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Les ex-voto marins de Soller et de Marseille


vendredi 3 juillet 2020, par Michel Waller Gelabert

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Je ne vous apprendrai rien en vous racontant qu’aux XVIIIe, XIXe et début XXe siècles des voiliers de Soller transportaient des oranges depuis le port de Soller vers ceux du littoral français de la Méditerranée.

Mais récemment j’ai découvert un aspect inattendu des liens multiples qui unissaient les deux communautés, majorquines et provençales, non seulement dans leur métiers respectifs mais aussi dans leurs croyances, leurs pratiques religieuses.

Avant de vous en faire part, commençons par quelques rappels historiques.

Le port le plus fréquenté était évidemment Marseille où les patrons trouvaient toutes facilités pour s’approvisionner, acheter du matériel d’accastillage, faire réparer leur bateau. Dans les archives j’ai trouvé un grand nombre de factures de fournisseurs Des sollériques se sont installés à Marseille comme agents transitaires, commerçants, établissant les premiers sites de réception et de distribution du commerce de la diaspora majorquine qui s’étendra progressivement bien au-delà.

Le hasard des contacts avec mes correspondants de Marseille, la consultation régulière de la très belle revue ‘Marseille’ éditée par la Chambre de Commerce et d’Industrie de la ville, m’ont révélé la similitude intime des croyances et pratiques religieuses des deux communautés, majorquine et provençale. Les témoignages matériels sont toujours visibles.

Quelles sont ces témoignages ? Les ex-voto ! Qu’est-ce qu’un ex-voto ?

Définition du Larousse : tableau ou objet symbolique suspendu dans une église, un lieu vénéré, à la suite d’un vœu ou en remerciement d’une grâce obtenue.

Dans le monde maritime, les marins qui rencontrent du mauvais temps, une forte tempête, font une prière, invoquent leur saint patron, un intercesseur divin pour les aider à sortir du grand péril du naufrage et de la mort.

Lorsqu’ils en sortent indemnes, en rentrant au port, persuadés que c’est grâce à l’intervention divine, ils témoignent de leur gratitude par une prière d’action de grâce.
Mais la coutume est aussi de manifester matériellement cette reconnaissance par un ex-voto ; accroché au mur du lieu saint il reste un témoignage permanent du prodige.
Cette offrande matérielle peut prendre différentes formes : maquette du navire, plaque de marbre gravée, ou tout objet ayant un lien avec l’évènement. Mais les marins miraculeusement sains et saufs préféraient plutôt confier à des peintres spécialisés la reconstitution de la scène de l’épreuve : le voilier, le vapeur, la barque sont représentés en grande difficulté dans une tempête, ou échoués, ou prêt à sombrer.

Dans un coin supérieure du tableau, l’artiste peint fréquemment une image du personnage invoqué : un saint ou la Vierge en habit de couleur d’où émanent des rayons lumineux qui éclairent la scène. Parfois il y a un intermédiaire ; le saint invoqué est à genoux devant la Vierge, intercesseur suprême.

Au bas du tableau, sur une bande ou carré de couleur sont écrites les informations plus ou moins détaillées de l’événement, le nom du patron, de marins, ainsi que la date. L’œuvre est peinte à l’huile sur un support toile, carton ou bois. Elle peut être signée ou anonyme.

La qualité artistique est très variable ; des peintres de marine reconnus pratiquaient occasionnellement cet art. Un dessin plus schématique ou naïf révèle un travail d’amateur.

Outre l’intérêt artistique que présente cette expression d’art populaire, elle est aussi, pour les chercheurs en histoire et en architecture navale, une source d’informations précieuses sur le plan ethnographique et technique.

La basilique Notre Dame de la Garde, à Marseille, est sans doute le sanctuaire où sont rassemblés le plus grand nombre d’ex-voto de toutes natures, mais surtout marins.

Les marseillais et plus particulièrement les gens de mer, ont une dévotion fervente pour la ‘Bonne Mère’. Ils implorent sa protection avant de partir en voyage, et sollicitent son secours en cas de danger. Sa réputation est telle que des marins d’autres lieux, même étrangers, viennent parfois de loin déposer leur marque de gratitude sous forme d’un ex-voto.

Dans notre île de Majorque on retrouve des ex-voto marins dans plusieurs églises.
Mais c’est dans la chapelle du Santo Cristo de l’église du couvent des franciscains de Soller que l’on peut trouver le plus d’exemplaires, soit une dizaine.

Malheureusement, le temps, l’humidité, et la qualité médiocre de la réalisation font que la plupart sont très abimés. J’en ai fait l’inventaire commenté il y a quelques années. Mais, récemment, deux ex-voto ont suscité plus particulièrement mon intérêt : le xabec Providencia, et le llaut Maria.

Après la lecture d’un article sur ce thème dans la très belle revue Marseille publiée par la Chambre de Commerce et d’Industrie de la ville, j’ai pris contact avec René Cousin, professeur d’histoire de l’université d’Aix-Marseille, auteur du texte et d’une thèse sur les ex-voto de Provence. Il m’a conseillé le livre Les ex-voto marins de Notre Dame de la Garde de Félix Reynaud Editions Thune/Marseille.

En consultant ce document, j’ai découvert que notre peintre Louis Roux, qui peignait voiliers et vapeurs en mer a laissé aussi quatre ex-voto dans la basilique, identifiés par l’équipe d’historiens de Félix Reynaud.

Passant en revue les œuvres recensées dans ce livre, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir deux ex-voto strictement semblables aux deux ex-voto de Soller cités :
même évènement, même signature !

L’ex-voto du xabec Providencia porte mention de l’avarie du voilier : « cassé le mât » écrite en français sur les deux sites. Par contre, différence significative, sur le tableau de Marseille, en haut à droite, c’est la Vierge qui illumine la scène. A Soller elle a été effacée et remplacée par une croix simple, symbole du Santo Cristo. Nous avons donc un cas rare de duplication d’oeuvre sur deux sites, ce qui implique forcément une double invocation des marins. Certains furent ils plus confiants dans la « Bonne Mère », d’autres dans le Santo Cristo ou peut être furent exprimées des invocations simultanées à deux intercesseurs, pour plus de certitude ?

Le laud Maria ne comporte pas de dessin du saint ou de la Vierge mais on peut supposer que ce sont les mêmes deux intercesseurs qui ont été invoqués (Nota : laud en castillan, llaut en majorquin, llagut en catalan).

Dans le livre de Félix Reynaud, une équipe de chercheurs a fait un remarquable travail d’enquête pour retracer l’historique du navire à partir de documents d’époque, presse, chambre de commerce, autorités portuaires,… Dans la plupart des cas ils ont trouver la relation de l’évènement dans les rapports de mer déposés à la Chambre de Commerce à l’arrivée du navire à Marseille.

Nous n’avons que peu d’informations sur la carrière du xabec Providencia.
Louis Roux en a fait un tableau en mer, devant Marseille. Il a été construit à Soller en 1865. Il est mentionné dans des archives locales que les xabecs Providencia et America ont été affrétés conjointement pour le transport d’oranges.



La rubrique 53 de l’inventaire de Félix Reynaud et de son équipe donne les informations suivantes sur la fortune de mer qu’a subi le xabec Providencia :

« Le xabec Providencia était espagnol, attaché au port de Soller. Il jaugeait 67 tonneaux. Son équipage comptait huit hommes, y compris le capitaine Ferrer. Le 19 mars 1878, il avait quitté le port de Santa Pola, prés d’Alicante avec un chargement de 22 tonnes d’oranges pour Marseille.

En cours de route, un coup de vent lui cassa le mat avant, mais grâce à l’intervention de Notre Dame de la Garde, les dommages purent être limités. En effet le chébec arriva au Vieux Port le 27 mars, après huit jours de traversée, ce qui constitue un délai raisonnable et Ferrer ne jugea pas utile de se présenter au tribunal de commerce pour rendre son rapport de mer. Par contre il se rendit chez Jules Roméo, peintre connu spécialiste des ex-voto, chez qui il commanda ce tableau.

A remarquer que le peintre a francisé le nom du bateau ainsi que celui du patron.
L’image de la Vierge porte le manteau bleu foncé avec une robe rouge, vêtement traditionnel. Ces couleurs seront remplacées à la fin du XIXe siècle par le bleu et le blanc inspirés par les apparitions de Lourdes. »

La rubrique 43 de l’inventaire de Félix Reynaud et de son équipe donne les informations suivantes sur le laud Maria. Je n’ai pas trouvé d’information sur ce voilier, d’autant que de nombreux llauts majorquins ou catalans ont porté ce nom.

« Le laud Maria, de 74 tonneaux, monté par huit hommes, était parti de Soller le 21 février 1866 avec un chargement d’oranges. Dans le Golfe du Lion, justement réputé pour ses tempêtes, il dut rencontrer un très mauvais temps qui le retarda puisqu’il mit plus de deux semaines pour arriver à Marseille, le 5 mars.

Cet ex-voto montre les circonstances périlleuses dans lesquelles s’est déroulé le voyage. Nous ignorons les dégâts subis par le navire car le capitaine ne déposa pas de rapport de mer ; cette abstention était fréquente chez les patrons de caboteurs espagnols. »



Les ex-voto constituent une base complémentaire de données pour les recherches dans le domaine maritime. Pour écrire l’histoire du xabec Corazon de Jesus, et du llaut Union les légendes descriptives de l’ex-voto ont permis de recouper, compléter les informations sur la carrière des deux voiliers. La date de l’ex-voto du Corazon précédait un arrêt pour grande refonte du navire sans doute consécutive aux avaries subies lors de la tempête.

Pour les experts de la navigation à voile, l’ex-voto permet de comprendre comment les marins disposaient leur gréement pour faire face au gros temps. Contrairement aux voiliers à gréement carré, xabecs et llauts ne pouvaient prendre l’allure à la cape et dériver travers à la lame. Face à la tempête, les marins disposaient leurs voiles au vent arrière, en allure de fuite.

Les ex-voto témoignent des navires qui ont surmonté l’épreuve, grâce à la prière des marins et leur foi en l’intervention divine. Mais combien ne sont jamais arrivés à destination, disparus sans témoins et sans explications.

Cette pratique de l’ex-voto peint s’est éteinte progressivement au cours de XXe siècle. Les manifestions de reconnaissance prirent habituellement la forme d’une plaque de marbre gravée d’un message succinct. Aucune description de l’évènement, même le nom complet du donateur est la plupart du temps absent. Ces objets uniformes, sans intérêt pour des tiers, ont désormais perdu toute charge émotionnelle, toute valeur artistique et ethnographique.

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