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Une promenade sur les quais de la Seine à Paris en 1890 (5e extrait)


jeudi 21 février 2013, par Alain Morinais

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Ce récit est un extrait du roman de Céline « Au prix du silence ». L’histoire de la vie d’une femme dont le silence laissera croire un siècle durant qu’elle était sans histoires. Cette fiction-documentaire d’Alain MORINAIS, dans l’esprit des « Laboureurs d’espoirs », met en scène des personnages nous faisant revivre le siècle de Céline, héroïne malgré elle d’une histoire pour l’Histoire de la condition féminine.

Il faut se frayer un chemin sur les quais, dans le désordre des cargaisons débarquées des chalands se succédant au mouillage. Par ses ports, la Seine dégorge des monceaux de matières et matériaux que la capitale engloutit jour après jour avec un féroce appétit.

Les trains de barges tractionnées [1] enchaînées par les toueurs [2] à vapeur, déversent pêle-mêle leurs chargements. Ici les sacs de grains et les farines côtoient des monticules de houille noire et un fatras de fers bruts et ouvrés [3], à proximité d’empilements de cageots de légumes et de fruits de saison, au milieu des engrais et des fourrages auxquels succèdent des amas de pavés, de moellons, de briques, des piles de pierres de taille, de futailles superposées, vides et pleines de vins et d’alcools, parmi des tas de plâtre, de chaux, de ciment, de sable, des amoncellements de bois de charpente, de bois d’œuvre, de bois à brûler et de charbon de bois qui s’enchevêtrent en un fouillis paraissant inextricable, sans cesse renouvelé tant l’activité du fleuve est intense.

Les remorqueurs toussent et crachent une épaisse fumée en traînant leurs chalands surchargés dans les encombrements d’une multitude d’embarcations de toutes tailles. Les flottilles des bachots [4] de pêche et de passage d’une rive à l’autre, mêlés aux canots de courses rapides et de promenades, naviguent entre les bateaux-mouches [5], ces longs bateaux peints en vert avec un pont bâché surélevé au-dessus d’une vaste cabine blanche percée de hublots, transportant des dizaines d’ouvriers et de jeunes bonnes et couturières allant d’un port [6] à l’autre chercher à s’employer, des paysans de banlieues côtoyant des marchands ambulants rejoignant la capitale, des bourgeois en habit venus faire des affaires, des bateleurs de foire et des musiciens, des soldats, des moines et des nourrices ralliant les beaux quartiers à la recherche de riches locataires de leur poitrine généreuse, une foule entassée dans la promiscuité tapageuse et la confusion de classes sociales dont les plus aisées rechignent à partager les mêmes bancs et à se coudoyer de la sorte, mais ne faut-il pas s’y résigner tant ces coches d’eau modernes sont rapides et plus sûrs que les transports terrestres entre Charenton et Suresnes.

Sur la berge d’en face, des chevaux de trait sont à la baignade, parfois même au risque de perdre pied, quand des charretiers plus prudents conduisent leurs bourrins se mouiller les sabots et boire dans les abreuvoirs réglementaires, où des chiens méfiants, surveillant en coin les puissants percherons, viennent se désaltérer en évitant de se coller dans leurs pattes.

Céline déambule d’un appontement à l’autre … éclats de voix d’un groupe de lavandières gouailleuses s’interpellant en frottant, battant et tordant énergiquement leur linge sur la pierre du bassin d’un grand bateau-lavoir. Plus loin, des batteurs de tapis opèrent par groupes de deux, un barbier ambulant attend le rasoir à la main que son patient se soit rafraîchi le visage ensavonné à l’eau du fleuve, un ramasseur de mégots étale sa marchandise déchiquetée sur son comptoir de fortune très vite entouré de nombreux fumeurs friands de clopes à bon marché. Les laveurs et cardeurs de matelas ont installé leur fabrique légèrement en retrait dans un renfoncement du quai, les uns peignent la laine lavée et séchée sur place, d’autres tressent le crin en longues nattes qu’ils détirent, effilochent, maintiennent en écheveaux et glissent dans un grand sac de toile rayée. À proximité, des déchireurs [7] de bateaux sont à la tâche, démontant un chênard [8] qui finira en piles de bois à brûler. Des pêcheurs à la ligne alignés côte à côte, immobiles et silencieux sur un ponton en planches, s’hypnotisent à ne jamais quitter des yeux leur morceau de bouchon flottant là, juste devant eux. Les plumets [9] aux ordres des porteurs de charbons [10] défilent en allées et venues continuelles sur l’étroite et frêle passerelle d’une barge profonde, un lourd panier chargé en équilibre sur l’épaule qu’ils déversent chacun leur tour dans un lourd tombereau attelé à un cheval lourd.

Les bords de Seine grouillent ainsi de ces travailleurs et de leur famille, besogneux du petit peuple de l’eau, mariniers, commissionnaires, débardeurs, déchargeurs, crocheteurs [11], porteurs, passeurs, bachoteurs [12], et combien d’autres vivant des industries du fleuve traversant Paris…

… Le pont Royal, face à la flèche de la Sainte-Chapelle effilée dans l’azur limpide et froid de ce printemps glacé, et celle de Notre Dame s’élançant comme une réplique entre ses tours jumelles émergeant des nouvelles constructions de l’Île entièrement remodelée. À l’entrée du petit bras, ce dôme d’or chatoyant malgré la lumière pâle d’un soleil peinant encore à se lever, c’est l’Institut que dessert la passerelle des Arts au-delà du Carrousel enjambant les flots de ses arcs de fer et de bois. La fine dentelle de pierre du beffroi de Saint-Jacques se découpe au-dessus de la ville, à gauche, sur ce fond de ciel bleuté traversé de rares rayons rasants les toits.
Et, sous les arches du pont coule mollement le fleuve, lourd, profond, lames d’acier trempé aux reflets opalescents, miroir déformant quand le visage paraît sourire en s’y penchant, troublant, attirant, à donner l’envie de se laisser porter par les flots calmes et paisibles, impassibles, le corps enfin libre d’aller où les eaux l’emportent sans avoir à décider du chemin qu’il doit prendre, et enfin, enfin, l’esprit apaisé, se laisser envahir d’une douce langueur et s’endormir enveloppé d’une onde fraîche et caressante.

— Enjamber,… il suffit d’enjamber et de se laisser tomber.
Lui dit posément l’homme d’à côté avant de plonger et disparaître en quelques instants, tout juste le temps pour Céline de comprendre, dans le courant qui l’engloutit. Elle recule machinalement, sortant de son rêve éveillé.

Déjà des barques sillonnent le fleuve. Des mariniers fouillent le lit avec de longues gaffes, mais le trafic ne saurait s’interrompre. Un remorqueur à vapeur abaisse sa cheminée haute pour glisser sous le pont sans pouvoir s’arrêter. Un attroupement de curieux se forme sur chacune des deux rives. Des enfants excités accourent et s’interpellent en riant nerveusement. Le corps inerte flotte maintenant à la surface. On l’attache sous les bras, amarré au canot, on le traîne jusqu’à la berge. Un gardien de la paix fait circuler les badauds. On hisse le malheureux tant bien que mal. Étalé sur le pavé du quai, le cadavre attendra monsieur le commissaire, que l’on s’en va chercher au plus vite pour constater que l’on a rien pu faire.

Céline à présent s’éloigne à pas lents, hésitante, ne sachant où aller traîner sa peine. Les groupes de voyeurs agglutinés l’empêchent de reprendre le chemin des bords de Seine.

"La promenade du pont d’Arcueil au moulin de Cachan" est un extrait du roman de Céline "Au prix du silence". Cent ans d’Histoire à travers l’histoire d’une femme dont le silence laissera croire un siècle durant qu’elle était sans histoires. Cette fiction-documentaire d’Alain MORINAIS, dans l’esprit des « Laboureurs d’espoirs », met en scène des personnages nous faisant revivre le siècle de Céline, de 1865 à 1967, héroïne malgré elle d’une histoire pour l’Histoire de la condition féminine.

J’ai le plaisir de mettre à votre disposition, ci-joint, un bon de commande imprimable du roman de Céline, "Au prix du silence", avec réservation d’ouvrage dédicacé, à un prix spécial qu’Alain Morinais vous réserve exceptionnellement avant la parution chez Édilivre APARIS éditions, prévue en avril prochain. "Au prix du silence" à 21€ (au lieu de 26€ prix public) :

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Notes

[1Tractionner : utilisé en navigation fluviale, souvent au participe passé. Faire avancer un bâtiment en le tirant au moyen d’un câble, par halage, touage, ou remorquage. Synonyme de tracter.

[2Toueur : Le toueur est un bateau possédant un mode de propulsion par appui au sol. Le toueur, rarement porteur, va surtout être utilisé comme remorqueur à vapeur des bateaux porteurs non motorisés, tels que des chalands ou des péniches. La vapeur créée actionne un moteur à piston qui actionne lui-même un engrenage autour duquel s’enroule une chaîne immergée au fond du fleuve, et qui meut le bateau, c’est le touage. Il se hale lui-même au moyen d’un treuil embarqué motorisé, sur une chaîne (parfois un câble) immergée et fixée solidement à terre aux deux extrémités du parcours sur lequel il travaille. Un toueur peut emmener ainsi une trentaine de bateaux chargés à 250 tonnes chacun.

[3Ouvrés : ouvrer le fer, le bois, les façonner, les mettre en état d’être employés.

[4Le bachot : le bachot désigne une petite barque à fond plat et aux extrémités carrées, démunie de gouvernail. Le bachot se manœuvre à la godille.

[5Bateau-mouche : c’est en effet à l’occasion de l’exposition universelle de 1867 que les premiers bateaux-mouches firent leur entrée dans la capitale. À la suite d’un concours lancé par les organisateurs de l’exposition, le constructeur naval lyonnais Michel Félizat (associé à d’autres lyonnais) remporta le prix et achemina par la Saône, le canal de Bourgogne, l’Yonne et la Seine, une trentaine d’exemplaires de ses bateaux à passagers construits dans ses ateliers implantés dans le quartier de la Mouche (d’où leur nom), au sud de Lyon (du côté de Gerland).

[6Paris compte 21 ports, presque également répartis entre la rive droite (Ports de Bercy, de la Râpée, Mazas, Henri IV, des Célestins, Saint-Paul, des Ormes, de l’Hôtel de Ville, Saint-Nicolas, des Tuileries) et la rive gauche de la Seine (Ports aux Coches, aux Vins, Saint-Bernard, de la Tournelle, Malaquais, d’Orsay, des Invalides, du Gros-caillou, du Champ de Mars, des Cygnes, de Grenelle).

[7Déchireur : ouvrier exerçant un petit métier du peuple de l’eau, qui consistait à désassembler les planches des vieux bateaux.

[8Chênard ou chênière : bateau en chêne, comme son nom l’indique. Ce n’est pas un type de bateau précis.

[9Plumets : ouvrier exerçant un petit métier du peuple de l’eau, qui consistait à décharger les péniches à charbon et à livrer les bourgeois dans Paris, sous les ordres d’un porteur de charbon.

[10Porteur de charbon : officier des ports de Paris qui faisait porter par des « plumets » le charbon que les bourgeois achetaient.

[11Crocheteur : ouvrier employé à récupérer, à crocheter, les rondins des trains de flottage du bois, l’une des plus anciennes méthodes de transport sur de longues distances.

[12Bachoteur : marinier godillant un bachot de passage d’une rive à l’autre.

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