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Raphallo

Une nouvelle extraite de Braconniers d’eau douce


samedi 1er juillet 2006, par Michel Carcenac

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Les histoires qui suivent m’appartiennent ou m’ont été racontées, souvent par des amis qui tenaient à ce qu’elles soient écrites et ne se sentaient pas capables de le faire. On ne passe pas facilement de l’oral à l’écrit, et inversement ; ce sont deux mondes.

La mémoire transmise oralement est un arbre qui tous les jours perd quelques feuilles. Plus tard, les héritiers n’auront plus qu’un tronc desséché qui disparaîtra.

Le plus souvent, ce sont des personnes d’un certain âge qui m’ont raconté des tranches de vie avec ferveur, sachant que le papier est

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l’unique moyen de conserver à jamais leurs souvenirs. Elles savent que la mort les guette et le désir les tient de faire écrire leurs histoires.

Pour beaucoup, écrire ou faire écrire ses aventures personnelles, c’est passer à la postérité. D’un livre tiré à des milliers d’exemplaires, il en subsistera bien quelques uns qui survivront des siècles dans une bibliothèque ou au fond d’un grenier.

L’écriture est le moyen de sauvegarder la mémoire d’un pays. (...)

La mémoire est volage si elle n’est pas écrite.

Mes amis m’ont confié leurs histoires, je les ai mises en forme, qu’ils soient remerciés de m’avoir pris comme secrétaire.

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Le dernier dimanche d’octobre, faites un tour dans le Lot, du côté des Junies, de la Masse et de Castelfranc. Le pays ne se visite pas seulement par un grand et chaud soleil, il offre encore plus de charme en automne. Arrêtez-vous à Cazals, au cœur de la Châtaigneraie, et allez à la salle des fêtes discuter avec les auteurs du terroir, ceux qui parlent des voisins, des amis et des histoires du pays.

Dans la cour, entrez dans le temple de la châtaigne et découvrez les gros fruits réservés pour les marrons glacés. La châtaigne Manigoule trône, belle, grosse, bonne pour ceux de la ville qui mangent avec les yeux, farineuse et sans goût pour les habitants de la Châtaigneraie ; c’est la dernière création, dénommée aussi de façon poétique N 15. Peut-être achèterez-vous des marrons de Goujounac, petits mais excellents, mais ce n’est pas certain, ils sont en voie de disparition. Et la Bourriquette ? N’a-t-elle pas un joli nom ? Quant à la Roussette, c’est la plus ancienne, la meilleure, la plus fine, la plus parfumée et elle cuit vite. Pendant des siècles, elle a sauvé de la famine ceux qui vivaient avec elle, le châtaignier était l’arbre à pain. C’est un marron, elle n’a pas de peau pour la diviser, son unique défaut est d’être petite. Mais il ne faut pas désespérer, les chercheurs arriveront bien un jour à faire des châtaignes grosses comme des pommes.
Dégustez et comparez, le cahors ne manque pas, ici, la mesure est d’un verre de vin pour une châtaigne. S’il fait froid, rapprochez-vous des femmes qui écornent les marrons auprès du feu.

Et vous rencontrerez René Marty qui surveille le bon fonctionnement de son engin à cuire les châtaignes, un tambour de machine à laver, entraîné par son moteur électrique. Depuis l’an mil on utilisait la poêle percée ; René Marty a introduit la modernité dans la cuisson des marrons.

Il m’a montré bien d’autres inventions, mais je ne veux pas trahir ses secrets.

Tout en dégustant des Roussettes, j’écoutais avec attention l’histoire qu’il me racontait. Histoire de Résistance, souvenirs nets, sentiments toujours à vif. Ecoutez, je lui passe la parole.

***

Albert Marty, mon frère, était de la classe 43 et devait partir en Allemagne pour le STO. Evidemment, ça ne lui disait rien de travailler pour les boches dans le froid et sous les bombardements. En septembre 1943 il est allé se cacher dans une cabane dans les bois. Je n’avais que douze ans et demi, mais j’ai cessé d’aller à l’école pour lui porter à manger et aussi pour aider mes parents.

Albert changeait souvent de cabane, mais nous étions inquiets, cela ne durerait pas longtemps, il risquait d’être dénoncé. Au Mas du Rieu demeurait un milicien ; il n’était pas du pays, mais il avait loué une maison dans le village. Je ne vous dirai pas son nom, les petits-enfants ne sont pas responsables de la méchanceté des ancêtres. Quand mon père travaillait une terre que nous avions assez loin, je lui portais son manger et si je rencontrais le milicien, celui-ci fouillait la musette en me disant qu’il en avait le droit. Il était fier de nous surveiller, de faire la police. Bien sûr je passais devant chez lui en portant la musette de mon père, mais avec celle de mon grand frère je faisais un détour.

Un ancien militaire qui habitait Catus est venu à la maison, mon père le connaissait un peu et nous lui faisions confiance. Albert l’a suivi, du côté de Cajarc. Ils se sont cachés ; ils changeaient souvent de place pour échapper aux GMR et aux Allemands. D’autres les ont rejoints et ils ont formé un solide maquis. Oh ! il s’est bien battu, mon frère, il m’en a raconté des histoires par la suite, et moi je regrettais de ne pas avoir été avec lui. Une fois ils avaient miné un pont et tout un convoi d’Allemands devait dérailler et tomber dans la rivière ; mais les accus étaient déchargés et le plastic n’a pas pété.

Chez nous, à Mas du Rieu, les gendarmes sont venus ; pas très curieux, ils faisaient simplement leur boulot. Mais le contrôleur du ravitaillement, nous ne l’aimions pas, celui-là faisait du zèle. Il nous prenait tout, nous laissait de quoi manger mais guère plus, de peur qu’on nourrisse des réfractaires ou qu’on fasse du marché noir. Pourtant il n’y avait rien à craindre, avec notre propriété de cinq hectares de caillasses.

Nous avions quatre vaches, la plus belle, la plus aimable labourait. Quand les Allemands sont venus, ils l’ont réquisitionnée. Nous devions l’emmener quinze jours plus tard à Saint-Denis Catus, à vingt kilomètres de là, et à pied, il n’y avait pas de camions à cette époque. Mon père était malheureux de s’en séparer, il en a acheté une autre à peu près pareille qu’il a essayé de leur refiler, mais ça n’a pas marché, quelqu’un avait dû nous dénoncer. Ça a bardé et le contrôleur du ravitaillement est revenu à la maison nous réquisitionner jusqu’aux topinambours.

Le militaire qui avait emmené mon frère est passé nous voir un jour et nous a donné de ses nouvelles. Il avait peur que je parle sous la torture et que je dise où se cachait mon frère ; à Robinson, dans Cahors, ils brûlaient les pieds disait-on. « Si les Allemands arrivent, m’a-t-il dit, saute par la fenêtre de la chambre, et déguerpis vers les bois. » Derrière la maison, il y avait des étables, des charrettes et tout un bric-à-brac où je pouvais disparaître, et en pensée j’avais fait mon itinéraire. La nuit, j’aurais attendu dans la cabane que la lampe de la chambre s’allume trois fois avant de revenir, et si rien ne s’était produit, je serais allé chez mon oncle dans un autre village.

J’avais treize ans à l’époque et, toujours avec la peur au ventre, je partais le matin avec mes moutons. J’allais les garder loin, loin, tellement bien qu’un jour je me suis perdu sur les coteaux de Catus, à au moins dix kilomètres de chez moi. Et là il me semblait qu’avec mes moutons j’étais protégé et j’imaginais comment je pourrais fuir si les Allemands arrivaient : « Je vais passer entre ces buissons, après entre ces deux arbres, et s’ils me tirent dessus... » J’avais toujours peur.

Oh ! s’ils étaient venus ils m’auraient attrapé facilement, mais d’avance je me défendais à ma façon. Je revenais tard le soir et quand j’apercevais une voiture, chose rare, j’attendais une bonne heure de plus.

Les Allemands, et même les collabos, avaient autre chose à faire que de surveiller un petit berger, mais je ne le savais pas et je pensais que les dangers que je courais étaient bien plus grands que ceux de mon père quand il avait treize ans. Il m’avait fait frémir de peur en me racontant ce qui lui était arrivé un jour qu’il gardait son troupeau : un loup avait bondi et saisi la plus grosse des brebis à la peau du cou et il restait de la sorte accroché à sa proie. La pauvre bête s’était mise à courir, portant le loup qui la dirigeait où il voulait. Mon père galopait à côté et essayait d’attraper la queue de sa brebis pour l’arrêter, mais malgré la charge elle était plus rapide, par moments les pattes du loup ne touchaient pas terre. Il a dû abandonner sa brebis. Je n’étais pas peu fier d’être entouré d’ennemis autrement dangereux que des loups.

Une fois, j’ai connu six jours de bonheur. Mon frère est venu avec des maquisards, sales, pleins de poux, mais ça n’avait pas d’importance. Pendant six jours nous avons mangé du pain blanc et de bonnes choses. Un maquisard qui s’était aperçu que j’avais la trouille m’a dit : « qu’ils viennent ; avec ma mitraillette je les descends tous. » Je me sentais protégé, heureux et fier de mon grand frère.

Le lendemain de leur départ, Louisa, ma mère, m’a fait fricasser un peu de lard que j’ai avalé avec des croûtons de pain. Les maquisards avaient bien mangé et les musettes étaient pleines quand ils sont repartis, me laissant la gale en cadeau. Pas question d’aller voir le docteur, il aurait demandé comment je l’avais attrapée et s’il n’était pas milicien, c’était tout comme. Ah ! quelle époque, il fallait se méfier de tout le monde. Mes parents ont pris les grands moyens et ils m’ont mis tout nu dans une barrique défoncée avec un drap serré autour du cou, retombant sur les côtés. Au fond de la barrique il y avait une assiette avec du soufre auquel on avait mis le feu. Les vapeurs de soufre piquaient la peau écorchée par mes ongles et j’ai tellement gigoté que la barrique s’est renversée. Le soufre enflammé et fondu a coulé sur mon ventre et j’en ai encore la cicatrice. Regardez si ce n’est pas vrai. Mais les bestioles de la gale qui se promènent sous la peau ont crevé et j’ai guéri.

On a continué de vivoter sur notre causse pas généreux, en regardant passer les miliciens, les faux maquisards, les vrais auxquels ma mère donnait à manger. Ceux que nous attendions, les Allemands, le milicien qui leur servait de dénonciateur et de guide, sont venus à la maison.

J’étais parti avec mes moutons et ma mère était seule. Le milicien a menacé de la tuer si elle n’indiquait pas où se trouvait Albert, mais elle n’a rien dit. Après avoir fouillé et saccagé la maison, ils l’ont fait monter dans une traction à coup de crosse, pour qu’elle les mène jusqu’à son mari. Le champ du Rifat, en contrebas de la route, est une cuvette de terre sableuse, entourée par les chênes et les cailloux. Mon père qui travaillait la vigne ne les a pas vus venir.

« Votre femme a tout avoué, nous savons où se cache votre fils, a dit le milicien, autant parler vous aussi.

  • C’est pas vrai, ma femme ne sait pas où il est, et moi non plus.

Depuis qu’il est parti nous n’avons eu aucune nouvelle. »

Devant le milicien qui avait armé sa mitraillette, mon père a écarté les bras et crié en allemand : « Tuez-moi, puisque vous êtes des sauvages ! Mon Dieu, c’est mal ce que vous faites. J’ai été prisonnier quatre ans en Allemagne pendant la Grande guerre et je ne garde que de bons souvenirs des Bavarois. C’étaient de braves gens qui n’auraient jamais eu l’idée de fusiller un vieux laboureur, sur les fausses dénonciations d’un voyou. »

Mon père n’avait jamais parlé allemand depuis 1918, il s’en est étonné par la suite ; les mots sortaient tout seuls, sans qu’il réfléchisse.

« A quel endroit étiez-vous, demanda l’officier ?

  • Le 24 août 1914 je suis arrivé à Bayreuth, en Bavière. J’étais parti de Caussade le 12, ma guerre a été courte. Puis on m’a envoyé dans une grande ferme sur les bords du Danube. Là, (j’ai oublié le nom du village, et pourtant mon père nous l’a souvent dit) pendant trois ans j’ai travaillé avec Karl. Il avait une ferme et une petite entreprise de fabrication de matériel agricole, et je l’accompagnais dans les villages pour vendre ses machines, des batteuses surtout. Puis Karl a été rappelé sur le front malgré ses douze enfants et je suis resté seul pour faire marcher la ferme et le commerce. Tout le monde me connaissait dans le pays.
  • C’est incroyable, je suis de ce village.
  • Mais si, c’est vrai, comment aurais-je pu l’inventer. J’étais bien dans la famille Karl et la maison à côté appartenait à Hermann.
  • Hermann c’est ma famille. Je m’appelle Joseph.
  • Joseph ! Je me souviens très bien de vous quand vous étiez petit, je vous ai tenu dans mes bras. Vous aviez dans les deux à trois ans.
  • Pas possible ! Alors vous avez connu Raphalo, celui qui a plongé dans le Danube pour sauver une fillette de trois ans ? Toute mon enfance on m’a parlé de son geste héroïque.
  • Si je m’en souviens ? Je suis Raphalo. »

L’Allemand était sidéré, mais le milicien n’appréciait pas ces marques de sympathie, il s’apprêtait à fusiller son otage. Le Bavarois lui a sauté dessus, l’a bousculé et lui a pris la mitraillette. Après s’être disputés, ils sont revenus à la voiture.

L’officier a aidé ma mère à descendre de la voiture, et ils s’en sont allés.

Ma mère s’est mise à crier : « Raphaël, Raphaël, bene aqui. ».

Mon père qui voulait partir par les bois a entendu sa femme et l’a rejointe. Elle était couverte de bleus, pleurait, tremblait, se faisait du souci pour moi. La vache désenjuguée, ils ont estimé plus prudent de se rendre à Sirey, chez Henri Roux le frère de Louisa.

Les Allemands, eux, sont allés chez les parents de Séguy un réfractaire qui se cachait dans une ferme en Dordogne, le milicien le savait. Il y avait longtemps que Séguy n’avait pas vu sa mère et ce jour-là, en arrivant par derrière, il n’a pas remarqué la traction. En bas de l’escalier il a entendu parler allemand et il a aperçu le canon d’une arme. Il n’a pas attendu plus longtemps pour regagner le Périgord.

Ce n’était pas un bon jour pour le milicien, il est rentré bredouille de sa chasse.

Henri ne voulait pas que mes parents rentrent chez eux, les Allemands risquaient de changer d’idée et les vaches pouvaient bien se passer de manger. Mais, quand avec mes moutons je suis revenu tard dans la soirée, mes parents rangeaient la maison qui en avait bien besoin. Ma mère pleurait, elle croyait que son mari serait fusillé, le milicien le lui avait promis. Depuis qu’Albert était au maquis, elle tremblait de peur jour et nuit et l’aventure de cette journée l’avait achevée. Elle est morte quatre ans plus tard.

Après la guerre, nous aurions dû écrire aux Karl, retrouver la petite que mon père avait sauvé de la noyade et aussi l’officier allemand, mais les années passent et nous n’avons rien fait.

J’insiste là-dessus, cette histoire est authentique, je n’ai rien inventé. Demandez aux voisins, à Albert. Regardez les papiers militaires de Raphaël Marty, né le 13 juin 1885 à Montcléra, classe 1903, subdivision de Cahors.

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Cette nouvelle est extraite de l’ouvrage de Michel Carcenac Braconniers d’Eau Douce et autres nouvelles, Edition du Hérisson. Belvès :

Dans ses récits contemporains, Michel Carcenac anime une galerie de personnages hauts en couleur : le truculent Hubert qui épie de son bateau l’envol des hirondelles dans la nuit, tandis qu’en amont l’Ange blanc glisse sur le courant. L’officier de la deuxième DB aux prises avec des gitans, et Pascal d’Eygurande qui sauve son village de la famine. Il nous entraîne dans les histoires du coq et des tourterelles, du verrat et de la chevrette, sans oublier les tribulations des veaux. Perché dans son tilleul, le geai Zizi-pan-pan la Riflette médite sur le bonheur de vivre à la campagne.

D’un bond de kangourou blanc, nous sautons du Bugue à Siorac, de Pissos à Amsterdam, de la Double au Quercy et à l’Agenais, mais la Dordogne reste toujours le personnage principal de ce tableau bucolique.

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Découvrir Le Périgord d’Antoine Carcenac  : (photographies 1899 - 1920).

Pour lire l’interview de Michel Carcenac

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