Merci à la Gazette pour favoriser la discussion sur la Bête du Gévaudan, à Jacques Baillon pour le document des Archives départementales de Charente et à vous toutes et tous pour vos contributions...
J’apporterai mon grain de sel en vous livrant un article commis au printemps dernier sur le sujet (publié le 10 mai, dans l’Eveil Hebdo de la Haute-Loire). Après de nombreuses fouilles archivistiques -en cours-je suis de ceux qui en arrivent à la conclusion provisoire que derrière le vocable "Bête du Gévaudan" se cachent plusieurs animaux sauvages et qu’à l’époque, les seules bêtes féroces susceptibles d’attaquer l’homme étaient des loups. Affaire à suivre ! Heureuse et fructueuse année 2018 à la communauté !
"1764-1767 : quand la bête plurielle semait l’effroi en Gévaudan
Pierre Clavel, docteur en biologie animale, ancien président de l’association française des ingénieurs écologues (AFIE), membre de la Société des lettres de la Lozère. Mars 2017.
Alors qu’approchent les célébrations des 250 ans de la fin de l’histoire de la Bête du Gévaudan, il nous semble nécessaire de revenir aux sources, c’est-à-dire aux archives publiques ou privées disponibles, et aux travaux des historiens, pour écarter hypothèses ou théories non fondées et esquisser une histoire rationnelle des trois années au cours desquelles des « bêtes féroces » ont tué une centaine de personnes dans notre région. Pour ce faire, nous tâcherons de répondre aux questions les plus fréquentes :
1. Quels étaient les animaux sauvages susceptibles d’attaquer l’homme à l’époque ?
Tous les scientifiques sont d’accord : seuls les loups, très répandus dans le pays, pouvaient s’en prendre, au-delà de leurs proies habituelles (cerfs, chevreuils, sangliers, lièvres, lapins…), et dans des circonstances particulières, aux troupeaux de moutons et aux bergers ou vachers (souvent des enfants). Entre le 16e et le 21e siècle, de nombreux rapports font état d’attaques de loups, enragés ou non, dans divers pays européens (France, Italie, Estonie, Norvège, Suède, Finlande, Pologne, Espagne…) et ailleurs dans le monde (Inde, notamment entre 1980 et 1999, USA au XXe siècle également). La plupart des victimes sont des enfants ou adolescents. Depuis plus d’un millénaire, dans tous les pays, des primes étaient accordées chaque année, aux tueurs de loups. En Gévaudan, les Archives départementales illustrent abondamment cette pratique (pour la seule année 1763, un montant de 288 livres fut attribué par les Etats particuliers du Gévaudan, pour la destruction de 79 loups).
2. Pourquoi trouve-t-on dans les écrits de l’époque les mentions fréquentes de « bête féroce » et plus rarement de « loup » ?
Cette dénomination a été repérée non seulement en Gévaudan, mais ailleurs en France et en Europe, à diverses époques. En considérant les données ci-dessus et en écartant les hypothèses fantaisistes, obscurantistes ou non documentées (loup-garou, monstre envoyé par Dieu pour punir les hommes de leurs péchés, hybrides plus ou moins improbables, tueur en série, conspiration ou complot mêlant divers notables locaux…), nous ferons nôtre l’appréciation de Jean-Marc MORICEAU, le grand historien du monde rural, des loups et de la bête du Gévaudan : « Si l’on excepte les quelques loups qui pointent dans certains actes, l’anonymat qui s’installe autour de la « bête féroce » vient souligner, une fois encore, le désarroi d’une population confrontée à un comportement de transgression et frappée par la récurrence des agressions et l’impuissance des réactions humaines… La paix extérieure replaçait les questions intérieures au premier plan… Par les gazettes et l’image, la presse se saisit de ce nouveau fait divers, qui jadis aurait été éclipsé mais qui alors, jaillissant en pleine lumière, devenait intolérable. C’est avec cette publicité inédite que l’affaire est sortie du contexte des rapports hommes-loups pour donner libre cours à une manne inépuisable d’interprétations. »
Il est aussi facile d’admettre que la description d’une bête attaquante ou menaçante, par ses victimes ou des témoins terrorisés, puisse donner prise à l’imaginaire et au registre du « monstre », notamment dans un contexte marqué par la notion de « châtiment divin ». De nos jours encore, l’observation d’animaux sauvages jugés inquiétants, à l’abord de villages ou de lotissements périurbains, donne lieu dans les médias à des descriptions fantaisistes ou improbables (hybrides divers et variés, hyènes, tigres), alors que la plupart du temps il s’agit de gros chats, voire d’animaux en peluche (Grande-Bretagne, 2011 ; Hérault, 2016). Alors, que penser de reconstitutions en deux ou trois dimensions de la Bête du Gévaudan à partir de rapports d’autopsie et de témoignages de l’époque ?
3. Pourquoi de telles attaques entre 1764 et 1767 et pas à d’autres époques ?
Le contexte (temps de paix dans le royaume qui survalorise les affaires intérieures, mandement de l’évêque de Mende, du 31 décembre 1764, qui culpabilise ses ouailles, grande pauvreté de la plupart des paroisses de Margeride, mentionnée dans des enquêtes consultables aux Archives départementales, hivers rigoureux et raréfaction des proies sauvages, enfants surexposés lors de la garde des troupeaux) et le traitement médiatique des attaques (250 environ pour quelque 90 tués et 70 blessés) ont relégué au second plan bien d’autres attaques survenues en France, parfois aussi meurtrières sinon plus (cf. JM Moriceau) : la Bête du Gâtinais 1653-1655, la Bête de l’Yveline 1677-1683, la Bête de Langeais 1693-1694, la Bête d’Orléans 1712, les loups du Livradois 1715-1718, ceux du Forez 1726-1730, du Lyonnais 1754-1756, la Bête de Sarlat 1766, la Bête des Cévennes 1809-1816, cette dernière mentionnée en tant que loup dans plusieurs actes de décès et le livre de raison du sieur Romieu, un notable du secteur.
4. Avons-nous affaire à une ou plusieurs bêtes ?
Compte tenu du relief accidenté et de l’étendue géographique des attaques survenues entre juin 1764 et juin 1767 (grossièrement dans un triangle dont les sommets seraient Saint-Etienne-de-Lugdarès en Ardèche, La Chapelle-Laurent dans le Cantal, Saint-Côme-d’Olt, dans l’Aveyron), soit environ 2500 km2 (l’équivalent de la moitié de la superficie du département de la Lozère), des signalements de bêtes féroces à des endroits éloignés sur une même période, de nombreux loups dont certains de grande taille tués au cours de ces 3 années, en particulier le loup des Chazes (63 kilos) abattu par François ANTOINE, le 20 septembre 1765, le grand mâle d’Auvers (53 kilos) tué par Jean CHASTEL, le 19 juin 1767 et la femelle, une louve ordinaire, abattue le 26 juin 1767, il serait déraisonnable de soutenir la thèse d’une seule bête féroce, fût-elle un loup ou une louve.
5. Des hybrides chiens-loups ou des loups apprivoisés pourraient-ils être les auteurs des attaques ?
Selon des recherches récentes, les chiens et les loups seraient génétiquement séparés depuis 35.000 ans. Ils sont considérés comme deux sous-espèces de l’espèce Canis lupus (Canis lupus lupus pour l’individu sauvage eurasien, Canis lupus familiaris pour le domestique). Les chercheurs sont divisés quant au processus. Des individus loups, moins farouches que d’autres, se seraient-ils mis à fréquenter les camps de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs pour disposer de restes de nourriture plus accessibles que les ongulés sauvages ? Les hommes auraient-ils été tentés de les domestiquer ? Probablement. Au fil des temps, les hommes ont sélectionné des races d’animaux et pratiqué des hybridations avec plus ou moins de bonheur, dont celles entre loup et chienne ou chien et louve (ce fut aussi le cas entre sanglier et truie, zèbre-ânesse, zèbre-jument…mais ceci est une autre histoire). Dans celle qui nous intéresse, un seul document, antérieur aux attaques, fait état des membres d’une famille Rodier « soupçonnés de faire dévorer les gens par des loups apprivoisés qu’ils conduisaient avec eux. Ce dernier crime n’a pu être suffisamment prouvé. » (Lettre du syndic du diocèse de Mende, Etienne Lafont, datée du 27 mars 1762. AD 34). En l’état actuel des connaissances, les hypothèses d’intervention d’animaux apprivoisés, hybrides ou non, ne sont pas étayées.
6. Les hypothèses d’un tueur en série, d’un complot mêlant des notables, de règlements de compte sont-elles crédibles ?
Là encore, en l’absence de pièces à conviction, autrement dit de sources archivistiques de l’époque, ces assertions relèvent de l’imagination de leur auteur, alimentant avec plus ou moins de bonheur le domaine du romanesque ou de la poésie et non celui de la recherche historique. Que de manière marginale, des individus aient voulu profiter des attaques de loups pour se débarrasser d’un rival, se venger d’une offense, effrayer des voisins… fait hélas partie des dérives de la nature humaine constatées en d’autres occasions, mais non documentées dans l’affaire de la Bête du Gévaudan. Quant à un éventuel tueur en série qui rappellerait Gilles de Rais (pendu en 1440, à l’issue d’un procès pour apostasie hérétique, crime et vice contre nature avec des enfants- 140 meurtres évoqués), il n’a à ce jour laissé aucun indice probant. Enfin, le conspirationnisme, ou théorie du complot, ayant fait l’objet de divers films ou d’ouvrages, ne s’appuyant pas sur l’examen de faits (en l’occurrence des archives) relève de la fiction ou de la croyance et en aucun cas de la connaissance. A ce stade, aucune source vérifiable ne permet de retenir une telle thèse explicative des attaques relevées durant ces trois terribles années.
En manière de conclusion provisoire, à défaut d’éléments de preuves apportés par les auteurs d’autres hypothèses, nous proposons de retenir les loups comme responsables de la plupart des attaques, blessures et décès de personnes constatés entre juin 1764 et juin 1767, dans le cadre de l’histoire dite de la Bête du Gévaudan. Nous incitons les chercheurs et érudits locaux à continuer l’exploitation des archives publiques et privées telles que celles du fonds Lacoste consultables dans le service des Archives départementales de la Haute-Loire (AD 43) et à développer une approche multidisciplinaire du sujet d’étude (historiens, zoologistes, écologues, géographes, ruralistes…)."
Pour en savoir plus
AD 43, fonds Lacoste et Chaumeils 110 J.
AD 48, série C (destruction de loups), série G (état des paroisses au 18e siècle).
BONNET, Alain, La Bête du Gévaudan, chronologie et documentation raisonnées, 2014. Consultable et téléchargeable sur l’internet.
BUFFIERE, Félix, La Bête du Gévaudan, une grande énigme de l’histoire. Toulouse, 1987.
CLAVEL, Pierre, La Bête du Gévaudan dans l’est de la Margeride durant l’automne 1764, Cahiers de la Haute-Loire, 2016.
CROUZET, Guy, La grande peur du Gévaudan, 2001.
FABRE, abbé François, La Bête du Gévaudan, Editions de Borée, 2001 (1e ed.1930)
MORICEAU, Jean-Marc, Histoire du méchant loup. La question des attaques sur l’homme en France, XV-XXe siècle, Pluriel, 2016.
MORICEAU, Jean-Marc, La Bête du Gévaudan. La fin de l’énigme ?, Editions Ouest-France, 2015
Norsk Institutt for Naturforskning, La peur du loup : recueil d’attaques sur des humains, LCIE, Norvège, 2002. Consultable et téléchargeable sur l’internet.
PIC, abbé Xavier, La Bête qui mangeait le monde en pays de Gévaudan et d’Auvergne, Albin Michel, 1971 (1e ed. 1968).
POURCHER, abbé Pierre, Histoire de la Bête du Gévaudan, véritable fléau de Dieu, Jeanne Laffitte, 2006 (1e ed.1889).
SOULIER, Bernard, Sur les traces de la Bête du Gévaudan et de ses victimes, Editions du Signe, 2011.
Merci à la Gazette pour favoriser la discussion sur la Bête du Gévaudan, à Jacques Baillon pour le document des Archives départementales de Charente et à vous toutes et tous pour vos contributions...
J’apporterai mon grain de sel en vous livrant un article commis au printemps dernier sur le sujet (publié le 10 mai, dans l’Eveil Hebdo de la Haute-Loire). Après de nombreuses fouilles archivistiques -en cours-je suis de ceux qui en arrivent à la conclusion provisoire que derrière le vocable "Bête du Gévaudan" se cachent plusieurs animaux sauvages et qu’à l’époque, les seules bêtes féroces susceptibles d’attaquer l’homme étaient des loups. Affaire à suivre ! Heureuse et fructueuse année 2018 à la communauté !
"1764-1767 : quand la bête plurielle semait l’effroi en Gévaudan
Pierre Clavel, docteur en biologie animale, ancien président de l’association française des ingénieurs écologues (AFIE), membre de la Société des lettres de la Lozère. Mars 2017.
Alors qu’approchent les célébrations des 250 ans de la fin de l’histoire de la Bête du Gévaudan, il nous semble nécessaire de revenir aux sources, c’est-à-dire aux archives publiques ou privées disponibles, et aux travaux des historiens, pour écarter hypothèses ou théories non fondées et esquisser une histoire rationnelle des trois années au cours desquelles des « bêtes féroces » ont tué une centaine de personnes dans notre région. Pour ce faire, nous tâcherons de répondre aux questions les plus fréquentes :
Tous les scientifiques sont d’accord : seuls les loups, très répandus dans le pays, pouvaient s’en prendre, au-delà de leurs proies habituelles (cerfs, chevreuils, sangliers, lièvres, lapins…), et dans des circonstances particulières, aux troupeaux de moutons et aux bergers ou vachers (souvent des enfants). Entre le 16e et le 21e siècle, de nombreux rapports font état d’attaques de loups, enragés ou non, dans divers pays européens (France, Italie, Estonie, Norvège, Suède, Finlande, Pologne, Espagne…) et ailleurs dans le monde (Inde, notamment entre 1980 et 1999, USA au XXe siècle également). La plupart des victimes sont des enfants ou adolescents. Depuis plus d’un millénaire, dans tous les pays, des primes étaient accordées chaque année, aux tueurs de loups. En Gévaudan, les Archives départementales illustrent abondamment cette pratique (pour la seule année 1763, un montant de 288 livres fut attribué par les Etats particuliers du Gévaudan, pour la destruction de 79 loups).
Cette dénomination a été repérée non seulement en Gévaudan, mais ailleurs en France et en Europe, à diverses époques. En considérant les données ci-dessus et en écartant les hypothèses fantaisistes, obscurantistes ou non documentées (loup-garou, monstre envoyé par Dieu pour punir les hommes de leurs péchés, hybrides plus ou moins improbables, tueur en série, conspiration ou complot mêlant divers notables locaux…), nous ferons nôtre l’appréciation de Jean-Marc MORICEAU, le grand historien du monde rural, des loups et de la bête du Gévaudan : « Si l’on excepte les quelques loups qui pointent dans certains actes, l’anonymat qui s’installe autour de la « bête féroce » vient souligner, une fois encore, le désarroi d’une population confrontée à un comportement de transgression et frappée par la récurrence des agressions et l’impuissance des réactions humaines… La paix extérieure replaçait les questions intérieures au premier plan… Par les gazettes et l’image, la presse se saisit de ce nouveau fait divers, qui jadis aurait été éclipsé mais qui alors, jaillissant en pleine lumière, devenait intolérable. C’est avec cette publicité inédite que l’affaire est sortie du contexte des rapports hommes-loups pour donner libre cours à une manne inépuisable d’interprétations. »
Il est aussi facile d’admettre que la description d’une bête attaquante ou menaçante, par ses victimes ou des témoins terrorisés, puisse donner prise à l’imaginaire et au registre du « monstre », notamment dans un contexte marqué par la notion de « châtiment divin ». De nos jours encore, l’observation d’animaux sauvages jugés inquiétants, à l’abord de villages ou de lotissements périurbains, donne lieu dans les médias à des descriptions fantaisistes ou improbables (hybrides divers et variés, hyènes, tigres), alors que la plupart du temps il s’agit de gros chats, voire d’animaux en peluche (Grande-Bretagne, 2011 ; Hérault, 2016). Alors, que penser de reconstitutions en deux ou trois dimensions de la Bête du Gévaudan à partir de rapports d’autopsie et de témoignages de l’époque ?
Le contexte (temps de paix dans le royaume qui survalorise les affaires intérieures, mandement de l’évêque de Mende, du 31 décembre 1764, qui culpabilise ses ouailles, grande pauvreté de la plupart des paroisses de Margeride, mentionnée dans des enquêtes consultables aux Archives départementales, hivers rigoureux et raréfaction des proies sauvages, enfants surexposés lors de la garde des troupeaux) et le traitement médiatique des attaques (250 environ pour quelque 90 tués et 70 blessés) ont relégué au second plan bien d’autres attaques survenues en France, parfois aussi meurtrières sinon plus (cf. JM Moriceau) : la Bête du Gâtinais 1653-1655, la Bête de l’Yveline 1677-1683, la Bête de Langeais 1693-1694, la Bête d’Orléans 1712, les loups du Livradois 1715-1718, ceux du Forez 1726-1730, du Lyonnais 1754-1756, la Bête de Sarlat 1766, la Bête des Cévennes 1809-1816, cette dernière mentionnée en tant que loup dans plusieurs actes de décès et le livre de raison du sieur Romieu, un notable du secteur.
Compte tenu du relief accidenté et de l’étendue géographique des attaques survenues entre juin 1764 et juin 1767 (grossièrement dans un triangle dont les sommets seraient Saint-Etienne-de-Lugdarès en Ardèche, La Chapelle-Laurent dans le Cantal, Saint-Côme-d’Olt, dans l’Aveyron), soit environ 2500 km2 (l’équivalent de la moitié de la superficie du département de la Lozère), des signalements de bêtes féroces à des endroits éloignés sur une même période, de nombreux loups dont certains de grande taille tués au cours de ces 3 années, en particulier le loup des Chazes (63 kilos) abattu par François ANTOINE, le 20 septembre 1765, le grand mâle d’Auvers (53 kilos) tué par Jean CHASTEL, le 19 juin 1767 et la femelle, une louve ordinaire, abattue le 26 juin 1767, il serait déraisonnable de soutenir la thèse d’une seule bête féroce, fût-elle un loup ou une louve.
Selon des recherches récentes, les chiens et les loups seraient génétiquement séparés depuis 35.000 ans. Ils sont considérés comme deux sous-espèces de l’espèce Canis lupus (Canis lupus lupus pour l’individu sauvage eurasien, Canis lupus familiaris pour le domestique). Les chercheurs sont divisés quant au processus. Des individus loups, moins farouches que d’autres, se seraient-ils mis à fréquenter les camps de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs pour disposer de restes de nourriture plus accessibles que les ongulés sauvages ? Les hommes auraient-ils été tentés de les domestiquer ? Probablement. Au fil des temps, les hommes ont sélectionné des races d’animaux et pratiqué des hybridations avec plus ou moins de bonheur, dont celles entre loup et chienne ou chien et louve (ce fut aussi le cas entre sanglier et truie, zèbre-ânesse, zèbre-jument…mais ceci est une autre histoire). Dans celle qui nous intéresse, un seul document, antérieur aux attaques, fait état des membres d’une famille Rodier « soupçonnés de faire dévorer les gens par des loups apprivoisés qu’ils conduisaient avec eux. Ce dernier crime n’a pu être suffisamment prouvé. » (Lettre du syndic du diocèse de Mende, Etienne Lafont, datée du 27 mars 1762. AD 34). En l’état actuel des connaissances, les hypothèses d’intervention d’animaux apprivoisés, hybrides ou non, ne sont pas étayées.
Là encore, en l’absence de pièces à conviction, autrement dit de sources archivistiques de l’époque, ces assertions relèvent de l’imagination de leur auteur, alimentant avec plus ou moins de bonheur le domaine du romanesque ou de la poésie et non celui de la recherche historique. Que de manière marginale, des individus aient voulu profiter des attaques de loups pour se débarrasser d’un rival, se venger d’une offense, effrayer des voisins… fait hélas partie des dérives de la nature humaine constatées en d’autres occasions, mais non documentées dans l’affaire de la Bête du Gévaudan. Quant à un éventuel tueur en série qui rappellerait Gilles de Rais (pendu en 1440, à l’issue d’un procès pour apostasie hérétique, crime et vice contre nature avec des enfants- 140 meurtres évoqués), il n’a à ce jour laissé aucun indice probant. Enfin, le conspirationnisme, ou théorie du complot, ayant fait l’objet de divers films ou d’ouvrages, ne s’appuyant pas sur l’examen de faits (en l’occurrence des archives) relève de la fiction ou de la croyance et en aucun cas de la connaissance. A ce stade, aucune source vérifiable ne permet de retenir une telle thèse explicative des attaques relevées durant ces trois terribles années.
En manière de conclusion provisoire, à défaut d’éléments de preuves apportés par les auteurs d’autres hypothèses, nous proposons de retenir les loups comme responsables de la plupart des attaques, blessures et décès de personnes constatés entre juin 1764 et juin 1767, dans le cadre de l’histoire dite de la Bête du Gévaudan. Nous incitons les chercheurs et érudits locaux à continuer l’exploitation des archives publiques et privées telles que celles du fonds Lacoste consultables dans le service des Archives départementales de la Haute-Loire (AD 43) et à développer une approche multidisciplinaire du sujet d’étude (historiens, zoologistes, écologues, géographes, ruralistes…)."
Pour en savoir plus
AD 43, fonds Lacoste et Chaumeils 110 J.
AD 48, série C (destruction de loups), série G (état des paroisses au 18e siècle).
BONNET, Alain, La Bête du Gévaudan, chronologie et documentation raisonnées, 2014. Consultable et téléchargeable sur l’internet.
BUFFIERE, Félix, La Bête du Gévaudan, une grande énigme de l’histoire. Toulouse, 1987.
CLAVEL, Pierre, La Bête du Gévaudan dans l’est de la Margeride durant l’automne 1764, Cahiers de la Haute-Loire, 2016.
CROUZET, Guy, La grande peur du Gévaudan, 2001.
FABRE, abbé François, La Bête du Gévaudan, Editions de Borée, 2001 (1e ed.1930)
MORICEAU, Jean-Marc, Histoire du méchant loup. La question des attaques sur l’homme en France, XV-XXe siècle, Pluriel, 2016.
MORICEAU, Jean-Marc, La Bête du Gévaudan. La fin de l’énigme ?, Editions Ouest-France, 2015
Norsk Institutt for Naturforskning, La peur du loup : recueil d’attaques sur des humains, LCIE, Norvège, 2002. Consultable et téléchargeable sur l’internet.
PIC, abbé Xavier, La Bête qui mangeait le monde en pays de Gévaudan et d’Auvergne, Albin Michel, 1971 (1e ed. 1968).
POURCHER, abbé Pierre, Histoire de la Bête du Gévaudan, véritable fléau de Dieu, Jeanne Laffitte, 2006 (1e ed.1889).
SOULIER, Bernard, Sur les traces de la Bête du Gévaudan et de ses victimes, Editions du Signe, 2011.