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En route vers Salonique avec Elie Burnod de l’Armée d’Orient (avril-mai 1917)

1er épisode : de Vienne à Salonique


lundi 1er septembre 2008, par Claire Girardeau-Montaut, Michel Guironnet

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Ce « carnet de route » est tenu par Elie Burnod, simple brigadier envoyé en Macédoine.

Son récit débute le 27 avril 1917 et se termine le 15 janvier 1918. Son texte nous a été transmis par Madame Claire Girardeau-Montaut, sa petite-fille.

Elie Burnod, né le 22 mai 1883 à Collonges Fort l’Ecluse (01) dans le pays de Gex, avait d’abord travaillé comme commis à Genève, qui attirait de très nombreux frontaliers.

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Elie Burnod en 1914

A la veille de la Grande Guerre, en avril 1914, il s’y maria avec Marguerite Cusin, française elle aussi, après avoir monté une entreprise d’eaux gazeuses dont les siphons d’eau de Seltz, en verre bleu, portaient son nom.

Sa jeune femme reprit courageusement le flambeau après son départ. Un enfant naquit en 1917, qu’il ne connaîtrait qu’après son retour de la guerre. Il devint alors épicier, et il eut quatre autres enfants. Il passa le reste de sa vie à Genève, où il est décédé le 12 juin 1970, à 87 ans.

Resté français toute sa vie, il avait donc, à trente et un ans, été mobilisé en août 1914 au 13e Régiment de Chasseurs à Cheval, cantonné au Quartier Saint Germain à Vienne (Isère). Elie Burnod était fourrier pour les chevaux du régiment.

Très curieux de tout, l’expédition d’Orient fut son premier grand voyage. Celui-ci se prolongeant de 1917 à sa démobilisation en 1919, il en avait beaucoup appris mais ne s’était pratiquement jamais battu.

Ses traversées en hiver sur la Méditerranée entre l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient ne sont pas décrites ici : il a souvent raconté à ses enfants et petits-enfants le pont gelé des bateaux, ses quêtes de foin et de paille aux escales.... mais, malheureusement, n’a pas consigné par écrit ses souvenirs !

Ce "Carnet de route" est très intéressant et décrit bien le voyage par bateau, les endroits en Orient où sont passés des milliers de soldats entre 1916 et 1918. Les sentiments de la troupe sont aussi bien rendus.

Ce texte est riche également en indications "historiques" que j’ai précisé par des annotations entre parenthèses.

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Elie Burnod est facilement reconnaissable avec son dolman à brandebourg (debout dernière rangée, deuxième en partant de la droite)

« 27 avril 1917, 10 heures du soir : Rassemblement dans la cour du quartier Saint Germain à Vienne (Isère).
Nous sommes 187 désignés pour partir en renfort au groupe léger de l’armée d’Orient. L’adjudant chef Pichaucourt est chef de détachement Mr le Lieut(enant) Teyssere nous accompagne jusqu’à Marseille.

Le départ se fait en bon ordre, nous faisons nos adieux aux camarades que nous laissons au dépôt et nous partons pour la Gare. Là le Colonel Chauvey nous complimente pour notre bonne tenue et nous partons par le train de 11h 20.
Comme il est très tard, nous nous installons tant bien que mal pour dormir.
Nous nous réveillons à la gare d’Avignon le lendemain 28 avril.
28 avril 6 h : arrivée en gare 2h d’arrêt nous touchons à la halte repas ¼ de café du pain et de la conserve. Avec un camarade je m’esquive en ville, nous prenons un café au lait avec des brioches en sortant de la gare et nous faisons un tour.

La ville neuve est assez jolie et très propre mais les vieux quartiers laissent beaucoup à désirer. Nous arrivons devant l’ancienne demeure des papes située sur une hauteur qui domine la ville. Le château est imposant et ressemble plutôt à une forteresse. Il est entouré d’un parc immense.
8h départ d’Avignon, passage à Tarascon, Arles, et nous arrivons à Marseille, Gare St Charles à 14h.

Nous débarquons et le commissaire de gare nous envoie aux baraquements dits de la Faculté. Mr le Lieut(enant) Teyssere nous installe, nous lit les consignes du camp et nous laisse la plus entière liberté sous condition expresse de répondre à l’appel général qui aurait lieu tous les matins à 10h.

A peine installés nous faisons un brin de toilette et nous voilà partis à la recherche de la Cannebière et de la légendaire sardine qui autrefois bouchait l’entrée du port. Marseille est la ville la plus intéressante que j’aie vu jusqu’ici, l’on y trouve énormément d’étrangers.

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Première page du carnet

Beaucoup de soldats et d’officiers anglais depuis le petit Ecossais jusqu’au superbe Hindou. Italiens, Espagnols, Chinois, Annamites s’y entrecroisent.

La ville elle-même est très ordinaire en dehors des grandes artères telles que la Cannebière, la rue de la République, le cours Belzunce, la rue St Ferréol etc. ...Par contre le bas port avec ses canaux et ses rues étroites est infect et je ne crois pas qu’il y ait au monde de quartiers plus sales et surtout où il y ait autant de dépravation.

29 avril. pas de nouveaux, le bruit court que nous irons embarquer à Tarente (Italie). Tout le monde est content car c’est un beau voyage en perspective et il y a moins de danger à faire la traversée que depuis Marseille.

L’après midi nous faisons une jolie promenade autour de la corniche, le temps est superbe et la mer calme, nous admirons le château d’If. Ancienne forteresse construite sur un rocher en pleine mer. Nous rentrons en ville par le boulevard du Prado et la place Nationale.

30 avril. Mr Teyssere nous apprend que nous irons embarquer en Italie. Acclamations générales. Après la soupe visite du vieux port que nous traversons par le pont transbordeur. Superbe construction qui sert à transporter piétons et voitures d’une rive à l’autre.
Nous visitons ensuite le bassin de la Joliette, et les quais. Nous visitons ensuite le Palais de Longchamp et le jardin d’acclimatation. A 10h du soir, appel général pour le départ.

Mr Teyssere nous conduit en gare, nous installe dans le train et nous fait ses adieux.
Minuit départ de Marseille.

1er mai. Nous passons de nuit à Toulon et à peu près tous endormis, à la pointe du jour nous arrivons à St Tropez, la Côte d’azur commence toujours plus belle, plus on avance.
Fréjus, St Raphaël, Cannes, Nice, Villefranche s/mer, Monaco, Monte Carlo, Menton. Je note en passant le Château du Prince de Monaco. Superbe palais construit sur un rocher s’avançant en presqu’île et surplombant le mer.

A 6h du soir nous arrivons à Vintimille première gare Italienne. 35 minutes d’arrêt, changement de train pour prendre les wagons italiens et repartir dans la direction de Gênes.

Nous passons dans plusieurs petites gares insignifiantes et nous arrivons à San Remo, superbe station hivernale. Pendant la nuit nous passons à Génes sans rien voir et nous arrivons le lendemain matin à Civita Vecchia, petit port.
Nous traversons ensuite un pays assez pauvre, composé de collines arides où paissent quelques troupeaux de moutons.

2 mai. Nous arrivons à Livorno à 14h. Jolie petite ville assez propre où nous devons passer la nuit. Nous débarquons et nous cantonnons dans une caserne italienne.
Je retrouve Me Thorens ( ?) et je passe la soirée et la nuit avec lui. Nous visitons la ville où je ne trouve rien de remarquable sauf le port, la Place et la rue Victor Emmanuel.

3 mai. Nous repartons de Livorno à 9h (du matin) et nous longeons la mer jusqu’à Rome où nous arrivons dans la soirée à 21h.
Là une superbe réception nous est faite par Mr le Consul général de France, des prêtres et beaucoup de dames Françaises et Anglaises.

Nous repartons à 10h 40, regrettant de n’avoir pu visiter la ville éternelle ou tout au moins de n’avoir pu y passer en plein jour.
Je note en passant les aqueducs romains construits par Jules César. Ces aqueducs d’une longueur de plusieurs kilomètres et d’une hauteur atteignant en certains endroits plus de 150 mètres, alimentaient la ville de Rome en eau potable.

En gare une compagnie de la garde du roi nous rendait les honneurs. Pendant la journée nous avons admiré la campagne Romaine d’une culture irréprochable. J’ai remarqué en beaucoup d’endroits des charrues automobiles et des charrues à plusieurs socs tirées par des locomobiles placées à chaque bout du champ. Des troupeaux immenses de chevaux, de bœufs de moutons et de porcs paissent un peu partout gardés par des bergers montés sur des chevaux.

4 mai. Nous arrivons vers 8h à Caserta jolie petite ville située à 15 kilomètres de Naples.
On y remarque tout près de la gare une grande caserne contenant 1 régiment de Bersagliers (dans l’armée italienne, soldat d’infanterie légère) 1 régiment de Cavalerie et 1 d’Artillerie.

A côté se trouve le Palais royal transformé actuellement en hôpital militaire. Avec une jumelle on peut voir depuis le train le Vésuve. A partir de Caserta le ch(emin) de fer quitte le littoral Méditerranéen pour se diriger du côté de l’Adriatique et traverse la chaîne des Appenins. Nous passons dans un pays très pauvre composé de collines où il ne pousse pas un brin d’herbe.

Nous arrivons à 4h après midi à Foggia où nous avons 3h d’arrêt. Nous sortons pour visiter la ville mais nous rentrons vite en gare car nous sommes aussitôt assaillis par des mercantis qui vous agacent avec leurs offres multiples.

Les enfants de 5 à 15 ans, à moitié nus, vous demandent quelques pièces de monnaie et ne vous lâchent que lorsqu’ils les ont obtenues. Les commerçants vous prennent par le bras pour vous entraîner dans leur boutique. C’est la misère partout. Nous repartons à 7h (du soir) pour arriver à Tarente le lendemain à 6h du matin.

5 mai. Nous arrivons en gare de Tarente pour repartir 25 minutes après pour le camp de Bufoluto où nous arrivons à 7h ½. Ce camp installé depuis peu de temps par les Français est assez bien aménagé, bien que provisoirement. Il est situé sur un petit plateau qui domine la baie de Picoletto. Il est composé de baraquements en planches et de marabouts. De grands réservoirs d’eau potable y ont été installés. La baie de Picoletto forme un joli petit port mais les grands transports ne peuvent y arriver et restent ancrés à 1 kil(omètre) de la côte.

Nous restons 10 jours au camp de Bufoleto, nous sommes très tranquilles, mais nous nous y ennuyons, car nous ne recevons rien, ni lettres ni journaux. Nous n’avons comme distraction que la mer où nous passons une bonne partie de la journée, l’accès en est facile et l’on y arrive par une jolie plage sablonneuse. Nous nous amusons à faire la cueillette des oursins ou châtaignes de mer, des moules, huîtres, couteaux et autres coquillages.

Le 7 mai. « le Duc d’Aumale » (bateau pour les troupes) arrive avec un convoi de permissionnaires et nous devons embarquer le lendemain mais nous sommes trop nombreux et notre détachement est désigné pour rester au camp en attendant un autre transport.

Le 14 (mai 1917). « le Mustapha II » arrive avec 600 marins permissionnaires et nous embarquons le lendemain 15 mai.

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Elie Burnod en 1915

Le Mustapha II, 105 mètres de long sur 15 de large s’appelait avant la guerre le Théodore Mante. Il appartenait à une Cie Marseillaise et faisait le service de l’Algérie. Il fut débaptisé lors de l’affaire Mante réquisitionné par le Ministre de la Marine et transformé en croiseur auxiliaire. Il est armé de 4 canons et de glissières lance grenades.

C’est un assez bon navire qui en est à son 28e voyage depuis 8 mois qu’il est militarisé. Il a ramené les rescapés de la Provence et du Gallia.

Le Théodore Mante : bateau (tonnage : 3,496) construit en 1912, renommé Mustapha II en 1917, il sera reconstruit comme cargo en 1933 et renommé Djebel Antar, puis en 1937 vendu à Billmeir & Co, à Londres et renommé Helendra.

La Provence est une goélette marchande coulée par un sous-marin le 24 avril 1917 et Le Gallia est un croiseur auxiliaire mis sur cale en 1913 réquisitionné en paquebot. Torpillé le 4 octobre 1916 (Renseignements communiqués par Jean-Yves Le Lan).

En montant sur le navire on a une certaine appréhension, mais au bout de deux heures on ne pense plus aux dangers que l’on va affronter. Les marins sont on ne peut plus complaisants pour nous et s’estiment très heureux de ne pas avoir à aller aux tranchées.

La vie à bord est très sévère, la discipline est bien plus dure qu’à terre mais l’on s’y prête facilement. Deux fois par jours le clairon sonne le garde à vous et chacun doit se rendre au poste qui lui est assigné, muni de sa ceinture de sauvetage.
La nourriture est assez bonne, meilleure qu’à terre, et la plus grande propreté règne à bord. Nous assistons à l’embarquement du charbon, de l’eau douce (800 tonnes) et 10.000 caisses d’obus de 66 de montagne Italiens.

Nous devions quitter Tarente le lendemain 16 mai mais au moment d’appareiller le Com(mandant) fut appelé à terre et le départ remis à une date ultérieure. Il paraît que des sous marins étaient signalés dans la baie de Tarente.
Le lendemain 4 officiers anglais et 3 infirmières de la Croix Rouge embarquaient avec nous.

17 mai. Départ de Tarente. Nous assistons aux derniers préparatifs, le pilote est arrivé à bord par une barque, les embarcations sont hissées à bord, l’escalier replié et à 4h 35 le capitaine donne l’ordre du départ.

Le Mustapha démarre tout doucement, quitte la baie de Picoletto et vient traverser le port de Tarente. C’est un beau départ, un spectacle inoubliable. Les quais sont noirs de monde, six grands cuirassiers italiens, quatre torpilleurs, huit chalutiers, avec tout leur équipage sur le pont au garde à vous. Les officiers saluent et les hommes nous crient « Hip Hip Hourra ! »

Nous sortons du port par un petit chenal qui sépare Tarente la vieille de Tarente la neuve. Les deux villes sont reliés par un pont tournant qui ferme complètement le port et qui n’est ouvert que deux fois par jour.
Nous arrivons dans le golfe de Tarente qui forme lui même un immense port défendu par des batteries de chaque côté ; et au milieu par l’île de Caricouli qui n’est elle-même qu’un immense fort.
On remarque au milieu des hangars à dirigeables.

A notre sortie du port, nous sommes suivis par le navire italien Savoïa qui transporte aussi des troupes, trois torpilleurs français : La Carabine, La Foudre et Le Sous Lieut(enant) Hébert ; sont chargés de nous escorter, et une petite canonnière italienne qui est chargée de nous sortir des passes au milieu des champs de mines.

Enfin nous voilà en pleine mer et nous marchons de concert avec la Savoïa et entourés de nos torpilleurs. Nous croisons le navire français « Canada » qui rentre à Tarente, un peu plus loin nous rejoignons deux autres navires italiens escortés par un torpilleur.
Ils font route avec nous jusqu’à dix heures du soir et nous quittent pour prendre la direction de Valona. Nous assistons à un superbe coucher de soleil.

La nuit devient noire, le second du navire fait des rondes fréquentes pour s’assurer que tout le monde est à son poste. Nous nous couchons et dormons comme dans un bon lit.

18 mai. Nous nous réveillons et sommes tout étonnés de voir la terre, nous sommes devant l’île de Corfou. Nos torpilleurs sont toujours là, rapides comme l’éclair, ils font 4 fois plus de chemin que nous, se portant tantôt à l’avant, tantôt à l’arrière, ou par côté.
C’est la meilleure arme contre les sous-marins.

Nous continuons de longer l’île et nous croisons bientôt trois torpilleurs, deux anglais et un français, puis trois chalutiers anglais, ce sont des patrouilleurs en chasse ; puis bientôt deux hydravions français. Nous approchons de l’entrée du détroit de Corfou où est installée la base navale.

Huit heures, nous arrivons à l’entrée de la passe, une canonnière française vient nous prendre pour nous conduire, nous mouillons à l’entrée du détroit dans une petite baie où nous trouvons déjà installés, un contre-torpilleur, 2 torpilleurs et un transport français. 25 minutes après nous entrent le Duc d’Aumale et le Ré Vittorio qui reviennent de Salonique escortés de deux torpilleurs.

A peine avons-nous jeté l’ancre que les Grecs nous accostent avec de petites barques et viennent nous offrir des marchandises. Ici l’on paye avec du pain et des biscuits. Deux œufs pour un biscuit, 1 poule pour deux pains d’un kilo, 1 petit mouton ou 1 petite chèvre pour 6 ou 8 pains. Les matelots qui le savaient ont fait des économies et peuvent s’offrir du mouton, nous ne pouvons acheter que des œufs et des poules entre cinq ou six.
Au dire des matelots ce pain est revendu jusqu’à 3 ? ½ le kilo dans les villages.

L’île de Corfou tout au moins la partie que nous avons en vue n’offre rien d’intéressant, ce ne sont que des pâturages maigres et quelques arbustes.
5h : préparatifs de départ, à 5h10 nous démarrons toujours suivis de la Savoïa et escortés de nos trois torpilleurs.
Au large de la passe deux contre torpilleurs patrouillent dans tous les sens. Nous voilà en pleine mer, et la nuit nous commençons à apercevoir l’île Leucade. Tout est calme, nous nous couchons tranquillement.

19 mai 4h ½. Réveil en sursaut, quelques camarades qui sont déjà levés nous réveillent pour nous montrer un navire hôpital qui rentre en France. Il est tout illuminé et est réellement beau à voir dans la nuit.

7h une canonnière française vient à notre rencontre, nous approchons de Navarin où nous devons passer la journée, et elle vient nous conduire dans la passe. Nous entrons (dans) une jolie baie flanquée de rochers à l’entrée mais à l’intérieur nous sommes étonnés de trouver une jolie petite ville entourée de jardins.
Sur les rochers d’énormes inscriptions ainsi qu’un petit mausolée nous rappellent la bataille navale de Navarin en 1823, où les flottes alliées battirent la flotte turque.

Erreur sur la date ! C’est le 20 octobre 1827 : la ville de Navarin (aujourd’hui Pylos, dans le Péloponnèse) alors détenue par l’Empire Ottoman est prise aux Turcs par la flotte de la Triple-Alliance (Royaume-Uni, France, Russie). Cette victoire navale ouvre la voie à l’indépendance de la Grèce effective deux ans plus tard.

Nous jetons l’ancre et le torpilleur Carabine vient se ranger tout à côté de nous. Officiers et sous officiers sont invités à déjeuner à notre bord. Nous fraternisons avec les marins et nous avons l’occasion de vivre un peu leur vie. Les marins qui sont à bord des torpilleurs sont limités pour l’eau potable et restent souvent huit jours sans se laver, ils mènent une vie très pénible, ils ont l’air fatigués.

Nous devons lever l’ancre à 5h mais ½ heure avant de partir une barque à voile montée par deux civils vient nous accoster, ils demandent à parler au Commandant. Celui-ci aussitôt prévenu fit descendre la vedette, et accompagné de deux marins armés, partit aussitôt dans la direction de la montagne.

Il rentra au bout d’une heure, un des marins portant une grande perche. On sut plus tard que les deux civils avaient surpris un espion qui était en train de faire des signaux. Ils vinrent aussitôt prévenir le Commandant, mais quand celui-ci arriva l’espion avait disparu laissant sa perche sur place. On ne put savoir s’il avait pu accomplir ses desseins, mais pour plus de sûreté le Commandant décida qu’on ne partirait qu’à la nuit tombante.

Nos trois torpilleurs sortirent de suite faire des patrouilles et revinrent nous attendre à l’entrée de la passe. Il faisait nuit noire quand nous arrivâmes à la haute mer. Malgré nos craintes nous nous couchons et dormons jusqu’à 5 heures.

20 mai. Dimanche. A 8 heures nous arrivons en vue de l’île de Milos où se trouve la base navale. Nous mouillons sous les rochers de l’île Antimilos pendant que un torpilleur va reconnaître la passe.
Il revient 10 minutes après et nous entrons dans le port de Pakra. Jolie petite ville de 1500 à 2000 habitants. Le port est très joli, nous y retrouvons une dizaine de grands transports parmi lesquels le navire hôpital Flandre.

L’île de Milos ne présente rien d’extraordinaire, on y voit un peu de culture autour de la ville mais le reste est très montagneux. Sur les petites hauteurs quelques moulins à vent de construction bizarre.
Les matelots nous font remarquer un superbe navire boche capturé récemment dans l’Adriatique.

Le navire atelier la Foudre ancré dans le port de Milos transforme le Boche en Français.
Deux sous marins Grecs désarmés sont ancrés dans le port. Nous ne partons pas ce soir, les torpilleurs qui nous ont accompagnés jusqu’ici rentrent à Tarente avec un autre convoi. Nous devons attendre ici que d’autres viennent nous conduire jusqu’à Salonique.

21 mai, 8h. Pas de nouveaux, les officiers passagers vont à terre faire une promenade.
Notre Sousoff (Sous-Officier) vient nous prévenir que la section prend la garde à 10h.

17h 30 appareillage, tous les canots sont hissés, l’ancre remontée et à 5h 45 le Mustapha se met en marche toujours suivi de la Savoïa et de deux torpilleurs le Tromblon et la Fronde.
La nuit se passe assez bien, nous passons dans les îles de l’Archipel. Phares et signaux se croisent à chaque instant.

22 mai, 5h 45. Je me lève pour faire préparer le café aux hommes qui doivent faire la relève de 6h mais je m’aperçois que le bateau tangue terriblement et je retombe sur le pont aussitôt debout.
Après un quart d’heure nous arrivons pourtant à boire notre jus mais 5 minutes après il faut le rejeter. La mer est toujours plus mauvaise et tout fait prévoir une tempête terrible. Les matelots courent dans tous les sens, ferment tous les hublots, font tendre les cordages, ils ont l’air inquiet.

Vers sept heures, impossible de rester dehors, des paquets de mer arrivent jusqu’au pont supérieur et le navire penche terriblement. On croirait qu’il va se coucher pour ne plus se relever. Les vagues arrivent hautes comme des montagnes, c’est des heures d’angoisse impossibles à décrire et chacun croit sa dernière heure venue.

A un moment donné, nous apercevons une barque de pêche en perdition. Le pauvre pêcheur qui la monte nous fait des signaux de détresse mais notre capitaine a autre chose à penser et ne fait pas semblant de l’apercevoir.

Nous ne pensons plus aux sous marins. A 8h ½ un de nos camarades qui a voulu s’aventurer sur le pont dans un moment d’accalmie reçoit un paquet de mer qui le renverse dans la cale, laissant la porte ouverte et l’eau rentrer comme un torrent.
En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire notre cale est inondée et nous avons déjà de l’eau jusqu’aux genoux.

Nous nous élançons plusieurs dans l’escalier et après bien des essais infructueux nous arrivons à refermer la lourde porte.
Nous voilà tranquilles de ce côté mais nous sommes dans l’eau, nos couvertures et tous les effets que nous avons dans nos sacs sont mouillés, impossible de nous changer.
Pour corser l’incident la moitié des camarades ont le mal de mer et rendent tous ce qu’ils ont sur le corps.

Enfin vers 11h le soleil se montra un peu et la mer se calma, mais continua d’être houleuse jusqu’à six heures du soir ; heure où nous arrivons en face de Salonique.
Nous passons seuls devant le fort de Kara Bouroum. Pendant la tempête nous avions perdu les deux torpilleurs et la Savoïa. Une canonnière vient à notre rencontre et nous conduit au milieu des mines qui ferment la passe.

Devant le fort de Kara Bouroum nous apercevons un grand navire Anglais échoué. Les marins disent qu’il fut coulé par un sous marin en 1916.
A 6h 40 nous entrons dans le port de Salonique. La ville bâtie sur le blanc du coteau paraît assez jolie de loin avec ses maisons blanches et ses minarets. La ville neuve bâtie à la Française longe le bord de la mer et l’on y voit des navires de toutes les nations alliées.
Nous couchons en rade, il est trop tard pour débarquer. A 8 heures la Savoïa arrive et peu après nos deux torpilleurs.

A suivre...

P.-S.

Cette nécessaire recherche d’informations complémentaires pour situer ce document dans son contexte n’a été possible que grâce à la « galaxie » des sites et forums sur Internet consacrés à la Grande Guerre et à ses passionnés. Qu’ils en soient ici remerciés ! Michel Guironnet

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