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Le choléra à Pothières, en Côte d’Or, entre mi-avril et début juillet 1832


vendredi 25 septembre 2020, par Claude Thoret

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1832 est l’année de la première épidémie de choléra, depuis le début du siècle, qui va envahir de nombreuses régions de France. Cette épidémie semble avoir commencé en mars à Paris. Notre propos va s’intéresser plus particulièrement au village de Pothières, en Côte d’Or, qui fut le premier atteint par l’épidémie dans l’arrondissement de Châtillon.

A Dijon, le préfet Chaper, à l’annonce du choléra dans la capitale, semble assez serein. Pour cela, il s’appuie sur le rapport sanitaire de 1831 du docteur Vallot, médecin départemental,qui juge satisfaisante la disposition sanitaire du département. Il compte aussi sur le voisinage des bois et des montagnes que l’on peut considérer comme une espèce de cordon sanitaire.
Pour ces deux raisons, une invasion de la maladie dans son département lui semble tout à fait hypothétique.

Or, contre toute attente, un premier cas de choléra est signalé à Pothières, village situé sur la voie de communication Troyes-Châtillon sur Seine, le 16 avril. Cas suivi par d’autres à Bouix, à Laignes , aux portes nord et nord ouest de la ville de Châtillon-sur-Seine, pour, finalement, investir cette dernière en mai. Le fameux cordon sanitaire a donc cédé.

Le Châtillonnais a été atteint par les deux routes de Paris, celle de Troyes et celle de Tonnerre. De Châtillon, la diffusion de la maladie se fait, vers le sud, jusqu’à Saint- Marc, sur la route de Dijon et vers le sud-est jusqu’à Recey, pour, ensuite, remonter vers le nord, le long de la vallée de l’Ource, jusqu’à Grancey. Ville où l’épidémie s’éteindra définitivement début septembre.
Nous le voyons bien, l’épidémie suit les zones humides. Ici, en l’occurrence, ce sont les vallées de la Seine et de l’Ource.

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Pothières, en Côte d’Or
Notre propos va s’intéresser plus particulièrement au village de Pothières qui fut le premier atteint par l’épidémie dans l’arrondissement de Châtillon.
C’est une commune de 636 habitants, située à une dizaine de kilomètres au nord de Châtillon, dans la vallée de la Seine, sur l’axe Châtillon-Troyes. Elle est administrée par Victor Graillot et Edme Terrillon, respectivement maire et adjoint, tous deux propriétaires. La population économiquement active comprend 7% de propriétaires, 13% d’artisans, 45% de travailleurs de la terre (laboureurs, vignerons, jardiniers, etc...) et 35% de journaliers (domestiques, bûcherons et manouvriers) .On y ajoute, bien sûr, deux instituteurs, un officier de santé, une sage femme, deux gardes forestiers et le curé.

C’est le docteur Bourée, médecin châtillonnais, qui diagnostiqua le premier cas de choléra-morbus à Pothières. Ce sont, probablement, des vomissements fréquents, une diarrhée persistante, des signes d’anxiété et de légères crampes qui orientèrent vers ce diagnostic. Le malade, Claude Boyer, est un jeune homme de 15 ans, domestique de ferme. Le praticien, reconnaissant les premiers signes de la maladie, traita immédiatement le jeune homme. Le traitement, à cette époque, consistait en l’absorption régulière de solutions de chlorure de calcium ou de chlorure d’oxyde de sodium. En outre, il était recommandé de rester bien au chaud, au lit. Ces remèdes n’étaient pas toujours efficaces, mais dans le cas présent, la robustesse et la jeunesse du patient contribuèrent à vaincre la maladie.

Trois semaines plus tard, le 8 mai, c’est au tour d’une jeune fille de 17 ans, qualifiée de malheureuse par le maire, de contracter la maladie. Là, c’est le docteur Pillion, autre médecin châtillonnais, qui traita la malade. Là aussi, la maladie fut vaincue.
Le 12 mai, le sous-préfet Lacordaire qui administre l’arrondissement de Châtillon-sur-Seine, adresse une lettre au préfet Chaper, à Dijon. Dans cette missive, il signale deux nouveaux cas à Pothières dont un mortel. Ce sont deux anciens qui sont atteints.
Il signale aussi 50 cas de cholérine. La cholérine est une forme atténuée du choléra qui peut, ou non, se transformer en ce dernier. Elle a souvent l’aspect d’une gastro-entérite non fébrile. Le diagnostic différentiel avec le choléra se fait par l’absence de vomissements et de crampes.

Le malade décédé se nomme Pierre Poinsot. Il a 76 ans, n’a plus d’activité et est même qualifié de débile par le maire. Pour ce cas là, la maladie a été foudroyante. Pour les cas létaux, c’est la déshydratation qui provoque la mort. La contagion se fait par l’absorption d’eau ou de nourriture souillées par le bacille vibrio cholerae, bacille qui n’a pas encore été découvert, à l’époque.
Le sous préfet signale aussi un certain désarroi parmi la population de Pothières. Désarroi qui se manifeste par une certaine incrédulité et la circulation de faux bruits qui provoque de la peur et agite les esprits. Il précise aussi que la maladie ne s’abat que sur les malheureux.

Du 15 au 25 mai, six nouveaux cas se déclarent, dont cinq létaux. Sur les cinq personnes décédées une seule a moins 50 ans. Il s’agit de Geneviève Boyer, âgée de 42 ans et femme de manouvrier. En ce qui concerne les autres, il y a un couple de la soixantaine, les Henry dont l’homme est maçon. Il y a aussi trois femmes dont une mère de quatre enfants.

Le 25 mai, Le sous préfet écrit de nouveau au préfet pour lui rendre compte des derniers décès à Pothières. Il lui fait part, aussi, de l’exaspération grandissante des habitants. De nombreuses rumeurs d’empoisonnement circulent y mêlant les noms des médecins et même celui du préfet. Il indique aussi qu’il a écrit au maire, le sieur Graillot, pour que ce dernier fasse taire, de façon formelle, tous ces faux bruits qui sont, selon lui, le fruit d’une grande malveillance. A la fin de cette lettre, il annonce sa prochaine visite dans ce village.

L’accusation d’empoisonnement contre les médecins nous rend perplexe. Mais au début de ce 19e siècle, la médecine n ’est pas très bien considérée. En effet, ses progrès paraissent minimes face aux nombreux progrès techniques qui préfigurent, à cette époque, la révolution industrielle. Elle n’a pas encore fait de découvertes qui débouchent sur des thérapeutiques nouvelles et efficaces. L’action des médecins contre le choléra, qui reste archaïque, ne semble pas avoir enrayé ce manque de confiance du public.

Mais, ce qui inquiète, le plus, le sous-préfet Lacordaire, c’est l’attaque contre le préfet. A travers ce dernier, c’est le pouvoir en place qui est visé. Depuis les 3 glorieuses de juillet 1830, le roi, en l’occurrence Louis-Philippe, n’est plus le roi de France, mais le roi des français. Cette monarchie constitutionnelle, soutenue par des royalistes libéraux, est fortement contestée par les royalistes légitimistes et les républicains. La crainte, que nous devinons chez le sous-préfet, c’est que les opposants fassent l’amalgame entre l’épidémie et le pouvoir en place. C’est pour cela qu’il envoie à tous les maires des communes touchées par le choléra, des instructions formelles afin de faire taire ces faux bruits malveillants.

Du 26 au 28 mai, en trois jours, neuf nouveaux cas sont déclarés. Trois sont létaux. Les trois décès ont eu lieu le même jour, le 27 mai. Il s’agit de trois femmes dont l’une, Marguerite Boyer, a 17 ans à peine. Elle est issue d’une famille de huit enfants dont le père est bûcheron. Les deux autres femmes sont, elles, âgées de 30 et 39 ans. Pour ce qui est des six autres cas, on dénombre un vigneron de 28 ans et cinq femmes âgées de 25, 35, 36, 40 et 50 ans. Toutes, femmes de vigneron.

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Courrier du sous-préfet (28 mai 1832)

Le 28 mai, le sous préfet fait le compte rendu de sa visite à Pothières, au préfet Chaper. Il y a visité plus de 90 malades (choléra + cholérine). Il dit avoir été témoin de la plus affreuse misère (ce sont ses termes). Il dit aussi, avoir vu des familles de 7 ou 8 individus logées dans des chaumières bâties sur un terrain marécageux, entassées dans un espace de 15 pieds carrés (un peu plus de 15m2), presque sans vêtements et souvent sans pain. C’est là, dit-il, que le choléra choisit ses victimes.

Oui, nous l’avons vu, le choléra sévit dans les zones insalubres et humides, où l’eau et la nourriture sont souillées par le bacille. Dans ces endroits, la promiscuité et la misère n’arrangent pas les choses.
Le sous préfet poursuit sa lettre en déplorant le manque de secours apporté aux malades.

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"Malgré le zèle et le dévouement des médecins de Châtillon, presque toutes les personnes atteintes sont mortes sans secours. Leurs parents, leurs amis, les abandonnaient au milieu de leurs souffrances avec une insensibilité qui ne s’explique que par leur extrême misère, et la mort les frappait dans un isolement qui fait gémir l’humanité..."

Les symptômes du choléra, à la fois terrifiants et répugnants, peuvent expliquer cet abandon des familles. Mais c’est, surtout, la peur de la contagion qui l’explique.

Pourtant, les médecins et les autorités démentent expressément la contagion par contact. La peur de la mort et l’instinct de conservation, poussés à leur paroxysme, bouleversent le mode de fonctionnement des valeurs morales.
Il indique aussi au préfet qu’il a ressenti une grande réticence des habitants, par l’intermédiaire des conseillers municipaux, pour assurer tous les soins nécessaires à tous les malades, même aux indigents. L’adjoint au maire, Edme Terrillon, qui remplace ce dernier, alité pour cause de cholérine, prétexte un souci d’économie. Le sous préfet sent bien une mauvaise volonté, certaine, pour secourir les malades les plus atteints, surtout chez les indigents. Il est persuadé de la non application des mesures qu’il a prescrites. Ce qui lui sera confirmé plus tard par les médecins.

Cette réticence à secourir tout le monde s’explique par la peur de la mort. Mais, aussi, elle s’inscrit dans un contexte religieux. Le 22 avril 1832, l’évêque de Dijon, Mgr Raillon, transmet un mandement à tous ses fidèles par l’intermédiaire de ses curés. Dans cet écrit, l’évêque explique que, « tout comme l’orage, la grêle, la sécheresse et l’inondation, le choléra est voulu par dieu pour la sanction et le rachat des fautes de ses créatures. » Il termine son propos en affirmant que « la religion est une ressource plus sure contre le choléra que les précautions humaines. » Un tel discours, repris par le curé Viardot devant les Pultériens (habitants de Pothières), ne peut être qu’approuvé par des paroissiens imprégnés de l’esprit religieux. En effet, la présence de l’abbaye dans ce village, pendant près de dix siècles, par son influence, a imprégné profondément les habitants d’une fervente croyance.
Et enfin, le sous préfet termine sa lettre en demandant au préfet Chaper d’intervenir auprès du ministre de l’intérieur afin d’obtenir des fonds pour secourir les habitants de cette commune.

Du 29 mai au 3 juin, neuf personnes sont contaminées par la maladie. Sept survivront. Quatre femmes et trois hommes. chez ces derniers, on décompte deux menuisiers et un vigneron. Chez les femmes, âgées de 58 à 68 ans, il y a une sage-femme et trois journalières ou manouvrières. Les deux décédés, contaminés le 3 juin, sont une veuve de 61 ans, manouvrière, et un homme de 51 ans, manouvrier, dont la femme a été contaminée 3 jours plus tôt , mais qui lui survivra.

Le 3 juin, le sous préfet reçoit une lettre du ministre du commerce et des travaux publics qui lui annonce la libération d’un fond de 3000 francs pour prendre les dispositions nécessaires afin d’arrêter, ou de diminuer, les ravages du choléra dans la commune de Pothières.
Ce déblocage de fonds ne semble pas avoir été très efficace, car, pendant plus d’un mois, la maladie a continué à faire des ravages. Durant cette période, 28 personnes ont été contaminées, 18 sont décédées. La grande majorité de ces dernières sont âgées de 55 à 80 ans et sont des gens de peu de moyens. Les survivants, eux, font partie d’une classe d’âge inférieure, de 11 à 36 ans.

Nous n’avons pas de témoignages concernant cette période. Mais nous pouvons facilement imaginer la situation qui ne doit pas être bien différente de celle décrite par le sous préfet, le 28 mai. On peut, peut-être, y ajouter, de la part des habitants, une grande et triste résignation.

Le 3 juillet, deux mois et demi après le début de l’épidémie, voit la déclaration des deux derniers cas. Ce sont deux hommes âgés de 38 et 75 ans. Ils seront guéris.
Le 12 juillet, le sous préfet annonce au préfet la fin probable de l’épidémie à Pothières. En effet, depuis dix jours, aucun cas ne s’est déclaré. Tous les contaminés sont, soit convalescents, soit guéris. Les médecins attribuent cette amélioration au beau temps qui persiste depuis trois semaines.

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La Mort rôde
Image tirée du site :
letelegramme.fr/histoire/
1832-le-cholera-en-bretagne

On peut, maintenant, dresser le bilan définitif des victimes du choléra à Pothières. On décompte, en tout, 61 malades ( 30 hommes, 31 femmes), soit à peu près 10% de la population du village. Parmi ces malades, on dénombre 30 décédés (13 hommes, 17 femmes). On voit que l’équilibre hommes-femmes s’établit parmi les contaminés. Par contre parmi les cas létaux le déséquilibre penche,un peu, en faveur des femmes. On ne peut pas attribuer ce déséquilibre sur le fait que celles-ci soient moins fortes physiquement que les hommes, car parmi ceux-ci la grande majorité (10 sur 13) sont âgés de plus de soixante ans.

En fait, le fléau attaquerait principalement les gens affaiblis. Une des raisons principales de cette faiblesse pourrait être la malnutrition. Depuis 1830, le Châtillonnais subit une forte crise céréalière.
Prenons en pour preuve, cet incident d’avril 1832. Le blé ayant atteint des prix exorbitants, une partie de la population châtillonnaise, surtout des femmes, se rendit chez le maréchal Marmont. Là, le régisseur du domaine avait accumulé d’importants stocks de céréales. Sous la pression, ce dernier consentit à leur vendre le boisseau de blé, 25% moins cher que le prix établit par le marché.

Tous les villages de la région ont dû fortement subir cette crise céréalière. Surtout leur population la plus démunie qui pouvait difficilement subvenir à ses besoins. Souvenons nous des paroles du sous préfet : « le choléra ne s’est déclaré que sur les malheureux ».

Si l’épidémie s’est éteinte à Pothières, début juillet, ce n’est pas du tout le cas pour le reste de l’arrondissement. Elle persiste à Châtillon jusqu’au 18 juillet. Elle persiste aussi à Larrey jusqu’au 29 juillet. Elle se déclare dans la vallée de l’Ource, à Belan, Riel les eaux, Grancey et Autricourt, début août, pour s’éteindre définitivement dans ces villages, début septembre. Le 1er octobre 1832, le sous préfet Lacordaire annonce au préfet Chaper, la fin définitive de l’épidémie de choléra dans l’arrondissement de Châtillon-sur-Seine.

Sources :

Documents d’archives (archives départementales de la Côte d’Or) :

  • Arrondissement de Châtillon-sur-Seine. Choléra.Tableaux de mortalité (1832-1833). M 7 f II 5.
  • Arrondissement de Châtillon-sur-Seine. Choléra.Rapports de gendarmerie et des municipalités.1832.M 7 f II 2.
  • Arrondissement de Châtillon-sur-Seine. Choléra. Bulletins statistiques 1832. M 7 f II 3-4.

Documents bibliographiques :

  • Épidémies et société au XIXe siècle. Le cas de la côte d’or et de Dijon. Annales de Bourgogne. P Gonnet. 1959.
  • Valeurs religieuses et société en situation de crise épidémique. Exemple du choléra en côte d’or en 1832, 1849 et 1854. Revue d’histoire moderne et contemporaine. L Devance. 1985.
Un grand merci à Alix Noga (Francegenweb-entraide 21) pour son aide précieuse aux archives départementales de la Côte d’Or.
Un grand merci, aussi, à Michel Guironnet (histoire-genealogie.com) pour la mise en page de cet article.

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9 Messages

  • Bonjour et merci pour votre texte.
    Ce fameux choléra morbus intéresse beaucoup tous ceux qui se passionnent pour l’histoire. j’en parle dans la seconde édition des Exposés de Créac’h-Euzen. Les enfants trouvés de l’hospice de Quimper au XIXe.
    Vous trouverez ci-dessous un extrait concernant la commune de Quimper et son hospice civil tenu depuis 1831 par la congréqation des filles du Saint-Esprit.
    Près de 200 morts en 1832, une nouvelle épidémie moins grave en 1834 et encore après.
    Pierrick Chuto
    http://www.chuto.fr/

    Extrait du livre

    La sœur tourière s’apitoie sur les hardes en lambeaux de Marie-Céleste Hilica, exposée le 10 mai 1832. Quand, le lendemain, vers une heure du matin, elle découvre dans le tour un enfant nouvellement né , enveloppé dans quelques malheureux pilleaux , elle ignore qu’au même moment, un marin du nom de Catel agonise dans un lit de l’hôtel du Lion d’or, place Saint-Corentin. La première victime du choléra à Quimper décède à l’hospice vers onze heures du matin, après y avoir été transportée à travers les rues encombrées de la ville.
    Le peuple s’affole bien vite devant cette maladie qu’il ne connaît guère . Depuis le mois d’avril, des affiches placardées en ville interdisent les rassemblements d’animaux carnivores et de ceux tenus malproprement, tels les chevaux, les cochons, les poulets et les lapins. Il est conseillé de nettoyer les vitres de son logis une fois par semaine, car l’action de la lumière est utile à la santé. Il est aussi préférable d’éviter les émotions fortes, telles que la colère et la frayeur.
    Le 16 mai, monsieur Le Jumeau de Kergaradec, médecin et président de la commission médicale, se veut rassurant dans un courrier adressé au maire Éloury. Les deux victimes du choléra, mortes ce jour à l’hospice, n’ont pas été en contact avec le nommé Catel. L’une, épileptique et idiote depuis son enfance, a fait un grand écart de régime la veille. L’autre, âgé de 83 ans, était dans un état d’extrême décrépitude et grabataire. Comme tous ceux qui ont approché le marin mort sont en parfaite santé, le médecin en conclut naïvement que le choléra n’est pas contagieux.

    La commission de l’hospice exige que deux médecins soient extraordinairement attachés au service des malades. Messieurs de Kergaradec et Bonnemaison se portent volontaires, assistés par les dames du Saint-Esprit, dévouées au culte du malheur. Par voie d’affichage, le maire précise que l’administration ne force personne à aller à l’hospice, mais que le public ne doit pas craindre d’y être soigné. Certains prétendent cependant que les lieux sont déplorablement mal tenus et que l’on éprouve de la répugnance à y entrer.
    Odeur méphitique
    Les médecins luttent contre la maladie, les préjugés et les lieux d’infection qui pullulent en ville, comme les deux tueries publiques situées sur les bords de la rivière Steir. L’abattage annuel de mille deux cents bœufs, quatre mille veaux et moutons, ainsi que de six cents porcs engendre une forte pollution qui inquiète les riverains. L’insalubrité est aussi importante dans le quartier surveillé par le docteur Delussay , et qui regroupe les rues Sainte-Catherine, Neuve et Sainte-Thérèse. Refusant les secours, de nombreux malades meurent dans d’horribles souffrances. Les autres sont parqués dans deux salles isolées de l’hospice où, malgré les secours gouvernementaux et une souscription ouverte par les six commissions de quartier, les couvertures et les draps manquent. M. de Kergaradec, guéri de son optimisme béat, implore l’envoi de fonds pour déplacer les vastes fosses d’aisance placées à l’intérieur de l’hospice et qui communiquent à tous les étages. Ces foyers d’infection répandent partout une odeur essentiellement méphitique.
    Les nombreux militaires hospitalisés, fragilisés par la dysenterie contractée aux colonies, sont une proie de choix pour le choléra, mais le ministère de la Guerre fait la sourde oreille aux demandes de secours en couchages .
    Après une légère accalmie, les médecins constatent une recrudescence de l’épidémie au début du mois de septembre. Pour compenser le manque d’infirmiers, des enfants trouvés de plus de douze ans s’activent au chevet des malades ordinaires. Les sœurs, les militaires et quelques volontaires apportent consolation et soins aux cholériques, à l’aide de médicaments aux vertus incertaines. Les cataplasmes de farine de moutarde et de lin, les gouttes de laudanum, l’éther, la gomme arabique et l’ipécacuanha, sont livrés avec mille quatre cents sangsues par les pharmaciens Bourassin et Fatou. Chaque lit ne pouvant décemment accueillir plus de deux malades, un second refuge est ouvert à l’ancien couvent Saint-Joseph , où les séminaristes se dévouent sans compter.
    Certains conseillers municipaux visitent les familles éprouvées, d’autres fournissent des draps et des comestibles, et tous ceux qui n’ont pas fui la ville et ses miasmes se retrouvent à la mairie pour discutailler des heures. Cette fois, il s’agit de dresser la liste des personnes méritantes qui se verront remettre une médaille en argent. Si tous les soignants se sont dépensés avec abnégation, les médecins ne peuvent y prétendre, car ils n’ont fait que leur travail. Les sœurs blanches du bureau de bienfaisance et celles de l’hospice n’y ont pas droit non plus, la religion leur faisant un devoir de résignation. Par leur contenance calme, quatre militaires du 51e régiment de ligne ont remonté le moral de la population de l’hospice. Il est juste que la ville les honore en les décorant.

    Quatre jours plus tard, alors que le secrétaire de la commission médicale écrit à l’intendant militaire qu’il n’y a aucun nouveau cas de choléra depuis dix jours, Louis-Marie-Julien Mirtis est le vingt-huitième enfant exposé au tour de l’hospice depuis le début de l’épidémie. Il a fallu beaucoup de courage ou d’inconscience à ces mères ou à leurs commissionnaires pour quitter leur campagne et venir déposer un enfant dans une cité où le choléra a fait cent quatre-vingt-seize victimes, hommes, femmes et enfants .

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  • Bonjour,
    merci pour cet article très intéressant. 3 de mes « sosa » (le père, la mère et la grand-mère) sont morts du choléra en une semaine en aout 1854 aux Maillys laissant 2 enfants orphelins en bas âge. Savez-vous, suite à vos propres recherches, s’il y a des traces archivistiques de la manière dont les orphelins ont pu être pris en charge lors de ces épidémies dans les villages concernés en Bourgogne, où le choléra y a fait plus de 4000 morts, par les familles seules ou avec l’aide des pouvoirs publics et/ou des municipalités, (notamment en 1854 aux Maillys) ?
    Cordialement
    Evelyne Tavernier

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