Déplacer le regard
On a tant écrit sur la guerre. On a célébré les héros, gravé leurs noms dans la pierre, consigné les faits d’armes, les blessures, les pertes. Dans les mémoires familiales, ce sont souvent les combattants qui occupent le premier plan : leurs parcours, leurs traumatismes, leurs souffrances. Certains ont laissé des témoignages, adressant leurs lettres aux épouses, aux familles, aux proches restés à l’arrière.
On a beaucoup raconté les combats.
On a moins écouté celles qui attendaient.
Pendant que les hommes étaient au front, des femmes veillaient. Elles maintenaient le foyer, prenaient soin des enfants, administraient l’économie domestique, soutenaient à distance ceux qui se battaient, et attendaient une lettre, une nouvelle, un signe de vie. La guerre entrait dans les maisons, elle s’inscrivait dans les gestes quotidiens, obnubilait les pensées, usait les corps.
C’est de là qu’est né ce projet : saisir ce que la guerre fait aux femmes. Non pas à travers les événements militaires, mais dans l’épaisseur du quotidien, dans les inquiétudes contenues, dans la nécessité de continuer malgré l’absence.
J’ai choisi de centrer ce récit sur trois générations de femmes d’une même famille — Adèle Lévy, Jeanne Lévy et Madeleine Léon — et de ne pas donner de place directe aux figures masculines. Non par oubli ni par exclusion, mais par fidélité au regard adopté. Les hommes sont présents en creux, dans les lettres qu’ils envoient, dans l’attente qu’ils provoquent, dans les décisions qu’ils prennent à distance. Ne pas leur donner la voix principale, c’est rendre perceptible ce que fut l’expérience féminine de la guerre : un monde tenu à bout de bras, sans témoin, sans reconnaissance, dans la durée. C’est aussi refuser une hiérarchie narrative où l’événement militaire occulte la persistance du quotidien.
La guerre comme mémoire silencieuse
Cet article s’inscrit dans mon dernier livre né d’archives familiales « Ce que la guerre fait aux femmes : Attendre, craindre, tenir » : lettres, photographies, fragments de correspondance conservés sur plusieurs générations. Ces archives disent peu la peur des femmes, elles la taisent ou la formulent par des questions pratiques, une organisation minutieuse, des détails anodins. Face au chaos, elles cherchent une prise : tenir la maison, tenir dans le temps, maintenir la vie de tous les jours.
Ce qui se transmet n’est pas tant le récit de la guerre que des attitudes face à l’absence.
Là où les archives officielles consignent dates, batailles, victoires et défaites, les archives de l’intime déplacent le regard. Elles nuancent, contredisent parfois. Une victoire y est anticipée trop tôt, parce que l’espoir fait vivre. Les mouvements de troupes y sont flous, parce que la précision nourrit l’angoisse. Ces archives ne racontent pas ce qui s’est passé, mais comment cela a été vécu.
Choisir les lettres
Parmi des centaines de lettres conservées, nous avons retenu celles qui permettaient d’approcher le point de vue féminin. La sélection s’est faite selon trois critères :
1. Les lettres évoquant le quotidien, l’organisation du foyer, la routine qui s’installe.
2. Celles où affleurent les sentiments : l’anxiété, la lassitude, l’inquiétude.
3. Celles où la tension se fait maximale par l’excès d’écriture, l’insistance avec laquelle on demande des nouvelles des uns et des autres.
Cette approche permet de saisir l’expérience vécue, et de préparer la lecture des trois styles d’écriture que j’ai adoptés pour chacune des générations.
Adèle Lévy — Tenir l’absence (1818-1891)

Femme de la bourgeoisie du Second Empire, Adèle Lévy évolue dans les salons feutrés, le cœur alourdi par l’absence de son époux, le médecin militaire Michel Lévy, envoyé en Crimée d’avril 1854 à avril 1855 [1]
La guerre est lointaine, mais obsédante. L’attente devient un état permanent. Les mains d’Adèle tremblent en dépliant les lettres venues de Constantinople, Varna ou Sébastopol. Et pourtant, chaque matin, elle se redresse. Elle s’occupe des enfants, tient les comptes, répète les gestes nécessaires pour que la maison continue de vivre.
Nous ne possédons pas de lettres écrites par Adèle à son mari pour cette période. C’est à travers les réponses de Michel, conseils et inquiétudes formulés en retour, que se dessinent le quotidien d’Adèle et ses peurs.
Écriture de l’entre-deux
Pour Adèle, l’écriture de l’entre-deux s’est imposée : ni reconstitution exhaustive, ni fiction affranchie de toute source. Le récit s’appuie sur trente-neuf lettres que nous avons sélectionnées, adressées par Michel à son épouse. L’imagination prend ensuite le relais, non pour combler des manques, mais pour proposer une attitude féminine fidèle à un tempérament, à une époque, à une manière d’être au monde.
Adèle n’est pas une figure de parole ou d’action visible. Elle appartient à celles qui tiennent le monde sans bruit. Sa présence se lit dans ce qui persiste, dans ce qui reste debout. Écrire à son sujet, c’est accepter une langue retenue, une position de retrait, et reconnaître que certaines vies ne se comprennent qu’à condition de ne pas trop les faire parler.
Jeanne Lévy — Éprouver l’exil (1856-1913)

Adolescente, Jeanne est envoyée avec sa sœur à Folkestone, en Angleterre, pendant la guerre de 1870, sur l’insistance de ses parents, Adèle et Michel Lévy, restés à Paris. Elle leur écrit presque chaque jour. Ses lettres évoquent les cours d’anglais, les leçons de piano, la pluie, l’ennui. Elles se terminent toujours par une promesse : celle de retrouver ses parents après la guerre.
Adolescente, son corps change pendant que le monde s’effondre de l’autre côté de la Manche.
Interprétation retenue
Le quotidien de Jeanne a été reconstruit à partir du travail méticuleux de Fanchette Léon, ma belle-mère, qui a dépouillé les lettres de Jeanne et qu’elle a compilé dans un cahier nommé « Sentinelles, ne tirez pas…. ». Nous en avons retenu vingt-deux, écrites entre septembre 1870 et mars 1871. À leur lecture, il m’a parfois semblé que Jeanne me parlait.
Je n’ai pas cherché à restituer une voix adolescente telle qu’elle aurait pu s’exprimer au XIXᵉ siècle, ni à lui prêter une sensibilité contemporaine. J’ai choisi une écriture en retrait, attentive aux sensations plus qu’aux mots, aux silences plus qu’aux déclarations. J’ai tenté d’interpréter ce qu’une adolescente pouvait ressentir face à l’exil, à l’attente, à l’incertitude, sans jamais parler à sa place. Cette posture assumée laisse à Jeanne sa part d’opacité et respecte ce moment fragile où l’on éprouve davantage qu’on ne comprend sans jamais parler à sa place.
Madeleine Léon — Maintenir le lien (1882-1927)

La guerre de 1914 surgit dans la vie de Madeleine comme un coup de tonnerre. Sur les conseils conjoints de son époux, Paul Léon [2] et de son père, Paul Alexandre [3], sa mère, Jeanne Lévy étant décédée en 1913, elle quitte Paris avec ses deux enfants, Antoinette et Jean-Paul, d’abord pour Aix-en-Provence, puis pour Bordeaux.
Sa guerre se joue ailleurs : dans la patience imposée, dans la protection des enfants, et dans une vigilance constante. Tout repose sur une tension muette, sur la nécessité de tenir, sans savoir combien de temps encore.
Écriture polyphonique
La correspondance entre Madeleine et Paul Léon constitue le cœur de notre corpus. Le récit s’appuie sur des fragments de lettres laissés volontairement intacts dans mon livre, sans les dissoudre ni les commenter. Ils apparaissent comme des points d’ancrage, sobres et précis, autour desquels s’organise le quotidien.
Cette écriture est polyphonique : deux voix se répondent, chacune tente de rendre l’absence supportable à l’autre. Madeleine mêle le souci pratique à des gestes, des précautions et des arrangements nécessaires pour protéger ses enfants. Paul, de son côté, cherche à rassurer, à maintenir une continuité malgré la séparation. Le texte ne raconte pas la guerre ; il suit l’usure du temps, la répétition des jours, l’endurance silencieuse. Écrire Madeleine, c’est faire entendre une manière de tenir, non par le discours, mais par la persistance du lien.
Ainsi, deux solitudes se répondent :
« Je vous embrasse tous les trois, suffisamment mais aussi tendrement », écrit Paul.
« Mes plus tendres baisers », lui répond Madeleine.
Madeleine n’explique pas la guerre. Elle s’emploie à faire tenir le monde autour d’elle.
La suite de notre publication explorera trois parcours féminins à travers les guerres : Adèle Lévy, confrontée à l’angoisse et à l’attente pendant la guerre de Crimée ; Jeanne Lévy, adolescente exilée lors du siège de Paris ; et Madeleine Léon, qui, pendant la Première Guerre mondiale, s’efforce de maintenir le lien familial. Chacun de ces articles fera résonner une voix singulière, issue des lettres et des archives familiales [4], pour approcher ce que la guerre fait aux femmes.












Ce que la guerre fait aux femmes