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Des moines violents : Chanteuges 1724

Le vendredi 17 avril 2026, par Ivan Joumard

Un document non signé relate deux faits s’étant passés l’un en l’an 1723, l’autre l’année suivante. Pour mémoire, le prieuré bénédictin de Chanteuges était une dépendance de la puissante abbaye de la Chaise-Dieu depuis l’an 1137 dont l’abbé était donc seigneur de Chanteuges. Ce document dont la première page est reproduite ci-dessus, commence par une critique acerbe des moines :

« Les bénédictins de Chanteuge sont bien éloignés de la conduite de leurs premiers frères. Ils ne cherchent qu’à s’élever et à faire des acquisitions sur la terre, ils donnent dans des négoces [...] contraires à l’état de religieux, et qui les exposent souvent à commettre des péchés et en faire commettre aux autres. »

Un premier scandale à Pâques de l’an 1723

« L’année 1723 et le dimanche […] du St Sacrement le Sr curé de Chanteuge [1] après s’être duement acquitté de toutes ses fonctions voulut se donner le plaisir innocent de voir et de faire pescher sur les quatre à cinq heures du soir, en ayant le pouvoir et la permission de monsieur l’abbé Deveze vicaire général de S. A. E [2]. Mr le cardinal de Rohan abbé de la Chaizedieu et prieur dudit Chanteuge. »

Mais les moines ne l’entendent pas comme ça : « Lesdits révérents pères n’ayant aucun égard ni à la sainteté dudit jour, ni à la personne dudit sieur curé, s’assemblèrent et […] le père Béal [3] procureur, assisté de trois témoins et du garde [4] de S.A.E. armé de fusil ou pistolet, s’avança avec cette escorte vers ledit Sr curé ; […] les pescheurs étant d’un côté de la rivière [5] et ledit père et les témoins de l’autre, [...] et sans autre cérémonie, ledit père fit tirer par ledit garde un coup de fusil ou pistolet sur les pescheurs, qui prenant cette action pour un assassinat prémédité, se sauvèrent à la faveur d’une petite isle qui les derroba à la fureur de leurs adversaires. »

Évidemment, à une époque où aucun bruit ne venait troubler le calme des campagnes, ce coup de feu met les habitants en émoi : il se produisit « un grand tumulte parmi les habitants dudit Chanteuge, et on entendait de toute part crier : à la mort, à la mort de Mr le curé ! »

Revenu au bourg, le curé tente une réconciliation : « Ledit sieur curé revenu de son appréhension […], s’achemine vers ledit R. P. et après luy avoir fait offre du poisson qui avait été pris, luy demande raison d’un procédé si violent. Ledit P. Beal répondit audit Sr curé qu’il leur faisait tort, qu’il leur dérobait leur vie et subsistance, et qu’il en verrait bien de pire s’il s’avisait jamais plus de faire pescher. »

Des témoins sont là, qui essaient d’arranger les choses : « Après toutes ces menaces et plusieurs autres paroles outrées de la part dudit R. P. Béal, le sieur Dupuy [6], bourgeois dudit Chanteuge témoin occulaire des belles manières dudit père procureur, s’avance de plus près, salue fort honnêtement ledit père Béal, et le prenant par la main, le conjure de se réconsilier avec ledit sieur curé, avant que de se séparer. À ces paroles ledit père prend et saisit ledit Sr Dupuy par la gorge, le renverse par terre, et le tenant et l’étouffant, il l’aurait précipité du haut d’une muraille. Mais ledit Sr curé, considérant qu’on doit tout craindre d’un moine dont la malice est secondée par la force, arracha avec le secours de Mr Peghayre [7] présent et témoin de tout, sa proye qu’il allait dévorer et perdre. La rage et la fureur avaient si fort ému le corps et l’esprit dudit moine que durant quelques moments, il ne parut que par gestes menaçants et des paroles entrecoupées. »

Le chroniqueur termine son récit par une pique à l’égard du moine : « La scène eust été plus longue, et peut être plus funeste. Mais ledit père se départit de la compagnie au son d’une petite cloche qui l’appellait à souper. Il ne fut pas si obéissant au son de la grande cloche qui l’avait appellé par deux fois, quelque tems avant, au choeur et à la bénédiction du très saint sacrement ! »

Un deuxième scandale l’année suivante

Pierre Garenc [8], né aux Clastres (Mazeyrat-d’Allier) habitait à l’Arbre près de Chirac, une métairie disparue aujourd’hui. Marié en 1702 avec Marie Véziant, de Chirac, alors âgée de 12 ans, il abandonne son domicile en 1722 et s’emploie comme domestique à Saint-Georges-d’Aurac. Il revient à Chanteuges pour les fêtes de Pâques de l’an 1724 « dans le louable dessein de se réunir avec son épouse, par l’entremise de Mr le curé dudit lieu de Chanteuge ». Arrivant à Chanteuges, il va voir les religieux du prieuré auxquels il doit de l’argent : « [il] avoue en leur présence leur être redevable depuis quelque temps de deux cartons de grains [9]., ou plus, se montant le tout à la somme de cent sols [10]. »

Les moines demandent à être payés. Garenc, qui n’a pas l’argent, les supplie d’être patients, disant qu’il les payerait quand il aura rejoint sa famille. Les moines acceptent et Garenc se rend chez le curé en vue de la réconciliation avec sa femme « [qu’il] prie [...] de recevoir une nouvelle promesse de leur amitié et fidélité réciproque ; le tout s’étant passé avec édification de part et d’autre, lesdites parties ayant assisté aux offices divins dans leur église parroissiale ».

Garenc après avoir dîné chez le curé, prit le chemin de Chirac, lieu de son domicile, « content et satisfait de ce nouvel accord, il rendait en luy même des actions de grâces à Dieu auteur de la paix, et jouissait déjà du plaisir qui se trouve et qu’il avait autrefois goûté dans la parfaite union d’un mary avec son épouse ».

Mais les moines « l’ayant donc aperçu d’un peu loing, ils l’appellent, l’introduisent dans la basse cour du château dudit Chanteuge, le somment à leur payer la susdite somme de 5 livres. L’infortuné Garenc réitère la prière du matin, patience au nom de Dieu ? Donnez moy un certain tems et je vous payeray le tout ».

Le révérend père dom Pierre Mestre « le prit par la main, et cachant son mauvais dessein soubs le voile d’un rire mocqueur et affecté, il introduisit insensiblement ledit Pierre Garenc dans l’androit appelé la sacristie, où étant arrivé, ledit père s’armat d’une barre de plomb et par des paroles dures et menaçantes ordonne audit Garenc de se dépouiller de son habit pour gage et payement de la susdite somme. Les prières et protestations et prosternations dudit débiteur auraient désarmé la colère d’un exacteur le plus sévère. Mais le moine moins flexible que tout autre, bien loing d’y faire attention, la prière du suppliant ne servant qu’à aigrir le feu de sa malice, il frappe plusieurs coups de ladite barre de plomb sur ledit Garenc, et après quelques secousses cruelles, il le dépouille de son habit, et le renvoye ignomigneusement ».

Garenc de ce même pas va se plaindre auprès du prieur dom Cosme Perret [11]. Garenc le conjure de lui faire rendre ses habits, promettant de le payer dans les trois jours.

« Mais la voix évangélique souffre restriction, et est faite pour tout autre que pour ledit père, [qui] bien loin de couvrir cet homme nud, et d’exercer la miséricorde, luy conseille de se retirer au plus vite, et ne pas s’exposer à une seconde volée de coups de barre. Ledit Pierre Garenc tout confus et interdit sort de cette maison, cherche un amis pour être sa caution, ou pour luy faire rendre l’habit, s’addresse au Sr son curé, pour intercéder pour luy auprès dudit prieur. Ledit sieur curé étant occupé de quelque affaire sérieuse dit audit Garenc de prendre avec luy témoin et d’aller trouver le R. P. Prieur de sa part et qu’il le prie de luy remettre son habit et que ledit Sr curé sera sa caution et qu’il le payera le lendemain. Mais ledit Garenc n’eut pas plutôt paru dans la basse cour dudit château que les trois moines firent main basse sur luy, en disant qu’ils se mocquaient de sa caution. »

Garenc se défend : « se voyant investi par ses ennemis, s’arme d’une pierre, les assure que s’ils sont assez téméraires que de le frapper une seconde fois, qu’il est dans la résolution de se bien défendre. Ledit père Pierre comme le plus aguerri accepte ce généreux deffy, et luy dit, attends moy là, gueux, je vais chercher un bâton. Ledit Garenc le voyant donc revenir avec une barre, fût plus prudent que les moînes : il se sauve d’entre leurs mains et s’enfuit. Ledit père avec ses confrères qui l’animaient, le poursuivit un peu loin hors du château jusqu’au milieu de la place publique qu’on appelle le Roc, et fit par ce moyen plus de quatre témoins de la générosité des moines de Chanteuge, trois, contre un. Enfin ledit Garenc employe tant de parents et d’amis pour fléchir leur courroux que sur le soir un certain Marmeisse [12] de Fromenti par ses pressentes sollicitations et par sa promesse de payer obtint l’habit dudit Pierre Garenc. C’est par cette belle œuvre que les moines de Chanteuge on sanctifié une des fêtes les plus solennelles de toute l’année, savoir le st jour de pasques ! »

Et le chroniqueur de conclure :

« On demande pourquoi lesdits R.P. n’ont pas ainsy maltraité et dépouillé ledit Garenc, le matin à leur première vue. C’est, dit-on, parce qu’alors ils étaient à jeun, et que le mauvais traitement n’arrivat qu’à la seconde vue parce que lesdits pères avaient diné. Si on demande aux révérends pères mêmes, pour quoy se sont-ils comporté ainsy à l’égard de ce pauvre homme, c’est, répondent- ils, par l’inspiration de la belle mère [13] qui nous a conseillé de nous faire payer ce jour là par ledit Garenc son gendre, à quel prix qu’il en fut. L’excuse qu’ils apportent eux mêmes ne les met pas plus à couvert que celle qu’en donne le public.

Que le sort des habitants et particuliers de Chanteuge est à plaindre d’avoir affaire à des fermiers si affamés et si inexorable et à quel traitements ne doivent pas s’attendre les gros débiteurs, puisque pour trois cartons d’arriérages ils ont ôté l’habit à P. Garenc. »

Sources : Archives départementales de la Haute-Loire, 1 H 258/21.


[1Jean-Baptiste Thomas, curé de Chanteuges de 1722 à 1766.

[2S.A.E. : Son Altesse Éminentissime.

[3Gabriel Béal était moine au prieuré Sainte Croix de Savigneux (dépendant de la Chaise Dieu) en 1713.

[4Le prieuré employait un garde. Le garde était peut-être Jean Tastevin (né vers 1666, décédé le 17 juin 1736), époux de Jeanne Vaisson (22 octobre 1679 - 15 janvier 1724). Plus tard l’un d’eux se rendra coupable de violences envers les habitants.

[5Il s’agit de l’Allier.

[6Thomas Dupuy (1677 - 1742) est bailli et procureur d’office de Chanteuges. Les Dupuy étaient originaires d’Ambert. Thomas vint à Chanteuges où il épousa Demoiselle Louise Dulac. Le père de Thomas Dupuy était marchand et greffier d’Ambert. Il fonda à la Grandrive une fabrique de ce célèbre papier d’Auvergne fabriqué avec des chiffons et qui avait une grande réputation autrefois. Il s’enrichit et fut anobli.

[7Sans doute Jean-Baptiste Péghaire (1700 – 1739) notaire royal et procureur d’office de Chanteuges.

[8Il décède le 8 avril 1740 à L’Arbre.

[9Soit 40,5 litres selon Claude Best (1838). Métrologie de la Haute-Loire, précédée du système métrique avec des principes pour la conversion de toute espèce de mesures, impr. Pasquet, Le Puy, 172 p

[10Soit 5 livres. C’est le salaire approximatif d’un brassier (manœuvre) pour deux semaines de travail.

[11« qui n’ignorait pas l’affaire, puisque ledit P. Pierre avait fidèlement exécuté son ordre »

[12Peut-être Pierre Marmeisse, né en 1686.

[13Marguerite Boygrand.

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