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Deux jeunes soldats, envoyés contre les grévistes, morts... de la scarlatine

En introduction aux épidémies dans les casernes entre 1874 et 1914

Le jeudi 15 octobre 2015, par Michel Guironnet

« L’Humanité », celle de Jaurès, dénonce haut et fort, entre 1907 et 1912, le mauvais « état sanitaire » des soldats et les épidémies dans les casernes : une illustration de cette situation au 87e de Ligne.

A Angers - les leçons de la mort

"Le ministre de la guerre n’a pas répondu un mot aux informations récentes et d’une précision rigoureuse de notre envoyé spécial, sur l’épidémie de scarlatine et d’oreillons qui sévit dans la garnison de Versailles, où plusieurs soldats ont été frappés à mort. L’impossibilité de démentir des certitudes prises dans le registre de l’état civil l’a sans doute réduit au silence.
En sera-t-il de même des informations nouvelles que nous recevons sur le mauvais état sanitaire du 6e Génie, en garnison à Angers ?

Tous les matins, dans ce régiment, une centaine de malades se présentent à la visite. Le médecin-major les expédie presque tous, en tas, avec une raideur qui aurait ravi le légendaire Ronchonnot [1] Plusieurs soldats, depuis l’arrivée des « bleus », sont sortis de l’hôpital « les pieds devant », sans que les leçons de la Mort aient adouci la rigueur du service de santé et engagé M. le major à examiner avec plus de soin les malades qui se présentent devant lui. La mort, une fois de plus, est intervenue pour marquer l’incurie et la brutalité des procédés dont les hommes de ce régiment sont victimes.
Nous précisons : le sapeur Castex, originaire de Tours, « un bleu » de la compagnie 9-4, se fit porter malade la semaine dernière, trois jours de suite.
Le major ne vit goutte à son mal ou ne voulût pas le reconnaître. Il infligea le tarif habituel de quinze jours de salle de police. Le sapeur revint cependant à la charge une quatrième fois et l’on daigna alors prendre sa température, qui atteignait prés de quarante degrés. II fut envoyé d’urgence à l’hôpital, où il est mort deux jours après.

Les obsèques ont eu lieu samedi dernier. Les sapeurs qui y assistaient en grand nombre ont protesté par leur attitude contre la barbarie militaire qui venait d’allonger sa liste funèbre. Nous demandons au général Picquart quelle conduite il se propose de tenir à l’égard de ce médecin-major qui nous paraît avoir un cadavre sur la conscience" [2] [3]

L’armée envoyée contre les grévistes du canal du Nord

Nous sommes quelques années avant la Grande Guerre : l’armée est envoyée contre les grévistes des travaux du Canal du Nord, à Ytres, dans le Pas de Calais, à la limite de la Somme et de l’Aisne

"La grève qui a éclaté, il y a environ deux mois, sur les chantiers du canal du Nord, se poursuivait dans un calme relatif. Mais voilà que les grévistes, qui ont établi leur quartier général à Ytres, arrondissement de Péronne, ont changé de tactique ; ils se livrent chaque jour aux pires actes de sabotage.
Il y a quelques jours, ils ont tiré des coups de revolver sur les fenêtres de la maison du directeur de l’entreprise, M. Brossier, qui a dû quitter le pays. A chaque instant des fils téléphoniques, télégraphiques, servant à actionner les appareils de l’entreprise, sont coupés. Il y a quelques jours les grévistes ont enlevé 200 mètres de fils télégraphiques et saboté une machine.

A diverses reprises, le sous-préfet de Péronne a proposé son arbitrage, mais en vain. Avant-hier les grévistes ont incendié des baraquements. L’avant-dernière nuit, des habitations particulières ont flambé et hier matin, les grévistes ont brisé des machines dont ils ont jeté les débris dans un puits du village.
En présence de ces nouveaux méfaits le parquet de Péronne s’est transporté sur les lieux et le bataillon du 120e de ligne, qui est en garnison à Péronne, a été envoyé d’urgence à Ytres, où la population est terrifiée"
.

Violents incidents de grève

"Depuis six semaines que dure la grève sur les chantiers du canal du Nord, entre les communes de Ruyaulcourt (Pas-de-Calais) et d’Ytres (Somme) [4] où travaillaient 500 ouvriers, aucun incident grave ne s’était produit. Il n’en va plus de même aujourd’hui.

Depuis trois jours, les grévistes, au nombre de cinq cents, se sont livrés aux plus graves déprédations.../... Les préfets de la Somme et du Pas-de-Calais sont sur les lieux pour organiser le service d’ordre avec 150 gendarmes et deux compagnies d’infanterie, qui occupent les chantiers entre Ruyaulcourt et Ytres.../... Trois arrestations ont été opérées à Bertincourt"

La grève du Canal du Nord

"La grève menace de prendre un caractère d’exceptionnelle gravité, particulièrement à Ytres, sur les confins de la Somme, et à Hermies et Ruyaulcourt (Pas-de-Calais).

Elle a nécessité l’intervention des préfets de la Somme et du Pas-de-Calais, et de la force armée ; une centaine de gendarmes et deux compagnies du 33e de ligne venues d’Arras, sont chargés de maintenir l’ordre. .../...Trois terrassiers accusés de sabotage ont été écroués à la prison d’Arras.«  [5]

Le journal « La Croix » du 17 décembre 1909 indique que « la situation reste très grave »  : « 200 soldats du 33e d’infanterie sont partis hier après-midi d’Arras pour se rendre à Ruyaulcourt et Hermies. Des renforts de gendarmerie ont envoyés à Marquion ».

Le 19 décembre 1909, « La Croix » annonce qu’une compagnie du 87e régiment d’infanterie de ligne est envoyée à Ytres.

Au 87e de ligne, il y a deux morts : navrants détails

« L’Action syndicale » de Lens, avec un ton bien différent des autres journaux d’alors, a « couvert » les événements.

« L’Humanité », le journal de Jean Jaurès, revient sur les grèves au canal du Nord. Dans son numéro du 18 février 1910, un article dénonce les mauvais traitements infligés aux soldats :

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Au 87e Régiment d’Infanterie de ligne

Ces grèves ont, bien évidemment, suscité des travaux historiques....mais s’est-on intéressé à ces deux soldats morts de maladie ?

« Un des morts était de Paris, fils unique d’une pauvre veuve » Il est victime de l’épidémie de scarlatine ?
Retrouver le nom de ce Parisien (d’origine ou d’adoption ?) et son parcours militaire : (engagé ou appelé ?) permettrait de « vérifier » les affirmations de l’Humanité :

  • sa mère était elle bien veuve ?
  • était elle bien « pauvre » ?

Il faut aussi rechercher l’autre décès. Ce soldat du même régiment souffrait,lui, « d’une maladie incurable » connue de ses supérieurs.

Il doit être possible, grâce aux actes d’état-civil en mairie, de retrouver ces soldats du 87e de Ligne morts, pour le premier du moins, « à l’hôpital de Péronne » ? Leurs décès a du avoir eu lieu entre mi décembre 1909 et mi février 1910. [6]

Vulphy et Paul Célestin

Au matin du 4 janvier 1910, en mairie de Péronne (Somme) « Diogène Dumeige, économe de l’hospice de cette ville » 33 ans et « Pierre Désiré David, concierge de cet établissement » 60 ans ; déclarent que « hier, à deux heures du matin, est décédé à l’hospice de cette ville, rue Béranger, Vulphy Louis Joseph Beauvais » soldat au 87e régiment d’infanterie « premier bataillon, première compagnie (numéro matricule : deux cent trente huit) » demeurant à Saint Quentin (Aisne) né à Berneuil (Somme) le 4 juillet 1887 (âgé de 22 ans, 6 mois, 1 jour) « célibataire, fils de Théotime Beauvais et de Laurentine Lefebvre, son épouse ; domiciliés à Berneuil »

Vulphy est domicilié à Saint Quentin car c’est là qu’est la caserne du 87e régiment.

Le 11 janvier 1910, Diogène et Pierre Désiré sont à nouveau en mairie de Péronne :
« Hier, à quatre heures du soir, est décédé à l’hospice civil de cette ville, rue Beranger, Paul Célestin Derouet, soldat au quatre vingt septième régiment d’infanterie en garnison à Saint Quentin (Aisne) y demeurant, né à Quettreville canton de Montmartin (Manche) le neuf octobre mil huit cent quatre vingt sept, âgé de vingt deux ans trois mois un jour, célibataire, fils naturel de Eugénie Marie Dérouet, sans profession, demeurant à Paris quarante sept rue d’Orsel (dix huitième arrondissement)… ».

« Fils unique d’une pauvre veuve... »

Voilà notre Parisien (d’adoption) ! Paul Célestin est le fils naturel d’ Eugènie, domestique de 18 ans.
Il est déclaré le jour même de sa naissance, le 9 octobre, par Ernest Pacifique Livalle « couvreur en paille » de 27 ans ; accompagné de l’instituteur et du garde-champêtre de Quettreville.
Paul Célestin prend officiellement le nom de sa mère Eugénie Marie Derouet le jour de Noël 1887. Alors dite « servante » ; « elle se reconnait mère de l’enfant » Si l’instituteur et le garde-champêtre sont à nouveau témoins ; nulle trace d’Ernest Pacifique !

Quand et pourquoi Eugénie Marie rejoint-elle la capitale ? Peut-elle, en 1910, être « pauvre veuve » à Paris ?

Pour nous éclairer sur ces questions, cherchons la fiche matricule de Paul Célestin, classe 1907. Est-il déjà à Paris ou encore dans sa commune de la Manche ? Elle existe bien aux archives départementales [7] Mais elle nous réserve une surprise !

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Numéro matricule 1111 de la classe 1907

Lorsqu’il est recensé, Paul Célestin est « résidant à Paris, rue Scribe (9e arrondissement) » Il est « employé d’hôtel », fils de « Derouet Eugénie Marie, domiciliée à Quettreville » .

Plus bas, sous deux lignes annulées, il est écrit « Rayé de la liste cantonale de Montmartin sur Mer, sur laquelle il a été inscrit illégalement ; ayant été légalement inscrit dans le 18e arrondissement de Paris, où sa mère était domiciliée au 1er janvier 1908 ».
Effectivement, pour la classe 1907, au 6e bureau du recrutement militaire de Paris, il existe une fiche à son nom sous le numéro 3517 !
Il nous faudra attendre, pour conclure cette recherche, la mise en ligne des registres matricules. Pas de possibilités non plus avec les recensements : à Paris, ils n’existent qu’à partir de 1926 !

Mais peut-être que l’un de nos lecteurs compte ce soldat dans ses ancêtres ?

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Dessin dans « Action syndicale » du 8 mai 1910

De graves épidémies déjà en 1897



Dans le journal « La Croix de l’Ardèche » du 7 février 1897, on peut lire cet article :

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Epidémie de scarlatine



Effectivement le 31 janvier 1897 « Eugène Lemaitre, soldat à la 8e section des infirmiers » à l’hôpital militaire de Bourges, et « Jean Puybourdin, soldat à la dite section » déclarent en mairie que « le trente courant, à cinq heures du soir, Jean Reviriault, tambour à la troisième compagnie du 95e Régiment d’Infanterie, numéro matricule 5209, célibataire, né à Saxi-Bourdon (Nièvre) le 21 novembre 1873, domicilié à St Benin des Bois (Nièvre) vingt trois ans, fils de Jean et de Marie Lelong ; est décédé à l’hôpital militaire » [8].

Ce pauvre tambour était donc de la classe 1873. Sa fiche matricule porte le N° 1203 du recrutement de Nevers [9].
Déclaré « Bon pour le service » après avoir tiré au sort le N°50 pour le canton de Saint Saulge, Jean Reviriault est « dirigé le 16 novembre 1894 sur le 95e Régiment d’Infanterie, arrivé au corps le dit jour, immatriculé sous le numéro 5209. Soldat de 2e classe le 16 novembre 1894, soldat de 1re classe le 6 octobre 1895, Tambour le 26 septembre 1896. Décédé à l’hôpital militaire de Bourges le 30 janvier 1897 (pour fièvre scarlatine) »

Pour lire la suite : Les épidémies de typhoïde dans les casernes


[1Le Colonel Ronchonot est le personnage, très populaire alors, des fascicules « Les aventures du Colonel Ronchonot » ; à l’humour satirique contre l’Armée ; publiée à partir de 1884 par Gustave Frison. Un vaudeville en 3 actes en sera adapté et joué avec succès sur plusieurs scènes de théâtres parisiens. A noter que sa lecture en est interdite, à l’époque, par l’Église.

[2numéro du 16 février 1908

[4Ytres est aujourd’hui dans le Pas de Calais !

[5Journal »Le XIXe siècle" des 16,18 et 21 décembre 1909

[6Merci à Marie-Josée, dynamique animatrice des « Amis de Léo » à Saint Léger les Authie de m’avoir déniché ces actes

[71R 3/134 Classe 1907, bureau de Saint Lô

[8Registre des décès de la ville de Bourges en ligne sur le site des archives départementales du Cher 3 E 5410 vue 31/470

[9Volume 3 1 R 215 vue 332/829 sur le site des archives départementales de la Nièvre

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