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Disparition du curé de Châtenay : quand l’enquête tourne au grandguignolesque

Le vendredi 10 septembre 2021, par Alain Denizet

Disparu le 24 juillet 1906, le curé de Châtenay est introuvable. L’enquête officielle est comme paralysée. Alors, à la mi-août, la presse engage des recherches parallèles qui dérivent dans le rocambolesque, proche à l’occasion du grand-guignol. Du jamais vu, me semble-t-il, dans l’histoire du fait divers avant la Grande Guerre et dont la cause est à chercher dans la concurrence effrénée que se livrent les journaux. Le 15 août marque le début d’une abracadabrante séquence de sept jours.

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À la une du Journal, 15 août 1906.

15 août : découverte improbable

Tout commence par la découverte du vélo de l’abbé par un mage hindou, Devah. Marle, un passionné de sciences occultes lié au Journal, est impressionné par la justesse de ses révélations d’après l’examen d’un simple portrait. Il suggère à l’hindou d’exercer ses talents au service du mystère Delarue. Muni d’une photographie de l’abbé, le duo prend la route. Soudain, entre Chalo-Saint-Mars et Étampes, Devah fait stopper le moteur, s’enfonce dans les bois et d’un coup, crie : « Marle, Marle ! » Il est en arrêt devant une bicyclette. Sur la plaque, au-dessus du guidon, sont gravés ces deux mots : « Delarue, Châtenay. » La presse anglo-saxonne célèbre le « Sherlock Holmes hindou [1] ». La découverte de la bicyclette, cachée à quelques centaines de mètres du chapeau, jusqu’alors le seul indice, conforte les partisans du crime.

Auréolé de son succès, Devah promet qu’il retrouvera le corps dans les cinq jours. Nouvelle coqueluche des journaux, toujours habillé avec élégance – il arbore un huit-reflets et un complet gris perle – il arpente la contrée à la quête d’indices, suivi par des centaines de personnes.

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Au premier plan, Devah canne en main, L’Illustration, 25 août 1906

La méthode du mage hindou

Il marche, observe et soudain, s’immobilise. Alors, comme évoluant dans un monde parallèle, il procède par inspirations, hume l’air en tous sens, puis se baisse ou se laisse tomber à plat ventre, arrache des brins d’herbe dont il bourre ses poches, ramasse de la terre, la mâche avec application ou bien se met à sucer des cailloux. Sa méthode déconcerte le Daily Telegraph - « The Sherlock Holmes Hindou has a strange way of divining [2] ». Surtout, elle s’avère inopérante…

Mais le point fort de Devah, c’est le décryptage d’un individu d’après sa photographie et, en ce domaine, il est intarissable. Les lecteurs apprennent ainsi que l’abbé a de « bons yeux », mais qu’il est sujet « à une infection des reins et qu’en hiver il doit être constipé au point d’être obligé d’avoir recours à des laxatifs énergiques ». Devah en précise la psychologie. « Bienveillant et charitable, l’abbé cherche à se rendre compte des souffrances qu’il soulage. À son insu, il est porté à agir plus ou moins mystérieusement. Il est d’une fierté bizarre, celle de se croire autrement constitué au point de vue mental que les autres hommes. Il veut tout analyser. C’est un bon vivant, un peu sensuel, il aime les bonnes choses, mais il sait s’en passer [3]. »

Plus fort encore, à Etampes, il promet des révélations sur sa mort à la sœur de l’abbé. N’a-t-elle pas un objet du disparu ? Par chance, elle a l’un de ses mouchoirs blancs. Dans un grand silence, le psychomètre considère l’étoffe, s’en imprègne, l’aspire, la promène par « petites secousses » sur son front, puis rend son verdict :
« L’abbé Delarue n’est pas à l’étranger. Je garantis que cet homme est mort, mort assassiné. Celui qui a attaqué le curé s’est embusqué au tournant d’une route pour le tuer. L’abbé éprouvait ce soir-là une grosse crainte, il avait peur. Ma science ne m’a jamais trompé [4]. »

Où mène la concurrence médiatique…

Le Journal avait engagé Devah, La Patrie recrute la cartomancienne Flaubert et son ami Alvis, un hindou dont la canne à béquille d’argent fait sensation. Conduite auprès du taillis où fut dégagé le vélo, elle opère selon des procédés qui rappellent Devah, si ce n’est qu’aux herbes et aux cailloux, elle préfère les fleurs. Devah la convainc de combiner « leurs fluides » afin de déterminer où gît le cadavre. L’expérience démarre à l’hôtel « Grand Courrier » d’Étampes. Devah hypnotise la devineresse, puis recueille ses mots :

« L’abbé Delarue a été assassiné non loin de Chalo. Il a été attiré dans une maison sous le prétexte de voir un malade. Pendant qu’ils buvaient une tasse de lait, on l’a assommé. Les assassins ont roulé son corps dans la chaux vive et l’ont placé à l’intérieur de la cheminée où il est encore [5]. »

Dans quelle maison, sinon celle d’un épicier dont le nom a été cité par le curé de dudit village comme celui du possible agresseur ? Suivis par une nuée de cyclistes, Mme Flaubert, Devah et Alvis arrivent au lieu-dit. Sans crier gare, ils s’introduisent dans la pièce principale, inspectent la cheminée, puis la pièce entière, enfin le dehors. Rien. La conjonction des « deux fluides » est un échec…

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Ramanah au centre devisant avec des journalistes. Illustrated London News 1er septembre 1906

Un troisième mage hindou se joint au trio le 17 août. Ramanah est, cette fois, le protégé de Gil Blas. Encore plus que ses congénères, il détonne par son style excentrique avec sa « redingote bleue, sa canne à béquille d’or et son turban de mousseline de soie blanche autour de sa tête ». Dans un sourire de dédain, il expose la supériorité de son art. « Moi, c’est différent, je table sur des bases certaines, sur des chiffres, sur la place occupée par l’heure de la naissance dans le cadran astral et les influences planétaires. C’est de la science [6]. » De la date de naissance de l’abbé Delarue, il en déduit qu’il a été assassiné à 1 heure et 12 minutes après avoir quitté Étampes et que le corps a été dépecé et brûlé, raison évidente pour laquelle il est introuvable [7].

À cette atmosphère de kermesse ne manquait que Pickman, le plus célèbre magnétiseur de France. Il débarque à Étampes, poussé par une « force irrépressible [8] ». À Nantes, deux de ses sujets lui ont affirmé que le crime était certain et un autre que l’abbé Delarue était vivant. Son intention est donc d’endormir des autochtones, de préférence mêlés à l’enquête. Mais il quitte subitement la ville avant de procéder à l’expérience, craignant que sa science soit associée aux simagrées des « sorciers » hindous.

Plus fort, Le Matin engage une hyène…

Le Matin, très actif depuis le début du mois d’août, n’a pas cédé à la tentation des mages et des pythonisses. Non, Le Matin fait différemment, dans la surenchère, et justifie sa réputation d’oser ce que les autres n’osent pas : il réquisitionne une hyène, « seul animal capable de découvrir un corps enterré ». Le samedi 18 août, à 1 heure 10 du matin, le train de Paris entre en gare d’Etampes. D’un fourgon, deux hommes extraient la cage où est enfermée la hyène Carlos et la juchent sur un plateau. Trois voitures hippomobiles s’ébranlent en direction vers Chalo-Saint-Mars, lieu supposé du crime, avec à leur bord des journalistes, un photographe, Pezon – le propriétaire du fauve – et le dompteur Mac Donald. Les deux hommes sont formels : leur hyène peut flairer un cadavre, fût-il enseveli à un mètre.

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La hyène Carlos à la recherche du supposé cadavre du curé de Châtenay. L’Illustration, 25 août 1906.

Le cortège fait halte au niveau du « fourré au vélo », puis aux abords des marais. Sans résultat. Alors l’étrange caravane file à une sablière. Il est trois heures du matin. Carlos ne travaille que de nuit. Cornaquée par son maître, la bête quitte sa cage. Mais avant de remplir sa mission, elle doit attendre l’éclair de magnésium. Qui sait ? La photographie peut faire le tour du monde. Mise à la diète forcée depuis deux jours, stimulée par le dompteur, elle gratte la terre. Mais le geste est mou et Carlos, peu motivé, s’allonge sur le sol et cale sa tête entre ses pattes. On invoque le dépaysement, l’embarras du collier, les spectateurs. L’aurore qui pointe oblige à regagner Étampes. La hyène reprend du service les jours suivants. Mais l’opération tourne court. Les concurrents du Matin se délectent de sa débandade.

Mages hindous, hyène Carlos… Cette folle semaine est jugée désastreuse pour la réputation de la France. De fait, l’enquête est la risée du monde. Les tribulations du fauve traversent frontières et océans. Sa photographie est publiée dans le New York Tribune, dans les journaux anglais, le Sketch [sic] et L’Illustrated ou encore dans le Neuigkeits Welt Blat en Autriche-Hongrie [9]. « Hyena as detective », s’amuse le Manitowoc Pilot du Wisconsin [10].

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Mages, magnétiseur, dompteur et hyène arrêtés par la maréchaussée. Dessin du « supplément comique et amusant de l’Impartial de l’est », 30 septembre 1906.

Le coupable enfin identifié

Mais l’instruction officielle fait un pas décisif à la mi-septembre. Un hôtelier de Toury fait une déposition tardive [11], mais convaincante : il a loué une chambre à un homme hagard et en sang dans la nuit du 24 juillet, lequel a prétexté une chute en vélo pour expliquer son état. Comme d’autres indices à charge concordent, le juge Germain l’inculpe d’assassinat. Son instruction est validée par la Chancellerie. L’affaire est close.

La famille obtient de l’évêque un service funèbre. Il est célébré le 24 septembre, deux mois jour pour jour après la disparition de l’abbé. Le De profundis est particulièrement émouvant. Y a-t-il déjà eu telle assistance ? Près de deux cents personnes stationnent à l’extérieur. On se recueille et puis dans un chuchotis, on parle de l’arrestation imminente de « l’homme de Toury ».

Cérémonie funèbre en hommage au curé disparu

La foule a rendu un dernier hommage au disparu, rendu à Dieu. Dans l’Éden odorant, cher aux odes de son enfance, il est lavé des souillures qui, deux mois durant, ont sali son nom. Si la cérémonie a les vertus d’une catharsis, elle est aussi une adresse solennelle à tous ceux qui – sans-grade ou puissants – ont colporté la fable de la fugue. Car à défaut de cadavre, l’abbé a bien été assassiné.

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Le service funèbre à Châtenay. Le Journal, 25 septembre.

« La journée ne s’écoulera pas sans que la lumière peut-être soit faite sur ce que l’on a appelé le mystère de Châtenay », pronostique Le Gaulois le 24 septembre.
En effet.

Prochain article : suite et presque fin.

L’histoire du curé de Châtenay est racontée dans le livre « le roman vrai du curé de Châtenay, 1871-1914 » ed. EM.

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https://alaindenizet.fr/

Lire l’avis de la revue L’Histoire


[1London Evening Standard, Daily Morning (Connecticut, États-Unis) ou le Daily News (Australie).

[2Daily Telegraph, 17 août 1906. « Le Sherlock Holmes Hindou a d’étranges procédés divinatoires. »

[3Gil Blas, 22 août 1906

[4Le Journal, 18 août 1906.

[5La Lanterne, 23 août 1906.

[6Gil Blas et Le Rappel, 20 août 1906.

[7L’Intransigeant, 21 août 1906.

[8La Presse, 21 août 1906.

[9Respectivement le 9 septembre, le 29 août, les 1er et 2 septembre 1906.

[10Manitiwoc Pilot, 23 août 1906, « Une hyène cléricale, pas de doute. »

[11L’hôtelier est en délicatesse avec la réglementation ce qui explique son témoignage tardif.

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