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Baies, linteaux et voussures… (9e épisode)

Comment construisaient nos ancêtres ?

Le jeudi 21 janvier 2010, par Jacques Auguste Colin †

Une baie opportunément orientée !

Les douze mois qui me séparaient de la prochaine période d’observation possible, en l’occurrence Août 2002 furent l’objet de cogitations intenses, relatives aux nombreuses questions qui se posaient à moi… :

  • a) À quelle date de l’année le soleil se levait-il dans l’axe de l’abbaye ?
  • b) Quel était l’intérêt y avait-il à découvrir cette date ?
  • c) Comment et pourquoi le maître d’œuvre premier avait-il implanté l’axe ce jour là ?
  • d) Comment m’y prendre pour faire cette remontée dans le temps ?

C’est cette année là que pour m’éclaircir les idées, je mis en œuvre l’aquarelle ci-dessous représentant le site tournusien le jour du piquetage et de l’implantation de la future église abbatiale.

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Le site tournusien au X° siècle
En l’an 875, l’empereur Charles le Chauve accorde à l’Abbé supérieur des moines philibertins exilés de Noirmoutier la pleine suzeraineté et possession de la Villa Tornucium. Le dessinateur imagine le site tournusien au moment la communauté commence l’implantation de la future abbaye sur la petite hauteur Nord du site, où subsiste une petite communauté de disciples de Saint Valérien, martyrisé au IV° siècle en cet endroit.
En bas, au centre, la Maître d’œuvre oriente avec l’alidade à pinnules, l’axe de la future église abbatiale sur le soleil levant à la date du 20août (julien).

Pour la plupart des spécialistes de l’art roman, l’axe de la majorité des églises, romanes ou gothiques, est orienté ouest - est, le chevet presque toujours du côté du levant. Souvent, une petite ouverture, oculus ou baie verticale étroite bien située dans l’abside permet à l’astre du jour naissant d’illuminer pendant quelques instants la sombre nef, signal ancestral pour « sonner matines… » !

Dans le cas, de l’abbatiale Saint Philibert de Tournus, cette ouverture se situe à la base Est du grand clocher.

Pour les besoins d’illustration d’une étude métrologique en ladite abbatiale, j’avais à préciser cette orientation sur un dessin imaginaire du site tournusien au dixième siècle, époque du début de construction de l’église. D’où la présence dans ce dessin d’un rayon jaune vert issu d’un soleil naissant à l’horizon lointain des monts du Jura, passant par l’axe d’une hypothétique chapelle des valérianistes (sur la crypte romaine existante) pour aboutir sur l’alidade d’un maître d’œuvre dirigeant le piquetage de la future abbatiale (voir le dessin ci-dessus).

Il apparaîtra vite au lecteur un peu averti que cette représentation, imaginaire dans les détails mais exacte dans son principe, ne peut être vérifiée que pour deux dates précises de l’année.

En effet, entre les points extrêmes des solstices d’été (St Jean) et d’hiver (vers Noêl) le point d’apparition du soleil levant se déplace chaque jour :

  • vers la gauche en hiver et au printemps...
  • vers la droite en été et en automne...

d’une grandeur d’angle non négligeable et perceptible par un observateur [2].

L’axe de l’abbatiale étant ce qu’il est, il est donc possible, pour un observateur patient, logé à la baie centrale de la base du clocher Est, de déterminer la date exacte de fixation de cet axe, acte premier de tout constructeur d’église.

Par un hasard providentiel, il se trouve que l’axe de la section basse de la rue de la Poterne et l’axe de l’abbatiale sont rigoureusement parallèles. De même, la première baie frappée de barreaux de la maison du Roy Guillaume, embrasse l’horizon dans la même direction selon un angle d’environ 10 degrés (Plan cadastral 1è partiel) [3].

L’alignement du barreau central de la baie et du pignon droit du séchoir de l’ancienne tuilerie des Moustiers étant l’axe parallèle à celui de l’abbatiale, formant un angle d’azimut mg 78° (# 67 °avec Nord géo), je suis donc chaque matin en position idéale d’observation des dates d’apparition du soleil dans cet intervalle, à condition d’être en place entre six et sept heures (heure locale) et que la couverture nuageuse ne soit pas trop épaisse. Plusieurs années d’observations patientes m’ont permis les constatations suivantes :

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Un lever de soleil à Tournus
  • a) En août 2000, le soleil levant apparut à l’horizon de mon angle de 10 degrés, dans le sens décroissant (de gauche à droite sur mon dessin) du 10 août au 30 août entre 6 et 7 heures (heure d’été). Il s’est levé dans l’axe de la rue, et par conséquent dans l’axe de Saint Philibert pendant quelques jours consécutifs entre 15 et 25 août sans que j’aie pris quelques notes précises, hélas.
  • b) En mai 2001, le soleil levant est apparu à l’horizon de mon angle de 10 degrés, dans le sens croissant seulement à partir du 12 mai (retour du beau temps, notre photo) légèrement à gauche du pignon de la tuilerie. Il s’est levé derrière le pignon de gauche le 27 mai. Par extrapolation il devait se lever dans l’axe de l’abbatiale pendant une même période de 5 jours du 29 avril au 3 mai.

Mais oublions, si vous le voulez bien, cette deuxième occurrence pour nous pencher sur la première :

Les vieux tournusiens auront vite remarqué que la date de la fête de leur saint patron Philibert figure parmi celles où le soleil levant s’est trouvé dans l’axe de l’église abbatiale.

Etant données les nombreuses possibilités d’orientation dont disposait l’abbé Aymin, premier maître d’ouvrage de l’abbaye (vers 920 ... 930) il est très tentant de voir là un choix délibéré en référence à la béatification de son saint patron Philibert, mort an 684, probablement canonisé vers l’an 700, le 20 août dans le calendrier julien alors en usage.

D’autant que les reliques de Saint Philibert furent exposées au point extrême Est de l’église pendant dix siècles, à la dévotion des fidèles, jusqu’à leur mystérieuse disparition en 1999.

Quelle étrange et forte émotion ressent le chercheur en retrouvant, par delà les siècles, la pensée directrice d’un grand bâtisseur !

Comme il serait intéressant et instructif de pouvoir faire la même recherche sur d’autres églises commencées à la même époque, à la Madeleine par exemple ou à St Martin de Laives... Fort peu modestement, j’espère que cet article suscitera des vocations.

Peu à peu s’insinuait dans mon esprit l’idée que ce qui n’était qu’une simple curiosité d’amateur, pourrait devenir une contribution utile pour une meilleure connaissance de la merveille romane qu’est l’église abbatiale Saint Philibert de Tournus.

Vérification de l’orientation de l’abbatiale Saint Philibert de Tournus

Avant de me lancer dans la recherche d’un point de visée, je m’était promis de vérifier le plus sérieusement possible mon assertion selon laquelle l’axe de l’abbatiale Saint Philibert était orienté sur le point du soleil levant le jour de la fête dudit saint. La période ayant bénéficié d’un temps favorable je vous offre le résultat de mes cogitations.

Un bon dessin valant mieux qu’un long discours, je laisserai ceux que la mécanique céleste ne rebute pas se régaler de mes petits gris-gris et photos et vérifier à leur tour la méthode. Avec quelques remarques cependant :

  • a) Les azimuts sont comptés à partir du Nord géographique, et non magnétique (ma p’tiote boussole). Vérification faite l’axe de Saint Philibert est de # 67° Est.
  • b) Le soleil s’est levé le 20 août 2001, tout comme le dimanche 20 août 920, +/- cinq degrés au delà de l’axe de l’abbaye. On ne peut en déduire l’inexactitude ou la véracité de mon assertion car nous ignorons à quel moment le maître d’œuvre a fixé l’orientation.
  • c) L’abbé Aymin, si c’est lui, ne possédait au mieux pour instrument de visée que d’une planchette graduée avec alidade (pas de boussole) et une erreur ou variation de cinq degrés est négligeable pour les instruments de l’époque [4].

Je venais d’entrer dans ma 78° année, pas très valide, et la perspective de courir, dès 6 heures du matin, la campagne à la recherche d’un point de visée idéal dans mon alidade géante, m’effrayait un peu ! Ce fut cependant avec impatience que j’attendis l’été 2002 pour me lancer dans cette aventure.

Note : J’ai pu rafraîchir mes maigres connaissances astronomiques et comparer mes observations grâce au site de l’Institut de Mécanique Céleste et de Calcul des Ephémérides de l’observatoire de Paris (IMCCE) que je recommande :

Orientation de l’Abbatiale Saint Philibert

Ne fut-ce que par honnêteté intellectuelle, je me devais de vérifier les conclusions de mon étude de l’année précédente, faites à partir d’observations depuis mon domicile.

En considérant le plan de Tournus comme une gigantesque planchette à alidade dont les clochers de l’abbatiale seraient les pinules, je pouvais rechercher sur ce plan un certain nombre de points d’où je pourrais peut-être, aux alentours du 20 août, observer à l’horizon le lever du soleil par rapport à l’axe de l’église, et vérifier par la même occasion la concordance avec mes précédentes conclusions.

Ce que je fis quelque temps auparavant et que résume assez bien le schéma et les photos ci-dessous :

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À gauche : Point A, trop à gauche - les deux clochers sont alignés Altitude 280m.
Au centre : Point B,
trop à droite : Le grand clocher est aligné sur la Bâtière Altitude 290m.
À droite : Point C.
Presque idéal : le grand clocher très légèrement à droite du point central
Altude 300m.

Il faut noter que pour que la mesure soit juste, il faut que le point de visée soit à la même altitude que la ligne de toit centrale de l’église. Cet endroit fut trouvé par la suite, situé dans une propriété privée ( altitude 220m), sans avoir pu servir cette année, après la date du 21 août.

Les vérifications 2002

C’est ainsi que du 15 au 21 août, dès 6 h 00 de l’aube (4 h 00 au soleil), je me mis en quête des endroits repérés sur le plan comme étant susceptibles de me procurer ma "photo du siècle", celle qui vérifierait la justesse de mon analyse !

Las... Le ciel n’était pas avec moi... Outre que les endroits repérés étaient noyés dans la végétation, la météo de ce mois d’août 2002 ne me permit jamais d’assister au flamboyant lever de "RA". Les nombreuses photos prises à l’heure officielle ne révélèrent qu’une brume épaisse ou des amas de gros nuages menaçants, le 15, le 19, le 20, le disque solaire n’apparut que vingt à trente minutes après l’heure de son lever réel.

C’était fichu pour cette année, tout en me laissant le loisir de calculs compliqués pour constater que tout est conforme à mes observations de l’année précédente... Avec la même dose d’imprécision quant à la date du choix de l’orientation de l’église [5].

Le nombre de paramètres à prendre en compte est tellement grand, qu’il m’interdit pour l’instant une plus grande précision. Seule une photo prise à l’altitude de l’église, avec le soleil apparaissant sur son axe sera exploitable.
Je me donnai donc rendez-vous pour l’année suivante, si la météo le permet et si Dieu me prête vie !

Note : À l’examen critique des photos ci-dessus, on peut se demander si mon hypothèse de départ : (Fête de la St Philibert) n’est pas erronée. En effet, si j’avais pu prendre la photo de gauche, du point rouge caché par la végétation (plan ci-dessus), on peut estimer que le soleil se serait levé sur l’axe 67°, le 15 août. On peut faire la même déduction à partir de la photo de droite.

Et dans ce cas en déduire que le maître d’œuvre a orienté son projet sur le soleil levant, le jour de l’Assomption, avec cinq siècle d’avance sur la proclamation du dogme ! Ce serait bien osé, mais après tout, l’Histoire est pleine de ces mystères non résolus !

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Opportunément orientée.

À suivre...


[1La « Maison du Roy Guillaume » à Tournus

[2La fonction réglant ce déplacement est à la fois tangentielle et sinusoïdale, et ne peut être abordée ici. Disons, pour simplifier, que le déplacement journalier sur l’horizon est de l’ordre du degré d’angle.

[3N’importe quel habitant d’un étage du quai Nord pourrait vérifier l’exactitude de cette situation avec un plan orienté et un repère Est (azimut 78°) sur la rive gauche.

[4Rappelons que ni la boussole, ni l’horloge n’existaient au Xe siècle, et que les références à l’espace et au temps étaient l’étoile polaire et la position différente et intermédiaire du soleil durant de la journée : Lever, zénith, coucher (gnomon ou cadran solaire).

[5Avant toute conclusion, étudier le possible décalage de dates entre calendriers Julien et Grégorien.

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6 Messages

  • Baies, linteaux et voussures… (8è partie) 19 février 2010 17:58, par François

    Quel magnifique travail et passionnante observation lu par moi intégralement malgré mon faible niveau en math et géométrie !
    Votre description fait apprendre beaucoup sur la notion de temps et sa mesure autrefois ? J’attends la suite avec impatience.

    Un Nul en maths

    Répondre à ce message

  • Baies, linteaux et voussures… (8è partie) 8 février 2010 00:38, par GRAVES

    Très beau voyage dans le passé.
    La lecture de votre travail a été un grand plaisir.
    Faire redécouvrir la science de nos anciens avec une telle pédagogie, une telle clarté, si bien illustré, est une réelle performance.
    Je ne peux résister au plaisir de vous féliciter et vous dire mon admiration.
    Merci.
    Jacques GRAVES

    Répondre à ce message

  • Baies, linteaux et voussures… (8è partie) 24 janvier 2010 11:34, par KIRCH Pierre

    A La Roche de Glun ce 23 courant,
    Monsieur ,
    C’est toujours un plaisir de vous lire ; tant pour les questions abordées inhérentes à l’architecture médiévale (auxquelles on aurait pas pensé de prime abord :cf. l’orientation du soleil levant le jour de la fête du Saint auquel est consacrée l’abbatiale !!!!) que pour la patience et l’honneteté intelectuelle du démonstrateur ....
    Continuez à nous instruire !
    Bien cordialement à vous
    Pierre Kirch

    Répondre à ce message

  • Baies, linteaux et voussures… (8è partie) 23 janvier 2010 11:25, par Dautreville

    Bonjour
    c’est magnifique ! quelques autres vérifications sur d’autres églises et leurs consignations cela ferais un livre
    extraordinaire sur les techniques pleines d’observations de nos ancêtres. Avec notre technologie toujours à courir après le bonheur universel o n peu s’interroger sur notre oubli rapide suivant les humeurs du temps. votre démarche me rappel un vieux bouquin (Eleusis Alesia de X Guichard
    1936 chez Paillard )

    Répondre à ce message

  • Baies, linteaux et voussures… (8è partie) 23 janvier 2010 09:41, par Dezandre

    quel travail et sutout quelle patience ! j’admire ... je n’y
    connais rien mais j’ai encore appris qq chose aujourd’hui.
    De plus j’ai remonté le temps ancien ou l’on implanté église
    ou chapelle dans des "axes", alors que lorsque l’on rentre
    dans ces lieux, l’on ne peut voir les observations cités,
    puisque l’on visite à n’importe quelle heure et pas au lever
    du soleil. Parfois, un brin de soleil frappe un vitrail et
    nous sommes quand même dans la "magie" !
    merci de m’avoir fait partager vos observations, salutations
    Liliane Dezandre

    Répondre à ce message

  • Baies, linteaux et voussures… (8è partie) 23 janvier 2010 08:59, par Yves Cadou

    Votre document est intéressant et rejoint une étude que j’ai faite suite à la découverte d’un pont romain (32 ap. J-C) sur la Loire. Je me suis plongé dans la cadastration romaine et l’astronomie mais, hélas, je ne suis pas arrivé à déterminer la "fête" correspondant à l’orientation... Je vais joindre à ce message le court article que j’ai publié à la Société d’études scientifiques de l’Anjou car, qui sait, quelqu’un aura peut-être une idée...

    Répondre à ce message

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