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Les 3 sœurs Tanguy ou le crime du moulin du Fao à Plonéour-Lanvern en 1893


jeudi 9 octobre 2014, par Pierrick Chuto

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La version de Marie-Jeanne Tanguy

Ce jeudi 11 mai 1893, il est environ onze heures et demie du soir quand un étrange cortège sort du moulin du Fao [1] en Plonéour-Lanvern (Basse-Bretagne). Peu généreuse en son dernier croissant, la lune éclaire d’une lueur blafarde les silhouettes des protagonistes d’une histoire qui va faire couler beaucoup d’encre et de salive.

L’homme, Jean-Marie Clorennec, trente-et-un ans, avance d’un pas hésitant, soutenu par deux des sœurs Tanguy : Marie-Jeanne, vingt ans, son épouse depuis trois mois, et Marie, vingt-trois ans. Elles ne sont pas trop de deux car Jean-Marie est saoul, fin saoul. Cet ivrogne invétéré vient d’ingurgiter de l’eau-de-vie, et les sœurs n’ont pas lésiné sur la quantité en remplissant cinq fois à tour de rôle son verre jusqu’à la petite raie blanche. Tous ont plus ou moins bu sauf, peut-être, la plus jeune des sœurs Tanguy, Corentine, dix-huit ans, femme Draoulec, qui suit en maugréant.

Jean-Marie se rend-il alors compte que les sœurs ne prennent pas le bon chemin pour rejoindre le village de Fao-Youen, où il exploite en famille quelques arpents de terre ? Il se débat, donne des coups de poing sur la tête et dans le dos de sa femme, mais semble ne pas entendre les propos qu’échangent les trois sœurs.

Heureusement, car Marie-Jeanne annonce à ses sœurs que le moment est venu de tuer celui qui la rend malheureuse depuis le premier jour de leur mariage. Après avoir vainement tenté de l’en dissuader, Corentine rebrousse chemin vers le moulin, car elle ne veut pas être mêlée à un assassinat. Marie, informée depuis une quinzaine de jours des intentions criminelles de sa cadette, choisit de rester aider sa sœur et soutient le malheureux jusqu’à l’endroit où elles le renversent sur le sentier.

Marie-Jeanne, à qui l’eau-de-vie a donné du courage, s’accroupit, appuie son genou sur la poitrine de Clorennec et lui comprime violemment la gorge avec sa main droite. L’homme, qui ne peut se défendre en raison de son ivresse, râle quelque peu. Marie, effrayée et désireuse d’en finir au plus vite, n’hésite pas à appuyer sa main sur celle de sa sœur. Le moribond allonge les jambes, laisse tomber ses bras et ne donne plus signe de vie. Comme il importe de faire croire à un accident, Marie jette le chapeau à trois mètres environ, alors que Marie-Jeanne s’empare des sabots et va les piquer dans la vase d’une mare voisine.

Leur forfait accompli, les deux criminelles retournent au moulin du Fao, où leur mère Jeanne Le Goff, veuve Tanguy, dort profondément. À leur arrivée, Corentine quitte l’écurie où elle ne parvient pas à trouver le sommeil, vient à leur rencontre et entend Marie-Jeanne lui annoncer froidement C’est fait, avant de poser sur un tabouret près du foyer, la corde dont elle s’était munie sur les conseils de Marie, en cas de difficultés dans le déroulement de l’opération. Cette version des faits qui se sont déroulés dans la nuit du 11 au 12 mai 1893 est celle de Marie-Jeanne Tanguy, veuve Clorennec, après plusieurs interrogatoires où elle n’a cessé de modifier ses déclarations.

Une grande tache noire

Dès 8 heures, le 12 mai, le gendarme Ménardeau, maréchal des logis à Plogastel-Saint-Germain, se rend au lieu-dit Keraoul, non loin du chemin vicinal menant de Plonéour à Quimper, à l’endroit où, à l’aube, Corentin Clorennec, 44 ans, frère de la victime, a découvert le cadavre. L’homme, parti à 4 heures et demie du village de Fao-Youen pour assister à la première messe célébrée à l’église du bourg, a aussitôt prévenu les autorités.

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Fermette de Keraoul

Le gendarme commence les premières investigations alors que la rumeur s’est vite répandue aux alentours, amenant une foule de curieux. Devant le cadavre encore chaud, chacun y va de son commentaire. L’un ne croit pas à un meurtre et raconte que dans le but de faire croire à un crime, un farceur a disposé ainsi le chapeau et les sabots de Clorennec, cet ivrogne victime d’une mauvaise chute. D’autres n’hésitent pas à accuser, sans autre forme de procès, Marie-Jeanne, la Tanguy, cette femme dure et insensible, qui par intérêt, a épousé Clorennec, il y a seulement trois mois [2]. Lorsque le gendarme découvre une grande tache noire derrière le cou de la victime, les thèses les plus folles circulent. Marie-Jeanne a assommé son mari avec un croc qui sert à faire la bouillie, lui a lié les mains, puis l’a étranglé avant de le transporter à l’endroit où il a été trouvé. Comme elle n’a pu agir seule, des voisins avancent le nom de sa sœur Marie, cette fille au caractère secret qui a un enfant naturel, âgé de onze mois [3].

Le gendarme Ménardeau ne croit pas non plus à la thèse de l’accident et alerte Louis Guiziou, le juge de paix du canton, qui, à son arrivée sur les lieux, constate un détail troublant : dans la mare, le sabot du pied droit se trouve à gauche, tandis que l’autre est à droite. En outre, il ne semble pas qu’il y ait eu lutte. Après avoir autorisé le transport du corps au village de Fao-Youenn, le juge télégraphie au procureur de la République à Quimper :

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Archives départementales du Finistère. Dossier d’instruction. Série U.

Mon mari se portait bien

Au moulin du Fao, il fait subir un premier interrogatoire à Marie-Jeanne Tanguy, prévenue d’assassinat. Nullement troublée, celle-ci raconte que la veille, le jeudi de l’Ascension, elle est partie toute la journée avec sa mère qui cherche à louer une ferme à Landudec. Peu de temps après leur retour au moulin, Jean-Marie Clorennec son mari, et Noël Tanguy, treize ans, sont arrivés. Vers 11 heures, Jean-Marie est reparti seul, Marie-Jeanne, fatiguée par son périple, préférant coucher chez sa mère. Elle ignore pourquoi son mari a pris un chemin différent pour rentrer chez lui à Fao-Youen. C’est peut-être parce qu’il avait un peu bu et qu’il ne semblait pas être dans un état normal.

Je ne sais à quoi attribuer la mort, mon mari se portait bien et je suis étonnée moi-même.

Le lendemain, elle déclare aux gendarmes que, contrairement aux rumeurs malveillantes, elle a épousé Jean-Marie parce qu’elle l’aimait. Ce n’est pas l’avis de Françoise Lagadic, veuve Clorennec, qui déclare que sa bru n’était pas aimable avec son mari et qu’elle lui répondait mal. Le mercredi 10, elle s’est une fois de plus fâchée avant de partir bouder toute une journée chez sa mère au moulin. Le lendemain, elle est encore repartie et, cette fois, elle n’est pas revenue coucher à la maison. Il est probable qu’elle a tué Jean-Marie. Malade des poumons quand il était jeune, il se portait bien depuis longtemps.

Pour la vieille femme, les ecchymoses sur le cou ne peuvent s’expliquer par la querelle qui a opposé son fils il y a trois semaines à Corentin Daniel, au retour du pardon de Saint-Sébastien en Tréméoc. Interrogée, la femme Gourret, débitante de boissons au lieu-dit Stang-Ar-Bacol en Plonéour, affirme que, ce dimanche-là, il n’y a pas eu de coups échangés.

Il peut crever s’il veut

C’est l’effervescence à Fao-Youen lorsque, le samedi 13 mai, le procureur Drouot, le juge d’instruction Cahierre et le docteur Homery descendent de voiture. Si ces messieurs de la ville se déplacent, il n’y a plus aucun doute quant à la nature du décès. Pourtant, après un rapide examen, le médecin quimpérois déclare que la mort du sieur Clorennec est due à une congestion cérébrale et (que) rien n’établit que cette congestion soit le résultat d’un crime, d’autant qu’aucune autre partie du corps ne présente de traces de violence. Ce n’est pas l’avis du juge qui demande à Marie-Jeanne, toujours souriante, de reconnaître le corps de son mari et lui fait ensuite appliquer ses doigts sur les ecchymoses visibles sur le cou de la victime, au-dessous de l’oreille droite. Le doute n’est plus de mise, ce sont les mêmes empreintes.

Assisté de Jean Le Bloc’h, interprète de la langue bretonne, le juge Cahierre s’emploie à démêler un écheveau bien complexe. Méfiants envers une justice qui les effraie, les témoins semblent cacher des faits, des indices, mais finissent par charger Marie-Jeanne Tanguy, la veuve.

Alain Clorennec, frère du mort, vivait à Fao-Youen avec sa femme, le nouveau couple et sa mère. Il reconnaît que Jean-Marie buvait beaucoup, mais qu’il n’était pas violent envers sa femme. Le soir, il fallait souvent aller le chercher dans quelque auberge des alentours. Un jour, comme sa belle-mère lui demandait ce service, Marie-Jeanne répondit : Il peut crever s’il veut. Je ne me dérangerai pas. Et une autre fois : Si je vais le chercher, je le tuerai.

Pendant sa déposition, Alain Clorennec n’hésite pas à évoquer ses pressentiments. En avril dernier, peu de temps après le mariage de son frère, alors que les deux hommes coupaient de la lande, il l’a mis en garde et lui a conseillé de ne plus s’enivrer. Marie-Jeanne pouvait profiter de son état pour l’assassiner.

Jean Cossec, cultivateur à Creac’h-Calvic, a dû se séparer de Marie-Jeanne, domestique chez lui en 1889, quand il exploitait une ferme au village de Fao-Youen. Elle lui a volé du sel, du poivre, de la farine et même, pense-t-il, un coupon de drap et un morceau de lard.

En raison du faisceau de preuves à son encontre, la veuve Clorennec est inculpée d’assassinat, mais laissée en liberté, sans doute en raison du rapport ambigu du docteur Homery.

Mon beau-frère avait bu un bon coup

Le 16 mai, au moulin du Fao, les gendarmes interrogent Marie Tanguy, sœur de Marie-Jeanne. Elle déclare que, le 11 mai, après la soirée passée au moulin et où les époux Clorennec n’ont cessé de se disputer, ils sont partis pour Fao-Youen. Mon beau-frère avait bu un bon coup. Marie dit être restée au moulin où sa sœur l’a réveillée en revenant vers deux heures et demie. Cette dernière a prétendu alors que son mari étant fatigué, il n’a pu rentrer chez lui et il est resté coucher dans la montagne. Le quittant, elle a préféré par sécurité reprendre le chemin du moulin.

Ensuite, le maréchal des logis Ménardeau soumet Marie Jeanne à un très long interrogatoire au cours duquel elle finit par avouer son forfait. Le 11 mai, elle a attiré son mari au moulin avec l’intention de lui donner la mort. Elle renouvelle ses aveux le 17 mai au matin, les gendarmes l’arrêtent et la conduisent devant le procureur de la République.

Le même jour, dans un bureau du Palais de justice de Quimper, le sieur Le Poussin, greffier, retranscrit les longs aveux passés devant le juge. Marie-Jeanne dit avoir éprouvé une grande désillusion après avoir épousé Clorennec. Elle raconte ses trois mois de calvaire à Fao-Youen avec un mari toujours malade, ivre à la moindre occasion, et peu travailleur. Ne s’arrangeant ni avec Françoise Lagadic, sa belle-mère, ni avec sa belle-sœur Marguerite, Marie-Jeanne souhaite parfois mourir. Mais, peu à peu, elle échafaude le projet de se débarrasser de Jean-Marie.

Elle raconte que le jeudi 11 mai au matin, avant de partir pour la journée à Landudec avec sa mère, elle demande à son jeune frère Noël de se rendre en soirée à Fao-Youen, de ramener Jean-Marie au moulin du Fao afin qu’il passe la soirée avec la famille Tanguy. Tout se passe suivant ses plans qu’elle a gardés secrets. Peu de temps, après son retour de Landudec, son mari arrive. Elle l’enivre en lui faisant boire cinq verres d’eau-de-vie assez grands. Vers onze heures et demie, le couple prend le chemin de leur domicile. Craignant que, dans son état, Jean-Marie n’exerce de violences contre leur sœur, Marie et Corentine préfèrent les accompagner jusqu’à Fao-Youen. Comme elles sont étonnées que Marie-Jeanne ne prenne pas le chemin habituel, celle-ci leur dévoile son projet. Corentine implore en vain sa sœur de ne rien faire, avant de s’enfuir vers le moulin.

Marie choisit de rester mais, d’après les aveux de Marie-Jeanne ce 17 mai, elle ne prend pas part au meurtre. Alors que celle-ci étrangle son mari en lui serrant la gorge avec la main droite, sa sœur est adossée à un talus à quelques pas de là. Le chapeau et les sabots de Jean-Marie sont disposés de façon à faire croire à un accident et les deux femmes reprennent le chemin du moulin où le lendemain matin, Marie met leur mère au courant des évènements tragiques de la nuit.

Couleur lie de vin

Alors que Marie-Jeanne confesse enfin qu’elle regrette ce qu’elle a fait, le docteur Homery pratique l’autopsie du cadavre de Clorennec. Si les poumons sont couleur lie de vin (conséquence ancienne de pleurite ou pleurésie), l’estomac dégage une forte odeur alcoolique. La quantité d’alcool absorbé a contribué à congestionner les poumons et les méninges. L’homme, mort par suffocation, était dans l’impossibilité de se défendre contre son assassin, ce qui explique l’absence de violences.

Marie-Jeanne passe sa première nuit à la maison d’arrêt de Mesgloaguen à Quimper. Sa sœur Marie la rejoint dès le lendemain après la réquisition d’un moyen de transport pour conduire la mère et sa fille de onze mois à Quimper. Comme elle l’a déjà fait devant le maréchal des logis Ménardeau, Marie, devant le juge, tente de minimiser sa complicité. Certes, elle était présente la fameuse nuit, certes, elle a soutenu aussi le malheureux qui ne pouvait marcher droit, mais elle a fait tout son possible pour empêcher sa sœur de commettre cet acte odieux. Elle jure lui avoir arraché la corde qui devait servir à accomplir le crime. Sa sœur n’a pas hésité à lui adresser des injures. Pour satisfaire un besoin naturel, Marie s’est retirée à l’écart et c’est à ce moment que Marie-Jeanne est passée à l’acte. Ensuite, celle-ci a continué à serrer le cou de sa victime plus de cinq minutes, disant qu’elle avait peur que le moribond se relève. Marie déclare être partie chercher des secours au moulin alors que sa sœur menaçait de lui faire subir le même sort.

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Église Saint-Eneour. Plonéour-Lanvern

C’était pour faciliter le crime

La conviction du juge est faite : les deux sœurs sont complices, mais il faut encore interroger la troisième fille Tanguy présente, elle aussi, ce 11 mai. Deux gendarmes se déplacent à Guiler, où habite Corentine, femme Draoullec. Le 11 mai, en raison de l’heure tardive, elle a préféré venir coucher chez sa mère au moulin du Fao après avoir apporté des coiffes à repasser à Pont- L’Abbé. Elle raconte la soirée où, tout en buvant de l’eau-de-vie, les époux Clorennec se sont disputés. Marie-Jeanne voulait quitter Fao-Youen et louer une ferme ailleurs. Jean-Marie, ivre, a répondu qu’il resterait dans la maison familiale. Corentine reconnaît avoir accompagné quelques minutes ses sœurs et son beau-frère, mais elle est vite rentrée se coucher dans l’écurie du moulin. Elle ne souffle mot de son refus d’être témoin du meurtre, déclare qu’elle ne sait rien de plus et qu’elle n’a eu connaissance du drame que le lendemain seulement à Guiler. Malgré ses mensonges et omissions, aucune preuve n’est retenue contre elle.

Le 29 mai, Marie-Jeanne confirme une partie des propos de sa sœur Corentine et répète que celle-ci n’a pris aucune part au meurtre. Elle est moins tendre envers sa sœur Marie et affirme que si celle-ci ne l’a pas aidée à commettre le crime, elle n’a rien fait non plus pour l’en empêcher. Elle était au courant de son projet dès le matin, mais n’a pas tenté de lui faire changer d’avis, sachant que sa sœur était malheureuse et qu’il fallait la soulager. Si elle a versé deux verres à Jean-Marie, c’était pour faciliter le crime. Contrairement à ses déclarations, Marie ne lui a pas pris la corde qu’elle a toujours gardée dans sa poche. En outre, comment peut-elle préciser le temps pendant lequel sa sœur a serré le cou de Clorennec, alors que s’étant retirée dans un coin, elle n’a rien vu ?

Lors de la confrontation, les deux sœurs Tanguy maintiennent leurs déclarations et Marie-Jeanne n’hésite pas à ajouter : Si elle ne m’avait pas accompagnée, je n’aurais peut-être pas eu le courage de tuer mon mari.

Leur mère, Marie-Jeanne Le Goff, veuve Tanguy, ne sait trop comment défendre sa fille. Elle ne l’a jamais engagée à se marier avec Clorennec, mais ne lui a fait aucun reproche quand elle a appris le meurtre. Le soir du jeudi 11 mai, sa surdité l’a empêchée de comprendre ce qui s’est dit chez elle. Fatiguée par son voyage à Landudec, elle est partie se coucher après avoir vu Marie verser un verre à Jean-Marie. Cette bouteille d’eau-de-vie a dû être apportée par une de ses filles, car elle n’en a jamais chez elle.

Le juge confronte la mère et ses deux filles. Marie-Jeanne avoue avoir fait acheter, il y a quinze jours, une bouteille d’eau-de-vie au débit de Jean-Louis Kéravec, au bourg de Plonéour. Elle a suivi les conseils de sa sœur Marie qui lui a dit qu’il serait plus facile d’arriver à ses fins après avoir enivré son mari. Marie reconnaît qu’elle était au courant du projet, mais elle nie avoir conseillé sa sœur. Si elle a versé trois verres à son beau-frère, ce n’était pas dans le but de l’enivrer. Sans doute agacée par les accusations de sa sœur elle affirme : Si je ne l’avais pas accompagnée, elle aurait dit que c’est à cause de mon absence qu’elle l’a tué.

Au milieu de cette relation familiale qui tourne au règlement de comptes, le juge sait que les sœurs n’ont pas encore tout dit. Leur jeune frère, Noël, relate un fait troublant : le 11 mai, vers cinq heures, Marie lui a rappelé que, suivant la demande de Marie-Jeanne, il devait aller chercher son beau-frère à Fao-Youen et le conduire au moulin. Encore une preuve de la complicité entre les deux sœurs ! Confronté à elles, le jeune garçon se trouble et ne peut plus répondre.

De nouveau interrogée à Guiler, Corentine reconnaît qu’elle a menti et qu’elle a été informée du meurtre la nuit même. Mais elle insiste sur le fait qu’elle n’a pas versé d’eau-de-vie à son beau-frère.

Elle veut dire toute la vérité

Le 6 juin, Marie-Jeanne déclare au juge qu’elle a menti jusqu’à ce jour, sa sœur Marie lui ayant demandé de ne pas la compromettre, mais qu’aujourd’hui elle veut dire toute la vérité. Entre deux sanglots, elle affirme que c’est Marie qui, la voyant un jour très malheureuse, lui a donné la première idée du crime, qui lui a conseillé d’acheter de l’eau-de-vie, de saouler son mari afin de le faire disparaître plus facilement.

D’une voix faible, difficilement audible pour l’interprète, elle continue : Ma sœur m’a aidée à tuer Clorennec. Nous l’avons laissé tomber à terre, puis Marie s’est allongée de l’autre côté de mon mari, a mis sa main sur la mienne et a serré fortement. C’est bien Marie qui a placé le chapeau de Jean-Marie à quelques mètres. Étonnée, je suis restée un moment près du cadavre, j’ai rattrapé ma sœur et nous sommes rentrées au moulin ensemble.

Les aveux de Marie-Jeanne sont communiqués par le juge à Marie qui maintient ses précédentes déclarations sur le déroulement du forfait. Elle finit cependant par reconnaître que sa sœur l’a informée de ses intentions quinze jours avant, mais elle ne l’a pas cru. Elle nie tout en bloc, proteste de son innocence et affirme que Marie-Jeanne l’accuse parce qu’elle lui en veut de l’avoir engagée à se marier avec Clorennec. À la fin de l’interrogatoire, Marie Tanguy déclare savoir signer, alors qu’elle avait prétendu le contraire jusqu’à présent ! Pendant la confrontation entre les deux sœurs, chacune reste sur ses positions. Marie nie tout et Marie-Jeanne répond : Je vous ai dit toute la vérité.

Le 10 juin, dans son réquisitoire définitif, le procureur de la République demande le renvoi des deux accusées devant la cour d’assises pour avoir, en la commune de Plonéour-Lanvern, le 11 mai 1893, ensemble et de concert, volontairement et avec préméditation, donné la mort au nommé Clorennec Jean-Marie.

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La dépêche de Brest. Édition du 21 juillet 1893

Deux robustes campagnardes

À onze heures et demie, le jeudi 20 juillet 1893 à Quimper, l’affaire vient au rôle de la Cour d’assises du Finistère. Le journaliste de La Dépêche de Brest observe les deux femmes qui sont sur le banc des accusés. Ces robustes campagnardes, à la taille épaisse et lourde, aux hanches solides et aux épaules carrées, ont la même assurance, le même air placide et se tiennent immobiles et côte à côte. Marie-Jeanne semble totalement indifférente à ce qui se passe autour d’elle, tandis que Marie a une physionomie plus ouverte.

Le président Le Gorrec lit l’acte d’accusation devant un public pressé de connaître la sentence. Mais il faut d’abord écouter l’interrogatoire des deux inculpées. Marie-Jeanne continue à accuser sa sœur, d’abord de l’avoir tourmentée jusqu’à ce qu’elle consente après deux refus à épouser Clorennec, puis de lui avoir conseillé de s’en débarrasser.

Non seulement, Marie nie tout, mais de plus, elle revient sur ses déclarations antérieures. Ainsi, elle n’hésite pas à affirmer qu’elle n’a jamais versé trois verres d’eau-de-vie à son beau-frère. Il est cependant exact qu’elle a conseillé à sa sœur d’épouser Jean-Marie, un bon parti, mais c’était aussi l’avis de bien d’autres. Le président s’étonne alors que Marie-Jeanne, femme énergique qui ne semble pas être sous la domination de sa sœur, se soit mariée pour faire plaisir à celle-ci avec un homme qu’elle n’a jamais aimé.

Les douze témoins viennent à la barre pour redire ce qu’ils ont déjà déclaré lors de l’instruction. Certains racontent l’attitude désinvolte de Marie-Jeanne devant le cadavre de son mari, ses emportements devant celui qu’elle accusait d’être toujours malade ou ivre, et de lui laisser faire tout le travail à la ferme.

À son tour, le docteur Homery explique pourquoi il n’a pas cru devoir conclure tout d’abord à un crime, lors de l’examen superficiel du corps qui ne présentait pas de trace de violence, hormis des ecchymoses légères, mais étendues dans la région du cou. Mais, après avoir rapproché les constatations cadavériques des renseignements fournis par l’enquête judiciaire, il a conclu à la mort par suffocation au moyen d’une pression exercée par une main criminelle sur la partie antérieure du cou. La congestion pulmonaire, conséquence des violences subies, a amené une mort rapide.

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Palais de justice de Quimper, au bord de l’Odet

Je vous abandonne ces deux femmes

L’audition des témoins terminée, M. le substitut Labordette prononce un réquisitoire implacable envers les complices d’un crime épouvantable. L’homme qui est mort était conciliant et peiné de l’attitude haineuse de sa jeune femme. C’est pourquoi il a voulu noyer son chagrin dans l’alcool. Marie-Jeanne Tanguy ne se sentant pas le courage d’agir seule, a demandé le concours de sa sœur. Leur responsabilité est la même. Le procureur critique aussi l’attitude étrange de Corentine Tanguy, femme Draoullec, qui aurait dû convaincre ses sœurs de renoncer à leur projet criminel. Il termine en s’adressant aux jurés : Je vous abandonne ces deux femmes. Jugez-les. Vous avez juré de ne pas trahir les intérêts de la société. Ces intérêts, je vous les ai présentés ; je les remets avec confiance entre vos mains.

La parole est à la défense de Marie-Jeanne Tanguy. Maître de Chamaillard, l’avocat le plus réputé du barreau de Quimper, le brillant orateur à qui, en 1889, est revenue l’impossible mission de plaider pour le meurtrier-violeur Paul Faine [4], ne peut que reconnaître l’intention homicide de sa cliente, ainsi que la préméditation. S’appuyant sur les contradictions du médecin légiste, il s’interroge sur la santé de Clorennec avant les actes de violence. Les accusées sont-elles responsables de la congestion pulmonaire qui a entraîné la mort de l’ivrogne ? C’était un moribond dont on n’a peut-être pas diminué l’existence d’une minute. En conséquence, Chamaillard demande l’acquittement de sa cliente.

Maître de Chabre, qui défend Marie Tanguy, s’engouffre dans le même système de défense. De plus, les preuves de complicité ne reposent que sur les affirmations de la sœur, qui les a souvent modifiées. On cherche en vain les motivations de Marie. Certes, elle a assisté à l’assassinat et c’est blâmable, mais n’étant ni coupable, ni complice, elle doit être acquittée.

Le jury, au sein duquel on note la présence de Messieurs de Rusquec, Hersant de La Villemarqué, et de Kersauson, se retire pour délibérer. Devant une salle archi-comble qui attend depuis des heures, le chef du jury, debout, la main placée sur le cœur, dit que Marie-Jeanne Tanguy, veuve Clorennec, a donné volontairement la mort à Jean-Marie Clorennec et qu’elle a agi avec préméditation. Elle bénéficie cependant de circonstances atténuantes. Par contre, Marie Tanguy est déclarée non coupable.

À l’annonce de sa condamnation aux travaux forcés à perpétuité, Marie-Jeanne reste stoïque. La dépêche de Brest note qu’aucune impression ne se lit sur son visage. Marie, acquittée par la justice des hommes, pleure en quittant son banc.

Les discussions sont animées dans les auberges situées non loin du Palais. Pour certains, Marie-Jeanne a sauvé sa tête parce que Clorennec ne la rendait pas heureuse. Contrairement aux dires du procureur, on sait que l’homme n’a pas attendu d’être marié pour assouvir son goût pour la boisson. L’acquittement de Marie étonne car, pour beaucoup, sa complicité ne fait aucun doute. Ses contradictions et ses volte-face ne plaidaient pas en sa faveur.

Le Courrier du Finistère [5], sous le titre « Un crime affreux » écrit : Le bourg de Plonéour-Lanvern jouit depuis longtemps d’une mauvaise réputation et ce n’est pas sans raison. Le journaliste évoque le cas du sieur Guillaume Jégou dont la première femme est morte suite à ses mauvais traitements. Acquitté, il a tué la seconde après un séjour à l’asile, suite à des crises de délirium tremens. Après le premier procès, on aurait entendu Marie-Jeanne Clorennec déclarer : Puisque Jégou n’a rien eu pour tuer sa femme, je pense que les femmes n’auront pas non plus de punition pour tuer leurs maris.

Il aurait dû rester célibataire

En 1903, la peine de Marie-Jeanne Tanguy est ramenée à 15 ans de travaux forcés. En mars 1906, elle ne profite pas d’un mouvement de grâce collective, et elle meurt le 8 juillet de la même année, à l’âge de trente-trois ans, à la maison centrale pour femmes, route de Châtillon à Rennes.

Marie-Anne, la fille naturelle de Marie Tanguy, décède le 6 novembre 1894. La pauvre enfant a connu les conditions difficiles de la prison. Marie, journalière, se marie le 24 avril 1895 à Plonéour-Lanvern avec Jean-Louis L’Helgoualc’h, un veuf, cultivateur à Penmarc’h. Il ne peut ignorer le drame auquel sa femme a été mêlée. Ils auront au moins deux enfants, Noël et Jean-Louis.

Sans doute désireuse de s’éloigner d’un lieu qui lui rappelle trop de mauvais souvenirs, Jeanne Le Goff met le moulin en vente et trouve rapidement des acheteurs avant le procès. Dès le 25 juin 1893, Michel Tanguy, son beau-fils [6], le meunier qui exploite le moulin, laisse la place à Budoc Riou et Marie-Jeanne Volant. Le couple le loue aussitôt à Yves Kerdranvat qui l’achète en 1900 [7].

Quand, dans la soirée du 25 octobre 1895, Françoise Lagadic, veuve Clorennec, attend le passage de l’Ankou au village de Fao-Youen, pense-t-elle encore aux événements tragiques qui ont bouleversé la vie de deux familles, dévoilé au grand jour leurs turpitudes, alimenté les pages des journaux ? Jean-Marie Clorennec n’aurait-il pas dû rester célibataire ?

Note : Remerciements à Annick Le Douget, Jean-Paul Kerdranvat, François Mévellec, Christophe Payet, Maryse Schreiner.

Pierrick Chuto est l’auteur de :

Les exposés de Crea’ch-Euzen - Les enfants trouvés de l’hospice de Quimper au XIXe siècle.

Tous les détails : préfaces, introduction, carte des communes nourricières sur le site de l’auteur : http://www.chuto.fr/

Notes

[1Fao ou faou : en breton c’est le hêtre.

[2Jean-Étienne Cavellat, vicaire de la paroisse Saint-Enéour à Plonéour-Lanvern, unit le couple le 7 février 1893. Le mariage civil a eu lieu le 25 janvier.

[3Le 25 juin 1892, en mairie de Plonéour-Lanvern, Jeanne le Goff, aïeule maternelle, vient déclarer la naissance au moulin du Fao de Marie-Anne, fille naturelle de Marie Tanguy.

[4Cf. Les exposés de Creac’h-Euzen. Les enfants trouvés de l’hospice de Quimper au XIXe siècle. Pierrick Chuto. Pages 145 et suivantes.

[5Édition du 3 octobre 1893.

[6Michel Tanguy est le fils issu du premier mariage de Guillaume Tanguy avec Marie Jégou.

[7Le moulin, devenu par la suite une minoterie, sera dirigé par la famille Kerdranvat jusqu’en 2003, année où Jean-Paul, le petit-fils, prendra sa retraite.

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15 Messages

  • Félicitations Pierrick ! Votre texte, très bien écrit, est passionnant.

    Simple curiosité, pour moi qui ne suis pas breton, qu’est : « le passage de l’Ankou » ?

    Très cordialement.
    Michel Guironnet

    Répondre à ce message

    • Michel,
      L’Ankou, c’est « l’Ouvrier de la Mort... Il tient à la main une faux ». Un peu ce que nous appelons « la Grande Faucheuse » !
      Cordialement
      Sofinette

      Répondre à ce message

    • Bonjour Michel
      Merci pour vos compliments.
      Je suis très fier que celui dont je lis avec plaisir les nombreux articles s’intéresse aux miens.

      Pour l’Ankou,

      voici ce que j’ai écrit dans La terre aux sabots lors de la mort de mon arrière-arrière-grand-père
      Ce sont les dernières paroles de Louis-Marie Thomas. Le dimanche 7 février, les parents de Plonéis accourent. Les familles Le Floch, Le Cornec, Le Léty, Thomas, Le Joncour viennent aux nouvelles et envahissent la petite pièce. Pour accompagner l’agonie du moribond qui est « dans sa passion », les femmes récitent à haute voix les prières des agonisants. La pièce est parée, le cierge bénit est allumé, un chapelet est suspendu à la muraille du lit, et malgré le froid, la porte reste ouverte. Seuls les enfants pleurent. Les adultes ont si souvent côtoyé la mort qu’elle leur est familière et ne les effraie pas.
      Le lundi, le desservant vient apporter « le Bon-Dieu » et extrémiser le malade qui n’a pas la force de reprendre les prières. Le balancier de l’horloge de Kervalguen Bihan est arrêté à trois heures dans la nuit. La glace et les rares miroirs de la maison sont couverts d’un voile . L’Ankou vient de passer, et Louis-Marie Thomas, soixante-sept ans, s’en va rejoindre sa femme et ses parents.

      et pour un autre décès: :

      Son heure a sonné
      Le vendredi 4 mai 1798, le jour tarde à poindre au village du Leuré. Pendant de longues heures, les femmes ont récité à haute voix les prières des agonisants avant que karriguel an Ankou ne s’arrête à la porte. Pierre Le Floch, cinquante-deux ans, quitte ce monde et ses tourments. Les pichets de cidre encombrent la petite table et certains cousins parlent fort, bien trop fort.

      Karriquel an Ankou : la charrette des morts. Quand on entendait les roues crisser, on savait que l’Ankou venait chercher quelqu’un.

      Tout juste y entend-t-on, la nuit, les hurlements de quelques loups ou le crissement de la roue de karriguel an Ankou .

      Comme tout passionné ,je pourrais encore en rajouter, mais je sais que le temps des abonnés de La Gazette est précieux.

      Pierrick

      http://www.chuto.fr/

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  • Bonjour Pierrick,
    Article très intéressant découvert grâce à Thierry SABOT. Je vous reproche un peu de broder pour conter leur état d’âme, les attroupements, car après tout vous n’y étiez pas. C’est sans doute pour rendre le récit « plus vivant ».
    Bref, ne prenez pas cela comme un reproche (et quand bien même que ceci vous laisse indifférent)...mais comme un constat et à chaque fois « je tique », peut-être parce que je ne serais pas capable de prendre la moindre liberté avec le passé.
    Ceci étant l’évolution des lieux et des familles dans ceux-ci est bien liée à des faits d’histoire locale et votre sujet est très bien creusé.
    Bravo à vous.
    Bien cordialement.
    Danielle

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  • Bonjour Pierrick,

    Bravo pour ce nouvel article, vous avez du talent pour conter ce sordide fait divers, on lit votre article avec beaucoup de plaisir comme un roman policier.
    J’apprécie aussi cette peinture sociale, car ce fait divers traduit toute la misère sous-jacente de cette histoire familiale.
    Bien amicalement.

    André

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  • Bravo pour votre article épique.
    J’aime beaucoup ces histoires où vous liez des impressions personnelles dans un récit qui serait autrement trop sec.

    Mais, vous êtes franchement avantagé dans votre région pour découvrir beaucoup d’histoires souvent morbides où l’eau de vie en est l’élément moteur !
    Cordialement
    H-Cl. Martinet

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  • Ce récit, du drame survenu, et l’histoire des 3 sœurs Tanguy, ou le crime du moulin du Fao a Ploneour Lanvern
    m’a beaucoup fait penser a mes grands parents maternels, qui ont du suivre de près toute cette histoire, habitant a
    cette époque là, Plonéour-Lanvern,et demeurant au lieu dit « Le Stang », ou demeurait également la propriétaire du café très fréquenté, ou la victime venait probablement se saouler fort souvent, car était indiqué dans le procès verbal « Interrogée, la femme Gourret, débitante de boissons au lieu-dit Stang-Ar-Bacol en Plonéour, affirme que, ce dimanche-là, il n’y a pas eu de coups échangés. » Les voisins
    étaient donc au « premières loges » pour pouvoir, je pense, commenter abondamment l’évènement, surtout dans ces petites villes de Basse Bretagne, ou les évènements devaient être rares.
    Jean-Lou

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  • Très intéressant et passionnant à lire !
    Bravo !
    HT

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  • Bonjour, votre récit est passionnant. Je connais très bien le pays bigouden ayant une maison à St guénolé et je lis avec plaisir les pages de vie que mes ancêtres ont du commenter le soir au coin du feu...

    Continuez. merci

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  • C’est un récit très bien organisé et passionnant. Bravo

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