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Le vin de Noah

, par Michel Carcenac

Merci cher Confrère, pour vos compliments, vous voyez à quoi jouent les médecins à la retraite, on ne s’ennuie pas, je n’ai pas le temps. Dans la Gazette du 18 juin vous aurez la suite du voyage, l’Australie où l’on trouve les « Belles Filles de Brisbane. » Sur le Rigault de Genouilly le Mumm Cordon Rouge est sans effets secondaires, à part une petite somnolence.
Installé à Belvès en 1953, j’ai pu constater les effets dévastateurs du vin de Noah, j’ai bien vu quelques suicides, mais les cuites au vin de Noah c’était quelque chose, toujours chez les jeunes, avec gesticulation publique. Le jeune lorgnait sa bouteille et d’un coup il la vidait. Pour lui c’était une drogue. Suivait l’intervention du médecin et des gendarmes, qui ensuite cherchaient la vigne.
Quand les gendarmes ne pouvaient pas arrêter l’excité, ils posaient une corde par terre, un à chaque bout et la levaient quand les « rabatteurs » leur amenaient la proie. Dès la chute les gendarmes se précipitaient et le maitrisaient. Après je lui injectais des calmants. L’hospitalisation était rare, ça représentait de gros frais pour des agriculteurs pas assurés à l’époque. Souvent, j’étais payé « au tabac », quand la Régie leur achetait les manoques. Pour les pauvres il avait cependant « l’Assistance médicale gratuite. »
J’ai vu l’épidémie s’arrêter assez vite par l’intervention des parents qui ont arraché les vignes cachées et des gendarmes qui ont fait appliquer la loi.
Le drame que je ne pourrai oublier, c’est celui de …, appelons le Marcel, 25 ans, beau garçon, gentil, souriant. En passant devant un café, d’un coup d’œil je l’aperçois attablé seul devant une bouteille et cela ne pas fait plaisir. Plus tard on me fait savoir que Marcel s’était suicidé dans le bois de Tel-endroit et d’y aller vite. Des voisins m’attendaient dans ce bois où les champignons fleurissent. Il s’était flanqué un coup de fusil dans la bouche (coutume périgourdine). Le crâne avait explosé, des morceaux de cervelle accrochés aux branches, tombaient par moment, comme de grosses gouttes.

Le Commandant Moron m’a souvent raconté les histoires du malamok, d’après lui c’était fréquent dans les petites rues de Java de voir des gens tranquilles qui, d’un coup, devenaient fous, en agitant parfois une arme. Moron préférait s’éloigner.

Non, les raisins des plants de Noah ne sont pas dangereux, ils sont excellents. C’est comme si l’on disait que le chasselas ou le muscat de Hambourg vont vous saouler.
Cher confrère, ne racontez pas l’histoire de Marcel, à vos enfants, cela leur gâcherait la dégustation.

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