAIS CE MOT SANS POUR AUTANT POUVOIR EN DONNER LA DÉFINITION PRÉCISE QUI LUI ÉTAIT RATTACHÉE. AUSSI AI-JE FAIT UNE RECHERCHE SUR ORDINATEUR ET ON NE PEUT DONNER DE DÉFINITION PLUS CLAIRE QUE CELA.

    JE VOUS FÉLICITE CAR VOUS AVEZ CAMPÉ LE MANOUVRIER SUR TROIS PLANS QUE J’AI RETENUS SOIT : HISTORIQUEMENT, SOCIALEMENT ET POLITIQUEMENT.

    BRAVO ET JE VOUS ENCOURAGE À POURSUIVRE DANS CETTE VEINE.

    MERCI ENCORE

    MONSIEUR CHARLES DADOUN

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  • Les manouvriers 24 avril 2012 20:03

    Bonjour,
    Je viens de découvrir votre article très intéressant sur les manouvriers.
    Dans mes recherches généalogiques, j’ai retrouvé une ascendante dans le département du Jura, née à Gendrey en 1776, déclarée vigneronne à la naissance de son fils en 1812 et manouvrière à la fin de sa vie en 1840.
    Doit-on considérer que ce qui est dit en termes de statut et de travaux pour les manouvriers s’applique également aux femmes « manouvrières » ?
    Merci de votre réponse.
    Bien cordialement.
    Pierre Ghigliazza

    Répondre à ce message

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