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Les derniers loups et lynx des Pyrénées-Orientales

L’enquête des Eaux et Forêts de 1916 sur le Capcir

Le vendredi 7 octobre 2022, par Adrien Barrere

Il y a quelques temps je suis allé aux archives départementales des Pyrénées-Orientales sans réellement savoir ce que je venais chercher. En feuilletant les côtes disponibles, je suis tombé sur celles qui concernaient la chasse dans le département. En feuilletant le registre que je venais de commander, j’ai découvert une note de la direction générale des eaux et forêts. Celle-ci expliquait que les loups-cerviers ont totalement disparu du département depuis 1877 et elle apportait deux témoignages parlant de ces dernières rencontres que l’homme a faites avec ces animaux, mais aussi avec de véritables loups.

Avant de vous faire la retranscription de ces témoignages, il faut d’abord indiquer ce qu’est un loup-cervier. C’est le nom qu’on donne au lynx boréal, mais son utilisation a souvent portée à confusion. Beaucoup l’employaient pour parler de loups et non de lynx [1]. Cependant au 19e siècle on retrouve moins cette confusion. Pour différencier l’un de l’autre, il faut repérer toutes les informations qui peuvent nous indiquer s’il s’agit d’un lynx ou bien d’un loup. Ici, vous allez le voir, les témoins différencient bel et bien les loups des loups-cerviers.

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La demande de Laporte

Tout commence par la demande d’un certain Laporte pour avoir plus de renseignements sur les loups-cerviers du département des Pyrénées-Orientales [2]. Il semble vouloir utiliser tous ces témoignages afin d’acquérir de nouvelles connaissances sur l’histoire naturelle de la région. Nous sommes le 14 mai 1916, en pleine Première Guerre mondiale, à Carcassonne et la direction des Eaux et Forêts n’a pas pour autant arrêter ses enquêtes et surveillances.

La carte des Pyrénées-Orientales
Les deux témoignages viennent de la région naturelle que l’on nomme le Capcir, voisine de la Cerdagne, du Conflent, du pays de Sault, de l’Ariège et de l’Aude. Elle se situe à l’ouest dans le département des Pyrénées-Orientales. Aujourd’hui elle est constituée de sept communes que sont Les Angles, Fontrabiouse, Formiguères, Matemale, Puyvalador et Réal. Son altitude minimale est de 1300 mètres et son altitude maximale est de 1700 mètres. C’est un territoire rempli de forêts et de beaux lacs comme celui des Bouillouses. On l’appelle d’ailleurs la petite Sibérie du fait de la rudesse du climat l’hiver. C’était donc un territoire propice pour les loups et les lynx.

Un certain L. Dedieu va répondre à Laporte en apportant deux témoignages recueillis à Formiguères par Radondy, le brigadier des eaux et Forêts en 1916. Je vais à présent vous les retranscrire

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Les témoignages
Renseignements fournis par M. Lafont, charron âgé de 84 ans demeurant à Formiguères.
Dans la nuit du 29 au 30 juin 1856, au col de Creu, forêt domaniale de Chemin-Ramadé, un loup cervier à étranglé 60 bêtes à laine d’un troupeau appartenant à un nommé Raphaël de Villeneuve de la Rivière. Le sol était recouvert d’une mare de sang à l’endroit où se trouvait le troupeau.
Le 7 septembre 1857, je me trouvais posté à l’affût au lieu-dit « Clet de la Serra », au-dessus du Palat, dans la forêt communale de Formiguères, vers 7 heures du soir, j’ai vu monter un loup qui poursuivait quelques bêtes à laine. Je me trouvais caché dans un pin rabougri, je l’ai laissé approcher et je l’ai tué.
Le 8 septembre 1870, vers 3 heures du matin, étant à l’affût du lièvre dans les mêmes parages que ci-dessus, j’ai aperçu un animal qui se dirigeait sur moi, je croyais que c’était un renard, quand il fut plus près je vis que c’était un loup-cervier. Je lui ai tiré, voyant que je n’avais fait que le blesser légèrement, je lui ai tiré le second canon, je l’ai blessé sérieusement, je me suis mis à sa poursuite en suivant les traces de sang, mais je ne l’ai pas retrouvé. Deux jours après, les pâtres des Angles l’ont trouvé mort au-dessus de l’étang de Balcère.
Monsieur Lafont a ajouté, que dans le pays on n’avait plus vu de ces bêtes depuis 1877, époque où la petite vérole avait décimé le village de Rieutort.

Renseignements fournis par M. Buscail Joseph dit Fecheque, âgé de 74 ans actuellement adjoint au maire aux Angles.
Il y a environ 44 ans, un loup cervier a tué 62 bêtes à laine, à Balcère, forêt communale des Angles. Nous l’avons trouvé mort à côté des brebis. Il n’avait fait que les égorger.
Il y a à peu près 40 ans nous revenions de la chasse, vers 10 heures du soir avec M. Riveill Joseph charron, en passant à Balcère, nous avons vu un loup qui venait vers nous. M. Riveill lui a tiré deux coups de fusil, il doit l’avoir manqué, car il a pris la fuite. Plus bas un autre loup traversait le chemin, cette fois j’ai eu la chance de le tuer.
Un autre jour j’étais à l’affût du lièvre, près des Angles, lorsque vers trois heures du matin voilà un loup énorme qui traverse le chemin ; je lui ai tiré deux coups de fusil et je l’ai tué.
Je me rappelle avoir tué cinq loups au fusil. M. Couteau garde Général à Formiguères, nous avait donné du poison pour les détruire : nous en avons trouvé 3 de morts au Seula Petit et 4 au Roc de Bigorre dont un loup cervier.

Ces animaux ont donc causé pas mal de dégâts, surtout sur les troupeaux de bêtes à laines de Formiguères. En effet, on sait que les loups et les lynx ne les dévorent pas souvent, ils se contentent de les étrangler, de les égorger. Rien que dans le village de Formiguères ils sont à l’origine de la mort de 122 agneaux et moutons. On ne peut qu’imaginer les morts animales qu’ils ont pu causer dans les autres villages du Capcir puisque nous ne disposons d’aucune autres archives que celle de Formiguères. À la lecture de ces témoignages, on comprend bien que les villageois étaient habitués à voir ces prédateurs roder dans les forêts voisines.

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Les loups et les lynx étaient tellement présents qu’ils ont dû avoir recours au poison pour les éliminer. C’étaient donc des animaux dits « nuisibles » à cette époque, ils devaient y en avoir un nombre conséquent. On ne sait pas l’année exacte, juste que c’était avant 1877, mais il y a eu six loups morts d’empoisonnement ainsi qu’un lynx. Buscail Joseph dit même qu’il se rappelle en avoir tué cinq dans sa vie. C’est peut-être cette volonté d’élimination systématique qui a conduit à la disparition des loups et des lynx dans cette région. Un loup-cervier

Ensuite, nous savons que le nombre de chasseurs est considérable à cette époque. En outre, d’après le registre des licences de chasse [3], en 1876, 1477 personnes ont reçu leur permis de chasse dans les Pyrénées-Orientales. Le lièvre, le chevreuil et d’autres animaux sont chassés dans les forêts du Capcir. Par conséquent, la population a dû fortement diminuer. Les lynx et les loups se nourrissant principalement de ces animaux, leur raréfaction a aussi sûrement conduit à leurs disparitions.

De plus, grâce à ces témoignages nous savons que le petit village de Rieutort fut décimé par la petite vérole en 1877, année où le lynx fut aperçu pour la dernière fois dans le Capcir. Le loup-cervier a donc disparu cette année-là, du moins les habitants du Capcir n’en n’ont jamais revu. Le loup, lui, semble disparaître peu de temps après. Il faut attendre 2007 avant un retour du loup avéré dans le département, plus précisément dans les massifs du Madres et du Carlit qui se situent à proximité de Formiguères.
Le lynx fut donc totalement éradiqué de la France au cours du 20° siècle malgré son inoffensivité envers l’homme. Un an après le recueillement de ces témoignages, l’animal fut observé dans le massif du Canigou. Le loup-cervier n’aurait-il pas totalement disparu au cours du XX° siècle ? Nous ne le saurons probablement jamais.

De nos jours, on note la présence de lynx boréaux dans les mêmes massifs, ces animaux qui étaient nuisibles il y a un peu plus d’un siècle sont aujourd’hui protégés du fait de leur nombre très limité.


[1Voir ce site pour plus d’informations : https://bestiairedysengrin.monsite-orange.fr/page-56d103017cc8a.html

[2Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 7M729

[3Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 7M727

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9 Messages

  • Les derniers loups et lynx des Pyrénées-Orientales 7 octobre 09:07, par Jacques Baillon

    Loup, lynx, loup-cervier, il y a manifestement de nombreuses confusions qui ont été faites par les « témoins » dans les relations de l’époque. Par exemple, il est impossible qu’un lynx « étrangle » 60 brebis d’un coup, sans boire ☺. Si on considère que l’anecdote n’est pas sortie directement de l’imagination du l’adjoint au maire (car il la relate 62 ans après !!) on doit évidemment éliminer le lynx qui ne chasse pas pour se nourrir de cette manière là !! On ne peut faire l’économie d’avoir un minimum de connaissances naturalistes quand on veut comprendre quelque chose à ce genre d’écrits..

    Par contre, il pourrait s’agir d’un loup, enragé de surcroit. Un loup enragé mord tout ce qu’il rencontre, hommes et bêtes, puis la maladie finit par l’emporter (ou il se fait tuer par les villageois). De nombreuses observations anciennes permettent de reconnaitre qu’un animal est atteint de ce virus mortel lorsque les descriptions de son parcours mortifère sont suffisamment précises.

    Dans le cas cité, l’animal est retrouvé mort à côté du troupeau ce qui valide l’hypothèse d’une crise rabique aigue qui amène donc l’animal à mordre tout ce qui bouge, avant de décéder.

    Evidemment, ce qui est compliqué quand on exploite ce genre de document, c’est de croiser les connaissances scientifiques d’aujourd’hui, avec les trouvailles d’archives !

    En tous cas, bravo pour cette découverte ! Et merci d’avoir cité mon blog.

    Pour ce qui est de la survivance du lynx (le vrai) dans les Pyrénées voir les pages 6 à 27 de mon essai « Le lynx, autrefois, en France » (ISBN 978-2-9548042-6-2) . Voir aussi : « Comment écrire l’histoire du loup ? » ici : https://bestiairedysengrin.monsite-orange.fr/page-61a2884e97764.html

    Répondre à ce message

  • Les derniers loups et lynx des Pyrénées-Orientales 7 octobre 09:10, par David Ferreira

    Merci Adrien pour ce partage.
    Je suis toujours en train de chercher des témoignages de la présence ou non de lynx en France au XIXe et dans la 1re moitié du XXe. Votre article m’a donc beaucoup intéressé.
    Il y a décidément toujours des trésors à découvrir partout dans les archives.
    Bien à vous
    David

    Répondre à ce message

  • Bonjour

    Qu’il était simple le temps où le berger pouvait se débarrasser d’un nuisible et sauver son troupeau, voire les enfants....
    Je me souviens d’un vieux piège a loup à mâchoires chez ma grand-mère, si j’avais su, je l’aurais gardé...
    J’ai un Sosa mort de la rage après une attaque de loup...
    Ils reviennent....

    Cordialement

    Thierry

    Répondre à ce message

  • Bonjour,
    Sur mon site du Musée Virtuel de Caudiès, village des Pyrénées Orientales -actuellement à 1 heure du Capcir- (museevirtueldecaudies.fr), j’avais noté la mort en 1719, d’un chirugien du lieu François Faure mordu par un loup enragé (Acte de décès relevé sur le site des archives départementales)

    https://www.museevirtueldecaudies.f...

    Répondre à ce message

  • Les derniers loups et lynx des Pyrénées-Orientales 11 octobre 19:59, par magguy level

    A L’époque le loup et le lynx taient des nuisibles sans commentaire on les tuaitjusqu’à de qu’ils disparaissent complètement plus tard d’autres loups sont revenus mais si on ne les aime pas on les tolère avec surveillance !!!!! Quand au lynxsa peau a t elle eété commercialisées ??

    Répondre à ce message

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