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Maquette « NOTRE DAMME DAMOVR » de Quelven


dimanche 1er juin 2008, par Catherine Le Lan, Jean-Yves Le Lan

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Dans la chapelle de Notre-Dame de Quelven en Guern, dans le Morbihan, est exposée, suspendue au plafond, dans le transept gauche de l’édifice, une très belle maquette d’un voilier ancien. Elle repose sur un berceau qui est lui-même fixé sur un brancard qui permettait de la porter pendant la procession du 15 août avant sa dernière restauration de 1982.

Origine de la maquette

Hippolyte Violeau [1] précise que la maquette a été fabriquée à Riantec et donnée dans un premier temps, en 1746, à Notre-Dame de Larmor du village de Larmor dépendant de Ploemeur à l’époque. Il indique ensuite, qu’en 1750, la maquette a été offerte à Notre-Dame de Quelven et que c’est la famille des constructeurs qui se chargèrent de l’entretien et des réparations jusqu’en 1789. A la sortie de la révolution, ce sont des prisonniers anglais de Pontivy qui s’occupèrent de son entretien et vers 1869, les arrières petits-fils des constructeurs réclamèrent cette prérogative.

Henri-François Buffet [2] donne quelques éclaircissements, il indique que les constructeurs étaient des pêcheurs de « Loc-Miquélic » alors paroisse de Riantec. Il écrit aussi que la maquette a été construite en 1746, peu de temps après la « victoire » de Lorient et restaurée en 1846. L’inscription « Riantec » y a été alors portée.

Symbolisme de la maquette

La maquette est un ex-voto, c’est-à-dire une offrante faite à l’église suite à un vœu effectué par des marins en mémoire d’une grâce obtenue. Les ex-voto peuvent prendre des formes variées : maquettes, maquettes dans une bouteille, demi coques, tableaux, etc. Dans le domaine maritime, l’ex-voto est en général le signe d’une reconnaissance d’un marin ou d’un équipage pour avoir été sauvé d’un naufrage, d’une avarie importante, d’un fait de guerre, etc. L’ex-voto est remis, peu de temps après les faits avec solennité et selon un cérémonial établi. Pour un vœu collectif, le capitaine et l’équipage vont en procession, en priant et en chantant déposé l’ex-voto dans la chapelle. Souvent un procès-verbal est établi relatant les circonstances du vœu et son accomplissement. Dans le cas de la maquette de Quelven, l’ex-voto a été remis par les marins de Riantec en remerciement à la Vierge Marie - représentée par Notre-Dame de Larmor dans un premier temps puis Notre-Dame de Quelven – d’avoir échappé à un évènement maritime.

La maquette et le pardon du 15 août

Avant sa dernière restauration de 1982, la maquette servait tous les ans à la procession qui a lieu pour le pardon du 15 août à Quelven. Actuellement, elle est remplacée dans la procession par une maquette de taille plus modeste qui représente un petit bâtiment de guerre à voiles. La tradition voulait qu’elle soit portée par des marins de Riantec. Hippolyte Violeau décrit en ces termes la procession au milieu du XIX° siècle : « La grande fête de Quelven a lieu le jour de l’Assomption. On y voit quelquefois tout l’équipage d’un vaisseau s’y rendre la tête et les pieds nus, n’ayant d’autres vêtements qu’un pantalon et une chemise, et précédé d’une troupe de femmes, mères, épouses, sœurs des naufragés, les pieds meurtris comme eux aux cailloux de la route ; comme eux aussi le cœur inondé d’une pieuse allégresse, de sentiments de reconnaissance et d’amour. C’est uniquement aux marins, ou à leurs femmes, en cas d’absence, qu’appartient le droit de porter à la procession la petite frégate […]. Les croix, les étendards, les bannières accompagnent la petite frégate, et ne sont pas moins recherchés des laboureurs et des pèlerins que celle-ci des matelots. […] ».

Le 15 août 1922 [3] , c’est près de soixante dix personnes de Riantec qui se rendent en pèlerinage à Quelven pour remettre à Notre-Dame la maquette qui vient d’êtres restaurée.

Le bulletin paroissial de Riantec, d’août 1950 [4] , quant à lui, narre le pèlerinage de l’année 1950 en ces mots : « Tous les ans, au 15 août, des Riantécois vont à Quelven, mais cette année c’est la paroisse elle-même qui y est allée, officiellement, avec son clergé, sa croix et sa bannière paroissiale.
Combien étaient-ils, en 1750, les marins pêcheurs de Riantec qui allèrent offrir à Notre-Dame de Quelven la frégate « Notre-Dame (sic) d’Amour » ? Dieu seul le sait ! aucun document écrit n’en fait mention.[…] Au son des cloches, si belles, les pèlerins se groupent ; le cortège du clergé, précédé de la statue et de la fameuse frégate, sort de la chapelle et s’installe pour la grand-messe. […] Il [Le chanoine Le Guen, curé doyen d’Auray] félicite ses compatriotes d’être venus si nombreux renouveler le geste de leurs aïeux de 1750.
 »

Description de la maquette

La maquette représente un voilier ancien de type 64 canons [5] . En fait, 56 sont visibles sur la maquette suspendue. Une batterie de 13 canons près de la flottaison et une batterie de 14 canons au-dessus le tout à travers des sabords et 1 canon sur le gaillard d’avant, l’ensemble étant identique à tribord et à bâbord. Elle possède 4 mats : un grand mât au milieu, un mât de misaine à l’avant, un mât d’artimon à l’arrière et un mât de beaupré à l’extrême avant. Sur l’avant, il y a deux ancres et une figure de proue représentant une femme avec des cheveux longs cachés par un voile et vêtue d’un vêtement rouge.

Sur le pont, derrière le mat de misaine, se situe une cloche. Au tableau arrière est inscrit le nom de la maquette dans un cartouche axial : « Notre Dame d’Amour ». Ce nom est écrit, d’une façon particulière ; en effet, la barre du N de « Notre » est inversée, « Dame » est écrit « DAMME » et « d’Amour » est écrit en un seul mot avec le U en forme de V : « DAMOVR ». Ce cartouche est encadré de part et d’autre de deux petits cartouches arrondis portant les inscriptions « 17 » à bâbord et « 50 » à tribord, soit la date de 1750.

Trévily [6] signale, dans une notice de 1970 concernant un essai de datation du navire représentée par la maquette, que le tableau arrière porte en fait trois inscriptions, celles précédemment citées et « vers le haut et au milieu : RIANTEC [7] ». Mais, actuellement cette inscription n’est plus visible. Il indique aussi que le constructeur de la maquette « pourrait être un charpentier de marine : proportions et galbe de la coque, qualité des assemblages, détails exacts le montrent. Mais les fautes d’échelle pour certains objets : figure de proue, beffroi de la cloche et canons en particulier, signent une œuvre populaire, d’exécution naïves ce qui contribue à mon avis à son charme. »

De plus Trévily, dans sa notice de 1970, indique que sur le pont, différents éléments ont probablement été rajoutés au XIX°siècle, des roofs et des panneaux correspondant aux clippers du premier tiers de ce siècle et que le gréement a lui aussi été modifié.

D’autres part, au XX° siècle, la maquette a subi trois restaurations. Une en 1921 à Riantec, consistant en la réfection de la peinture et une deuxième selon l’abbé Pierre Hervé [8] , pendant la guerre 1940 – 1945. Il précise que pendant cette période ce fut un ancien marin de la région lorientaise qui en prit soin dans l’ancien presbytère qui longeait la route de Guern à Locminé. Ce marin, dénommé Henrio, ancien cap-hornier réalisa une remise en état en 1943.

En 1975, la maquette très endommagée, est retirée de Quelven et conservée aux Archives départementales de Vannes. En 1979, une association est créée pour assurer une troisième restauration. Les dons recueillis sont complétés par le ministère de la Culture et le travail est confié, le 28 avril 1980, au maquettiste Bruno de la Barre de Port-Louis sous l’égide de François Macé de Lepinay, inspecteur des monuments historiques [9] . Lors de cette restauration près de 80% de la maquette a été refaite. Le constat fait par Bruno de La Barre lors du démontage de la structure et du décapage de la peinture, en début de restauration, est que le travail réalisé à la fabrication de la maquette était très soigné. Par contre, les travaux de restauration du XIX° et XX° siècles étaient eux beaucoup plus grossiers. La restauration de Bruno de La Barre a consisté à remplacer l’ensemble des matériaux vermoulus mais en restant dans l’esprit d’un navire du XVIII°siècle et de la construction d’origine de la maquette. La presque totalité de la mâture a été refaite ainsi que les canons [10] .

La maquette, classée au titre des monuments historiques, est rendue le 15 août 1982 à Notre-Dame de Quelven.

Les dimensions approximatives de la maquette sont :

  • Longueur hors tout avec le mât de beaupré : 2750 mm.
  • Longueur entre perpendiculaires : 1950 mm.
  • Largeur au maître couple : 410 mm.
  • Tirant d’eau : 250 mm
  • Hauteur totale : 2200 mm
  • Longueur du brancard : 3000 mm.
  • Largeur du brancard : 600 mm.

Représentation de la maquette

Datation du navire

Dans un premier temps, il convient d’essayer de dater le navire représenté par la maquette. Nous sommes aidés dans cette démarche par l’avis de Trévily qui fait, dans sa notice de 1970, l’analyse suivante :
« […] Je daterais la coque du XVIII° siècle pour les raisons suivantes :

  • forme de l’étrave et de la guibre,
  • existence d’une muraille de coltis, verticale et perpendiculaire à l’axe longitudinal du vaisseau, jointe à la guibre par les herpes à jour,
  • forme de l’arrière, en fer à cheval, alors que les arrières de navires du XVII° siècle sont en forme de diapason.
    Plus précisément, je pense qu’il s’agit d’un vaisseau de la première moitié du XVIII siècle. En effet, la tonture, c’est-à-dire la courbure des ponts et des flancs, remontant vers l’arrière est assez accusée, alors que dans la seconde moitié du XVIII° siècle la ligne supérieure des vaisseaux ou des frégates est devenue plus tendue, pour aboutir au début du XIX° siècle à un profil rectiligne que l’on remarque sur les frégates américaines ou sur les créations de Sané.
    De même la forme de l’arrière en fer à cheval correspond aux modes de construction du début du XVIII° siècle, qui évoluèrent au cours du siècle pour aboutir à une simplification et à la suppression des bouteilles.
    Il s’agit probablement d’un modèle inspiré d’un vaisseau de la Compagnie Française des Indes.
    […] »

Dans son ouvrage sur la Compagnie des Indes, Jean Boudriot réalise une comparaison entre un navire de 64 canons du Roi et un navire de même taille de la Compagnie des Indes de la période 1730-1740. Il précise que « les œuvres mortes sont sensiblement plus importantes sur l’arrière [d’un navire de la Compagnie des Indes], compte tenu d’une dunette renfermant la chambre du conseil et quatre chambres d’officiers de chaque bord. » [11] , ce qui est le cas de la maquette de Quelven. Par ailleurs, il précise « que d’un voyage à l’autre, le même navire peut porter une artillerie quelque peu différente, le nombre de sabords armés variant, ainsi que le calibre des canons. » [12] et qu’en temps de guerre les navires de La Compagnie des Indes embarquaient parfois un armement supplémentaire. De plus, il donne comme équipage pour un vaisseau de 64 canons, un effectif de « 589 hommes, état major compris », bien supérieur au chiffre de 400 marins donné dans le cantique dont nous citons des extraits ci-après.

Avec ces avis de spécialistes, nous pouvons donc dater le navire à la première moitié du XVIII° siècle et dire qu’il représente un vaisseau de la Compagnie des Indes françaises.

Maintenant, nous pouvons nous poser les questions suivantes : De quel navire s’agit-il ? Pour quelles raisons, la maquette a-t-elle été fabriquée et offerte à l’église ?

La première remarque que nous pouvons faire, en consultant « Le répertoire des navires de guerre français » de Jacques Vichot, c’est qu’il n’y a aucun navire répertorié à avoir porté le nom de « Notre Dame d’Amour ».

La maquette représente donc un navire qu’il nous faut identifier à partir d’indices à notre disposition. Les premières indications sont issues des paroles d’un cantique de 1781 [13] de Quelven dont une partie peut être associée à cette maquette. Ces paroles écrites en breton et traduites en français sont :

"Approchez maintenant, Bretons, vous entendrez un miracle
Qui a été fait par Quelven (SIC), et par Jésus son fils
En faveur d’un navire qui était en mer ;
A bord, il y avait quatre cents hommes qui tous se perdaient.

Quand ils voient le vaisseau couler au fond de la mer,
Ils demandent à la Vierge de venir à leur secours ;
Ils demandent à la Vierge de les aider, à cette heure,
Ils ne s’attendaient plus qu’à perdre la vie.

Quand ils se furent voués à Quelven béni,
Sur le mat du navire, elle descendit,
Et son petit fils Jésus avec elle, venu pour l’aider
A relever le navire qui était sur les flots.

Quand fut relevé le navire avec tout son monde,
Alors ils virent en personne la Vierge Marie
Et ils se jetèrent à genoux pour remercier
La Dame Marie de Quelven et Jésus-Christ son fils.
"

Ce cantique peut « chantant » à cause de ces vers en breton d’un nombre de syllabes variables alors que « la mélodie bretonne demande partout des vers de treize syllabes », fut refondu en 1889 du temps de M. Pichodo, ancien recteur de Guer, par un prêtre du diocèse qui signe F.F. Cette nouvelle version, quoique différente de celle de 1781, reprend les mêmes faits concernant le navire et l’évènement de mer :

« Sur un navire, un jour, quatre cents bretons,
Au milieu d’un grand coup de vent, voient qu’ils sont perdus
Au-dessus de leur tête le tonnerre, sous leurs pieds la mer,
Semblable à une tombe effrayante s’ouvre de toutes parts.

Vers les cieux, avant de mourir, ils lèvent leur bras
Et avec des larmes dans leurs voix ils disent à la vierge :
Dame Marie Quelven, ayez pitié de nous
Protégez nos vies du tonnerre, de la mer.

Oh ! Miracle ! Au même moment, le navire se relève
Les vagues de la mer se calment et le vent s’apaise
De sa main bienfaisante la vierge bénie
Protégeait de la mort ses enfants chéris.

Pour sa bonté incomparable, pour tout son amour,
A la bonne Vierge de Quelven, disons tous ; Merci !
Et pour mériter d’être toujours par elle secourus,
Demeurons chrétiens fidèles, demeurons vrais Bretons
. »

Pour trouver des indices à l’aide de ce cantique, nous utiliserons la version de 1781, plus proche des faits. Quelques termes de ce chant permettent d’avoir des précisions sur le navire. En effet, il est dit que c’est un navire avec « quatre cents hommes » à bord et que tout le monde fut sauvé : « Quand fut relevé le navire avec tout son monde ». En associant ces indices, avec la maquette qui représente un navire que les Riantécois de l’époque avait l’habitude de voir et donc très probablement un vaisseau de la Compagnie des Indes attaché à Lorient sur lequel plusieurs d’entre eux étaient embarqués, il convient d’examiner quels sont les vaisseaux de la Compagnie des Indes ayant un équipage de 400 hommes qui ont navigué les années précédant l’année 1746 et qui ont subi un évènement de mer, sans perte de vie humaine.

L’examen de la liste des navires de la Compagnie des Indes ayant armé à Lorient [14] les années précédant l’année 1746 [15] , met en évidence que seulement cinq navires ont des profils qui correspondent sensiblement à ces indications :

  • 1. Le vaisseau Le Fleury (800 tx) armé le 4 avril 1741 pour l’île de France, 62 canons, 368 hommes d’équipage et 51 morts. Désarmé le 24 juillet 1743.
  • 2. Le vaisseau Le Centaure (1200 tx) armé le 10 janvier 1746 pour les Indes, avec 76 canons, 459 hommes d’équipage et 121 morts. Armé à nouveau à l’île de France le 20 avril 1748.
  • 3. La frégate Anglesea (720 tx) armée le 14 octobre 1745 pour la course, avec 48 canons et 413 hommes d’équipage. Il n’y a pas de précision sur le nombre d’hommes perdus pendant la campagne. Armée à nouveau à l’île de France pour Brest le 28 février 1748.
  • 4. Le vaisseau L’Achille (1200 tx) armé le 15 mai 1745 pour Pondichéry, 70 canons, 500 hommes d’équipage avec 142 hommes morts. Désarmé le 5 novembre 1748.
  • 5. Le vaisseau Le Brillant (600 tx) armé à Lorient le 26 mai 1744 pour Louisbourg en Nouvelle Ecosse, 54 canons, 427 hommes d’équipage dont 66 soldats. Désarmé à Lorient le 31 décembre 1744 avec 359 hommes d’équipage et 15 passagers (58 hommes débarqués, 1 resté malade et 12 morts).

A l’examen des caractéristiques de ces cinq navires, il n’y a vraiment que Le Brillant qui corresponde approximativement à la maquette : c’est un vaisseau avec environ 400 hommes à bord (427 à l’allée et 374 au retour) et 54 canons, il n’a pas fait naufrage et des Riantécois y étaient embarqués [16] . Il a effectué son retour en 1744, laissant ainsi plus d’une année pour fabriquer la maquette. Le Fleury bien que possédant 62 canons et 368 hommes n’avait aucun Riantécois à son bord lors de la campagne de 1741 – 1743 [17] , il ne peut donc pas être concerné. Les trois autres navires ont désarmé après l’année 1746 et l’évènement maritime objet de l’ex-voto est obligatoirement survenu avant sa date de construction.

Cette déduction est confortée par un courrier du capitaine du Brillant, le sieur Tortel, en date du 2 janvier 1745 dans lequel il précise en particulier la nature de l’évènement de mer survenu à son navire. Il écrit : « Le 3 décembre [1744], nous avons été pris d’un viollant coup de vent de sud est à 50 lieuës de Loüisbourg nous même à la cappe sous la mizaine, l’artimon de jour, monsieur Meschin et toute la flotte en firent de même babord au vent. A trois heure du matin l’on cria de devant, un vaisseau devant nous. Arrivés l’officier de quart fit mettre la barre abord et cria de carguer l’artimon dans le tems un grain nous a chargé le vaisseau narivant pas, nous avons abordé celuy qui étoit devant nous qui a péri le long de notre bord, son malheur et le nôtre a été de ce qu’il étoit à la cappe à sec faisant noir nous ne l’avons apercu que quant nous avons été sur lui, il nous à emporter notre poulaine en entier, une ancre et son bossoir, cassé notre petit mât de hune, emporté la voille de mizaine, ces un bonheur que nous naionts pas péry aussy. Il fut sauvé neuf hommes le capitaine compris, ce batiment étoit du havre sortant de Loüisbourg nommé Les Trois Marie venant du Canada chargé d’huille […] » [18] .

L’état du navire est confirmé par le journal de bord du sieur Porée de la Touche, capitaine du vaisseau Le Penthièvre, qui revient de Louisbourg. Il indique qu’il a lui aussi subi le fort coup de vent le 3 décembre 1744 et que son navire fait beaucoup d’eau. Deux jours après, il rejoint « Le Brillant, capitaine monsieur Tortel, qui est démâté de son petit mât de hune. » [19] .

Le Brillant a donc été touché par ce violent coup de vent et a subi de grosses avaries lors de la collision avec Les Trois Marie. Toutefois, aucun membre de l’équipage n’est décédé lors du choc et le navire n’a pas sombré. Ce serait donc à la suite de cet évènement de mer que les marins du navire auraient décidé de construire un ex-voto.

Le contexte historique

En 1744, l’Amérique du Nord coloniale est plongée dans la guerre déclenchée par la crise de succession d’Autriche. La France déclare la guerre à l’Angleterre le 11 mars 1744, tandis que l’Angleterre le fait le 9 avril 1744. Dès qu’ils apprennent la nouvelle, les Français de Louisbourg attaquent. En Mai, ils capturent le fort anglais de Canseau et amènent la garnison en captivité à Louisbourg. Le 1er juillet, les Indiens qui se sont rangés du côté des Français, assiègent le fort anglais d’Annapolis Royal. Les renforts français tardant à venir, le siège est levé et une nouvelle attaque est menée en septembre par les Français et les Indiens mais le fort résiste. A nouveau, en octobre le siège est levé, et l’année 1744 s’achève sans que les Anglais n’aient perdu leur enclave en Nouvelle-Ecosse. En mai 1744, Le Brillant est donc l’un des navires qui amène des renforts français à Louisbourg pour la guerre qui vient d’être déclarée [20]. Le retour du Brillant de Louisbourg s’effectue en convoi composé des navires de la Compagnie des Indes suivants : La Flore, La Baleine, Le Mars, Le Philibert, Le Penthièvre, L’Argonaute et Le Fulvy [21] auxquels se sont joints le vaisseau La Gironde venant du Québec et de nombreux autres navires marchands – Le convoi comprenait soixante navires - avec pour escorte les vaisseaux du Roi L’Ardent et Le Caribou [22] . L’ensemble de cette flotte subit le coup de vent du 3 décembre 1744 et est dispersée avec des avaries plus ou moins graves. Sur l’ensemble des navires de la Compagnie des Indes, il y avait 52 marins de Riantec dont le plus grand nombre - 23 - étaient sur Le Brillant [23] .

Liste des matelots de Riantec de l’équipage du Brillant

  • 1. Joseph Visdeloux fils de Jean, 32 ans.
  • 2. Jean Le Roux fils de Joachim, 24 ans.
  • 3. Jean Mulet fils de Jacques, 22 ans.
  • 4. Vincent Quervadec fils de Martin, 29 ans.
  • 5. Nicolas David fils de Pierre, 21 ans.
  • 6. François Le Lan fils de Yves, 20 ans.
  • 7. Jean Lamer fils de Jean, 23 ans.
  • 8. Joseph Sonnic fils de Jacques, 24 ans.
  • 9. Jean Moillo fils de François, 24 ans
  • 10. Yves Le Costaouec fils de Guillaume, 26 ans.
  • 11. Jean Jeano fils de Luc, 25 ans.
  • 12. Jean Gardien fils de Yves, 20 ans.
  • 13. Bernard Turpin fils de Bernard, 19 ans.
  • 14. Louis Perrot fils de Julien, 19 ans.
  • 15. Jean Brezard fils de Guillaume, 20 ans.
  • 16. Joseph Quervant fils de Pierre, 20 ans.
  • 17. Joseph Le Guen fils de Jacques, 20 ans.
  • 18. Pierre Glenec fils d’Yves, 20 ans.
  • 19. Jean Danic fils d’Yves, 22 ans.
  • 20. Jean Baptiste Carret fils de Joseph, 18 ans.
  • 21. Nicolas Forbin fils de François, 18 ans.
  • 22. Yves Frapper (ou Roppert) fils de François, 18 ans.
  • 23. Pierre Tuaud (noté Tuauden au désarmement) fils de Gilbert, 18 ans.

La raison de l’offrande de l’ex-voto

A partir de tous ces éléments, nous pensons que la maquette est une représentation approximative d’un navire de la Compagnie des Indes fortement armé, de la première moitié du XVIII° siècle, comme Le Brillant. La maquette ayant subi de nombreuses restaurations - avec parfois des modifications importantes - pendant ces 260 années d’existence et étant à la construction une représentation non fidèle, il n’est pas étonnant de ne pouvoir faire correspondre la maquette aux caractéristiques exactes du Brillant.

Cette maquette aurait été construite par plusieurs marins pêcheurs de Locmiquélic - paroisse de Riantec - qui effectuaient une période de service à bord du navire Le Brillant ou commandée par les marins du Brillant à des pêcheurs maquettistes suite à un vœu fait lors de l’événement de mer, survenu au retour de Louisbourg dans le fort coup de vent du 3 décembre 1744, dans lequel Le Brillant a subi des avaries importantes. Les marins de Riantec présents sur Le Brillant étaient nombreux car au nombre de 23 matelots, âgés de 18 à 32 ans (voir l’encadré).

Le nom de la maquette « Notre Dame d’Amour » n’est le nom d’aucun navire de guerre français. De plus, H.F. Buffet [24] ne fait pas état dans son inventaire des vocables utilisés dans les litanies bretonnes du Vannetais adressées à la Vierge de celui-ci. Il se pourrait donc que « Notre Dame d’Amour » ne soit qu’une mauvaise traduction du breton en français de « Intron Varia en Arvor » désignant « Notre Dame de Larmor ». Dans « Arvor », le « rv » se serait transformé en M, le « r » en V et R qui nous donne AMOVR. Cette hypothèse expliquerait l’approximation graphique et orthographique de l’auteur de l’inscription sur le tableau arrière. Avec ce nom dédié à l’église de Larmor, on pourrait alors penser que l’ex-voto serait commun à plusieurs navires et donc un don de l’ensemble des marins embarqués sur le convoi au retour de Louisbourg mais cette hypothèse n’est pas confirmée par les paroles du cantique qui n’évoquent qu’un seul navire.

Nous n’avons trouvé, hélas, aucun document dans les archives confortant ces hypothèses. Il nous faut admettre que la maquette de Quelven gardera son mystère sur ses origines.

Elle aurait été offerte à Notre-Dame de Quelven à cause de la notoriété du lieu car selon l’abbé Le Trouher [25] , « En 1780, on venait à Quelven des quatre évêchés de Vannes, de Quimper, de Léon et de Tréguier : le premier cantique du pèlerinage, qui fut composé à cette époque, le dit en termes formels ». Quelven était donc à cette époque un lieu de pèlerinage très prisé en Bretagne et il n’est pas étonnant que les marins riantécois aient voulu faire cette offrante à Notre-Dame de Quelven.

Glossaire :

  • Bâbord : La gauche du navire en regardant vers l’avant.
  • Bouteilles : Excroissances du tableau arrière à bâbord et à tribord. Ces volumes servaient souvent d’emplacement pour les toilettes.
  • Dunette : Logement formé, à bord des vaisseaux, par un pont léger construit au-dessus du gaillard d’arrière.
  • Herpe : Pièce de bois recourbée assurant la liaison de la partie avant de la guibre avec la coque.
  • Gaillard d’arrière : Partie extrême du pont supérieur du navire qui se trouve sur l’arrière du grand mât.
  • Guibre : Construction destinée à recevoir les points d’appui nécessaires au gréement de beaupré.
  • Muraille de coltis : Le coltis est le couple situé le plus avant. La muraille de coltis est donc la partie transversale et verticale de la coque à l’extrême avant au-dessus de la flottaison.
  • Oeuvres mortes : Partie du navire située au-dessus de la flottaison.
  • Poulaine : Construction triangulaire en saillie, à l’avant du navire.
  • Tribord : La droite du navire en regardant vers l’avant.

Bibliographie :

  • Boudriot (Jean) – Compagnie des Indes – 1720 – 1770 – Edité par l’auteur à Paris – 1983 et Les vaisseaux de 50 et 64 canons – Edité par A.N.C.R.E. – Paris – 1994.
  • Boullet (F. et C.) – Ex-voto marins – Editions Maritimes et d’Outre-mer – 1978 – page 64.
  • Floquet (Charles – Guern au cours des siècles – Keltia Graphic -1992 – page 149.
  • Mollat (Michel) – Introduction in ex-voto marins du Ponant – Catalogue de l’exposition – pages 11 à 17.
  • Vichot (Jacques) – Répertoire des navires de guerre français – Edité par l’Association des Amis du Musée de la Marine – Paris – 2003.

Remerciements :

Nous remercions :

  • Madame Bonniec, guide du site de Notre-Dame de Quelven, pour toutes ses informations.
  • Monsieur Bruno de La Barre – maquettiste – pour les informations sur la dernière restauration de la maquette.
  • Monsieur Kerlo, du presbytère de Riantec, pour la communication de documents.
  • Monsieur Diego Mens – Conservateur des antiquités et objets d’art à Vannes – pour la communication d’informations.
  • Monsieur Paskal Tabuteau, professeur de langue bretonne au collège Henri Wallon de Lanester, pour sa traduction d’une version du cantique en français.

Ce texte a déjà fait l’objet d’une publication dans le bulletin annuel de la Société Polymathique du Morbihan, tome CXXXII de l’année 2006 - pages 307 à 322.

Notes

[1Violeau (Hippolyte) – Pèlerinages de Bretagne - Ambroise Bray, librairie-éditeur – Paris – 1859 – pages 80 à 82.

[2Buffet ( Henri-François) – En Bretagne Morbihannaise - Edition B. Arthaud – Grenoble/Paris – 1947 - page 242.

[3Parrez Santez-Radegond – E. Riantec. Bulletin paroissial de septembre 1922.

[4« Aurore Nouvelle » - Bulletin paroissial de Riantec d’août 1950.

[5Le vaisseau de 64 canons est caractérisé selon Jean Boudriot (Compagnie des Indes 1720 – 1770 – Edité par l’auteur à Paris – 1983 – pages 20 et 21) par un vaisseau ayant à l’entrepont ou premier pont une batterie basse de 26 canons de 24 livres au-dessus une seconde batterie de 28 canons de 12 livres, sur le gaillard d’avant, 4 canons de 6 livres et sur le gaillard d’arrière 10 canons de 6 livres.

[6Notice signée Trévily du 29 septembre 1970 concernant la datation de la maquette. Trévily est probablement Joseph Trévily auteur d’une thèse sur « l’Histoire et la situation du sous-marin en Droit International » datée de 1931.

[7Suivant une photographie de l’état de la maquette aux Archives départementales en 1975 et les indications de Diego Mens - Conservateur des antiquités et objets d’art de Vannes – l’inscription Riantec était encadrée au même niveau par les dates 1750 et 1921.

[8Notice sur la restauration et l’entretien de la maquette dans les Archives paroissiales du recteur Pierre Hervé.

[9Informations communiquées par courrier en date du 24 août 2004 signé de monsieur Diego Mens, Conservateur des antiquités et objets d’art à Vannes.

[10Témoignage de Bruno de La Barre du 4 septembre 2004.

[11Boudriot (Jean) – Compagnie des Indes – 1720 – 1770 – Edité par l’auteur à Paris – 1983 – page 77.

[12Idem note précédente page 44.

[13Le Trouher (J.) – Notre dame de Quelven – Librairie Lafolye frères – 1901 – pages 82 et 99.

[14Site Internet du SHD – Page L’armement au long cours de la deuxième Compagnie des Indes Orientales - http://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr/04histoire/dossierdushd/marine/indes/chronolo.htm

[15Avant Le Fleury, il n’y a pas d’équipage d’environ 400 hommes.

[16Service Historique de la Défense - département Marine de Lorient – Rôles d’équipage – 1 P 184 - 2 P 30 – 2 P 5.

[17Service Historique de la Défense- département Marine de Lorient - Rôle d’équipage du Fleury – 1 P 180.

[18Archives nationales – Lettre de monsieur Tortel du 2 janvier 1745 – 4 JJ 144 C pièce N° 73.

[19Archives départementales du Morbihan - Journal de bord du Penthièvre – 9 B 211.

[20Site Web d’information sur les traités historiques créé par la Direction de la politique sur les traités (DPT) du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien (MAINC) – page http://www.ainc-inac.gc.ca/pr/trts/hti/Marit/aca_f.html - consulté le 26 août 2004.

[21Bourgin (Georges) – Inventaire des Archives de la Marine – Service Hydrographique – Sous série 4 JJ – Journaux de bord – page 104.

[22Archives départementales du Morbihan - Rapport de prise du vaisseau anglais L’Hirondelle du 2 janvier 1745 – 9 B 166.

[23Service Historique de la Défense - département Marine de Lorient – Rôles d’équipage – 1 P 182, 1 P 183, 1 P 184, 2 P 30 et 2 P 31.

[24Buffet (Henri-François) – En Bretagne Morbihannaise - Edition B. Arthaud – Grenoble/Paris – 1947 - pages 201 et 202.

[25Le Trouher (J.) – Notre Dame de Quelven – Imprimerie C. Migault et Cie – Blois – 1903 - pages 6 et 7.

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7 Messages

  • Maquette « NOTRE DAMME DAMOVR » de Quelven 21 juin 2008 21:35, par Christiane Henrion

    C’est un article très intéressant, il en faudrait beaucoup d’autres , dont la Bretagne est si riche. Ces ex-votos signent une Foi naive
    mais très profonde, c’est assez émouvant.

    Peut-etre quelqu’un pourrait-il m’éclairer sur ce qu’était dans le passé la Forteresse de Largouet et les Tours d’Elven situés dans le
    Morbihan ?

    Merci d’avance. J’espère lire beaucoup d’articles aussi intéressants sur le passé de la Bretagne.

    Répondre à ce message

    • Maquette « NOTRE DAMME DAMOVR » de Quelven 26 août 2013 11:55, par largouët

      un bouquin en LIV’EDITION écrit par Henri Oillic et en titre « le pays d’Elven » imprimé sur les presses NOVOPRINT avec dépôt légal 4 éme trimestre 2005, serait, à mon sens, intéressant à parcourir pour avoir une réponse partielle à votre demande. Le nom de Largouët à ma connaissance et pour les descendants prend son origine avec un batard des ducs de bretagne, ce nom est retrouvé à Brech,Kervignac, Saint gildas de rhuys, la trinité sur mer, locmariaquer et autres communes du morbihan avec concentration à Pluneret.... de professions diverses, dont capitaines de marine, laboureurs, calfats etc...

      Répondre à ce message

  • Maquette « NOTRE DAMME DAMOVR » de Quelven 31 août 2008 11:50, par LE TROUHER Claude Louis

    Merci d’avoir cité notre « arrière grand oncle » l’ abbé Joseph-Louis LE TROUHER ,témoin très engagé de son temps ...
    Ses brochures sont introuvables...

    NB. ""le brancard d’épaules"" servant à porter N.D. de Quelven pour les processions est ’sponsorisé’ par la famille
    Le Trouher (une plaque vissée le rappelle .)

    Répondre à ce message

    • Maquette « NOTRE DAMME DAMOVR » de Quelven 2 août 2010 14:43, par Christiane Tadic (Le)

      L’abbé Le Trouher est également mon grand oncle. Je suis actuellement à la recherche d’informations le concernant. Ainsi, je recherche une photo de lui (et autres photos de famille), et je serai aussi intéréssée par les livres qu’il a écris...
      Je reste à votre disposition pour évoquer notre arrière grand oncle commun.
      Cordialement
      Christiane Tadic (Le)

      Répondre à ce message

  • Maquette « NOTRE DAMME DAMOVR » de Quelven 4 novembre 2018 09:04, par Luc SELIS

    Je possede une lettre ecrit de Bernard Paris, capitaine de navire Les Trois Maries. Il descrit l’abordage de son navire par le BRILLANT, le nuit de 3 novembre 1744, en retour de Louisbourg vers Lorient... en passant l’Ile de Groix.

    J’ai besoin un peu d’aide (le francais est que ma quatrieme langue) pour dechiffre les details de l’abordage. Il parle de personnes sauves, morts en trapper dans la carcasse du navire. svp reponder a mon adresse email.
    Le contenue de ledit lettre peut aider a completer l’histoire de Brillant et Notre Dame de Quelven.

    Cordialement
    Luc SELIS - Belgique

    Répondre à ce message

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