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Un phare mis en Seine

Le phare du Trocadéro à Paris de 1869 à 1992

Le jeudi 8 juin 2017, par Philippe de Ladebat

Les lecteurs familiers des côtes de France ont souvent contemplé et parfois visité les grands phares qui les jalonnent. En revanche, ils seront peut-être étonnés d’apprendre qu’il y en eut un, en plein Paris, en rives de Seine, et qui pendant plus de cent ans servit à expérimenter et à développer les équipements lumineux des lanternes de phares. On se propose donc ici de rappeler le rôle du phare qui de 1869 à 1992 dominait le Dépôt central des phares et balises, sur le flanc sud-ouest de la colline de Chaillot à Paris.
Loin de la mer et des bateaux, cet édifice incongru en pleine ville eut ses heures de gloire au service de ses homologues maritimes.

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Le phare du Trocadéro, sur la colline de Chaillot à Paris XVI

Brève histoire des phares de France

Généalogie de nos phares maritimes
Le grand ancêtre de nos phares en France, avéré en 1550, serait la Tour d’Ordre aujourd’hui disparue à Boulogne-sur-Mer ; ce n’est cependant qu’en 1661 que le premier phare subsistant sur nos côtes, et le plus vieux phare en activité au monde, est allumé : celui de Cordouan, à l’embouchure de la Gironde. Suivront bientôt, construites par Vauban, les Tours à feu des Baleines sur l’île de Ré en 1682, de Chassiron sur l’île d’Oléron en 1685 et, en 1695 celle du Stiff sur l’île d’Ouessant, etc.
Destinées au signalement des zones dangereuses, d’atterrage ou d’entées de port suivant le principe qu’en suivant les côtes de France un bateau devrait toujours être en vue d’un phare, les constructions vont se succéder jusqu’en 1978 où l’on construit le dernier phare maritime : le grand phare en béton de Saint-Gervais sur le golfe de Fos-sur-Mer.
On recense aujourd’hui 148 phares en service dont 120 en France continentale, 9 en Corse et 19 Outre-Mer.

Évolution des moyens d’éclairage
L’histoire des phares est inséparable de celle des systèmes d’éclairage installés dans leurs lanternes : source de lumière, équipements optiques et de mouvement rotatif.
S’agissant des sources de lumière, les feux de bois, de charbon, de tourbe ou d’huile, furent remplacés peu à peu par les lampes à huile, à pétrole ou à gaz, auxquelles se substituèrent partiellement, à partir de 1920, les lampes à arc puis à incandescence alimentées par l’électricité.
En complément essentiel des sources de lumière sont apparus d’abord les réflecteurs en cuivre argenté paraboliques permettant de concentrer et diriger le faisceau lumineux, puis bien sûr à partir de 1823 les systèmes optiques et notamment les lentilles à échelons de Fresnel.
Enfin il faut noter la mise en place de machines mécaniques et d’horlogerie, d’abord mues par contrepoids puis par moteur électrique, entrainant la rotation de l’éclairage, notamment pour les phares à éclats ou éclipses.

Paris, capitale des phares avec son phare du Trocadéro

Un acte fondateur : la carte des phares
L’histoire des phares de France est marquée par la création par Napoléon en 1811 de la Commission des phares et balises qui eut un rôle déterminant dans la distribution raisonnée des phares sur les côtes de France et dans l’expérimentation et la mise en place des différents moyens de signalisation. Composée de membres de l’Académie des sciences, de l’Inspection des Ponts et Chaussées et d’officiers de Marine, elle rassemblait un large ensemble de compétences au service de la création du premier réseau de phares. François Arago fut le premier président de cette Commission des phares et Augustin Fresnel son premier secrétaire.

Le premier acte, fondateur, de la Commission fut une carte fixant en 1825 les emplacements de 49 phares suivant le principe pragmatique de localisation des feux : « Les phares devaient être les uns par rapport aux autres, à des distances telles que, lorsque, dans les temps ordinaires, on commence à perdre de vue le phare dont on s’éloigne, il soit possible de voir celui dont on se rapproche ». Il fut précisé que deux phares voisins ne devaient jamais offrir la même signature visuelle grâce à des combinaisons variées des types de signaux : fixes, à éclats ou à éclipses périodiques, colorés ou non.
Le navire connaît donc sa position par rapport à deux points qu’il repère sur la carte, en croisant l’estime de sa route, sa navigation astronomique et la connaissance des signaux caractéristiques de chaque phare.

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Plan et situation du phare du Trocadéro

De la Commission des phares et balises au Dépôt central des phares et balises.
D’abord installée avec ses services en 1848 dans des locaux provisoires sur le quai de Billy en aval du pont d’Iéna à Paris, la Commission se transporte en 1869 dans un bâtiment spécialement construit pour ses services : le « Dépôt central des phares et balises ». C’est sur le toit de ce Dépôt central, édifié sur les hauteurs de la colline de Chaillot et jouxtant les palais et jardins du Trocadéro, que sera construite une tourelle surmontée d’une vraie lanterne de phare spécialement équipée pour les recherches et l’expérimentation des système de signalisation des phares.
Parallèlement se constituaient à Paris trois sociétés spécialisées dans la fabrication des systèmes optiques et de mécanismes de rotation pour les phares. Ces trois firmes, Henry-Lepaute, Sautter et Barbier, Bénard & Turenne (BBT) se partagèrent les marchés français et internationaux . Leader mondial des phares au début du XXe siècle, Paris produisait ainsi en 1939, 75% des équipements des phares maritimes du monde.

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Le Dépôt des phares et balises du Trocadero. Façade nord-est et cour avec lanternes en travaux.

Le phare du Trocadéro

Une vraie lanterne de phare opérationnelle
Comme toutes les tours de phares, la tourelle qui surplombait le bâtiment du dépôt des phares était entourée d’un balcon circulaire, et servait de support à une lanterne vitrée sur armature métallique de cuivre. La lanterne était coiffée d’une coupole couronnée et surmontée d’une boule de cuivre et d’un paratonnerre. À l’intérieur on trouvait classiquement une source lumineuse avec lampe à gaz qui fut ensuite électrifiée, et le bloc optique à lentilles de Fresnel ; l’ensemble pouvait tourner à la demande grâce à un mécanisme d’horlogerie.
Comme on le sait les lentilles à échelons de Fresnel servent à concentrer le faisceau lumineux à la fois sur l’axe vertical pour ne pas l’éparpiller vers le haut et le bas, et sur l’axe horizontal pour qu’il puisse balayer l’horizon dans différentes directions.

Un site idéal pour l’expérimentation
Sur la colline de Chaillot qui culmine à près de 70 m d’altitude et surmontant, à plus 12 m de hauteur le bâtiment du « Dépôt central des phares et balises », la lanterne du Trocadéro se trouvait donc à plus de 80 m au-dessus du niveau de la mer ; elle était ainsi aussi haute que celle du phare de l’île Vierge (Finistère Nord), l’une des plus haute du monde. Cette situation remarquable permettait aux ingénieurs des Ponts et Chaussées de procéder, sur place, à leurs expérimentations et contrôles des systèmes de signalisation. Le site, en face du Champ-de-Mars, simulant une étendue maritime et la surplombant, permettait d’étudier la portée et la visibilité des éclairages destinés à équiper les phares.

Comme le souligne en substance Vincent Guigueno dans son ouvrage « Au service des phares », le Champ-de-Mars est un vaste espace désert et non éclairé pendant la nuit permettant « d’observer à diverses distances et dans différentes directions les feux allumés, soit au sommet de la tour, soit sur la plate-forme qui entoure l’édifice. Veut-on voir ces feux de plus loin ? On se transporte dans la gare des chemins de fer de l’Ouest, dans le fort d’Ivry, ou encore sur les hauteurs de Meudon et Bellevue. On a ainsi une série de points d’observation situés en dehors des brumes de la ville et qui permettent de juger du mérite des nouvelles dispositions d’appareils ».

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Le Dépôt des phares et balises près de l’ancien Trocadéro en 1900. Façade sud-ouest, rue Albert de Mun.

Des optiques de Fresnel aux liaisons satellites
Michelet écrit dans La Mer (1861) que la France, « armée du rayon de Fresnel », fit descendre « un ciel de plus » pour guider les marins. La belle métaphore de Michelet d’un réseau de phares-étoiles équipés de lentilles de Fresnel, tel un système céleste construit par les hommes sur leurs côtes afin de les rendre lisibles, ne rendait plus compte de la réalité à la fin du XXe siècle. Les aides à la navigation se sont alors orientées vers des solutions hors du spectre des ondes visibles avec l’utilisation des ondes hertziennes émises par des radiophares et par des satellites. Nos phares actuels s’insèrent désormais dans un réseau d’objets techniques : outre les ordinateurs, les cartes numérisées et les récepteurs radio électriques embarqués, les aides à la navigation utilisent les ondes d’émetteurs terrestres fixes (LORAN-C) ou satellitaires (GPS) ou, derniers arrivés le D-GPS combinant satellites et stations fixes à terre et parvenant à une précision de localisation d’environ 5 mètres.
Il est clair que la métaphore des « phares étoiles » de Michelet n’était plus de saison, quant à notre phare du Trocadéro, face aux rapides évolutions techniques, il n’aurait pu subsister que par souci esthétique ou/et de préservation du patrimoine ; ce ne fut pas le cas en 1992.

Chronique de la disparition du phare du Trocadéro
L’intérêt technique de la localisation du Dépôt central des phares et balises ainsi que de son phare au cœur de Paris apparut moins pertinent avec le progrès rapide des nouveaux moyens de signalisation maritime, en même temps que le terrain qu’il occupait était convoité par son encombrant voisin, le CESE installé dans le Palais d’Iéna depuis 1959. La construction de ce palais en 1937 au nord-est du Dépôt des phares, avait heureusement épargné le Dépôt et son phare. Les ambitions du CESE, au rôle pourtant controversé, désireux d’agrandir ses locaux de bureaux signa l’arrêt de mort du Dépôt en 1990.
En août 1992 la démolition commença par le démontage et l’enlèvement de la lanterne qui dominait le bâtiment. Une fois déposée à proximité la lanterne fut vandalisée sur place et la boule de cuivre supérieure ainsi que le paratonnerre qui la surmontaient furent volés.
Malgré les démarches d’associations de défense du patrimoine en vue de la récupérer, de la restaurer et de l’exposer à proximité de son site d’origine, la lanterne croupit aujourd’hui sans aucun entretien ni restauration dans un entrepôt à Croissy-Beaubourg.

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L’enlèvement de la lanterne en aout 1992.

Outre le phare, le dépôt du Trocadéro abritait un petit musée ouvert au public présentant une collection de lentilles de Fresnel, des spécimens des divers systèmes d’éclairage des phares et des archives illustrant l’histoire des phares de France ; ces pièces ont été heureusement épargnées et transférées au musée des phares et balises sur l’île d’Ouessant au pied du phare de Créac’h.
En lieu et place du bâtiment rasé et de son phare, on trouve aujourd’hui une haute et longue barre de bureaux à l’esthétique contemporaine et banale qui ne mérite ni signalement ni visite particulière comme on le voit sur l’image « avant/après » ci-dessous.

Pour beaucoup de parisiens amateurs de poissons frais, le dernier phare de leur ville n’était pas celui du Trocadero disparu en 1992, mais celui né cette même année au 69 rue de Castagnary, Paris 15e. Servant d’enseigne au plus grand marché de poissons de la capitale « La criée du phare », ce phare haut de 23 m réplique du phare du Croisic, érigé sur une butte en bordures des voies de chemin de fer de la gare Montparnasse, arborait au mat de sa lanterne un grand drapeau breton flanqué de la devise bien connue : « Les bretons sont tous frères car ils ont Quimper ».

Sans doute nos ingénieurs des Ponts et Chaussées n’étaient-ils pour rien pour cet humour celtique à la grammaire audacieuse, pas plus que pour la construction de ce phare factice. Il reste que tous les voyageurs qui partaient en train de la gare Montparnasse vers la Bretagne se rêvaient déjà arrivés, lorsque 3 minutes après leur départ ils voyaient le long des voies, frôlant et dominant les wagons, ce grand phare blanc et rouge dans des relents de poissonnerie.
Les relents de poissonnerie ne sont plus perceptibles en TGV et cette réplique fut détruite elle aussi, rasée sans ménagement en janvier 2017.

Après la disparition des grands phares éphémères construits dans les enceintes des Expositions Universelles de la fin du XIXe siècle et depuis la destruction du phare du Trocadéro, Paris doit donc se résigner aujourd’hui à ne plus posséder d’autre phare que le grand squelette métallique de la tour Eiffel ; à plus de 307 m de haut avec une portée de 80 km, il domine de toute sa modernité son lointain ancêtre de plus de 400 ans, le phare de Cordouan dont la lanterne, à 37 m de haut, n’est visible de nuit par beau temps, qu’à 40km. L’ancien phare urbain du Trocadéro, disparu depuis 25 ans, avait pour sa part bien rempli son rôle pionnier, pour l’expérimentation et la mise en œuvre des nouvelles techniques de signalisation maritime, sans pourtant n’avoir jamais vu la mer ni les bateaux.

BIBLIOGRAPHIE/SOURCES :

  • Service des phares et balises du Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie
  • Bibliothèque des phares . École des Ponts Paristech. École nationale des ponts et chaussées.
  • Les grands phares du littoral de France . Inventaire national 2001/2002
  • La signalisation maritime des côtes de France (Manche et Atlantique) – Jean-Christophe Fichou, Thèse 1996
  • Au service des phares, la signalisation maritime en France XIXe/XXe –Vincent Guigueno, Presses universitaires de Rennes, 2001
  • Les phares. Charles Le Goffic. Revue des deux mondes, T151 – 1899
  • Les phares. Léon Renard . La Découverte, 2008.

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1 Message

  • Un phare mis en Seine 9 juin 2017 12:11, par François Roche

    C’est un article passionnant que j’ai lu intégralement jusqu’à découvrir le phare des poissonniers dont je n’avais pas remarqué la disparition ! Bravo pour cet historique !

    Répondre à ce message

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