www.histoire-genealogie.com

----------

Sommaire - Articles - Documents - Chroniques - Dossiers - Album photos - Testez vos connaissances historiques - Serez-vous pendu ? - Collection THÉMA - Éditions Thisa


Accueil » Documents » Témoignages » Témoignage : En 1943, deux « évadés de France » pour échapper au (...)

Témoignage : En 1943, deux « évadés de France » pour échapper au STO


jeudi 26 septembre 2013, par Jacques Dupé

Répondre à cet article

L’évasion

Les évasions vers l’Espagne commencèrent dès l’appel du 18 juin 1940, avec un pic en 1943 pour se terminer en juin 1944, au moment du débarquement en Normandie.

Au début il était difficile de trouver des passeurs, car les filières d’évasion n’étaient pas aussi bien préparées qu’en fin de ce mouvement. Rien qu’en 1943, on estime approximativement à 18 000 Français qui réussirent leur passage, et plus de 10 000 sont passés par le camp de concentration de Miranda. Environ 3000 ne parvinrent pas à franchir la frontière, soit qu’ils furent arrêtés et déportés, soit qu’ils moururent dans les neiges de nos montagnes. Au début, ceux qui avaient passé la frontière en 1940 ont été livrés aux Allemands par les franquistes. N’oublions pas que l’Espagne se relevait à peine d’une guerre civile abominable, particulièrement au Pays Basque. Et puis ce n’était pas si simple de s’évader de France. Il fallait tout quitter : sa famille, ses amis, son travail ou ses études, ses amours aussi. L’herbe n’était pourtant pas plus verte de l’autre côté de la frontière. Certains cachots franquistes pouvaient rivaliser avec leurs alliés nazis.

On sait maintenant que beaucoup d’« Évadés de France » ont souffert dans les geôles espagnoles et que tant ont enduré à Miranda.

Ce ne fut pas le cas de mon père, René Dupé, sans doute grâce à sa nature optimiste, mais aussi parce que le général Franco, voyant le vent tourner (les Américains entraient en guerre et les armées allemandes commencèrent à essuyer quelques défaites), « adoucit » le sort de ces échappés.

C’est le 15 mars 1943, alors qu’il reçoit une convocation en vue d’effectuer le STO (Service du Travail Obligatoire) en Allemagne, que mon père décide, avec un camarade, de s’évader par l’Espagne pour rejoindre le général de Gaulle.

Le 18 mars, c’est un passeur basque, Michel Écheveste, qui les accompagne, dès la tombée de la nuit, à pied, jusqu’à Bassurary. Le lendemain, en début d’après-midi, ils se dirigent vers Souraïde. Après un léger souper, c’est renforcé de quatre nouveaux évadés qu’ils repartent, toujours à pied, en direction de la frontière, Dancharria, qu’ils atteignent vers minuit. Ils atterrissent à la venta [1] Mikelen Borda, où ils seront accueillis par les carabiniers (gendarmes espagnols).

JPEG - 91.6 ko
Cestona/Zestoa

Après quelques péripéties, ils seront cantonnés à Cestona (Zestoa en basque) pendant deux mois tous frais payés par la Croix-Rouge internationale. Bien qu’étant en résidence surveillée, ce fût presque des vacances. Entre les conférences, proposées par les évadés, les parties de pelote basque entre évadés et les excursions des environs, il ne restait pas beaucoup de temps pour l’ennui et la rêverie.

Tout a une fin, et c’est le mercredi 26 mai que les gardes civils les accompagnent à la gare sans savoir où ils iront. À minuit et demi, aucun doute, c’est le camp de concentration de Miranda de Ebro.

Déposito de concentration de Miranda de Ebro [2]

Tous les matins, réveil dans un concert de hurlement et d’ordre. À 8 h 30, salut à la « Bandera » (Hymne espagnol « l’étendard »). Tandis que le drapeau rouge et or s’élève le long de la hampe, les voilà tous, les prisonniers aussi, au garde-à-vous, le bras droit tendu !

Après la cérémonie aux couleurs, c’est la distribution d’une chose brunâtre qui ressemble à du café, mais qui n’en a ni l’odeur ni le gout, assorti d’une boule de pain. Le seul morceau de pain de la journée.

Le camp [3], environ 400 par 300 mètres, est bordé d’un mur de pierre blanche de 1,5 mètre environ et de deux rangées de barbelés. Tous les 50 mètres, dans une guérite de pierre à calotte ronde, un soldat armé veille. Curieusement, ces soldats, anciens républicains, donc des « rouges », mais sont affectés au camp par mesure disciplinaire.

Il y a environ une trentaine de baraques et autant de nationalités. Les Français et les Belges sont les plus nombreux. Les plus inattendus sont les Chinois et Japonais. Il y a même quelques Allemands, des Canadiens, des Polonais et évidemment beaucoup de Basques.

Quasiment toutes les couches sociales sont représentées : médecins, voyous, ecclésiastiques, officiers, apatrides, brigadistes, ouvriers, fonctionnaires, etc., sans oublier « la belle Hollandaise », un évadé néerlandais, qui commerce de son « popotin » !

Il y a environ deux mille cinq cents prisonniers, logeant théoriquement deux par deux dans des « calles » superposées.

À midi et demi le « rancho » (soupe) est servi à la « perolle ». La perolle est une sorte de grosse gamelle d’environ un mètre de diamètre, haute de trente centimètres, munie de deux poignées permettant son transport par les prisonniers.

Quant à la soupe, elle est constituée d’un peu de pommes de terre (patatas), un peu de pois chiches (garbanzos) et de beaucoup, mais vraiment beaucoup d’eau (agua). C’est alors la course : les premiers servis raflent les légumes qui flottent, les autres se contentent de la flotte !

À 19 h 30, resalut à la « Bandera » et puis c’est la resoupe.
Si la journée est chaude, la nuit il fait très froid.
Toutes les nuits, ils sont dérangés par de petites bestioles que l’on nomme punaises : elles se laissent tomber depuis la charpente pour atterrir sur les couvertures. Un vrai supplice !

À cela, s’ajoute que toutes les heures ils sont réveillés par une série de brames, qui fait le tour du camp : « Alerta ! ». L’autre lui répond « Alerta ! ». Ce sont les gardes qui poussent ce cri, de poste en poste, pour se maintenir éveillés.

Et puis, il y a les latrines ! Ah ! C’est quelque chose : d’une puanteur pestilentielle, elles sont situées au fond du camp, à droite, dans un bâtiment fermé et muni d’une seule entrée. C’est un spectacle immonde. Il faut avoir envie. Tout est liquide, rien de consistant. Évidemment on fait où on peut et devant tout le monde. Beaucoup attrapent la dysenterie qu’ils baptisent la mirandite.

Le marché noir, et la débrouille font rage ! C’est ainsi que l’on trouve une enseigne « Thé de Biarritz » où attendent boissons et gâteaux. Non, il n’y a pas de salon de thé au camp ! Mais un gars de Bordeaux, pâtissier de son état, a aménagé dans sa calle un petit espace où il confectionne et vend thé et gâteaux. Au-dessus de la poutre du 1er étage est placée une enseigne façon Far West : « Thé de Biarritz ». S’il n’y a pas de tasses en porcelaine, le thé est servi dans des gobelets confectionnés par un métallier à partir de boites de conserve ! Incroyable, on trouve de tout... à condition d’avoir de l’argent bien sûr.

Après un mois de ce régime, ils sont enfin libérés le 25 juin 1943, grâce à la Croix-Rouge qui les échange contre un sac de farine (les Espagnols sont sur leur faim).

Ils embarquent à bort du Sidi_ Brahim à Sétubal (Portugal) le 28 juin 1943 pour Casablanca, sur les chaines de montage de véhicules militaires américains qui sont à la base du réarmement de l’armée française, future « 1re Armée Française ».

Pour ceux que cela intéresse, un livre sur les aventures de mon père paraitra en principe mi-avril 2014 sous le titre « Ma drôle de guerre » (Jacques Flament Éditons).

Notes

[1Épicerie espagnole (le « v » se prononce comme un « b »).

[2(Camp de concentration de Miranda sur l’Èbre)

[3Ce camp de concentration ouvert en 1937 et fermé en 1947 a été construit sous l’égide des ingénieurs allemands pour emprisonner les républicains, les brigadistes internationales, « les rouges » en sommes.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

24 Messages

  • Bonjour si la suite (militaire) vous intéresse, sachez qu’il y a un collectif s’intéressant au devenir militaire de la plupart de ces évadés de France : le bataillon de choc et les commandos de France pour ne citer qu’eux (mais il y en a eu d’autres).

    http://www.1erbataillondechoc.com/

    On y trouve pas mal d’informations, sur ces unités mais aussi un peu de bibliographie sur les évadés de France.

    J’attends la parution de votre ouvrage avec impatience (mon grand-père faisait partie des « festivités de Miranda »)

    Répondre à ce message

    • Merci pour votre passage.

      Mon père n’a pas fait de carrière militaire, même si nous avons vécu dans « les colonies ».
      En quelle année votre grand-père s’est-il évadé, et par où est-il passé ?

      Répondre à ce message

      • Bonjour, plus de 6 mois après, je daigne enfin vous répondre (votre récent article y est pour quelque chose).

        Il a passé la frontière précisément le 7 aout 1943, par le col de la Nuria, aidé par Evelyne Peyronel de Font Romeu.

        Il a été incarcéré à Barcelone puis à Miranda avant d’être envoyé en Afrique du Nord le 30 novembre 1943 à bord du navire « Gouverneur Général Lépine » et à été intégré au Service du Matériel à Bordj Menaïel en Algérie puis aux Commandos de France le 19 avril 1944.

        Répondre à ce message

  • A-t-on le témoignage de personnes qui ont mené une double évasion, la seconde étant celle vers l’Espagne, précédée de celle de l’Alsace annexée vers la France occupée ?

    Répondre à ce message

  • Bonjour,
    J’ai lu votre article avec beaucoup d’intérêt puisque mon père compte également au nombre des « Evadés de France » : arrêté le 16 juillet 1943, il est interné successivement au camp de Jaca, Miranda et Uberuaga dont il est libéré le 30 novembre 1943.Lui aussi gagne Casablanca à bord du Sidi-Brahim. Affecté au 1er groupe des Commandos de France, il participera à la libération de l’Alsace.
    Cordialement.

    Répondre à ce message

  • Il y a une petite erreur dans le texte, le débarquement en Normandie a bien eu lieu en juin mais pas 1943 mais 1944 !

    Répondre à ce message

  • mon père,alors âgé de 19 ans,a passé la frontière en juillet 1940.Il souhaitait rejoindre Londres.Arreté par la Guardia Civil,il a été transféré au camp de Miranda où il a beaucoup souffert des conditions de détention.A l’époque la Croix Rouge n’intervenait pas.En juin 1941,il a été expulsé vers la France où le régime de Vichy l’a fait incarcérer à la prison de Perpignan.

    Répondre à ce message

  • moiBonjour,
    J’aurai 93 ans dans quelques jours, et je suis d’Oloron Ste Marie.. Moi aussi, je suis passé par Larrau pour rejoindre les FFL , le 13 mars 1943.
    J’étais à la prison de Figuérido...puis, moi aussi je suis parti avec le Sidi Brahim...puis ce fut les campagnes....avant de débarquer en Provence le 15 août 1944...Je faisais partie de la 1re DFL.
    Ma fille écrit pour moi tout ce parcours de la guerre que nous avons vécu et qui est mal connu.
    Très bien à vous de témoigner

    Répondre à ce message

  • Bonjour,

    Merci pour ce témoignage.

    Mon grand-père est aussi un Evadé de France, passé en Espagne le 18 juillet 1943.

    Il s’est ensuite engagé dans la Marine à Casablanca puis a été affecté à bord du Duguay Trouin qui participa au débarquement de Provence.

    J’ai collecté quelques liens intéressants sur mon annuaire perso mais ouvert : http://genealogie.laviolle.info/ann...

    A priori, les évadés de France pouvaient demander l’attribution de la médaille des évadés. Je suis preneur d’informations sur les décorés.

    Yves

    Répondre à ce message

  • Bonjour
    Je vous ai transmis hier photos de Miranda ( le derniere est une erreur), ainsi que site et mail.
    J’espère que vous le recevrez, que je ne mesuis pas trompé d’adresse.
    Cordialement
    U.Brillaud

    Répondre à ce message

  • Mon père s’est évadé de France par l’espagne le 14 janv 1943. Prison à Gerone. Puis camp de miranda de ebro. Libere en oct 1943, acheminé à Casablanca. Debarquement de Provence. Libération de Colmar. Dcd en 2003 à 87 ans. Je suis en contact avec M. Montagné. Cet épisode de la 2e GM injustement méconnu doit être rappelé. Merci .cordialement.

    Répondre à ce message

  • Bonjour,

    Suite à mon précédent commentaire et dans le cadre de mon blog généalogique, je viens de mettre en ligne quelques documents qui peuvent peut-être vous intéresser : http://genealogie.laviolle.info/dok...

    Répondre à ce message

  • Témoignage : En 1943, deux « évadés de France » pour échapper au STO 13 août 2014 22:06, par Marie-Hélène Touyaret

    Bonjour,
    Je vous remercie pour votre témoignage. Je vais essayer de trouver votre livre.
    Mon père était aussi un Evadé de France et je n’ai jamais pris le temps de le questionner sur ce sujet. je sais cependant qu’il a été emprisonné à Cestona puis à Miranda. Il est passé par l’Afrique du Nord, puis a débarqué en Provence et est remonté vers l’Alsace.
    Nous avons fait ensemble un voyage en Alsace et on a cherché désespérément les chemins de halage où il était passé avec son GMC qui s’appelait Nénette ou Rintintin.
    Voilà comme il a toujours eu la pudeur de ne nous raconter que les épisodes « amusants » de son aventure je cherche aujourd’hui à en savoir un peu plus sur ces jeunes qui ont fait preuve d’un grand courage.

    Répondre à ce message

  • Bonjour,
    mon mari a passé la frontière de Dancharia en octobre 1943 pour être orienté sur le camp de miranda de ebro
    il vient de décéder. Je veux rendre hommage à son histoire et la transmettre.
    Où puis je obtenir l’enregistement de son nom dans ce camp ?
    échangé ensuite contre un sac de blé, il partit en afrique du nord pour débarquer en provence.
    je viens seulement de découvrir le réveil des survivants où les informations, identiques, se recoupent sur ce sujet. MERCI

    Répondre à ce message

  • Mon mari décédé il y a 6 mois, était un évadé de France . Palois de 18 ans. Il a franchi la frontière a Dancharia mi octobre 1943, pour etre interne à Miranda de Ebro avant de partir pour l’AFN et le débarquement en Provence avec la 1re du maréchal de Lattre de Tassigy.
    je veux refaire son parcours et je cherche des éléments ou des hommes qui ont peut être croise sa route. Comme beaucoup, c’est au crépuscule de sa vie, qu’il a consenti à lacher quelques bribes sur son aventure. Sa disparition laisse un grand vide. Je m’accroche à cette période de sa vie,pour la fierté de la famille et la mémoire locale.
    Par ailleurs, comment puis-je acheter votre livre ?
    si vous pouvez me guider : SVP MERCI

    Répondre à ce message

  • Je suis actuellement étudiant en doctorat d’histoire contemporaine à l’Université de Pau Pays de l’Adour. Mon travail de thèse se situe dans le contexte de l’étude du Service du Travail Obligatoire (STO) dans les Basses-Pyrénées et les Landes pendant la Seconde Guerre mondiale. Je recense notamment les requis au STO « Evadés de France » sur la période 1943-1944. Des témoins, des observateurs et surtout des acteurs de cette période sont encore vivants. Parce que ces hommes sont les derniers, parce que leur grand âge permet à leur parole d’être libre, parce qu’ils peuvent encore faire vivre leurs souvenirs et charger d’émotion les lieux et les objets de souffrance, de haine, d’indifférence ou de compassion, l’histoire douloureuse et souvent méconnue du STO dans les Basses-Pyrénées et les Landes n’est peut-être pas derrière nous.
    Je fais appel à votre aide afin de valoriser ce travail d’étude et de recherche. Par avance je vous remercie.

    Alain Dubois
    Le Saint-John - D24
    61 r Lacaou
    64140 BILLERE

    e-mail : alain.dubois114@wanadoo.fr

    Répondre à ce message

  • merci pour ce temoignage.Mon père MARTIN PIERRE a suivi le même parcours .Evades de France en aout 1943, il a aussi été fait prisonnier et incarcéré à la prison de MIRANDA d’aout 1943 à novembre 1943.Il s’est ensuite engagé dans la 2e DB .Il ne nous a pas beaucoup parlé de son incarcération à MIRANDA en nous indiquant simplement que c’était « dur » .Les témoignages que je peux consulter sur internet nous montrent que cela était beaucoup plus « dur » que l’on pouvait s’imaginer.

    Répondre à ce message

http://www.histoire-genealogie.com - Haut de page




http://www.histoire-genealogie.com

- Tous droits réservés © 2000-2015 histoire-genealogie -
Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Ours | Charte | Logo | Espace privé | Logiciels | édité avec SPIP  |