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Scènes de vie sous l’occupation allemande (2e épisode)

Adrien, Christian, Michel et Serge Baumgarth


jeudi 19 mai 2016, par Christian Baumgarth, Michel Baumgarth

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Le paquet de lettres sexagénaires retrouvées dans une boite sur la tablette d’une armoire est le support du deuxième tableau :

Le vécu du STO à travers les lettres d’un requis de 20 ans à sa jeune épouse…

Serge BAUMGARTH – Christian BAUMGARTH - Michel BAUMGARTH

Notre mère est décédée le 26 juin 2003 ; après ses obsèques nous découvrîmes la boîte en carton nichée sur l’étagère haute de l’armoire ancienne qui meublait sa chambre.

Elle contenait 130 lettres : la première avait été adressée de Postdam [1], les 120 suivantes et la toute dernière étaient expédiées du camp de travail de l’usine de locomotives Schwartzkopff à Wildau [2] ; enfin les huit restantes provenaient du camp de Stendhal [3].

Toutes, sauf une, étaient écrites de la main de notre père, qui avait été requis pour le STO. La première portait la date du 23 janvier 1943 et la dernière celle du 11 août 1944.

Le STO (Service du Travail Obligatoire) :

En 1943, le chef du gouvernement de Vichy, Pierre Laval, échangea le retour d’un prisonnier de guerre français contre le départ en Allemagne de trois travailleurs. Les requis devaient rester un an et disposer de permissions au bout de 6 mois.

Quelques semaines après leur arrivée, la durée du « contrat » fut portée de facto à deux ans ; la majorité des premiers bénéficiaires ayant « oublié » de revenir de permissions, elles furent alors distribuées avec parcimonie.

Au total, en un peu plus d’un an, 106 Cristoliens [4] furent requis dont 56 partirent dès le 17 janvier 1943 en un premier convoi ferroviaire qui mit quarante heures pour atteindre Postdam.

Serge parti donc ce jour-là ; il avait été requis au titre du quota de 9 salariés imposé à l’entreprise Boulenger où il était polisseur ; il était marié, père de Christian âgé de 10 mois et ne doutait pas que le second bébé qu’il avait mis en route serait une fille ; pourtant c’est Michel qui naquit 6 ½ mois plus tard.
La permission, sans cesse sollicitée, sans cesse repoussée, ne fut jamais accordée.

Quid des lettres ?

Nul n’en connaissait l’existence et Maman n’avait laissé aucune directive quant au devenir de ses précieuses missives.

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une des post-kart

La première commençait par « Chère femme et Christian » ; bien qu’il y eut ce « et Christian » et que celui-ci figurât parmi les découvreurs, nous ne nous sentîmes pas le droit d’aller plus loin de peur de violer l’intimité de nos parents ; les lettres réintégrèrent donc la boîte qui les protégeait depuis 48 ans.

Mais les remettre à leur place initiale ne résolvait en rien le problème que leur découverte nous avait révélé : consternés, nous venions de prendre brutalement conscience que nous ne savions presque rien de cette période de notre vie familiale !

Certes nous connaissions l’existence de l’épisode de séparation forcée de nos parents par le STO, mais nous eûmes beau fouiller et refouiller dans nos mémoires, la confrontation de nos souvenirs sur leurs récits ne laissait émerger que de pauvres détails disparates et très fragmentaires. Il nous fallait nous rendre à l’évidence : notre passé nous échappait irrémédiablement parce que nous n’avions pas su interroger nos parents quand il en était temps.

Cette ignorance nous la vivions désormais tous les deux avec amertume comme une amputation d’une partie de nous-mêmes.

Mais ne pourrait-elle pas être en partie comblée par la lecture du contenu de ces lettres… ? lire ou ne pas lire ? … Dilemme… Dilemme…

Après six mois de tergiversations, c’est le cadet qui céda le premier, sans doute parce qu’étant médecin il avait une vieille expérience des confidences intimes et autres secrets de famille : il commença par classer les lettres, puis en fit des copies sous le prétexte douteux de ne pas abîmer les originaux fragilisés par le temps. Mais en effectuant cette opération devant la photocopieuse, des bribes du contenu s’offraient à ses yeux ; son indécision rendit les armes et il s’enhardit jusqu’à en faire la lecture complète. La gêne du début s’était vite estompée pour ne laisser place qu’au plus vif intérêt.

Malgré l’envoi d’un exemplaire à son aîné, en l’assurant que sa lecture était passionnante et n’inférait en rien sur l’image que nous avions de nos parents, il mit plus d’un an à le convaincre de faire le saut à son tour.

Des lacunes, hélas…

Nous apprîmes donc beaucoup, mais notre curiosité qui avait été exacerbée par ce que nous avions découvert ne pouvait pas être totalement satisfaite puisque la correspondance s’arrêtait avec la dernière lettre datant du 11 août 1944 ; nous ne savions donc rien sur les neuf derniers mois du séjour de notre père et en particulier rien sur les conditions de son retour.

De ses vieux copains de STO, il ne restait plus que Lucien Villepontoux. Hélas, là encore, nous avions raté le coche : Lucien était resté l’ami fidèle de notre famille pendant les vingt cinq ans de veuvage de Maman ; mais lui non plus nous ne l’avions jamais interrogé et c’était désormais trop tard : Alzheimer avait eu raison de sa mémoire…

Nous avons demandé les dossiers STO de Papa et de Lucien au bureau des archives des conflits contemporains ( BAVCC ) à Caen. Notre déception fut énorme : leurs 29 mois de misère n’avait généré pour chacun d’eux qu’une paire de fiches pré-imprimées très sobrement remplies qui ne nous apprirent rien de neuf, ou plutôt presque rien : Lucien avait eu les pieds gelés pendant l’hiver 44-45…

Notre coupable négligence nous avait donc mis définitivement dans l’impasse quant à la fin de l’aventure personnelle de Papa ; néanmoins, si la certitude était désormais exclue, il nous restait le recours de rechercher le ou les possibles : comme il y a eu près de 600000 requis, il devait forcément exister une abondante littérature analysant les données sur le STO et de nombreux témoignages de ceux qui le subirent.

Là encore nos recherches sur le net furent décevantes : où nous nous attendions à une multitude d’analyses historiques et de récits de souvenirs des victimes, nous ne trouvâmes que de rares documents.

L’indigence de la littérature sur le STO :

Le premier livre qui aborde le sujet dans sa globalité semble être celui de Jacques ÉVRARD « la déportation des travailleurs français dans le 3e Reich », Paris Fayard, publié en 1972, donc 27 ans après la fin de la guerre et le retour des requis !

Dix ans plus tard Jean-Pierre VITTORI publie « Eux, les STO », Paris-temps actuels.

La première thèse de doctorat en histoire est soutenue auprès de l’Université de Nancy en 1997 (42 ans après les faits !!!) : Jean-Pierre HERBULOT : [5].

Quant aux récits et témoignages des requis, ils ne sont en nombre significatif qu’à partir de 1990 et ils relatent donc des souvenirs datant de plus de 45 ans …

Seuls deux livres nous apportèrent des données et des explications concrètes du plus grand intérêt ; tous deux étaient issus des travaux de thèse de doctorat d’histoire de deux chercheurs :

  1. - François COCHET : « Les exclus de la victoire-histoire des prisonniers de guerre, déportés et STO - 1945-1985 », éditions Kronos S.P.M.,1992, 274 pages.
  2. - Patrice ARNAUD : « Les STO- Histoire des Français requis en Allemagne nazie », CNRS-éditions, éditions Biblis, 2010-réédition 2014, 797 pages.

Le mot « exclus » du titre du premier livre contient l’explication du désintérêt pour le thème : la victoire était devenue la fierté et l’obsession des français ; l’humiliante défaite de 1940 était reléguée aux oubliettes ; il aurait donc été malséant et anti patriotique de la remettre sur le tapis. Les prisonniers de guerre - stigmates indélébiles de la honte que l’on veut oublier - durent avoir la pudeur de se montrer discrets ; les déportés trainaient l’image péjoratives des « loosers » quand l’heure était aux héros et chacun sait qu’il n’y a pas de fumée sans feu : on ne condamne pas les gens sans raison… ; quant aux STO, hélas le terme rime avec collabos et d’ailleurs, de fait, n’ont-ils contribué à l’industrie de guerre et à l’agriculture allemandes même si cela leur fut imposé ?

Il n’y avait donc aucune fierté à être revenants du STO : les victimes peuvent avoir droit à la compassion ( du moins si ce qu’ils ont subi n’est pas jugé trop dégradant par la société ), mais pas l’estime ; comment s’étonner qu’ils se soient tus face à l’incompréhension et à la gêne des autres ? Cela explique la pauvreté des témoignages et leur survenue si tardive.

Même si ce n’était pas leur destinée, les lettres de notre père constituent un témoignage de son vécu du STO écrit sur les lieux et au temps des événements.

Même si notre objectivité est rendue bien fragile par la forte composante affective, nous pensons que nous devons partager le contenu de ce petit patrimoine familial ; bien sûr, il ne saurait être question de la publication in extenso de ses lettres ; mais nous vous proposons d’en faire l’analyse des données d’intérêt général en les illustrant de citations des phrases écrites par notre père.

Le vécu du STO à travers les lettres d’un requis de 20 ans à sa jeune épouse…

20/1/43 … Nous sommes arrivés à Postdam au centre de triage… nous sommes passés par la Belgique, Compiègne, Aix la Chapelle, Hambourg, Hanovre ; nous avons voyagé pendant 40 heures en train.
26/2/1943 … ici il y a des hommes de 50 et même 52 ans qui sont arrivés…
9/3/1943 … nous nous faisons petit à petit à notre vie de bohémiens…
24/3/1943 … et des nouveaux qui arrivent tous les jours…
9/5/1943 … nous sommes 2000 dans le camp…
(les statistiques réalisées à partir des documents allemands de l’époque estiment la proportion des Français à 18%).

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Le certificat de présence à l’arrivée

J’ai faim…

Ce sera le leitmotiv de presque toutes les lettres de l’année 1943 : la restauration – collective – était organisée au camp et à l’usine. Elle était payante :

6/2/1943 … c’est plutôt dur, car nous n’avons pas touché de paye, nous n’avons que des acomptes, juste ce qu’il faut pour payer notre manger au camp ; nous payons 250 F par semaine : ça fait cher la soupe !

La nourriture était très insuffisante à la fois en quantité et en qualité pour ces hommes jeunes exerçant un travail de force pendant d’interminables heures en partie nocturnes ; sans oublier les contraintes du climat continental :

31/1/1943 … Il a gelé à 22 au dessous…
10/2/1943 … il fait froid, mais beaucoup moins qu’au début…
5/3/1943 … en ce moment les copains sont en train d’allumer le feu car il fait drôlement froid…
6/4/1943 … juste à l’instant, ils viennent de brancher l’électricité, ce sera mieux que leur lampe à carbure…
25/5/1943 … ici c’est un drôle de climat, il y a des moments on se met torse nu et une heure après il faudrait mettre le pardessus…
4/8/1943 … je ne peux pas dormir car les mouches sont tellement mauvaises et il fait une chaleur terrible...
18/8/1943 … la chaleur a fait revenir les mouches et les puces…

Ces insuffisances qualitatives et quantitatives de la nourriture officielle, les gars tentaient de les compenser en achetant - très cher- des victuailles et surtout du pain :

10/2/1943 … lundi nous avons réussi à avoir un ticket d’un kilo de pain à 200 F …
14/2/1943 … les copains de Koenig nous donnent des pommes de terre de temps en temps…
19/2/1943 … nous avons trouvé à acheter du pain avec Jean : nous en avons acheté 4 kilo à 200 F...
23/2/1943 … depuis 3 jours nous mangeons assez bien car nous avons réussi à avoir des pommes de terre et je te dis que nous avons mangé de la purée en masse…
9/3/1943 … je n’avais plus d’argent car j’avais acheté du pain et des saloperies au charcutier,
mais je n’en achèterais plus car c’est sucré et vinaigré ; alors tu vois le goût que ça a…
5/4/1943 … j’ai reçu aussi le pain de ma mère … et cela m’a fait plaisir car je n’avais plus rien à manger…
10/6/1943 … nous ne trouvons plus de ticket de pain à acheter…

Le poêle des chambrées était utilisé pour la cuisson des nouilles ou des féculents envoyés par les familles ou achetés en ville… du moins tant que durait le chauffage des baraques :

17/2/1943 … ce soir je vais manger le restant de mes haricots car nous n’allons plus avoir de charbon pour faire du feu…
20/2/1943 … Nous avons un grand poêle dans la chambre et nous faisons à manger dessus quand on en a ; justement ce soir nous avons fait le paquet de nouilles de ton colis…
14/3/1943 … quand tu m’enverras des colis, ne mets rien dedans qui mette trop longtemps à cuire car à partir du 1er ils vont nous enlever les poêles dans les chambres et depuis samedi nous n’avons de charbon que tous les deux jours ; j’espère que l’on n’aura pas faim aujourd’hui…
2/5/1943 … nous ne pouvons plus rien faire cuire…

Après ils feront usage de réchauds électriques rudimentaires récupérés ou bricolés.

Malgré les compléments alimentaires venus de France, achetés en ville ou donnés par des copains travaillant à la campagne, la faim reste lancinante :

31/1/1943 … à midi nous n’avons pas mangé tellement la soupe était mauvaise : ce n’était que de l’herbe avec du bouillon et du sable…
4/2/1943 … j’ai faim et le malheur, c’est que c’est tout le monde pareil…
6/2/1943 … la faim se fait sentir drôlement ici…
12/2/1943 … ici nous sautons à la corde, mais ce n’est pas en sport, c’est du point de vue manger…
26/2/1943 … je vais travailler de samedi matin 6 heures à dimanche matin 6 heures soit 24 heures sans arrêt ; je te prie de croire que cela n’est pas amusant avec la nourriture que nous avons …
28/2/1943 … je vais aller me coucher car j’ai encore faim et je n’ai plus rien, même pas de casse-croûte pour demain matin …
5/3/1943 … car pour la soupe, j’ai pu resquiller et en avoir deux portions…
10/3/1943 … je n’ai pas beaucoup de courage car j’ai fini de manger et j’ai encore faim : menu 8 pommes de terres ( petites ) cuites à l’eau, un morceau de pain une rondelle de saucisson et un peu de sauce, je te prie de croire que c’est maigre, j’ai fait un peu de nouilles que nous avons mangé avec Jean, mais tu sais, il ne faut pas en faire trop car il faut en garder pour plusieurs fois…
14/3/1943 … j’ai la carte de travailleur de force : (par semaine ) cela m’a fait 600 g de pain, 200 g de saucisson, 20 g de beurre et un petit morceau de lard que nous allons mettre dans les haricots…
24/3/1943 … tu sais ici, on en a tous marre, surtout à l’heure du casse-croûte quand on voit ce que l’on a ; je commence à être drôlement dégouté des rutabagas et des choux, navets et pommes de terres pourris, on la saute drôlement … toujours la faim qui nous travaille…
28/3/1943 … je te quitte car j’ai faim et je préfère aller dormir comme cela je n’y pense pas…
31/3/1943 … Je la saute drôlement… si tu pouvais m’envoyer un peu à manger : des haricots, des lentilles, et même des févettes (tu vois que j’ai faim)…
2/4/1943 … j’ai faim et tu sais, ce n’est pas drôle ; j’ai déjà acheté un pain et il est mangé en une journée … quand je suis de nuit, je reste sans manger du soir 5h au lendemain midi et demi…
7/4/1943 … heureusement que nous allons nous coucher de bonne heure comme cela quand on dort on ne pense pas à manger…
13/4/1943 … je vais aller me coucher car je suis de nuit et avec la nourriture que l’on a si l’on ne dort pas, on ne peut pas tenir…
21/4/1943 … presque pas à manger et toujours des nouveaux arrivants…
2/5/1943 … mon séjour à l’infirmerie m’a fait beaucoup de bien car j’ai rengraissé … je suis retourné à la chambre, je vais sûrement reperdre rapidement…
8/5/1943 … ce soir nous avons touché une espèce de boudin liquide avec de la choucroute pas cuite, des pommes de terre en salade, le tout immangeable, heureusement qu’il y avait le pain et quelques pommes de terre à l’eau…
25/5/1943 … la ration de pommes de terre, qui était de 1 kg ( avant d’être épluchées ) pour la journée, est descendue à 500 g et comme nous touchons de la confiture le lundi, nous n’avons plus notre petite rondelle de saucisson…
30/5/1943 … mais je préfère ça, car on mange mieux lorsqu’on travaille le dimanche : on a de la soupe à midi et au camp, au lieu d’une louche de pommes de terre, nous en avons trois…
20/6/1943 … depuis une semaine nous n’avons eu que de la soupe midi et soir et c’était de la flotte…
22/6/1943 … pour le manger, ça va encore plus mal et nous crevons de faim…
21/10/1943 … pour le casse-croûte, c‘est toujours pareil : ce soir, un morceau de pain et de saucisson et une soupe, mais nous avons été obligés de la jeter…
12/11/1943 … depuis hier soir 5 h, je n’ai eu à manger qu’une assiette de soupe et drôlement claire. Après cela je n’avais plus soif…
17/11/1943 … c’est drôlement dur car ils n’ont plus de pommes de terre ; aussi nous n’avons qu’une soupe ( de choux naturellement ) le midi et une le soir avec un morceau de pain…
14/12/1943 … ici rien de nouveau pour la soupe toujours pareil : ruta, choux et maintenant cela devient difficile de se défendre…

Ensuite, comme nous le verrons plus loin, le courrier devient beaucoup plus espacé et les missives sont beaucoup plus brèves : cartes (instaurée pour faciliter le travail de la censure) au lieu de lettres ou lettres d’une seule feuille ; en conséquence, la faim reste persistante et même certainement aggravée, mais il n’y a plus assez de place sur le papier pour la décrire … À son retour, la fiche du BAVCC de Caen mentionne 62 kg et c’était probablement après plusieurs jours d’une alimentation renforcée.

Le courrier

Le dialogue épistolaire entre nos parents est fortement dénaturé par de multiples contingences : d’abord la difficulté à se procurer le papier et les enveloppes :

6/2/1943 … envoie moi aussi du papier à lettre ou un cahier d’école et des enveloppes … écrivez-moi souvent car nous n’avons pas bon moral…surtout le papier et les enveloppes car je n’en ai plus, je t’envoie la dernière feuille …
10/2/1943 … je suis toujours sans nouvelles de vous et je te jure que le temps me paraît long … je n’ai plus de papier ; ceci, c’est du papier de (l’ami) Mauduit… je vais tous les jours aux lettres le soir, mais je n’entends pas appeler mon nom ; alors je reviens me coucher avec le cafard …
18/2/1943 … Il faut que j’économise le papier ; j’en ai trouvé 20 feuilles et 20 enveloppes, mais je les garde pour vous…
26/2/1943 … envoie-moi un cahier et des enveloppes si tu peux car je n’en ai encore plus et c’est toujours le papier de Jean qui dérouille…
9/3/1943 … tu me demandes de t’écrire souvent ; cela fait 6 lettres en 10 jours et tu sais le papier est rare et je tape dans celui à Jean ; mais il n’a plus d’enveloppes non plus ; alors envoie-moi en. Je tacherai d’en avoir ici, mais à 30 francs les 5 feuilles … envoie- moi de l’encre et surtout du papier et des enveloppes…
16/6/1944 … je pense que tu m’excuseras de ne pas t’avoir écrit depuis presque 2 semaines, mais en ce moment je ne trouve plus de cartes…

Mais aussi les aléa du courrier :
14/3/1943 … ce matin, il n’y avait qu’une vingtaine de lettres pour 1800 hommes …

Les délais sont importants :

17/2/1943 … je viens de recevoir ta lettre du 3…
21/4/1943 … ta dernière lettre date du 6 avril…
22/5/1943 … je viens de recevoir 3 lettres de toi… je n’en avais pas reçu depuis une semaine…
25/7/1943 … je suis sans nouvelles de toi depuis 9 jours…
15/8/1943 … je n’ai pas reçu de nouvelles de toi depuis le 22 juillet…
7/9/1943 … ta dernière lettre est datée du 11 août…
18/9/1943 … moi je suis resté 18 jours sans en avoir…
7/12/1943 … je viens de recevoir ta lettre datée du 15/11 …
8/2/44 … j’ai reçu ta lettre du 18 janvier …
29/2/1944 … je suis monté dimanche à Wildau et j’ai eu 4 lettres de toi du 27/1, 1er, 3 et 14 février…

et imprévisibles, l’ordre d’arrivée des missives est incohérent ; les tentatives pour y remédier sont vaines ( envoi en express vite abandonné ) :

26/2/1943 … J’ai reçu 2 lettres de toi hier … tu vois que ce n’est pas la peine d’écrire par express car ta lettre simple date du 15 et celle en express du 16…

ou conjuratoires (numérotation des lettres à partir du 9 mars 1943) :

20/4/1943 … voilà 6 jours que je n’ai pas de nouvelles de toi…j’ai reçu ta lettre N° 4, puis la 7…
5/5/1945 … j’ai encore 3 lettres de retard : la 5, la 9 et la 12…
9/5/1943 … j’ai reçu la lettre N°12 hier…je suis gâté en ce moment car cela fait 3 lettres en 3 jours que je reçois…
14/5/1943 … les 3 lettres que j’ai reçues sont numérotées 19, 20 et 23… 
2/8/1943 … ta lettre du 18 est numéroté 58… (notre mère a donc envoyé 58 lettres en une centaine de jours).

Certaines n’arriveront jamais et de nombreuses lettres sont marquées de deux grandes bandes vertes après leur passage à la censure :

14/5/1943 … il n’a pas reçu mes lettres ; cela ne m’étonne pas car souvent quand ce n’est pas à la famille que nous écrivons, elles disparaissent…

Les copains permissionnaires sont utilisés comme service postal parallèle, mais aléatoire :

9/3/1943 … j’ai vu Dédé Blomme… il s’est fait arrêté à l’entrée du camp, mais ils ont gardé la lettre ; je ne l’aurai que demain car elle doit passer à la censure…
10/3/1943 … pour la lettre que tu avais donné à Blomme … tu dois avoir marqué quelque chose qu’il ne fallait pas car je ne l’ai pas encore … mais je crois que je ne l’aurais pas…
7/3/1943 … tu me dis que tu as le cafard car je ne t’ai pas fait porté de lettre (par Fred), mais je savais que tu en aurais (des nouvelles par la mère de Fred ; aussi je n’ai pas voulu qu’il risque de se faire prendre car on cache plus facilement une lettre que plusieurs…
2/6/1943 … mais Mimile n’ayant pas pu passer les lettres…

Cette communication en pointillés et anarchique sape profondément leur moral :

19/2/1943 … écris-moi plus souvent, sans cela, pas de lettre et pas de lettre, mauvais moral et pas de travail (alors prison)… (l’absentéisme un peu trop excessif était sanctionné par la prison) … Je vais aller me coucher en attendant d’aller au courrier demain matin et demain soir et les autres jours ; j’aurai peut-être une réponse…
26/2/1943 … ici une lettre, c’est un peu du pays qui vient nous réconforter ; aussi je vais au courrier tous les jours…
24/1/1944 … j’ai reçu aujourd’hui une lettre du 19/12/1943 et tu me dis que mes lettres sont trop courtes ; mais ma petite Jeannette tu ne te rends pas compte de la vie que nous menons ici et aujourd’hui encore, je n’aurais pas eu le temps de t’écrire, alors j’ai pris une journée de repos car cela fait le 3éme dimanche que je travaille ; je suis aller chercher mes lunettes que j’avais portées à réparer (prétexte donné pour obtenir le jour de permission) ; je n’ai même pas le temps de laver…

Puis vint le temps des restrictions et des appréhensions : seulement 6 lettres et 6 cartes pour les 4 premiers mois de 1944, puis 2 cartes et 2 lettres pour les 4 mois suivants, puis plus rien … :

24/1/1944 … comme tu dois le savoir, nous n’avons plus droit qu’à 2 lettres par mois et autant de cartes que nous voulons ; mais des cartes, nous n’en trouvons plus…
29/2/1944 … je crois que pour les nouvelles, tu ne vas pas en avoir souvent car depuis plus de 8 jours que nous sommes ici, je n’ai pas pu avoir une seule carte et celle-ci est la dernière qu’il me reste …
16/6/1944 … D’ailleurs ma petite femme chérie, je te demanderais d’être forte car d’ici quelque temps, peut-être dans un mois vu les événements récents ; peut-être ne recevrez-vous plus notre courrier et nous ne recevrons plus de lettres de France… 
3/7/1944 … j’ai reçu ce matin 3 lettres de toi … je m’attends un jour ou l’autre à ne plus en avoir…

C’était l’avant dernier courrier ; la dernière carte reçue est datée du 11 août 1944. Les retrouvailles auront lieu 282 jours plus tard…

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Jeanne et ses fils en septembre 1944. Le courrier étant totalement interrompu, Serge n’a pas reçu cette photo.

Les colis

Les colis parvenaient par la poste ou par la gare :

12/2/1943 … Tu m’as envoyé un colis par la poste ; ne recommence pas car c’est trop cher pour ce que tu peux envoyer tandis que par la gare tu peux envoyer jusqu’à 20 kg…

Systématiquement soumis à la censure, ils n’en sortaient pas toujours indemnes :

16/2/1943 … j’ai reçu ton colis et celui de Maman… je te prie de croire qu’ils ont mal au ventre !
2/5/1943 … Il ne fallait pas mettre un paquet de lessive plein car le tabac et le paquet de cigarettes en était plein, ainsi que le chocolat car à la censure ils ont ouvert le paquet et après toute la lessive s’est renversée dans le colis… 
 

Plus que pour le courrier, les délais d’acheminement sont importants et aléatoires :

9/3/1943 … pour le colis, mais c’est le deuxième et non le premier que j’ai reçu ; mais il y en a qui mettent plus d’un mois…
16/2/1943 … dis à Maman de ne plus m’envoyer de pain : comme il met de 12 à 15 jours pour venir, le pain est moisi …
29/4/1943 … la prochaine fois, tu garderas le pain car je l’ai foutu à la poubelle … il n’était pas assez grillé …

Outre les apports alimentaires fort bienvenus, ils permettent aux STO de se procurer quelques objets qui leur font défaut et qu’ils peinent à se procurer en ville :

12/2/1943 … ce qui est le plus dur, c’est pour laver car avec ce que l’on a et installés comme nous sommes … envoie-moi de la lessive et du savon si tu peux…
28/2/1943 … envoie-moi une casquette car avec l’huile qui me tombe dans les cheveux cela me fait mal, j’ai des croûtes…
7/3/1943 envoie-moi du fil et du coton …
9/3/1943 … si tu pouvais m’avoir de l’amadou en mèche pour mon briquet…
10/3/1943 … envoie-moi du fil et des morceaux de bleu pour réparer ma veste…
26/3/1943 … envoie-moi une brosse à dents et du dentifrice et surtout de l’encre car je n’en ai plus…
2/4/1943 … si tu m’envoies un colis essaye de m’envoyer un litre de vin car les autres en reçoivent, mais il faut bien l’emballer…
7/7/1943 … surtout n’oublie pas la plume de mon stylo car comme tu peux le voir, celle-ci ne marche plus du tout…
2/8/1943 … merci pour l’auto journal… ( ce journal avait instauré un abonnement à prix réduit pour les prisonniers de guerre et les STO ).
5/1/1944 … pense à m’envoyer du coton, de la laine, du fil, des lacets, des feuilles de papier à cigarettes, du cirage et, si tu peux, de la lessive…

En fait, malgré le rationnement en région parisienne, les colis n’étaient pas rares :

14/7/1943 … j’ai reçu ton colis poste N° 10 … (Papa a donc reçu 10 colis adressé par notre mère en 4 mois et il faut ajouter les colis de sa mère).

Sauf de la part de l’ex-employeur de Créteil qui avait désigné les requis :

13/2/1944 … colis Boulenger : au bout de 13 mois un colis de 2,7 kg, ils ne se sont pas foulés…

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Les copains dans la chambrée

L’argent

  • 1 mark = 20 francs.
  • Valeur d’après les sites d’estimation : 100 francs 1943 = 28 euro actuels.

L’ex-employeur était tenu de verser le demi-salaire du STO à sa famille en France ; mais cela ne dura guère :

29/4/1943 … je vais t’apprendre une mauvaise nouvelle si tu ne la connais pas déjà : ils ne vont plus payer le demi-salaire en France à tous les hommes de 20, 21, 22 ans qui sont considérés comme soldats…
5/6/1943 … maintenant c’est officiel pour le demi-salaire, tu ne le toucheras plus, mais tu toucheras une indemnité à la mairie…

À l’usine, le travail était très mal payé et évidemment en marks :

19/2/19 … Pour la paye, j’ai réclamé et j’attends car, pour ici, 0,60 mark ( 12 F) de l’heure, ce n’est pas gras…
23/2/1943 … maintenant je touche 72 pfennigs de l’heure…
 

L’argent était aussi un leitmotiv de toutes les lettres : notre père avait laissé sa femme et son fils (puis ses deux fils) dans une situation très précaire et l’origine très modeste des grands-parents n’offrait qu’un faible recours ; aussi était-il obnubilé par l’envoi d’argent à son épouse :

18/2/1943 … je t’ai envoyé 400 F lundi ; je n’ai pas pu t’envoyer davantage car mon
augmentation ne partait que du mois de mars, mais le 30 je t’en enverrais d’avantage ; cela me fera plaisir car pour toi cela doit être dur …
2/3/1943 … en rentrant ce matin, j’ai trouvé ta lettre du 18 qui m’a fait avoir bien du tourment car avec 200 F, tu ne dois pas pouvoir y arriver … je t’enverrais de l’argent le 15 mars ; je tâcherais de t’envoyer le plus possible … tu auras au moins 50 marks soit 1000 F…
5/3/1943 … si tu ne peux pas y arriver avec ton argent, demande un secours à la mairie ; tu leur diras que je n’ai touché que 50 marks depuis le début ; tu leur proposeras de le rembourser quand j’aurai pu t’en envoyer…

Mais, comme pour le courrier, les délais d’acheminement sont très longs et aléatoires :

6/2/1943 … pour l’argent à envoyer, cela va être dur car les gars avec nous en ont envoyé depuis 2 mois et leurs familles ne les ont pas reçu ; enfin je t’en enverrai quand même par petits mandats car comme cela tu arriveras à en recevoir. Pour le moment, c’est plutôt dur car nous n’avons pas touché de paye, nous n’avons que des acomptes, juste ce qu’il faut pour payer notre manger au camp… 
9/3/1943 … pour l’argent, je t’en enverrai lundi ; je ne sais pas encore combien, mais je te l’écrirai aussitôt et comme tu ne le toucheras pas avant 2 mois, tu auras le temps de recevoir la lettre…
16/3/1943 … je t’envoie de l’argent ; pas beaucoup car ils me donnent toujours 12 francs de l’heure ; j’ai rouspété, mais ils m’ont répondu que l’augmentation n’était valable que pour le mois prochain ; autrement dit je ne toucherais l’augmentation qu’à la prochaine paye ; cette fois-ci j’ai touché 70 marks ; mais la dessus, je dois payer 3 semaines de manger soit 39 marks ; alors je voulais t’en envoyer 25 ; mais il faut 20 ou 30 ; alors je t’en ai mis 20 pour ouvrir le compte ; cela ne fait pas beaucoup, mais j’espère t’en envoyer le 30 et un peu plus tard car sans cela je ne sais pas comment tu arriveras à te débrouiller…
5/3/1943 … À l’usine je suis monté en grade, je suis passé monteur et j’ai 2 gars sous mes ordres aussi je vais être augmenté : le chef m’a dit que j’allais avoir 1 mark 10 soit 22 ou 23 francs de l’heure ; je te prie de croire que cela m’a fait plaisir ainsi je pourrai t’envoyer plus d’argent …
19/4/1943 … ce matin, je t’ai fait partir 1600 francs … mais tu ne les recevras sûrement pas avant fin juin …

Pour tenter de pallier les lacunes du système officiel, les STO ont recours à un réseau parallèle en utilisant les copains permissionnaires comme transporteurs de fond :

16/2/1943 … pour l’argent, je t’en enverrais quand un gars de Créteil (parti en novembre 1942) ira en perm, car par la poste il faut 3 mois pour le recevoir…
14/5/1943 … le copain de chez Boulenger part mardi, je lui donnerai une lettre … et 1500 F qu’il remettra à la mère de Fred et elle te les donnera…
2/6/1943 … tu me demandes si j’ai donné l’argent à Mimile, … je lui ai donné 1500 F et une lettre ; il devait tout donner à la mère de Fred et quand tu l’as vue, elle devait avoir tout l’argent, mais Mimile n’ayant pas pu passer les lettres, elle ne savait s’il y en avait pour toi…
20/6/1943 … le neveu de Maurice Magnier part mardi et je lui ai donné 1000 F pour toi ; il les donnera à sa tante qui te les fera parvenir…
23/8/1943 … Jojo Boche, le cousin a Black, comme il est réformé à cause de ses brûlures aux mains, il espère partir ces jours-ci, je lui ai donné 50 marks soit mille francs ; tu les recevras par M er Mme Pype…

Pour transférer l’argent en France notre père imagina même un ersatz des lettres de change du moyen-âge qui, hélas, ne dura guère :

20/2/1943 … je t’explique pour Pype : comme il n’a pas l’intention de travailler beaucoup, alors si j’ai de l’argent je lui en prêterais et il écrira à ses parents de te rembourser…
5/3/1943 … Fred et Pype ont repris le travail car la police allait venir les chercher…

Le change des marks en francs est officiellement limité à 300 francs pour les permissionnaires :

31/3/1943 … je vais en garder, petit peu par petit peu pour la perm car j’ai droit à 300 marks à changer…
2/4/1943 … j’en garde un peu car je pourrais en changer un peu ici, comme cela je ne perdrai pas tout… (comprendre : si je ne revenais pas après la permission).

Le change pour le circuit parallèle est donc difficile :

24/3/1943 … j’ai réussi à changer 50 marks déjà, j’espère que ça continuera avec les nouveaux arrivants, mais je t’en enverrai encore vers le 30 mars, 15 avril et 30 avril…
9/5/1943 … ce soir j’ai changé 50 marks et j’espère en changer encore 75 et je pourrai t’envoyer 2 000 F…

La possession de francs a été interdite à compter du 30 juin 1943, mais la Gestapo anticipe :

27/6/1943 … il nous est arrivé un drôle de tour à Jean et à moi dimanche dernier : nous étions en train de jouer aux cartes avec Fred et Black ; tout d’un coup la porte s’ouvre et il y avait deux agents de la Gestapo qui nous demandent ; ils ont fouillé nos placards, nos portefeuille et nous ont pris notre argent ; il a fallu que nous allions le lendemain au bureau de police ; après pas mal de discussions, ils nous ont rendu notre argent allemand, mais ont gardé notre argent français et je viens de voir que nous étions convoqués au bureau de l’usine pour envoi d’argent ; sûrement qu’ils vont l’envoyer car on ne doit plus avoir d’argent français sur soi à partir du 30 juin. Ils m’ont pris 625F ; j’espère que je les reverrais ; mais malgré tout nous ne savons pas pourquoi ils ont perquisitionné…
28/7/1943 … pour l’argent que je t’avais dit que l’on nous avait pris, on nous a donné un reçu comme quoi nous avons fait don à la croix rouge allemande ; tu parles d’un don ; moi j’avais 625 F et Jean 4420 F ; tu vois que nous sommes chouettes pour nos amis…

Les envois d’argent (en marks) sont supprimés (provisoirement ? définitivement ?) :

9/4/1943 … je n’ai pas pu t’envoyer de l’argent car il n’y a pas eu d’envoi…
3/7/1943 … maintenant que je pourrais t’envoyer de l’argent puisque j’ai été augmenté, depuis le 1er juin, c’est interdit, alors nous dépensons notre argent en manger … c’est notre seule ressource, puisque du tabac nous n’en trouvons pas à acheter et cela fait 7 semaines que nous n’en avons pas touché…

Le travail

12/2/1943 … je travaille de nuit la semaine prochaine et cela va être dur pour la nourriture car nous faisons 11H ½ ; nous commençons à 6 h le soir jusqu’à 5 H ½ et il y en a qui travaillent le dimanche ; cela ne rigole pas car s’ils n’y vont pas, ils ont 200 F d’amende …
26/2/1943 … je vais travailler de samedi matin 6 H à dimanche matin 6 H soit 24 h sans arrêt ; je te prie de croire que cela n’est pas amusant avec la nourriture que nous avons …
28/2/1943 … pour ma journée de 24 h, je ne l’ai pas fini, je n’ai fais que 18 h et c’était bien assez ; nous avons quand même toucher deux soupes en supplément…
26/3/1943 … nous travaillons le samedi et je travaille le dimanche jusqu’à midi …
9/5/1943 … pour le travail en ce moment, cela ne va pas du tout car comme il n’y avait plus de boulot, ils nous ont mis ailleurs et là, je suis riveur avec un pistolet à air et il pèse 6kg et cela fait un boucan du diable et j’ai des sifflements dans les oreilles… j’ai un bourdonnement terrible et je n’ai pas été travaillé hier et malgré tout, j’ai toujours le sifflement dans les oreilles…
14/5/1943 … cette semaine, il faut travailler tous les jours …
25/7/1943 … cela devient dur de prendre un jour dans la semaine car il y en a pas mal de partis en tôle cette semaine…
13/9/1943 … nous partons le matin à 5h ¼ du camp et nous rentrons le soir à 7 h ...
5/1/1944 … je suis changé de place : je suis à la réparation des locomotives qui viennent de Russie et bien que cela soit sale, je suis tranquille et cela est moins monotone ; le temps passe plus vite…
24/1/1944 … il y en a qui vont travailler à Berlin et il faut se lever à 4 heures du matin et rentrer à 8h le soir…
29/2/1944 … je suis content d’avoir changé d’usine car ici nous sommes mieux et surtout les journées sont moins longues car nous ne faisons que 10 h ; j’en suis à ma deuxième semaine de nuit, mais la semaine prochaine je n’y serai qu’une sur deux…
23/4/1944 … cela fait une semaine complète que je fais…

Les loisirs

20/2/1943 nous avons arrêté de jouer au football car avec le manger, nous n’avons assez de notre semaine de travail…
28/2/1943 … j’ai été à Berlin pour la première fois aujourd’hui ; nous avons visité le zoo ; mais ce n’est pas bien intéressant, il ne vaut pas celui de Paris ; ni Berlin non plus : c’est rudement toquard… nous ne nous sommes guère amusés …
5/3/1943 … A deux heures, on va passer à la douche et les couvertures à l’étuve… je vais te quitter pour aller faire la queue pendant ½ h pour avoir mon eau chaude …
7/3/43 ce soir il y a concert au camp pour la première fois et je crois que Fred va se présenter pour chanter ; on va pouvoir rire et le mettre en boite…
26/3/1943 … je suis sorti une fois à Berlin depuis mon arrivée, à part cela les autres dimanches raccommodage, lavage et un peu de lecture quand il y en a …
13/4/1943 … l’autre dimanche nous irons visiter le musée de l’armée, il paraît que c’est très instructif…
20/4/1943 … je suis sorti 9 fois de Wildau, le reste du temps je reste à la baraque…
26/4/1943 … dimanche j’ai été au cinéma avec 4 copains de la chambrée ; nous avons vu jouer Mlle Bonaparte avec Raymond Rouleau et Edwige Feuillère ; c’était très bien…
29/4/1943 … on joue aux cartes tous les soirs…
2/5/1943 … Nous avons été à Berlin, nous nous sommes promenés un peu, puis nous sommes rentrés…
9/5/1943 … nous allons avec Jean dans la baraque de Fred et Pype écouter de l’accordéon…
8/6/1943 … dimanche nous avons visité le stade olympique ; tu sais ça vaut vraiment le coup car c’est réellement magnifique ; nous y retournerons le 27 voir un match de football Allemagne-Italie…
10/6/1943 … dimanche nous allons aller au Luna Park ; il paraît que c’est très bien…
14/6/1943 … nous avons été avec Fred, Black et Jean à la fête, mais nous ne nous sommes pas amusés car il faut faire la queue ½ h ou ¾ h alors nous n’avons pas monté sur les manèges …
12/7/1943 … nous sommes aller nous promener car René Le Floch et Lagrange étaient venus nous voir et ils ont emmené Fred et Black danser ; mais moi, j’ai fait banquette et je les ai regardé danser de 4 h à 10 h du soir ; heureusement que Lagrange ne danse pas, comme cela nous avons pu causer…
8/8/1943 … au cinéma hier soir …
30/8/1943 ... nous avons été au cinéma nous avons vu jouer le journal tombe à 5 heures avec Larquey, Marie Dea, Pierre Renoir…
15/9/1943 … j’ai été avec tous les copains de la chambre à une séance au casino de l’usine et cela était vraiment réussi car il y avait de bons chanteurs ; hier j’ai été au cinéma…
24/9/1943 … je viens de me faire inscrire pour le football car ils fournissent les équipements…
29/9/1943 … il vient d’arriver dans la chambre pour 4 jours des copains pendant que l’on désinfecte leurs chambres et il y en a un qui a un phono et cela va mieux ; il y a de la joie…
7/11/1943 … cet après midi je suis allé au cinéma avec un copain ; nous avons vu jouer un scandale à Vienne…

À la recherche des copains de Créteil

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Les copains de Créteil du camp : en haut Fred , ? et Serge ; en bas Pype.

6/1/1943 … demande l’adresse du mari de Simonne Baumgarth car je pourrais aller le voir…
17/2/1943 … Est-ce qu’il y a des copains de partis pour leurs deux ans de camp de travail ; si oui envoie moi leur direction ; si des fois il en venait dans le coin cela nous distrairait un peu.
J’ai écrit à Merisier, je n’ai toujours pas de réponse ; l’adresse est-elle exacte ?...
20/2/1943 … dis-moi s’il n’y a pas d’autres copains de partis ; je viens d’apprendre une bonne nouvelle : ils ne viendront plus ici ; ils feront des camps en France, ce qui sera mieux…
26/2/1943 … j’ai écrit à Merisier pour savoir quand je pourrais le voir et l’endroit ; cela me changerait un peu les idées …
28/2/1943 … il y a aussi le Marcel… qui est à Berlin, il est venu nous voir, ça fait du bien de revoir des copains …
10/3/1943 … à ce qu’il paraît, tous ceux nés en 20/21/22 sont mobilisés pour partir en Allemagne, … dis-moi s’il y en a qui viennent vers Berlin…
24/3/1943 … s’il y a des copains qui partent en direction de Berlin, donne-leur mon adresse, comme cela ils pourront m’écrire et j’irai les voir, cela nous fera de la distraction…
26/3/1943 … je sais que Iskin est parti, mais tu iras chez Pimond (= le cafè siège de l’US Créteil football), s’il est du côté de Berlin, tâche d’avoir son adresse… (René Iskin était à Basdorf avec Georges Brassens et a sorti un CD avec des chansons inédites datant du camp – la ville de Basdorf n’a pas oublié : chaque année depuis 2006 se déroule un festival Brassens dans cette ville allemande située à 22 km de Berlin ).

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Serge et son copain Lucien Villepontoux au camp

25/5/1943 … le 1er dimanche de juillet nous allons tacher d’aller voir Roger Boileau …
6/7/1943 … ici nous avons retrouvé un prisonnier de St Maur et dimanche nous avons été nous promener ensemble ; nous avons discuté un peu du pays, je te prie de croire que cela nous a semblé bon et surtout à lui. Nous avons eu la visite d’un copain de Créteil arrivé depuis 8 jours seulement ; il venait voir son frère qui est au camp ; il nous a donné des nouvelles…

Il faut donc remarquer que, bien que les contrôles soient rigoureux :

22/2/1943 … au camp cela commence à aller mal, il faut montrer des papiers pour entrer…
7/3/1943 … il faut que j’aille me présenter au chef du camp car je me suis fait arrêter par le chef de la police ; il m’a pris mon aussweis et il faut que je le récupère pour aller travailler je vais peut-être avoir une amende car comme il gueulait, je riais alors cela va barder… 
9/3/1943 … pour mon histoire avec le chef de la police, c’est arrangé et je n’ai pas eu d’amende…

La liberté de déplacement est importante, tant en ville (cf loisirs) que pour aller voir les copains :

8/6/1943 … samedi dernier nous avons été voir Loulou Lamiot…nous sommes rentrés tard et nous avons loupé le train …nous avons couché dans la salle d’attente ; quand le chef de gare est venu, il a laissé dormir les allemands et nous a fait sortir de la gare ; nous avons dû dormir sur le ciment sur le trottoir de la gare25/5/1943 … le 1er dimanche de juillet nous allons tacher d’aller voir Roger Boileau cela nous fera une bonne promenade ( 500 km aller et retour), cela lui fera plaisir et nous aussi…

La santé

L’état sanitaire est contrôlé et les soins sont accessibles et gratuits :

20/2/1943 … Je suis allé passer la visite du docteur car je voulais me reposer un peu et comme on a des amendes il faut un papier du docteur ; comme cela on n’en a pas ; j’ai eu 4 jours ; je ne recommencerai que lundi …
21/3/1943 … je vais aller à Berlin voir l’oculiste pour mes yeux, je vais profiter que je suis ici pour me faire ausculter et avoir des lunettes pour rien, autant en profiter…
1/7/1943 … Je pars à Kônig chercher mes lunettes …
26/3/1943 … je vais aussi me faire soigner les dents, je vais déjà me faire arracher les dents à partir de mercredi ; j’en profite car cela ne coûte rien…

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Le camp : la queue pour la douche

10/6/1943 … le service de désinfection ne va pas tarder à passer …
14/6/1943 … Il y a une épidémie de chiasse ; c’est la nourriture qui nous a occasionné ça ; moi je n’ai pas trop souffert, mais il y en a que cela a drôlement travaillé…
17/7/1943 … aujourd’hui nous sommes passés à la radioscopie …
21/8/1944 … tu excuseras mon écriture car je suis couché à l’infirmerie ; cela fait déjà 15 jours que je suis arrêté et j’en ai encore pour 15 jours car cela fait abcès et le docteur doit me l’ouvrir demain et j’espère pouvoir me lever un peu car j’ai drôlement mal aux reins…

Alertes et bombardements

31/1/1943 … samedi 2 alertes…
2/3/1943 … nous avons été gâtés : une petite alerte de 2h et je te prie de croire que ça n’a pas rigolé ; mais crains rien pour moi, c’est au moins à 30 Km de là ; ici nous ne craignons rien, mais il y a eu deux avions de descendus et le ciel était tout rouge…
28/3/1943 … je ne t’ai pas répondu hier car il y a eu alerte…
31/3/1943 … avant hier il y a eu alerte, ça fait deux de suite et cela se rapproche drôlement de notre côté…
21/4/1943 … la nuit dernière, il y a eu une alerte pendant 2 heures…
18/5/1943 … depuis une semaine on est réveillés toutes les nuits par les sirènes…
27/8/1943 … je crois que le bombardement de Berlin de lundi y est pour quelque chose : cela a fait du bruit et cela pendant 3 heures …
4/10/1943 je suis allé à Berlin et je suis rentré tard car il y a eu alerte…
10/10/1943…hier samedi 3 alertes : une à 1h du matin, une à 11h ½ et la 3e à 8h45 le soir…
22/10/1943 … hier soir au moment où je commençais, il y a eu alerte et je me dépêches car les phares donnent et la DCA, mais au loin…
26/10/1943 … hier soir il y a eu alerte, mais cela n’a rien été et ce soir les phares donnent et la DCA, mais au loin…
24/11/1943 … hier et avant-hier il y a eu alerte…
23/12/1943 … les bombardements sont à 20 km d’où nous sommes, quoique celui de ce matin a été rudement près : nous avons été obligés d’ouvrir les fenêtres pour ne pas que les carreaux tombent…
28/12/1943 … je me suis levé vendredi à 3 heures du matin pour l’alerte et je ne me suis couché que lundi à 1h du matin ; je te prie de croire que j’ai bien dormi…
2/2/1944 … René le Floc’h n’a plus d’usine …
23/4/1944 … ici ( = à Stendhal ) cela a été touché le 18, mais il n’y a eu que 6 bombes dans l’usine et 2 en ville sans aucun dégât . La Schwartzkopff aussi il y a deux mois et il y en a la moitié en moins ; mais ici, comme à Wildau, aucune victime ni blessé…

Les permissions

Le « contrat » initial était de un an et comprenait la promesse d’un retour en permission au bout de 6 mois ; l’annonce de la prolongation d’un an (17/2/1943 … hier on m’a rendu mon contrat, mais il est modifié : ce n’est plus pour un an, mais pour deux…) n’offrait plus d’échéance crédible pour la fin du séjour forcé ; la permission restait donc le seul repère solide pour se projeter dans l’avenir et le seul espoir auquel se rattacher.
La perm devient dès le début un thème constant des missives, d’abord parce qu’il y a la peur d’être bloqué ici en cas de problème familial là-bas :

10/2/1943 … S’il arrive quelque chose à Christian, à toi ou à mes parents, une maladie ou un accident fais-toi faire un certificat du docteur timbré de la kommandantur et de la mairie ou du bureau de placement comme cela je pourrai aller en permission…
12/2/1943 … dépêche-toi car s’il arrive quelque chose à Créteil, je ne pourrai pas y aller ; alors fait vite et surtout si cela va plus mal fais-toi faire un certificat signé timbré de la kommandantur …
19/2/1943 … que dit le docteur (à propos de la grossesse) … si cela va trop mal, envoie-moi un certificat signé de la kommandantur car je pourrai peut-être venir…

et parce qu’il faut obtenir le passeport indispensable pour le départ :

12/2/1943 … pour les passeports … la maison (= Boulenger) ne s’en occupera pas ; je crois qu’il faudra que tu te déranges …
26/2/1943 … je crois que, pour le passeport, tu ne pourras pas l’avoir ; justement on vient de recevoir des feuilles à remplir pour cela…
7/3 /1943 … pour le passeport je te l’ai mis dans une autre lettre ; nous l’aurons ici aussi… 

À contrecœur Serge doit réfréner les attentes irréalistes (et certainement les reproches !) de sa dulcinée :

10/3/1943 … tant mieux pour Roger Race s’il vient au bout de 3 mois, mais pour nous, nous n’y allons qu’au bout de 6 mois ; aussi ne te fais pas d’illusions…
24/3/1943 … ne parle plus pour la permission car ici, même pour une maladie grave, c’est supprimé…
13/4/1943 … ici on ne parle que de permission et il faut que j’attende juillet …
25/5/1943 … Pour les permissions, tu me dis que tu ne comprends pas que les autres puissent venir et que dans le même cas, moi je ne peux pas ; si tu étais à ma place, tu ferais comme moi, car ici, il ne faut pas chercher à comprendre ; c’est la seule tôle comme ça…

D’autant que les perspectives ne sont pas bonnes car les partants ne sont guère enthousiastes pour revenir (comme Georges Brassens qui en mars 1944 ira se cacher chez la Jeanne, impasse Florimont à Paris ) :

21/4/1943 … tous les gars qui ne reviennent pas font reculer le départ…
9/5/1943 … pour la perm, il y a un premier départ mardi et un autre le 18 ; 100 hommes par départ et il y en a 700 à partir avant moi… on est 2000 dans le camp…
10/6/1943 … tu penses qu’on est tellement bien ici que, sur deux cents qui sont partis, il n’y en a que 82 de revenus ; alors à cette allure, nous ne sommes pas près d’y aller…
3/7/1943 … ceux qui vont partir le 27 feront comme ceux de mai, ils ne reviendront pas et ils auront raison ; je ne pourrais pas y aller avant la fin d’août…
14/7/1943 … comme il n’y a que 55 permissionnaires du mois de mai sur 200 de rentrés, il n’y a que 55 qui partent ; ça a été affiché ce soir ; car sur les 55 qui partent, il n’y en aura pas beaucoup qui reviendront…

Néanmoins, il veut y croire :

14/5/1943 … je voulais savoir si le certificat était bon ; j’ai été au bureau, on m’a répondu que oui et j’ai demandé vers quelle date (le départ en perm) ; on m’a répondu qu’il y allait avoir un convoi le 29 juin, alors ce soir je rempli ma feuille de demande de permission, je la ferais signer par l’ingénieur (pourvu qu’il accepte) et je la porte au bureau… ; car cette semaine, il faut travailler tous les jours ; comme récompense, une demi bouteille de vin et avantage pour la perm sur ceux qui ne viendront pas, alors tu penses que je ne travaille pas pour le vin, mais pour pouvoir embrasser tes lèvres et faire aussi de grosses bises à Cricri …
18/5/1943 … je travaille tous les jours, c’est le seul moyen de pouvoir partir le 29 juin et tu sais que j’y tiens…

mais c’est raté :

25/5/1943 … pour les permissions, n’y crois pas pour juin ou juillet ; au bureau on m’avait répondu pour le 29 juin, mais quand j’ai été pour la faire signer par l’ingénieur, il y avait changement et elle était supprimée…

Un copain essaie de forcer le destin en échafaudant une stratégie douteuse qui échouera :

10/6/1943 … je crois que Fred doit recevoir des papiers pour se marier comme cela il pourra aller en perm et t’expliquer dans quel bagne nous sommes tombés…

et la malchance continue :

20/6/1943 … les permissions sont rétablies pour le 27 juillet et j’ai été voir mon ingénieur pour voir s’il voulait me la signer, mais il n’a pas voulu…
7/7/1943… je n’irai pas en perm avant 2 ou 3 mois et encore …

Il insiste néanmoins, avec comme atout la naissance imminente de son 2e enfant
(Michel naitra le 31 juillet ; il l’apprendra le 8 août), mais échaudé, il reste dubitatif :

2/8/1943 … l’ingénieur a signé ma demande de permission … aller à Créteil vers le 15 septembre, mais ne te fait pas trop d’illusions car en 1 mois 1/2 il peut se passer pas mal de chose…

à juste raison :

18/8/1943 … ceux qui devaient partir hier ont été prévenus lundi qu’ils ne partaient pas …

La permission ne viendra jamais ; Serge retrouva Jeannette et Christian après 870 jours de séparation et fit la connaissance de son second fils âgé de presque 22 mois.

Évasion

Parmi les 130 lettres, une n’était pas écrite par notre père :

Stendhal 12/4/1944 … Serge a fait une bêtise ; mais ce n’est pas grave : il est parti pour essayer de te revoir en France, mais hélas, je viens d’apprendre qu’il s’était fait prendre avec son camarade. Enfin, maintenant il est en tôle, mais il va ressortir bientôt, peut-être la semaine prochaine. Tu vois, ce n’est pas grave, simplement une grosse crise de cafard et l’envie de revoir sa petite femme et ses gosses…

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L’évasion de STENDHAL 462 km

Le récit de la fuite :

17/4/1944 … ayant eu un cafard formidable depuis quelques jours, le 10 mars, je suis parti avec un copain pour essayer de te revoir toi et mes deux petits chéris, mes parents, enfin tous ceux que j’ai quitté voilà 18 mois ; mais je n’ai pas eu la chance de certains, je me suis fait arrêter à Hamm à 120 km de la frontière (avec la Hollande) et nous avons été emmenés en tôle avec mon copain ; puis, au bout de 4 jours, nous avons été ramenés en tôle ici ; nous sommes sortis hier à 5 h du soir et nous avons eu la chance de ne pas mal tomber…

L’évasion manquée aura duré deux jours, pendant lesquels les deux compères auront parcouru plus de 460 km. Le train semble être le seul moyen de parcourir une telle distance en si peu de temps.

Avaient-ils une chance de réussir ?... Strasbourg est à 650 km de Stendhal … En passant par la Hollande, il fallait ensuite traverser la Belgique … Certes les voyages qu’ils avaient effectués pour rendre visite aux copains dans d’autres camps (mais ils avaient alors a un ausweis...) leur servait d’expérience ; mais ils ne pouvaient ignorer l’importance des contrôles dans les wagons et leur allemand était rudimentaire (du moins celui de Papa ) …

La fuite était prémédité :

28/3/1944 … en te recommandant d’avoir un peu de courage ; peut-être seras-tu sans nouvelles pendant quelques jours, mais Fred te donneras de mes nouvelles ou peut-être je t’en donnerai moi- même…

Il semble pourtant que certains réussissaient :

17/4/1944…mais je n’ai pas eu la chance de certains…

Contrairement aux propos rassurants de Fred (…Tu vois, ce n’est pas grave…), l’affaire hypothéquait sérieusement l’avenir et ils ne l’ignoraient pas puisqu’il y avait eu le précédent de l’ami Jean en mai 1943 :

25/5/1943 … Il est parti avec jean et un autre ; je ne sais pas s’ils ont réussi car cela est dur de franchir la frontière …
2/6/1943 … je viens d’avoir des nouvelles de Jean : il n’a pas été bien loin et maintenant il est à l’ombre avec les 2 autres copains…
5/6/1943 … Jean vient d’arriver au camp ça n’a pas été trop long pour lui car il est resté 13 jours et il a pas mal maigri…
8/10/1943 … je viens de terminer une drôle de corvée : je viens d’annoncer à madame Mauduit que Jean était en prison, mais je lui ai dit qu’il sortirait bientôt et malheureusement, je ne le crois pas car nous n’avons toujours pas de leurs nouvelles et nous ne savons pas quand ils seront jugés …
31/10/1943 … les 3 qui avaient été relâchés ont eu 2 mois 1/2 mois de prison et 500 francs à payer…mais Jean et l’autre doivent aussi en avoir au moins pour 1 ou 2 ans …
23/12/1943 … Jean est sorti de prison hier…

La désertion était donc sérieusement punie, mais puisqu’il s’agissait d’une rupture illégale de contrat, il y avait jugement et non sanction immédiate ; cela prenait du temps (5 mois dans le cas de Jean et de ses copains).
Mais du fait de l’interruption du courrier quatre mois plus tard nous ne connaitrons jamais le verdict et ce qu’il advint des deux complices.
Il serait illusoire de croire que la condamnation ne s’accompagnait pas d’une double peine : la permission ne vint jamais…

Ce qui est certain, c’est que la Jeannette a mal vécu l’aventure et bougrement cogité sur ce qui aurait pu se passer ; même si cette preuve d’amour … :

7/5/1944 … comme tu me le demandes, maintenant je resterai tranquille…

Hélas, nous ne disposons que du versant paternel du vécu de nos parents : nous ignorons tout des derniers mois de notre père au camp et des péripéties de son retour ; mais nous n’avons aucun doute sur le fait qu’il été séparé de ses précieuses lettres de Jeannette lors des bombardements de la région berlinoise et de la débâcle allemande.

Cette reconstitution - bien imparfaite et lacunaire - du vécu de nos parents lors de cette période troublée nous laisse avec un étrange sentiment : mélange complexe de satisfaction d’avoir accompli notre devoir de mémoire et d’avoir ainsi un peu compensé notre négligence coupable, mais aussi désespoir d’avoir perdu à jamais une part importante de notre histoire familiale.

Pour conjurer le sort et éviter que nos descendants ne reproduisent cette même erreur, nous racontons à nos petits enfants et nous laissons des écrits.

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L’entreprise Boulenger : un colis de 2,7 kg au bout de 13 mois et une réception très
discrète après 28 mois ; Serge avait raison : « ils ne se sont pas foulés… »
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mars 1946 : Serge et ses fils Christian et Michel

Notes

[1Les distances : Postdam –Berlin = 35 km.

[2Les distances : Wildau-Berlin = 36 km.

[3Les distances : Stendhal-Berlin = 103 km.

[4Cristolien = appellation des habitants de Créteil, aujourd’hui préfecture très urbanisée du Val de Marne d’environ 90000 résidents ; à cette époque, petit bourg de 9 800 âmes et dont l’économie était essentiellement agricole et maraichère.

[5« Le STO dans la région de Nancy : une administration régionale face aux exigences allemandes en matière de main-d’œuvre (1939-1945) »

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12 Messages

  • Scènes de vie sous l’occupation allemande (2e épisode) 20 mai 2016 12:44, par François Roche

    J’ai trouvé ce récit passionnant, bravo pour ceux qui l’ont reconstitué. C’est vrai que les STO ont été passés sous silence, la France avait gagné la guerre et tout ce qui rappelait la défaite était honni !
    Encore un grand merci.

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  • Scènes de vie sous l’occupation allemande (2e épisode) 20 mai 2016 13:43, par danielle. rand

    Ce récit comporte des éléments communs avec ce que mon père nous a parfois raconté. Ces souvenirs pénibles étaient rarement évoqués. La faim, les rutabagas, les choux et mêmes les « cotons » de choux. La cuisine sur des poëles mal chauffants en Pologne notamment, les lapins pris au collet pendant les travaux du jour et cuits sur feu de bois pour compenser une distribution maigre. En douce. Et parfois avec la complicité du chef du joiur qui fermait les yeux. La faim qui était commune aux Allemands de la région. Les dames allemandes qui avaient quelquefois pitié car leurs fils du même âge devaient peut-être se trouver dans une situation similaire. Les jeunes femmes qui n’avaient plus de jeunes himmes à fréquenter, et aussi les vieux hommes qui avaient encore de la haine de 14-18. En fait son témoignage rapportait surtout de la sympathie de la part des autochtones sauf des vieux hommes et des chefs chargés de les « garder » . Il y avait eu des lieux peu pénibles et d’autres semblables à ceux de cette histoire familiale. Des injustices, des vols, les bombardements aussi. Particulièrement exposés car ils étaient employés sur les lignes à haute tension. Comme ils étaient conscients que leur travail -forcé- contribuait à la défense du pays ils s’arrangeaient pour que les lignes soient repérables par les avions alliés. Ce qui évidemment les mettait directement en péril des bombardements alliés. Le détail de ceci ne fut jamais clair car quand nos amis de déportation (dont l’un revint sans jambes) se rencontraient et que l’un commençait à raconter mon père d’ un coup d’oeil avait le pouvoir d’ interrompre. Je n’avais qu’ une douzaine d’années à l’époque mais le mot mirroir fut mentionné. Tous sont restés solidaires jusqu’à la mort.

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  • Le STO et ses oubliés... 20 mai 2016 15:50, par Cesselin

    Merci pour ce document fort intéressant qui me renvoie à mes propres recherches concernant mon père, avec beaucoup moins d’éléments : la lettre de réquisition, l’ausweiss Allemand, le billet de train de la permission obtenue dont le coupon de retour ne sera pas utilisé, quelques photographies avec les copains de misère expédiés en basse saxe près de Dresde...
    Quelques bribes glanées de çà et là : les équipes de 12 heures, le froid et les disputes pour accéder au poele, la faim et ce vieil ouvrier Allemand portant chapeau melon et plastron avec col de celluloïd lui apportant du pain. Lequel demandait à mon père d’aller moins vite ("langsam Cesselin, langsam") pour faire sa production lors de l’équipe de nuit (notre père essayant d’épargner du temps pour dormir).
    Me renvoie également au souvenir de notre oncle Robert PERRIN typographe, beau frère de notre père, habitant de Créteil, raflé gare St Lazare alors qu’il repeignait avec son oncle les ferrures de la charpente en tentant de se soustraire au STO.
    Me fait me remémorer les quelques larmes qu’il écrasait en fin de repas bien arrosé (seul instant où ils s’autorisaient parfois à parler de ce sujet) en évoquant les bombardements au phosphore sur Berlin...
    Merci donc pour cette évocation de ce qu’on vécu nos parents lorsqu’ils avaient vingt ans, le bel âge...

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    • Le STO et ses oubliés... 20 mai 2016 18:12, par martine hautot

      Bonjour,
      La tradition familiale raconte que mon père,prisonnier de guerre en Allemagne , qui avait la possibilité de rentrer en France en se faisant remplacer par plusieurs travailleurs français a refusé cette opportunité qui ne lui paraissait pas honorable. :il est resté jusqu’à la fin de la guerre en Allemagne ,a vu les bombardements sur Nuremberg et en est revenu très choqué en 45. Grâce à vous je peux maintenant dater cet épisode.Merci
      Martine

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  • Très beau travail qui montre surtout combien nous avons eu tort de ne pas interroger nos parents sur cette période.
    Je n’ai pour ma part jamais réussi à reconstituer le parcours de mes parents pendant l’exode depuis leur départ d’Albert (usine Potez déménagée dans le sud ouest) jusqu’au retour à Paris où j’ai connu la fin de la guerre.
    Je précise simplement que mes parents sont décédés dans un accident alors que j’avais 30 ans et qu’à cet âge on ne posait pas de questions, hélas !!

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  • Scènes de vie sous l’occupation allemande (2e épisode) 20 mai 2016 19:00, par Josiane Alvarez

    Très beau témoignage ! Je me suis trouvée confrontée au même problème que vous : au décès de ma belle-mère, nous avons trouvé une valise emplie de lettres. Mon mari ne voulait pas les lire, moi j’ai d’autant plus hésité qu’il ne s’agissait pas de mes parents. Mais ayant lu les lettres de mes parents et en ayant fait un petit livret racontant leur vie pendant la guerre, j’ai décidé de faire pareil pour mes beaux parents et je ne regrette pas car j’ai appris ce qu’avait pu vivre ceux qui était partiS pour le STO. J’ai découvert leur souffrance. Je retrouve exactement la vie de mon beau père, il venait de rencontrer sa future épouse alors qu’il a été réquisitionné pour partir pour 6 mois ... il est resté deux ans et demi sans pouvoir revenir. Le travail tous les jours 15h/24 sans repos, les repas plus que légers,les colis et les lettres tant attendues qui n’arrivaient pas ou arrivaient par « paquets » de 2 ou 3, les amendes lorsqu’il ne pouvait pas travailler ou s’il voulait se reposer un jour .... les soins plus que succincts, les bombardements, bref la même vie que votre père. Je crois que leur silence était dû à la mauvaise réputation de ceux qui avait été au STO, considéré comme des lâches, des « collabos » alors qu’ils n’avaient pas eu le choix. Je me suis intéressée et j’ai découvert ce qu’était le STO avec la lecture de ces lettres et je crois qu’il est de notre devoir de rétablir la vérité, ils étaient loin d’être « planqués », ils ont beaucoup souffert et il ne faut pas hésiter à le dire.
    Merci de le faire si précisément et complétement.
    Car, comme vous le soulignez,peu de livres traitent de ce sujet.
    Êtes vous de la famille BAUMGHART de Strasbourg pour laquelle j’avais fait des recherches à Champoly dans la Loire ?

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    • Scènes de vie sous l’occupation allemande (2e épisode) 22 mai 2016 22:48, par Michel BAUMGARTH

      S’il s’agit d’une famille BAUMGARTH ( et non BAUMGHART comme vous l’avez écrit) , au cours de mes recherches personnelles je n’ai trouvé aucun BAUMGARTH vivant en France à partir de 1850 qui ne soit pas descendant de mon aiëul Jean BAUMGARTH 1700-1764 Friesenheim (67). Cette famille me serait donc apparenté et je serais ravi d’avoir des précisions sur elle.

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      • Famille BAUMGARTH 23 mai 2016 19:54, par Alvarez

        La mémoire me revient petit à petit ... il me semble que l’on m’avait demandé de faire des recherches pour un monsieur qui cherchait ses racines car il avait été abandonné et avait peu de pistes ... c’est son gendre qui faisait les recherches pour lui et avec qui j’échangeais et c’est lui qui s’appelait BAUMGARTH. Sous toute réserve si ma mémoire est bonne, il habitait à Strasbourg mais il faut que je retrouve nos échanges et je vous en dirai plus. Je vous contacte à nouveau dès que j’ai trouvé nos échanges.

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        • Famille BAUMGARTH 24 mai 2016 08:55, par Michel BAUMGARTH

          Merci ;
          Mon mail est baumgarth.evelyne@orange.fr et mon arbre Généanet est" les descendants de Jean Baumgarth 1700-1764" arbre mbaumgarth.

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  • Scènes de vie sous l’occupation allemande (2e épisode) 20 mai 2016 23:32, par Marie-Thérèse MAHABO

    J’ai lu cet article avec grand intérêt. Mon grand père paternel est parti en STO si j’ai bien compris. Il avait raconté qu’il avait un jour échangé avec une polonaise (et ma grand mère ne semblait pas contente lorsqu’il l’a évoquée :) ) des cigarettes contre une chevalière en métal gris qu’il a ramenée à son retour. Il l’a offerte à mon mari et nous l’avons toujours. Ma mère, racontait le souvenir d’un colis préparé pour son père alors qu’elles avaient du héberger des soldats allemands qui s’étaient servis au passage... J’ai aussi une photo de lui en militaire. Je note l’adresse du BAVCC. A part le matricule je ne savais pas par où chercher. Merci !

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  • Scènes de vie sous l’occupation allemande (2e épisode) 25 mai 2016 13:43, par Claire POILLET

    Bonjour,

    Votre histoire de famille m’a interpellée, car mon beau père est parti également dans le cadre de la STO de la région de Besançon (résidant à cette époque à Montbéliard)

    Pour ma part, j’ai eu connaissance de cette période de sa vie que trop tard, comme vous,ayant eu en main après son décès,son livret militaire. Un quart de feuille de papier déjà utilisé en son verso, y était insérée comportant simplement un numéro de dossier suivi de STO.
    Interrogée, ma belle mère m’indiqua que son mari de cette époque n’a jamais voulu en parler. Elle savait seulement qu’il avait essayé par 3 fois de s’évader.
    Je vais donc poursuivre mes recherches comme vous pour « mémoire de famille ».

    Merci encore pour votre indication de recherches par le biais du service BAVCC de Caen, mais je crois qu’il y a quelque chose à Pau aussi. Recherche à suivre .
    Cordialement,
    Claireobscure de Généanet.

    Répondre à ce message

    • Bonjour,
      C’est bien à Caen qu’il faut rechercher. L’accueil est parfait ainsi que les conditions de travail. Après prise de RDV et fourniture du nom, le dossier vous est remis à votre arrivée. Même s’il est maigre, il peut vous fournir quelques informations.

      Pour notre part, nous y avons trouvé :

      • copie de la lettre de réquisition expédiée à l’employeur de l’époque de notre père (nous le connaissions puisqu’en possession de ses bulletins de salaire. Nous avons par ailleurs l’original froissé de rage par notre père, de sa lettre de réquisition) ,
      • l’usine de son affectation (nous connaissions déjà le lieu par un briquet que notre père s’était confectionné, lequel était gravé du lieu.)
      • la date de sa permission obtenue (cohérent avec l’aussweiss et le ticket de train que nous possédons) avec les dates de prolongations obtenues pour maladie avant son départ en Picardie et son engagement dans les FFI.

      La ville Allemande n’a pu nous fournir d’autres informations mais nous a rapidement répondu et confirmé son arrivée et son affectation.

      Répondre à ce message

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