• Adèle Lévy, pendant la guerre de Crimée, entre 1854 et 1855.
• Jeanne Lévy, en exil lors de la guerre franco-prussienne de 1870.
• Madeleine Léon, réfugiée à Aix-en-Provence puis à Bordeaux au cours de la Première Guerre mondiale.
Trois guerres. Trois femmes.
Trois manières d’attendre, de craindre, de tenir.
L’introduction de cette série, publiée sur le site www.histoire-genealogie.com, précise la démarche pour sélectionner les lettres, le style rédactionnel et les sources.
Ce premier portrait est consacré à Adèle Lévy. Il s’attache à son quotidien tandis que son époux, Michel Lévy, médecin militaire, est envoyé en Crimée. Une vie rythmée par l’attente, où se dit déjà, en creux, ce que la guerre fait aux femmes.

- Figure 1 Adèle Lévy (née Dupont)
Source : Archives famille Léon.
L’Union et la séparation
Le matin s’était levé sans éclat. Une brume froide enveloppait Metz, ce 29 décembre 1840 [1]. Nous nous sommes mariés à l’Hôtel de ville, simplement, discrètement. J’avais vingt-deux ans. Lui, trente et un. Michel était médecin militaire et professeur à l’hôpital militaire de perfectionnement, à Paris [2]. Il avait obtenu une permission du ministère de la Guerre pour assister à notre mariage.
J’avais tenu tête à mon père, Samuel Dupont [3], en épousant un homme que rien ne destinait à reprendre l’usine de sidérurgie familiale en Lorraine [4]. Je savais ce que je faisais. Je n’étais ni fragile ni ignorante. La guerre avait déjà marqué sa vie, bien avant que la mienne ne s’y attache.
Dans la salle publique, Michel m’attendait en uniforme. Pas celui des grandes cérémonies, il disait qu’on n’épouse pas en costume de théâtre. Quand nos regards se sont croisés, j’ai su qu’il me voyait telle que j’étais, sans parure. Cela m’a suffi.
Le soir, dans notre chambre, il m’a prise dans ses bras avec une grande tendresse. Il m’a guidée, sans emportement. Seulement cette certitude : une alliance d’âmes, unies non par l’instant, mais par la durée.
Me revoilà au présent, en juin 1854. Michel part pour la Crimée. Les journaux parlent de combats, d’épidémies, de famine. On y meurt aussi du choléra. J’ai rêvé qu’il était blessé. J’ai prié aussitôt.
Je savais à quoi m’attendre en l’épousant. La vie de Michel avait été façonnée par l’effort, la discipline, la pauvreté. La mienne s’était construite dans un monde bourgeois, réglé, prévisible. Nous venions de deux mondes différents. Je savais que cela ferait notre force et notre épreuve.

- Figure 2 Livre de prières d’Adèle Lévy.
Source : Archives famille Léon.
La veille de son départ, nous avons peu parlé. Les silences valaient davantage que les mots. Nous nous tenions là, recueillis, buvant notre présence jusqu’à la dernière goutte. Je feuilletais mon livre de prières israélites. Une fleur séchée glissée entre les pages portait encore le parfum d’un jour heureux.
Il a pris mes mains et les a portées à ses lèvres en me disant : « Prie pour moi, Adèle. »
Je n’ai pas pleuré.
Mais je savais que, ce soir-là, j’entrais dans ce monde invisible des femmes qui restent, qui tiennent le foyer, les enfants, les convenances, pendant que l’Histoire marche ailleurs.
Paris, le choléra
La mort est à nos portes. Elle les a déjà franchies. Marseille, Bordeaux, Avignon… et maintenant Paris. Chaque jour, la maladie gagne du terrain : le faubourg Saint‑Antoine, la Bastille, les quais de la Seine, la Cité, les Invalides. Plus de dix mille morts. Rue de la Chaussée‑d’Antin, pour l’instant, aucune trace de la maladie.
L’air sent le vinaigre et le chlorure de chaux. Les marchés se vident. Les légumes flétrissent sur les étals sans preneur. On se presse le visage couvert d’un mouchoir imbibé de camphre. Les fiacres évitent certains quartiers. Les familles fortunées s’en vont, parfois sans laisser de gages à leurs domestiques. La peur est si grande qu’on en oublie la charité.
Dois-je partir, moi aussi, avec les enfants, Auguste et Marie ?
Ma mère me presse de la rejoindre à Montmorency où nous avons une villa. « Là-bas, dit-elle, c’est la campagne, l’air est sain. » Les enfants pourraient courir dans le jardin. J’hésite. Partir, rester ?
Je fais tout ce que m’a recommandé Michel. Dans sa lettre du 15 juillet, il me donne ses conseils. Je la lis comme on lirait une ordonnance. Il n’est pas là. Pourtant, c’est sa voix qui guide mes gestes.

- Figure 3 Lettre de Michel Lévy à Adèle, Constantinople, 15 juillet 1854.
Source : Michel Lévy, Lettres d’Orient (1854‑1855), Paris, Armand Colin, 1905, p. 24.
J’ai cousu de mes mains des ceintures de flanelle pour nos enfants. La mienne est si serrée qu’elle m’oppresse, mais je la garde. Je couvre les enfants chaque soir, même lorsque la chaleur reste prisonnière des murs. Pas de crudités. Pas de fruits crus. Auguste a pleuré hier pour une prune. Je l’ai consolé comme j’ai pu.
Les autorités recommandent d’éviter toute agitation. Comment éviter l’agitation quand mon mari est à la guerre, que mes enfants dorment sous la menace invisible d’un mal qui fauche sans bruit ? Je ne sais jamais si la prochaine lettre viendra encore de la main de Michel, ou d’une autre, pour m’annoncer une nouvelle que je redoute sans oser la nommer.
Auguste dort. Marie s’abandonne toute entière au sommeil, les bras ouverts. Je les regarde longuement. Seigneur, si le mal doit venir, qu’il les épargne. Qu’il m’épargne aussi, non pour moi, mais pour eux. Et Michel… préservez-le, des fièvres comme des canons.
Entre salons et canons
Voilà trois mois que Michel est parti en Crimée.
J’ai désobéi.
« Je m’agite trop », dit‑il.

- Figure 4 Lettre de Michel Lévy à Adèle, Varna, 17 septembre 1854.
Source : Michel Lévy, Lettres d’Orient (1854-1855), op.cit., p. 82.
Il m’a écrit avec cette autorité que je lui reconnais : « Laisse‑moi maître maintenant de ma situation. » Je savais ce qu’il voulait dire. Il parlait en médecin, en officier, en homme habitué à la hiérarchie. Et pourtant, je n’ai pas obéi.
Une enveloppe cachetée m’a été remise ce matin : une invitation à une réception où se trouveraient le ministre de la Guerre, Jean-Baptiste-Philibert Vaillant [5], et Hippolyte Fortoul, ministre de l’Instruction publique et des Cultes. Dans ces salons où se mêlaient politique et mondanité, j’espérais pouvoir faire entendre ma demande pour le retour de Michel.
J’ai choisi le noir, non par coquetterie, mais en signe. L’absence de mon époux devait se voir.
La grande salle bruissait de conversations et d’éclats de rire. Uniformes, soies, dentelles. Je me suis approchée du ministre de la Guerre. J’ai demandé simplement si le retour de Michel pouvait être envisagé. Le ministre m’a répondu avec courtoisie : des paroles mesurées, une promesse vague. J’ai remercié. Les décisions se prenaient loin de ces salons, loin des femmes, loin des foyers.
Quelques semaines plus tard, j’ai accepté une invitation de Madame Vaillant, épouse du ministre de la Guerre. Un salon réservé aux dames. Jusqu’alors, j’avais décliné ces mondanités. Cette fois, j’y suis allée.
J’ai évoqué Michel, sa mission prolongée, l’attente. Madame Vaillant m’a écoutée, puis a dit, distraitement : « C’est là le sort des femmes de militaires. Nous y sommes toutes confrontées. » Elle a souri et s’est détournée.
J’ai compris alors que je n’obtiendrais rien de plus. J’ai pris congé, le visage calme, comme il sied à celles qui vivent dans l’ombre des décisions prises ailleurs.
Sur le chemin du retour, mes pensées se sont envolées vers Constantinople. Là‑bas, pas de lustres ni de dentelles. Pas de rires feutrés. Seulement le vent glacé de la mer Noire, les canons, les maladies, les hommes épuisés. Le contraste était cruel.
Dans le fiacre, j’ai fermé les yeux. Mes journées étaient faites d’autres combats : lever les enfants, surveiller les devoirs, tenir le budget, organiser la maison, écrire des lettres.
Attendre. Rassurer. Tenir.
C’est ce quotidien, fait de gestes répétés, qui me reliait à Michel plus sûrement que toutes les révérences du monde. Et même s’il m’avait demandé de ne rien faire, j’étais convaincue qu’aimer, parfois, c’est agir quand l’autre ne le peut pas, ou ne le veut pas.
Les présents de l’absence
1er janvier 1855. Six mois déjà que Michel est là-bas.
Ses lettres disent que tout va bien. J’ai appris à lire entre les lignes. Les journaux parlent à sa place : Varna, Sébastopol, Constantinople. Ils parlent de faim, de froid, de choléra, de morts.
Un colis est arrivé, accompagné d’une lettre. Une boîte longue, nouée d’un ruban. En l’ouvrant, une odeur d’Orient m’a enveloppée. J’ai défait le paquet : un bracelet d’ambre, couleur de miel brûlé, que j’ai passé aussitôt à mon poignet ; un bracelet d’argent finement ciselé ; deux bourses noires brodées de fils dorés ; deux châles brodés, les teintes m’ont coupé le souffle : vert, bleu nuit, safran. J’en ai porté un à mon visage, j’ai respiré son parfum d’épices, puis je l’ai posé sur mes épaules, pour retenir Michel contre moi.

- Figure 5 Lettre de Michel Lévy à Adèle, Constantinople, 1er janvier 1855.
Source : Michel Lévy, Lettres d’Orient (1854-1855), op.cit. p.170.
Autrefois, j’avais rêvé d’un diamant pour notre union. Michel m’avait souri : « Un châle t’irait mieux. Tu n’auras jamais l’occasion de porter un diamant. » Il avait raison. Aujourd’hui, ce châle me parle davantage de lui qu’aucun bijou.
Le soir, j’ai distribué aux enfants les présents de leur père. Marie a tenu longtemps entre ses mains le bracelet, elle l’a reposé avec soin dans son enveloppe, comme un objet sacré. Je me suis surprise à envier cette capacité à s’émerveiller sans mesurer le danger qui l’accompagne. À Auguste, Michel avait destiné sa croix de Grand officier, reçue pour ses services auprès des armées de Crimée. Je l’ai regardée dans sa petite main et mon cœur s’est serré. Trop lourde pour un garçon de dix ans. Trop chargée de gloire et de douleur. Auguste n’osait ni la porter ni même la regarder. Je me demandais comment un enfant pouvait porter un symbole de guerre et d’honneur, et combien la vie est injuste lorsqu’elle exige des plus jeunes qu’ils mesurent le fardeau des hommes.
Aimer, c’est attendre
C’est là que se cristallise tenir l’absence.
J’avais désobéi à Michel, contre son conseil de le laisser « maître de sa situation. »
Rien n’avait bougé.
Alors l’idée m’est venue d’aller à Constantinople.
Depuis des jours, je me disais : j’irai à Constantinople avec les enfants. Je suis allée au bureau des Messageries impériales, rue Notre‑Dame‑des‑Victoires. L’homme derrière le guichet tamponnait ses papiers sans me regarder. Il m’a dit que les départs se faisaient depuis Marseille, deux fois par mois, sur les paquebots ; dix jours de mer, peut‑être davantage, selon les vents et les escales.
Dix jours de mer… avec les enfants ! Soudain, la folie de mon projet m’a frappée. Dix jours enfermés sur un navire, ballottés par la houle, exposés aux tempêtes et aux maladies. J’ai baissé les yeux et quitté le bureau. Dehors, l’air froid m’a saisie. J’ai marché longtemps, le cœur serré, portant la honte de ma sottise. J’entendais la voix de Michel, grave, indignée. Et sa lettre, que je ne pouvais effacer de mon esprit.

- Figure 6 Lettre de Michel Lévy à Adèle, Constantinople, 1er février 1855.
Source : Michel Lévy, Lettres d’Orient (1854-1855), op.cit. pp. 189-190 .
J’en ai parlé à ma mère. Elle a soupiré : « Tu l’aimes jusqu’à l’imprudence. Et les enfants, qui les instruira là-bas ? Qui les protégera si tu tombes malade ? Constantinople n’est pas une place pour une mère. »
J’ai pleuré. Non parce qu’elle avait tort, mais parce qu’elle avait raison.
Je croyais que partir serait un acte d’amour. Aujourd’hui, je comprends qu’aimer, c’est attendre, tenir, espérer.
J’y renonce. Avec douleur.
L’union retrouvée
Michel est enfin parti de Constantinople le 19 avril 1855 et s’est embarqué pour Marseille. Il arrive le 26 avril, et quelques jours plus tard, le 1ᵉʳ mai, il est à Paris… jour de mon anniversaire. Le destin lui offre ce retour, un cadeau pour mon anniversaire.
Je l’imagine déjà franchir le seuil de notre demeure, mon cœur bondit de joie et d’appréhension. A-t-il changé ? Va-t-il me trouver amaigrie ? Huit mois d’absence !
Dans son regard, j’y vois la fatigue, l’autorité et la douceur. Comme à notre première nuit de noces, je revis ce moment où il avance ses mains et les pose sur mes épaules, sur mon cou. La chaleur de son corps me traverse.
Que de tendresse.
Les enfants courent vers lui : Auguste s’accroche à sa jambe, Marie l’embrasse sur la joue.
Et je sens que tout ce temps d’attente n’a servi qu’à mieux goûter la valeur de ce moment où nous allons nous retrouver.

- Figure 7 Monogramme et signature d’Adèle Lévy. Source : Archives famille Léon.












Adèle Lévy — Tenir l’absence (1818-1891)