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Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie)

Le départ du Castel...


mercredi 9 février 2011, par André Vessot

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Bien installés au 78 du Cours Eugénie, Marie Deroubaix et sa petite tribu Duchamp s’insèrent dans le quartier de Montchat et la paroisse Notre dame de Bon-Secours. Ce sont des années de bonheur, de joie et de fête, avant que l’épreuve ne vienne de nouveau assombrir la vie de notre Lilloise, qui malgré tout fait face courageusement.

Mais je voudrais d’abord vous parler de cette maison du Cours Eugénie qui va voir évoluer la famille Duchamp pendant une vingtaine d’années. Ils l’appelaient le « Castel », dénomination dont j’ignore les raisons exactes. D’après l’acte de vente la propriété était assez conséquente, sur un peu plus de 1000 mètres carrés il y avait deux bâtiments : dans le premier on trouvait 5 pièces au rez de chaussée, 3 appartements au premier étage desservis par un vestibule et encore au dessus une chambre mansardée et un grenier ; dans le second de construction plus légère 3 pièces au rez de chaussée, 3 pièces avec alcôve et cabinet de toilette au premier étage. La photo ci-dessous, qui certes n’est pas d’époque [1], rend bien compte des dimensions du « Castel », elle montre les façades donnant sur la rue Piperoux.

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Le « Castel » : ancienne maison Duchamp (à l’angle du Cours Eugénie et de la rue Piperoux)

Ma grand-mère était une femme de coeur, nous l’avons vu tout au long des derniers articles, mais elle était aussi une femme de tête, et il en fallait pour gérer une grosse maison telle que le « Castel » et faire vivre une famille nombreuse. Dès son installation Cours Eugénie, elle s’est donc inquiétée de trouver des locataires ; et bon an mal an, il y a eu entre 3 et 5 ménages, en plus de la famille Duchamp pour remplir cette grande demeure. C’est ainsi que, de 1921 à 1931, se sont succédées les familles Manesse, Gacon, Collonge, Bouvier, Laroche, Peyraud, Faivre, Decompois et Bonsire.

De nouveaux liens avec la cousine Marguerite

Mais avant de faire plus ample connaissance avec le Castel, revenons dans le Nord, cher à ma grand-mère. Depuis longtemps déjà Stéphanie, la marraine de Marie Deroubaix, avait parlé à sa filleule du cruel destin qui avait frappé les 3 filles Bausière, ses cousines germaines, privées très jeunes de leurs parents [2]. Ma grand-mère, déjà très affectée par la mort de sa mère dont elle avait fait péniblement le deuil, n’avait semble-t’il pas gardé de liens avec ses cousines. Mais le temps aidant, car il faut « laisser le temps au temps », et puis surtout une autre douloureuse nouvelle allait changer complètement l’attitude de Marie. Blanche, l’une des 3 orphelines, décède à l’âge de 36 ans, c’est l’occasion pour Marie de reprendre contact avec Marguerite, l’une de ses cousines. Cette dernière est religieuse, fille de la charité, et elle exerce la fonction de pharmacienne à l’hôpital de Montauban. Voici un extrait de la première lettre de Sœur Cécile.

"Je me souviens parfaitement de vous et si j’ai bonne mémoire, vous aviez une santé délicate, Tante Emma faisait part de ses craintes à mère lorsque nous allions vous voir ou que vous veniez chez nous ; et dire que vous voilà à présent mère de six enfants vraiment je ne peux le croire et comme le temps passe vite  [3]".

A partir de ce jour Marie Deroubaix et Marguerite Bausière vont entretenir des relations épistolaires très suivies pendant plus de 30 ans, et les lettres de Sœur Cécile sont particulièrement intéressantes. Elle y parle de son travail bien sûr, du Nord et notamment de la famille Joly [4]. Corinne Baumgartner, qui est la petite fille de Jeanne Joly, à laquelle j’ai communiqué une copie de ces lettres, a pu ainsi découvrir avec beaucoup d’émotion l’histoire de la famille de sa grand-mère.

Si elle a le cœur à Lille, la tête de Marie est bien au Castel où il y a fort à faire. La vie s’y organise pour la petite tribu, rythmée par les activités scolaires des enfants, par les tournées de Paul Duchamp qui est représentant et par le travail de modiste à façon de Marie Deroubaix. Elle est égayée par les notes d’un piano sur lequel Loulou et Mamatte [5] excellent. Les plus jeunes aiment bien faire des blagues ; la pauvre cousine Louise Tardy en fait souvent les frais. De temps à autre elle aime se recueillir devant la photo du major, son défunt père. A ce moment le petit Pierrot arrive derrière la porte, avec une voix d’outre tombe « Non tu ne prieras pas  !!! », vous imaginez l’émoi de la pauvre cousine.

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Au piano Louise Duchamp et sa mère

Mais le 78 du Cours Eugénie est avant tout un lieu où l’on se retrouve pour faire la fête, il faut bien se rendre compte qu’à cette époque il n’y avait pas la télé. Quand ils ont un moment, les frères de Marie Deroubaix [6] aiment venir à Montchat ; Albert joue alors du violon, on chante et les enfants préparent un petit spectacle. Le père Desribes dont nous avons parlé précédemment passe de temps en temps et s’associe à la fête. Les anniversaires bien sûr font partie de ces occasions.

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Programme d’une fête au Castel en 1921

La tribu Duchamp poursuit son petit bonhomme de chemin dans un quartier très attachant. Après être passé au travers de l’épidémie de 1918, la famille n’a pas échappé à la grippe au cours de l’hiver 1922. Mais le mois de mai 1923 va quelque peu changer ce quotidien pour notre Marie qui, pour la première fois depuis la mort de sa mère, va retourner dans le Nord.

Un retour aux sources émouvant

C’est avec Paul qu’elle effectue ce retour aux sources [7] qui promet d’être très émouvant. Parti de Lyon-Perrache à 14 h 25 le train arrive à Paris-gare de Lyon à 22 h, eh oui ce n’était pas l’époque du TGV ! Deux journées dans la capitale qui permettent à Marie de retrouver son frère Albert et de voir l’Arc de triomphe et les Champs Élysées avant de continuer sur le Nord. A Lille c’est probablement un moment de grande émotion car elle revoit son ancien quartier de Wazemmes, la rue Arago où elle a vécu, le jardin Vauban où elle allait s’amuser avec son frère, le cimetière du Sud où sa mère a été inhumée. Elle découvre aussi les affres de la guerre dans cette région qui a été fortement touchée, avec la gare en ruines. Mais ce sont aussi des retrouvailles avec sa famille, Stéphanie Loof sa marraine, Rémi Déjardin son cousin de Roubaix et Jeanne Bausière sa cousine germaine de Loos.

Mais revenons à Montchat où Paul et Marie ont retrouvé le Castel, après cet intermède chez les Chtis. Avec les années, le quartier a bien changé et accueilli de nouveaux habitants. C’est ainsi qu’en mai 1921 un certain Stéphane Vessot, revenu tout récemment du service militaire, s’est installé avec ses parents dans une petite maison située sur la colline et achetée par son grand-père avant de mourir. Stéphane s’intègre très vite à son nouveau quartier et prend part aux activités paroissiales, notamment en direction des jeunes, avec le patronage où il joue Guignol et avec le cercle d’étude.

Le mariage de Loulou

C’est là qu’il fait connaissance avec André, l’aîné des Duchamp. Et bien sûr, Stéphane est un jour invité au Castel par son ami et il remarque la jeune Loulou qui n’avait pas 20 ans. Je suppose que vous devinez la suite, il ne se passe guère de temps avant qu’il ne demande sa main.

Mais je ne résiste pas à vous livrer un passage amusant illustrant les relations entre Marie Deroubaix et son futur gendre, raconté par mon père [8] :

... ça me rappelle de si bons souvenirs.

De mon temps ... et bien c’était quasiment la même chose . Tiens quand avec la meman on se lantibardanait, au clair de lune dans le jardin par un beau soir d’été, on se disait ... ça vous regarde pas. Mais tout d’un coup y’a une voix que sortait de la maison, on aurait dit l’ouragan :

  • « Ma fille te vas prendre froid, y faut rentrer ! »

Te parles, y avait pas de risques, on transpirait à grosses gouttes.
Pis tiens pour nos fiançailles, quand le pauvre Grand-Papa, que vient de nous quitter, y nous a dit :

  • « Mes enfants maintenant je vous permets de vous embrasser ! »

Vous comprenez ben ... enfin oui ... on lui a ben laissé croire que c’était jamais arrivé ... ça lui a fait tant plaisir.

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Mariage de Louise Duchamp

Quelques mois plus tard [9] Louise Duchamp et Stéphane Vessot s’unissaient devant Dieu en l’église Notre Dame de Bon-Secours. Pour Marie Deroubaix et pour mon grand-père Paul Duchamp, un moment de joie mais aussi d’émotion, voir partir leur fille aînée n’allait pas sans un petit pincement au cœur.
Mon grand-père a relaté ainsi cet événement [10] :

  • 10 h 30 ... Notre grande la reine de la fête d’aujourd’hui est prête ravissante dans sa robe blanche elle est aimable avec tous, naturellement son fiancé est le premier à recevoir ses grâces et lui est fier et heureux de lui prodiguer ses compliments.
  • 10h 40 tout le monde est là André commence alors son rôle de garçon d’honneur et chacun de se mettre avec la personne qui lui est désignée ; je reste le dernier naturellement avec ma grande enveloppée d’un nuage de tulle. Lentement nous arrivons dans l’allée centrale du jardin, attendant que chacun soit monté en voiture, enfin notre tour arrive et en route pour l’église. Les cloches égrènent leurs jolies notes de bienvenue lorsque le cortège débouche place de l’église et c’est entre deux haies de curieux sympathiques ou observateurs que majestueusement nous gravissons les degrés de l’église où le Suisse hallebarde au poing nous attend. Deux coups sur la dalle et l’orgue commence alors son entrée, saluant la jeune fille au bras de son père, qui sera tout à l’heure la jeune épouse devant Dieu et devant les hommes...

Après la bénédiction nuptiale, les festivités se sont poursuivies au Castel dans la gaité jusqu’au lendemain matin... Des enfants Duchamp, c’est la seule noce qu’ait abrité ce lieu... Et 10 mois après naissait une petite Mathilde, première des petits-enfants de ma grand-mère.

La tante Stéphanie bientôt lyonnaise

Les années passant la famille Duchamp s’agrandit, André l’aîné et Henri suivent la trace de leur sœur et il y a de nouvelles naissances chez Loulou. Lors des réunions familiales, cette nouvelle génération apporte de la vie au castel. Dans ses lettres la tante Stéphanie commente toutes ces nouvelles familiales, mais surtout elle prépare sa prochaine venue à Lyon en évoquant au passage les événements du moment.

Nous avons appris par les journaux la terrible catastrophe de Lyon, c’est navrant de voir la triste mort que tous ces pauvres gens devaient subir par tous ces glissements de terrains, c’est vraiment bien malheureux... [11]

J’ai appris la nouvelle du mariage d’Henri une surprise car il est encore jeune, mais si c’est pour son bonheur tant mieux. D’ailleurs si sa future te plaît ainsi qu’à paul c’est que son choix a été bon...
Tu as bien raison ma chérie de leur donner un logement chez toi, car comme tu le dis ce sera un grand avantage pour leur début de mariage, mais cela va te donner bien du travail, enfin c’est heureux pour eux d’avoir de si bons parents...

À Lille comme à Lyon le commerce ne marche pas non plus, il serait à souhaiter que cette triste crise cesse car il y a beaucoup de chômeurs...  [12]

... Je suis très en peine voilà l’hiver qui s’emmène et je voudrais tant pouvoir partir chez toi avant les grands froids, j’ai hâte de vous voir tous, tu ne peux croire combien j’y pense, je souhaite que le bonne Vierge Marie exauce les prières que je lui adresse à ce sujet et que notre pauvre Albert pourra venir me chercher, je crois être assez forte pour supporter le voyage...  [13]

Comme tu le dis ma chérie c’est bien fin mars que je viendrai, car Albert compte venir me chercher le 26, espérons que ce pauvre Albert sera assez bien portant et que le temps ne sera pas trop mauvais... [14]
... Je serai lyonnaise et avec vous tous mardi prochain, mes bagages sont partis en petite vitesse hier ... [15]

L’accueil de Stéphanie au Castel est vraiment un témoignage de la générosité de ma grand-mère et de sa gratitude vis à vis de sa marraine qui lui a prodigué tant d’affection dans les moments difficiles.

Mais le bonheur est de courte durée ...

C’est avec les lettres de Marguerite Bausière, Sœur Cécile en religion, que nous allons continuer de découvrir la suite de l’histoire de Marie Deroubaix et de sa famille. On y apprend que Raoul, l’avant dernier de la tribu Duchamp veut se faire prêtre.

...Mais vois, Dieu ne t’abandonne pas, sa bénédiction repose sur ta maison puisqu’il prend un de tes fils pour l’élever au sacerdoce ! Quel plus grand bonheur peut-il y avoir pour une mère que d’avoir un prêtre parmi ses enfants ! Dis bien à Raoul combien je prie pour lui afin qu’il persévère dans sa belle et sublime vocation. [16]

Dans la même lettre elle évoque longuement les Deroubaix.

Oui en effet je ressemble aux Deroubaix il parait que je suis la vivante image de marraine Haquet, la sœur de mère et de ton père, la façon dont je parle, la marche, la tenue, tout est des Deroubaix...

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Marguerite Bausière

En 1925 au moment où j’étais si malade la communauté m’envoya respirer l’air natal pendant 3 semaines, mon beau-frère et ma sœur en profitèrent pour me faire photographier avec eux, ma nièce avait en ce moment 15 ans. Tout cela est pour te faire plaisir. On me demande si je n’ai pas la photo de ta famille, j’en ai reçu une, il y a au moins 10 ans, les enfants étaient petits, cousin André était au service militaire et les deux plus jeunes n’avaient pas encore fait leur première communion ; tes petits enfants je ne les connais pas, pas plus que les jeunes ménages et ce serait pour moi un bien grand plaisir de connaître tout le monde.
À Loos mon neveu Maurice, le père des petits enfants est bien malade, voilà plus de deux mois qu’il ne travaille pas, tu vois que partout ce n’est que crise et peine...

Puis les nouvelles sont moins gaies, problèmes de santé dans la famille de sa nièce et chez les Duchamp où Raoul est malade des poumons, décès de Stéphanie la marraine de ma grand-mère.

A Loos en ce moment cela va à peu près, mon neveu a pu reprendre son travail fin avril après sept mois de maladie, un mois après Thérèse la seconde a failli perdre la vue, en ce moment le danger est écarté, elle va pour le mieux ; le vrai bonheur n’est pas sur terre, ajoute à tout cela le chômage et tu verras que ce n’est pas rose... [17]

...Laisse-moi tout d’abord te dire combien je prends part à la perte de ta bonne tante Stéphanie, je sais qu’elle vous aimait beaucoup et si loin que peuvent aller mes souvenirs, avec nous elle était de même et la dernière fois que je la vis à Tourcoing elle fut si délicate pour moi, que je ne puis l’oublier... [18]

Devant la grande peine que Dieu t’envoie je ne puis y rester insensible ; sois assurée, ma chère Marie de mes prières pour la guérison de notre cher petit Raoul. Oui c’est une bien grande épreuve mais courage et confiance... Et puis, il me semble, que soigné de suite, il peut se guérir. Nous avons ici dans notre hôpital un pavillon pour les poumons, très souvent après plusieurs mois de soins assidus, les malades s’en vont chez eux en bon état. Je ne doute pas du même résultat pour le cher petit cousin, car le Docteur tout seul, ce n’est rien... [19]

Après Raoul c’est au tour de Pierrot d’être malade des poumons, en cette période la tuberculose fait des ravages. L’année 1941 va être une année importante pour la famille Duchamp, car Marie qui a maintenant 58 ans et Paul 65 ans doivent faire face aux problèmes de santé des deux plus jeunes. Ils décident de quitter le Castel, qui par ailleurs représente une lourde charge pour le ménage, et d’aller s’installer au grand air dans la proche campagne lyonnaise. Mais l’année va déjà très mal commencer avec le décès brutal d’Albert, le frère de Marie, nous avions vu que le cœur était un point faible chez les Deroubaix. Et c’est au mois de novembre que la famille Duchamp s’installe à Lissieux, hameau de la Clôtre, au pied du Mont Verdun.

Une nouvelle vie commence alors pour Marie et pour Paul, certes bien différente de celle qu’ils avaient connu dans le quartier bourgeois de Montchat. Raoul finalement ne s’est pas fait prêtre et a épousé une fille de Lissieux, quant à Pierre il s’est marié quelques années plus tard à Mende. Mais je n’ai pas l’intention de développer l’histoire de ces années à la Clôtre ; les douze petits enfants de Marie Deroubaix pourraient sans aucun doute chacun écrire douze histoires très différentes. Je ne voudrai cependant pas terminer cette saga sans évoquer l’année 1945 qui a été importante pour toute la famille.

De la libération à l’été 1945

Pour Marie l’éloignement de sa famille était dur à vivre : Louise, André, Henri et Marthe habitaient à Lyon, alors que Raoul était parti avec son épouse en Haute Savoie et les occasions de se retrouver tous réunis devenaient rares. Dans plusieurs lettres à sa fille aînée elle exprime son amertume, comme si elle avait un mauvais pressentiment.

Enfin ! Tu te décides à écrire ! C’était la semaine dernière que tu aurais dû le faire, puisque personne ne répondait à mon invitation, à mon désir pressant et légitime.
Oui, papa et moi, nous étions désireux de vous voir tous, au moment du passage de Raoul, c’était l’occasion qui ne se renouvellera peut-être pas, nous nous faisons vieux tous les deux, moi surtout, je me sens au bout du rouleau et vraiment j’aurais eu un plaisir infini à vous revoir tous ensemble. Ce n’est pas souvent que je témoigne un désir, que je demande une gentillesse et vous n’avez pu me le procurer, vraiment papa et moi, en avons été très peinés. Nous espérions que tu profiterais des vacances de tes filles pour venir nous voir, quelles raisons invoques-tu pour n’être pas venue ? Celle de l’année dernière, n’existe plus, puisque les événements sont redevenus calmes ; les moyens de transports ? Ils ne sont pas plus difficiles pour venir de Lyon, que d’ici pour aller à Lyon ; ton travail ? Je sais pour y avoir passé avant toi, ce qu’il en est, mais quand il s’agit de faire plaisir à ses parents on trouve toujours le moyen de trouver un moment de s’en évader. Je te rendrai bien le terme que tu emploies pour Raoul : « Depuis près d’un an que tu n’es pas venue, tu pourrais bien faire ce petit effort ». Du reste, si tu n’as pas vu Raoul, qui a passé très peu de temps à Lyon puisque même Henri qui est dans le centre n’a pas eu sa visite, c’est qu’il comptait bien ayant vu la carte que je t’adressais, que les uns et les autres, vous viendriez et il se réjouissait de ces réunions familiales. Aucun de vous n’a daigné répondre à mon désir, pourtant les enfants seraient venus, ils nous auraient fait plaisir et c’était pour eux une journée de détente et de bienfait salutaire puisque le temps était beau ; ni toi ni Stéphane ne vous êtes arrangés pour venir ; nous souffrons papa et moi de votre indifférence. Henri non plus n’est pas venu, seule Marie-Louise est venue avec Mireille. Après m’être sacrifiée toute mon existence auprès des uns et des autres, j’aimerais trouver un peu de douceur et de tendre affection sur mes vieux jours. Quand je pense à tout ce que nous faisions à votre chère mémé, et que j’aurais aimé faire à mes parents que je n’ai pas eu le bonheur de garder longtemps, je souffre davantage encore. Vous verrez lorsque vous serez à nos âges ce que vous feront vos enfants
 [20].

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Louise Duchamp, ma mère

En ce printemps 1945, ma mère affichait son soulagement après toutes ces années de restriction et d’inquiétude, elle exprimait sa joie dans une cocarde tricolore qu’elle avait brodé quelques mois auparavant. Elle attendait un bébé pour le mois de septembre, c’était sa huitième grossesse et elle avait fort à faire avec sa grande famille. Du haut de mes deux ans j’étais le 6e de la couvée. Je n’ai pas retrouvé la trace des lettres envoyées par ma mère mais il semblerait que cette réunion familiale ait enfin pu avoir lieu le 5 mai 1945.

En recevant ta lettre j’ai tout de suite compris qu’un empêchement nous privait encore de votre venue, mais la raison est de force majeure vous ne serez donc pas « mal jugés », et nous vous attendons le 5 ce sera un jour de triste anniversaire, puisqu’il me rappelle la mort de mon cher papa et je me vois encore, attendre anxieusement de ses nouvelles en 1918 le jour où tu renouvelais ta 1re communion, et apprendre par un télégramme le soir la triste nouvelle de sa mort.
Je ne veux pas reprendre tous les motifs de ta lettre, je constate seulement que tu ne me donnes aucun motif plausible pour n’être pas venus pendant les vacances. Ma carte de Pâques suffisait, car je vous formulais le désir de vous voir tous. Maintenant n’en parlons plus, j’ai eu le grand tort de me plaindre, puisque vous ne reconnaissez pas avoir mal fait. Je n’aurai donc jamais raison et serai toujours blâmée quand je laisserai voir mon mécontentement. L’incident est clos.
Je suis tout à fait d’accord avec toi, au sujet de l’existence très dure et pénible des mères de famille, accrue par les difficultés matérielles de toutes sortes. Toute ma vie j’en ai su quelque chose et jamais tu ne compteras autant que j’ai dû compter et compte encore aujourd’hui, je sais ce que c’est que d’être minée par ce souci. Non, en te parlant de mémé, je ne faisais pas allusion aux gâteries qu’on lui portait, le moment n’est plus à cela, mais seulement aux visites très fréquentes des uns et des autres. Pour nous qui sommes loin, puisque nous ne pouvons nous voir souvent, il me semble qu’un mot de temps en temps prouverait que nous ne sommes pas oubliés, voilà...

J’espère donc au samedi 5 mai avoir le plaisir de te voir avec Stéphane... [21]

C’est probablement la dernière fois que toute la famille Duchamp s’est trouvée réunie, car le 2 septembre suivant ma mère mourait en couche, suivie 3 semaines après par son bébé. Mais comme si cette dure épreuve n’avait pas suffi le sort s’acharnait encore sur Marie Deroubaix qui en 11 ans perdait 3 autres de ses enfants : André, Raoul et Henri.

Pour terminer cette saga

C’est à Marie Deroubaix que je voudrais m’adresser pour terminer cette saga :

Chère Grand-maman,

Tu te rappelles des cartes venant de tous les coins de France que tes petits-enfants t’envoyaient pour la Sainte Marie. Ce n’est donc pas un hasard si j’ai choisi cette date du 15 août. Je ne sais pas comment fonctionnent les postes célestes, mais je suis sûr que ton Pierrot ou Riri tiendront la jambe à Saint Pierre, ma messagère ailée en profitera alors pour entrer et te remettre cette missive au paradis des chtis.

J’avoue que cette lettre est un peu particulière, car j’arrive au terme d’un exercice difficile, raconter ta vie n’était pas une mince affaire. Et je me suis vite aperçu que je te connaissais finalement assez peu. Il est vrai que les rapports que nous avions avec toi étaient bien différents de ceux que peuvent avoir aujourd’hui nos petits enfants avec nous. Je ne porterai pourtant aucun jugement, autre temps, autre mœurs.

J’ai essayé le plus possible de faire parler les archives familiales et quand celles-ci étaient muettes ou inexistantes j’ai tout simplement laissé parler mon cœur. Tu me pardonneras les quelques erreurs que j’ai pu laisser se glisser dans les lignes de ton histoire. Une question tourne pourtant sans arrêt dans ma petite tête : « Comment es-tu arrivée à tenir malgré les terribles coups du sort : la mort de ta chère maman alors que tu n’étais encore qu’une enfant, puis étant adulte et mère de famille la perte cruelle en 11 ans de quatre de tes enfants ? ». Ta foi très forte ? Un caractère bien trempé ? Ou bien tes origines chtis ? Je n’ai pas trouvé de réponse, mon frère Pierre, parti hélas trop tôt te rejoindre là-haut, l’a exprimé avec une très grande sensibilité dans un magnifique poème.

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Une grande dame

Mes cousines et cousins germains auront peut-être la réponse à cette question. En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’ils ont gardé ton esprit du Nord avec cette joie de se retrouver, de rire et de chanter. Pour la fête de l’Ascension 2010 nous nous sommes ainsi retrouvés une quarantaine, à l’occasion d’une troisième cousinade.

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Cousinades bourguignonnes

Et tu vois, Grand-maman, j’ai suivi la voie que tu avais tracé car j’ai gardé le contact avec tes cousin(e)s du Nord, notamment Jeanne Joly que nous avons rencontrée en 1983 à Ronchin. Après le décès de cette dernière, les ponts semblaient rompus quand en 2007 une certaine Corinne Baumgartner, petite fille de Jeanne Joly, a repris contact avec moi. Depuis nous entretenons des relations régulières.

Bien sûr j’aurais beaucoup de souvenirs à évoquer, les goûters à la Clôtre avec les tartines de pain beurré saupoudrées de cassonade, la noce de ma cousine Mireille dans le hangar ... mais c’est là une autre histoire. Mon souvenir le plus émouvant, en 1966 pour notre mariage, tu avais alors 83 ans, tu as admirablement chanté « Le petit Quinquin » cher à tous les Chtis. Cinq années après, tu étais des nôtres pour le baptême de notre fille, quelques mois avant de nous quitter. Une photo a immortalisé l’événement, dernier clin d’œil aux gens du Nord.

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Un dernier clin d’oeil aux gens du Nord

Que ton histoire, chère Grand-maman, puisse être ainsi transmise à tes 14 arrière petits-enfants, tes 24 arrière arrière petits-enfants et à ton arrière arrière arrière petite fille. Et je voudrais surtout te dire merci pour le magnifique témoignage que tu nous as laissé.

Je t’embrasse, gardes-nous une place au paradis des Chtis.

Liens

La catastrophe de Fourvière en novembre 1930

Sources

  • Archives départementales du Rhône (recensements)
  • Archives familiales

Notes

[1Vue prise le 05/04/2010

[2Voir dans la 1re partie

[3Lettre du 10/02/1920 de Marguerite Bausière à Marie Deroubaix

[4Jeanne Ducrocq, nièce de Marguerite, a épousé Maurice Joly, ils habitaient Loos et ont eu 9 enfants

[5Louise et Marthe

[6Son frère Albert et son demi-frère Gaston

[7Du 19 au 28 mai 1923. J’ai retrouvé le programme de ce voyage dans le Nord dans un petit carnet de mon grand-père Paul Duchamp

[8Extrait d’un texte lu par mon père le 29/10/1960 à l’occasion du mariage de mon frère Pierre, avec l’accent lyonnais bien entendu

[9Le 26 octobre 1926

[10Extrait d’un texte écrit par Paul Duchamp le 27/10/1926

[11Lettre du 12/05/1932 de Stéphanie à Marie Deroubaix

[12Lettre du 10/06/1932 de Stéphanie à Marie Deroubaix

[13Lettre du 09/11/1933 de Stéphanie à Marie Deroubaix

[14Lettre du 12/03/1934 de Stéphanie à Marie Deroubaix

[15Lettre du 25/03/1934 de Stéphanie à Marie Deroubaix

[16Lettre du 29/01/1935 de Marguerite Bausière à Marie Deroubaix

[17Lettre du 22/07/1935 de Marguerite Bausière à Marie Deroubaix

[18Lettre du 20/07/1936 de Marguerite Bausière à Marie Deroubaix

[19Lettre du 30/11/1936 de Marguerite Bausière à Marie Deroubaix

[20Lettre du 14/04/1945 de Marie Deroubaix à sa fille Louise

[21Lettre du 29/04/1945 de Marie Deroubaix à sa fille Louise

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16 Messages

  • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 11 février 2011 23:21, par Hélène Leboeuf

    UN TRÈS GRAND MERCI POUR AVOIR ÉCRIT CE SI BEL ARTICLE.

    Hélène Leboeuf
    Trois-Rivières, Québec.

    Répondre à ce message

  • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 12 février 2011 17:14, par Monique Gripon Mansour

    Monsieur Vessot,
    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article. Comme je comprends votre grand mère ! Elle était très attachée à ses enfants et à ses petits enfants. Elle devait tous les jours guetter le facteur. C’était une époque où la maladie et la mort étaient très présentes. Votre grand mère devait toujours être inquiète. Maintenant nous avons le téléphone à domicile, nous avons internet. C’est tellement plus facile. Malgré tout, nous restons inquièts lorsque nous n’avons plus de nouvelles de nos enfants. Je pense que les seuls instants de bonheur que connaissait Marie, c’est lorsqu’elle avait tous ses enfants et petits enfants autour d’elle. Elle devait être très généreuse.Là, seulement, elle avait l’esprit tranquille. Vous avez eu raison de lui rendre hommage, elle l’a si bien mérité !
    Merci pour ces belles pages.
    Toutes mes amitiés
    Monique Gripon Mansour

    Répondre à ce message

    • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 13 février 2011 16:36, par André Vessot

      Merci Monique,

      Vos commentaires me touchent beaucoup, c’est une façon pour moi de voir que mon article a été apprécié. Et comme vous le dites, c’est le meilleur hommage que je puisse rendre à ma grand-mère. Figurez-vous que j’ai eu le plus grand mal à achever cette dernière partie, mais je suis quand même arrivé au bout.
      Bien amicalement et à une prochaine sur ce site.

      André

      Répondre à ce message

  • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 12 février 2011 19:57, par Fanny Claire

    Bravo,pour votre belle histoire et votre amour de la famille.
    J’ai suivi tous les épisodes comme un roman feuilleton !
    Avez vous été aidé,soutenu par des membres de votre famille dans votre travail ?
    J’ai moi mème une histoire de famille très riche et je me sent un peu seule pour faire le mème travail que vous
    Fanny claire de Saint Racho

    Répondre à ce message

    • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 13 février 2011 16:45, par André Vessot

      Merci Fanny Claire,

      Je suis heureux de voir que le feuilleton de cette saga vous ait plu. J’ai réalisé ce travail seul, secondé malgré tout par mon épouse qui m’apportait ses conseils. Et puis je crois que le plus important pour moi, c’est que ces articles sont lus et appréciés par tous les membres de la famille : mes filles, neveux et nièces, cousins et cousines, ainsi que mes petits cousins ... Je vous engage à faire ce travail, surtout si votre histoire familiale est riche ; vous serez largement récompensée en retour. Bon courage pour cette aventure extraordinaire.
      Bien cordialement.

      André VESSOT

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  • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 13 février 2011 15:18, par Josiane

    Merci André pour toutes ces pages pleines de l’amour que tu portes à ta famille. Beaucoup de souvenirs ont été ravivés en les lisant... Grand-maman racontait volontier ce qu’elle avait véçu. La Clôtre a été le lieu de bien des confidences.
    Tu as eu le désir de transmettre l’histoire d’une « Grande Dame » ainsi tes enfants, leurs cousins et d’autres encore trouveront là un bel exemple de FOI, de COURAGE et d’AMOUR. Encore merci. Josiane

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    • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 13 février 2011 16:53, par André Vessot

      Merci Josiane,

      Tu as raison, j’ai eu envie de transmettre l’histoire de cette grande dame ; et cela me remplit de joie de voir que ces articles sont très bien accueillis par toute la famille, petits et grands. J’ai bien sûr d’autres projets en cours, dont un nouvel article sur La Gruyère qui intéressera sûrement Cathy. Grosses bises.

      André

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  • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 18 février 2011 18:55, par Lucie

    J’ai commencé le récit à la 5e partie (vous savez, on met de côté pour lire plus tard et puis le temps passe). Le regard accroché par une adresse, cours Eugénie, quartier que j’ai connu pour avoir habité trente ans à Lyon, j’ai décidé de revenir à la 1re partie.
    Je viens de lire à la file l’ensemble du récit. Je finis les larmes aux yeux.
    Merci pour cette très belle évocation.

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    • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 19 février 2011 07:14, par André Vessot

      Merci Lucie pour votre commentaire qui m’a beaucoup touché, je suis heureux que mon texte vous ait plu. De plus les lieux doivent être plus évocateurs pour vous si vous avez vécu trente ans à Lyon. Bien cordialement.

      André VESSOT

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  • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 18 février 2011 23:25, par Pierre Ducret

    Un grand merci, André, pour faire revivre notre histoire familiale, et nous permettre ainsi de la connaître.
    Je viens de relire avec intérêt tous les chapitres de l’histoire de Marie Deroubaix, et sans cette évocation je n’aurais pu imaginer une telle peronnalité parmi mes ancêtres ! Toutes tes recherches généalogiques nous permettent de décourir nos racines, à nous d’essayer ensuite de les transmettre à notre tour à nos enfants. Ton évocation est vivante, riche, illustrée, et permet d’animer les images jaunies des ancêtres que la différence d’âge et d’époque ne nous a pas permis de connaître. Elle met aussi en lumière l’histoire familiale attachée à des lieux dont j’ai entendu parler mais que je n’ai pas connus. Merci à toi pour tout ce travail de valorisation des archives familiales ! On aura beaucoup de plaisir à lire les prochaines chroniques ! Ton neveu, Pierre

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    • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 19 février 2011 15:35, par André Vessot

      Bonjour Pierre,

      Je savais que tu t’intéressais à l’histoire familiale et à mes articles sur ce site, mais j’apprécie plus particulièrement que tu aies pris le temps d’ajouter ta contribution sur ce forum.

      Faire revivre et valoriser les archives familiales, puisque j’en possède une large part, est quelque chose de fondamental pour moi. Tu as vu d’ailleurs cette fois que j’ai fait état des dernières cousinades, je crois que c’est aussi une façon de transmettre cette histoire familiale. Et j’avoue être assez satisfait que, même les petits cousins apprécient mon travail.

      La saga des Deroubaix s’achève avec cette 5e partie, mais tu te doutes Bien qu’il y a d’autres projets en cours. En attendant je t’embrasse ainsi que toute ta petite famille de Pithiviers.

      André

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  • Marie Deroubaix, fille du Nord (5e partie) 13 mars 2011 08:25, par Nombret annie

    Est-ce que l’histoire de Marie Deroubaix existe en fascicule et comment se le procurer. Merci d’avance.

    Anne-Marie Nombret

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