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Le Naufrage de l’Utile

jeudi 12 mars 2009, par Jean-Yves Le Lan

En novembre 1760, deux flûtes de la Compagnie des Indes, l’Adour et l’Utile appareillent de Passage en Espagne. Elles ont été armées à Bayonne et ont attendu longtemps le moment favorable du départ. Nous sommes en pleine guerre de Sept Ans. Elles réussissent à passer à travers les navires anglais qui croisent sur leur route. Elles arrivent sans encombre à l’île de France le 12 avril 1761.

Deux mois plus tard, l’Utile est envoyée à Madagascar pour ramener des vivres pour l’île de France. Pour éviter, d’augmenter le nombre de bouches à nourrir à l’île de France, le gouverneur Antoine Desforges-Boucher interdit au capitaine de l’Utile de ramener des esclaves de Madagascar.

Mais Jean de La Fargue, capitaine de l’Utile, enfreint les ordres et embarque à Foulpointe des esclaves (nombre non connu mais aux environs de 100 probablement). Une fois l’embarquement réalisé, l’Utile quitte Foulpointe le 22 juillet et dans la nuit du 31 juillet au 1er août, s’échoue sur l’île des Sables.

Le navire se disloque. Vingt hommes de l’équipage périssent dans le naufrage ainsi que beaucoup de noirs car les écoutilles étaient fermées. Les rescapés atteignent la terre et commencent à s’installer en montant des tentes avec les restes des voiles et en récupérant tous les jours des vivres et des débris. La principale difficulté pour ces hommes, sur cet îlot désert, est de trouver de l’eau potable. Mais rapidement ce problème est résolu par l’eau donnée par un puits creusé dans le sable.

Les hommes se mettent alors à construire une embarcation de type chaland plat (33,5 pieds de long, 12 pieds de large et 5 pieds de haut) et la baptise Providence. Ils se nourrissent des oeufs des nombreux oiseaux présents sur l’île et pratiquent aussi la pêche avec un petit catamaran de leur fabrication.

Le 27 septembre, ils mettent à l’eau la grande embarcation et y embarquent à 122. Ils laissent sur l’île 60 Malgaches - avec 3 mois de vivres - qu’ils promettent de revenir chercher. Le 1er octobre, ils arrivent à Foulpointe après un parcours de 74 lieues estimées.

Les secours ne retournèrent pas rechercher les esclaves abandonnés sur l’île des Sables. Ce n’est que quinze années après, le 29 novembre 1776, que la corvette la Dauphine récupéra sept femmes et un enfant de huit mois. Cette corvette était commandée par Jacques Marie Boudin de Tromelin qui donna plus tard son nom à l’île.

Dans les archives du Service historique de la Défense – département Marine à Lorient, il existe deux documents qui relatent ce naufrage et les évènements qui suivirent. Le premier, non daté et non signé, est une « Relation » sous forme de journal quotidien. Il est présumé écrit par l’écrivain de l’Utile. Le deuxième, aussi non daté et non signé, est une déclaration du capitaine de l’Utile à un personnage non identifié. Ces deux documents sont répertoriés dans le dossier intitulé « Lettres particulières de la CI à Roth, directeur à Lorient – septembre 1760 – décembre 1761 ». Ce sont donc des copies reçues à Lorient par le directeur local de la Compagnie. La première est référencée 1 P 297 b, liasse 14, pièce 85 (7 pages) et la deuxième 1 P 297 b, liasse 84, pièce 84 (6 pages).

Je diffuse ci-après, pour les lecteurs intéressés, une transcription de ces deux documents. La pagination, les lignes et l’orthographe (majuscules, accents et ponctuation) sont respectées. Ces transcriptions ont été réalisées à partir du microfilm.

Transcriptions de manuscrits du naufrage de l’Utile

Bibliographie :

Guérout, Max, Le navire négrier l’Utile et la traite française aux Mascareignes dans les Cahiers des Anneaux de la Mémoire, N°9, Nantes, 2006, p. 315 à 329.

Un roman sur ce naufrage :

Irène Frain, Les naufragés de l’île Tromelin, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2009.

Messages

  • Félicitations à Jean-Yves Le Lan pour son travail de recherche et transcription du récit de ce naufrage, récit qui montre à la fois la dureté des moeurs de l’époque (mais qu’en serait-il si ce naufrage avait lieu à la notre ?) et le peu de cas de la vie humaine surtout quand elle est habillée de noir (rejeter à l’eau un esclave noir, mais se mettre soi-même à l’eau pour sauver un matelot blanc...) !

    Juste une remarque de forme : il vaudrait mieux intégrer des documents au format pdf plutôt que Word, car tout le monde ne dispose pas forcément de Word, alors qu’Acrobat reader est gratuit et installé sur quasiment tous les ordinateurs.

    Salutations
    Jacques

  • Une belle et dramatique histoire digne d’un scénario de film ! On imagine l’humanité dégagée dans cette précarité, les blancs et les noirs qui s’unissent ensemble contre la mort, les consciences qui s’éveillent et les amitiés qui naissent.

    Sait-on pourquoi les naufragés ne sont jamais revenus chercher les esclaves ? Etait-ce délibérés de trahir leur promesse ou ont-ils été empêché de quelconque manière ?

    On aimerait en savoir plus !!

    • Bonjour,

      Les autorités de l’île de France n’étaient pas disposées à armer un bateau pour aller rechercher les Noirs sur l’île Tromelin malgré toutes les démarches du second de l’Utile (Castellan). Ce dernier avait promis de revenir et il voulait absolument tenir sa parole mais il n’en a jamais eu les moyens. Dans le livre d’Irène Frain, vous aurez tous les détails.

      Bien cordialement

      Jean-Yves Le Lan

    • pour poursuivre l’histoire : un article d’archéologia N°443 D’AVRIL 2007- pages 30 à 42 sur les fouilles archéologiques entreprises sur l’ile de TROMELIN

  • J’ai lu dans le livre d’Irène Frain que, dans la liste des noyés dans le naufrage, il y avait 2 personnes de Pluvigné (Pluvigner) :
    François NAYET
    François (ou Guillaume) LECOQ tonnelier.
    Habitant Pluvigner, je cherche à en savoir plus sur ces 2 personnes.
    Cordialement

    Yves

    • Cher Monsieur,
      il y avait trois hommes originaires de Pluvigner embarqués à bord de l’Utile. Ils n’ont pas fait la traversés de Bayonne à l’île de France, mais ont été embarqués le 22 juillet 1761 à l’Ile de France. Ils ont fait le voyage à Madagascar pour aider à conditionner les boeufs achetés sur place. Ce sont :
      Jacques Bassin, boucher.
      François Lecoq, tonnelier, noyé lors du naufrage de l’Utile.
      François Navet, boucher, noyé lui aussi lors du naufrage.
      Cordialement
      Max Guérout

    • Monsieur,
      Merci de votre réponse.
      Pouvez-vous me dire d’où vous tenez ses renseignements ?
      Je suis membre d’une association de Pluvigner "Pluvigner-Patrimoines" et m’intéresse sur tout ce qui concerne le passé de cette communes et de ses habitants. Nous avons fait au mois de janvier dernier une animation sur les anciens pluvignois partis sur les vaisseaux de la Compagnie des Indes, d’où mon intérêt sur le sort de ces 3 personnes.
      Cordialement

      Yves Péron

    • Les informations sur le personnel proviennent des rôles d’équipage de l’Utile qui se trouvent au Service historique de la défense à Lorient, il existe quatre rôles d’équipage : le premier rédigé au départ de Bayonne le 5 mai 1760, le second au départ, après six mois d’attente à Pasages en Espagne où de très nombreuses désertions se sont produites, le troisième après le naufrage, et le quatrième au retour des rescapés (moins les esclaves malgaches)à Port-Louis (Ile de France). Les originaires de Pluvigner apparaissent dans le troisième et le quatrièmr rôle. Outre le livre romancé d’Irène Frain écrit d’après nos recherches, nous avons publié aus Presses du CNRS un ouvrage intitulé Tromelin l’île aux esclaves oubliés.
      Cordialement
      Max Guérout

  • Bonjour Monsieur,

    Je suis particulièrement intéressée par cette cruelle aventure et votre transcription est précieuse et édifiante. Je suis à la recherche de la liste des hommes d’équipage. Travaillant en particulier sur les archives de Capbreton, j’espère y retrouver des marins originaire de ce village ou des environs, Bayonne y compris bien sur, et Vieux-Boucau...
    Savez vous si cette liste a été conservée ou relevée ?
    J’attends beaucoup de votre réponse et vous en remercie à l’avance. Anne-Marie Bellenguez

    • Chère Madame,
      les rôles d’équipage de l’Utile se trouve au SHD à Lorient.
      Sans compter les très nombreux marins originaires de Bayonne et sa région, j’ai relevé deux noms qui correspondent à votre demande :
      Jean Labat, mousse, originaire du Vieux-Boucau qui désertera pendant l’attente de l’Utile à Pasages en Espagne.
      Bertrand Pridet, matelot, originaire de Cap breton, qui lui aussi désertera dans les mêmes conditions.
      Si ces noms vous disent quelquechose dites le moi.
      Cordialement
      Max Guérout

  • Cher Monsieur Le Lan,
    Cher Monsieur Guérout,

    Je cherche à comprendre le lien de parenté entre Jacques Marie Boudin de la Nuguy Tromelin (1751-1798) et le général Jacques Jean Marie François Boudin, comte de Tromelin (1771-1842) que mentionne Chateaubriand dans ses « Mémoires d’outre-tombe » (livre 32, chap. 5) Pensez-vous que Chateaubriand ait eu connaissance de l’histoire des naufragés de l’île de Sable ? Outre les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre, Condorcet et l’abbé Rochon, pouvez-vous me mettre sur la piste d’autres sources, y compris des périodiques, qui reprennent cette histoire du vivant de Chateaubriand (1778-1848) ? Ceci pour un livre en préparation sur Chateaubriand.

    Par ailleurs, je souhaite vous signaler ce qui me semble une erreur dans une notice française de Wikipedia sous le nom Bernard-Marie Boudin, seigneur de Tromelin, dit, le « Chevalier de Tromelin” (15 février 1735-1816).
    Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Boudin_de_Tromelin
    Cette notice de Wikipedia attribue à ce chevalier le sauvetage des rescapés de l’île de Sable. N’y-a-t-il pas confusion sur la personne ?

    D’avance je vous remercie pour votre aide et les précieux manuscrits que vous avez transcris.

    Cordialement,
    Fabienne Moore

  • Je retrouve dans l’équipage le matelot Bonnaventure Puillon qui se maria ensuite à l’Ile de France et qui devint capitaine de frégate ; il reçu la légion d’honneur pour avoir combattu à Trafalgar, mort je crois en 1843. Il s’apelle aussi Puillon de la Villéon, ferme hérité de ses parents près de Lorient, sur la commune de Meslan deux de ses cousins ont été députés de Pontivy, Emile Puillon Boblaye auteur de la première carte géologique de Bretagne et son frère Théodore qui finit général. Ils avaient fait tous les deux l’X à un an d’intervalle et l’ont défendu en 1814. On doit aussi à Emile, les premières cartes de la Grèce, qu’il a fait en participant à l’expédition de Morée ainsi que celles d’Algérie. Théodore était capitaine de la garde de Charles X et reçu de ses mains la légion d’honneur pour l’avoir accompagné à Boulogne pour son départ en exil. Cette décoration ne lui a été reconnue officiellement qu’en 1833.

  • Bonjour

    Le 15 novembre , j’ai visité à Nantes l’exposition très intéressante sur les oubliés de Tromelin et ...aujourd’hui
    je retrouve sur mon bureau un papier sur lequel j’ai écrit il y a plusieurs mois ou année , que parmi les gens noyés dans le naufrage de l Utile il y avait un François PILET de Saint Servan , bosco
    Pouvez vous me confirmer cette information ?

    Marie Noëlle Pilet - Peronno Vannes

  • Bonjour
    Quelle passionnante enquête et quel récit émouvant.
    Il prolonge ma visite aujourd’hui même de l’exposition "les oubliés de Tromelin" à Nantes, après la conférence-lecture faite il y a quelques mois par Irène Frain puis la conférence sur Tromelin "Regard sur 10 ans de recherche et d’archéologie navale" proposée le 14 mars dernier à Nantes.
    Une question : la liste des hommes d’équipage ou des passagers de l’Utile lors de son naufrage a-t-elle été publiée ou est-elle disponible quelque part ?
    Cordialement,

    Gérard

    • Bonjour,

      Le rôle d’équipage de l’Utile est numérisé sur le site mémoire des hommes et vous pouvez donc le visualiser.

      Bien cordialement

      Jean-Yves Le Lan

    • Sur le site que vous mentionné, je ne trouve que le rôle d’équipage de l’Utile en 1754 et rien sur celui de 1760-1761 ! ... Pourriez-vous me confirmer l’information que je possède, à savoir qu’il y aurait eu deux Canadiens rescapés lors du naufrage de 1761 ? ... Si oui, avez-vous leurs noms et leurs âges approximatives ? ... UN GRAND MERCI !

  • Irène Frain dans son livre fait mention de deux canadiens qui auraient fait partie de l’équipage de l’Utile, est-ce un fait ou seulement une supposition de sa part ? Est-ce que leurs noms sont connus ? Si c’est le cas, comme je suis québécoise et que je m’intéresse de près à ce naufrage, j’aimerais bien faire quelques recherches à leurs sujets !

    • Bonsoir,

      Excusez-moi pour avoir tardé à vous répondre mais je n’avais pas vu votre message. Il y avait effectivement plusieurs Canadiens notés sur le rôle d’équipage de l’Utile. Un patron de chaloupe de Québec : Jacques Boucheau et quatre matelots : Pierre Oclain et Jean Baptiste Masson de Louisbourg, Louis Modeste et Nicolas Sylvain de Québec.

      Je n’ai pas d’information sur ces membres de l’équipage.

      Bien cordialement

    • re bonsoir,

      Je vous donne un complément d’information. Seul Nicolas Silvain (Silvain avec un "i" et non un "y" comme je l’ai écrit la première fois) était à bord au naufrage car les autres avaient déserté. Je n’ai pas l’âge pour Nicolas Silvain.

      Bien cordialement

      Jean-Yves Le Lan

    • re,

      Je trouve dans le rôle d’équipage un novice : Jean Falacie (ou Falopy) de Saint-Laurent. Mais sans certitude que ce soit un Canadien.

      Bien cordialement

      Jean-Yves Le Lan

  • Cher Monsieur Le Lan,

    j’ai envie de écrire un roman historique sur la naufrage de l’Utile et les evènements suivantes. Pour cela, il faut avoir les récits originales. J’ai récherché dans l’Internet comme fou, mais je n’ai pas trouvé ces "relations" jusque je suis arrivé á votre site. Pourtant j’avais lu les livres des Max Guérout et Iréne Frain et poursuivi les links.
    Je vous remercie !

    Meilleurs salutations,

    Siegfried Stang

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