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La grève des bras croisés

, par Daniel Baduel

Monsieur Auger,

Je crois que nous ne parlions pas de la même chose. Vous êtes axé sur les carrières de pierre
où les risques existaient, mais les accidents moins fréquents. La pierre de taille est un
matériau plus noble et Méry était une carrière de pierre pour le bâtiment, on est en droit
d’attendre un comportement et une mentalité autre des patrons, mais tout cela n’est que
suggestif. Je suis intéressé par les carrières de gypse, un matériau différent de la pierre,
les blocs se présentent sous forme de pierres irrégulières. La masse n’est pas toujours très
solide, surtout quand l’épaisseur du ciel [plafond de la galerie] n’est pas respectée. Je ne parle
que des carrières de gypse. Mais si M. Hennocque (pierre de taille), que vous me citez, faisait
travailler son fils, je ne pense pas qu’il lui confiait des tâches plus difficiles qu’à ses ouvriers,
il devait être privilégié et surtout apprendre le b à ba pour lui succéder un jour.

Vous êtes libre d’avoir une opinion prononcée et je la respecte. Si je me suis permis d’émettre
un avis à la suite de votre texte c’est que votre vision de la condition ouvrière d’avant
et d’après 1900 est angélique. Elle ne reflète pas la réalité. Tous les patrons n’étaient pas
à jeter aux fauves. Certains étaient humains, lors d’accident de carrière, ils faisaient conduire
le blessé chez le médecin ou à l’hôpital selon la gravité. L’employé restait au domicile de son
patron, ou chez lui, le temps de son rétablissement et par ailleurs, à de rares exceptions,
il percevait son salaire intégralement. Pour une raison bien simple, cela évitait qu’il ait une
enquête d’un ingénieur des mines dont le résultat aurait pu se retourner contre le patron.
Très, très peu de patrons ont agi ainsi, ne nous leurrons pas.
D’autres se moquaient totalement des conditions de sécurité et les ingénieurs des mines qui
contrôlaient l’état de l’exploitation à ciel ouvert ou souterraine déféraient très fréquemment
des patrons devant le conseil de préfecture où ils étaient condamnés à une amende et/ou à la
fermeture de leur entreprise, tant qu’elle n’était en conformité avec le règlement.

Vous citez des maires, parmi eux il y avait des maires corrects et d’autres qui ne respectaient pas
ou ne faisaient pas respecter la loi. Ils étaient les garants de cette loi, en tant qu’officiers d’état
civil. Certains maires, propriétaires de carrière(s) et fabricants de plâtre, n’appliquaient pas
les mesures prescrites par l’ingénieur des mines notamment à Argenteuil (encore), Montigny,
etc. Ils étaient continuellement surveillés par les ingénieurs et un commissaire de police
– nouveau dans la région, qui faisait du zèle – et donc traduits devant le conseil de préfecture
où ils écopaient d’une amende.

Autre détail, savez-vous qu’il a fallu une loi interdisant aux ouvriers de dormir sur les fours ?
Les émanations de carbone ont provoqué 50 décès entre 1906 et 1909, uniquement pour
l’arrondissement de Pontoise. C’était le seul endroit où ils pouvaient « se reposer ». Ne vous
trompez pas certains patrons étaient à la limite du correctement honnête. Vous ne trouverez
pas cela à Méry, et pour cause, il n’y avait pas de four.

Hormis cela, vous me faites une proposition qui m’intéresse vivement, ce serait de rencontrer
des personnes ayant travaillé dans les carrières, mais de gypse uniquement. C’est très
volontiers que j’accepte. Cela me permettra de m’enrichir sur le sujet, de pouvoir parler
des conditions de travail, mais aussi de connaître d’autres patronymes d’ouvriers et de patrons
que je n’ai pas trouvés aux archives. J’ai déjà entrepris un index des ouvriers ayant exercé
cette profession ; un hommage, bien modeste, rendu à ces hommes qui ont travaillé durement
pour une rétribution minime (je ne dis pas misérable mais le pense).

Vivre heureux, je fréquente, depuis mon livre sur les briqueteries, des enfants de briquetiers
qui ont 60 ans et plus, aujourd’hui, dont les parents travaillaient chez Mattioda et Passera
(où est Atlas à Ézanville), et chez Héral & Censier (à la place de la SATRAL), sur Ézanville aussi.
Ces patrons n’étaient pas des esclavagistes. Ce dernier, M. Héral, avait emmené une partie
de ses employés à l’exode. Ces enfants de briquetiers me parlaient des conditions difficiles
de vie, logements étroits, pas de sanitaires, pas d’eau à la maison, sans oublier le travail pénible,
relisez le passage de la petite Emma, page 112, mais les familles étaient heureuses. Je viens
d’apprendre qu’un chauffeur de four Hoffmann, n’ayant plus de « manœuvre » avait fait
embaucher son épouse et ils faisaient chacun 12 heures en s’arrangeant entre eux pour
la présence. Ce couple avait deux filles en bas âge à ce moment. C’était vers 1920.

Mais finalement, cher Monsieur, ne croyez-vous pas, lorsque l’on se retourne sur son passé,
on a toujours tendance le trouver plus beau que le présent, on l’enjolive, et ces personnes
que vous avez rencontrées agissent selon cette règle, psychologiquement on trouve toujours
le passé plus agréable que le présent. On oublie la réalité ! Même si elle était difficile.

Bien cordialement.

Daniel B.

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