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Il y a un siècle, un fait divers : le suicide d’un pauvre sabotier


lundi 5 mai 2014, par Michel Guironnet

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Grâce à « Gallica », je pars fréquemment à la découverte, dans les journaux anciens, de faits et anecdotes concernant l’un ou l’autre des villages portant le nom de Saint Léger. Mes trouvailles servent, avec la complicité de mon ami Christophe Ripoche, à enrichir les pages du site des « Saint Léger de France et d’Ailleurs »..
Étant un « incorrigible curieux », ma passion de la généalogie faisant le reste, ces articles de presse suscitent bien souvent des recherches sur ces « tranches de vie » oubliées. Ainsi celle de ce pauvre sabotier mort tragiquement un jour de printemps 1907.

« Le cadavre du nommé Gautreau »

Déniché dans « Le Matin » du 14 mai 1907, cet entrefilet ouvre l’enquête. Un article dans « Le Matin » du lendemain m’en apprend un peu plus. C’est un jeune ouvrier sabotier travaillant à quelques kilomètres de Saint Léger-sous-Cholet (Maine et Loire) « chez M. Mousseau, à May-sur- Evre »

Après avoir vainement cherché, entre 1880 et 1885, la naissance d’ Alcime Gautreau dans l’état civil en ligne de Saint Léger sous Cholet, il devint évident qu’il n’est pas natif du cru.

Les recensements n’étant pas en ligne, reste la solution de chercher dans les « tables alphabétiques » du recrutement du bureau de Cholet. En effet, tous les jeunes hommes des villages des environs, futurs soldats de 20 ans, sont recensés dans le département.

Je passe en revue (sans jeu de mot !) les classes 1900 à 1905 sans succès : il y a bien des Gautreau... mais pas d’Alcime ni d’Alcide (son prénom officiel ou son prénom d’usage ?). Toutefois, je vérifie sur les registres matricules grâce à leurs numéros : ils sont pour la plupart partis à la guerre de 14-18.

Néanmoins, je note que les Gautreau naissent « un peu partout » en Maine et Loire, ce qui complique ma recherche dans l’état-civil des communes correspondantes.
Ne trouvant rien, je recommence avec le bureau de recrutement d’Angers recensant les jeunes hommes dans le reste du Maine et Loire. Alcide reste introuvable ! Mon intuition me dit alors qu’il n’est pas du département... mais où chercher ?

« Le Petit Courrier » journal local étant en ligne sur le site des archives du Maine et Loire, je décide de regarder si, en mai 1907, il est question de « notre » Alcide. Bingo ! Un article du 14 mai donne un bel indice qui débloque ma recherche :

Le dit Gautreau est « originaire de La Forêt » : c’est probablement La Forêt-sur-Sèvre, dans les Deux-Sèvres.
Je fonce sur le site des archives départementales pour vérifier dans le recensement de 1906. Bingo encore : Alcide est bien là avec sa mère :

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Recensement de 1906 La Forêt sur Sèvre

Il est même indiqué l’année de sa naissance : 1882 et la commune : Chanteloup, dans les Deux-Sèvres. C’est alors un jeu d’enfant de retrouver son acte de naissance :
Alcide Fridolin (et non Alcime) Gautreau est né le 23 septembre 1882 à Chanteloup dans les Deux Sèvres. Son père s’appelle Jean, il a 34 ans et est domestique. Sa mère se nomme Augustine Girard et elle à 25 ans.

Grâce à cela, je reprends les tables alphabétiques de recrutement mais cette fois pour les Deux-Sèvres.
Bingo de nouveau : Alcide Fridolin porte le numéro 1910. Lorsqu’il est recensé, en 1902, il est déjà sabotier et habite Saint Léger sous Cholet !

« Fils aîné de veuve »

« Cheveux et sourcils blonds, yeux bleus, front couvert, nez fort, bouche moyenne, menton rond, visage ovale » Alcide mesure 1 mètre 60. Son degré d’instruction est noté 3, ce qui veut dire qu’il possède une instruction primaire.

Bon pour le service, il est « incorporé au 20e Bataillon de Chasseurs à pied à compter du 15 novembre 1903…envoyé dans la disponibilité le 17 octobre 1905 étant devenu postérieurement à son incorporation dispensé au titre de l’article 21 comme « fils aîné de veuve » Certificat de bonne conduite accordé »

Sur sa fiche matricule, je trouve la preuve absolue qu’il s’agit bien de lui :

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La preuve absolue !
Extrait du registre matricule militaire d’Alcide Gautreau, numéro 1910 classe 1902, bureau de recrutement de Niort. R 660_4 vue 641 / 778 sur le site des archives départementales des Deux-Sèvres

Cela est confirmé par son acte de décès retrouvé dans les registres en mairie de Saint Léger sous Cholet :

« L’an mil neuf cent sept, le douze mai, à huit heures du matin, heure légale, par devant nous, Lefort Jean, Maire et Officier de l’état civil de la Commune de Saint Léger sous Cholet, canton de Beaupréau, arrondissement de Cholet, département de Maine et Loire, ont comparu à la Mairie
Gadras Pierre, âgé de trente-huit ans, cordonnier, Guillemineau Jean-Baptiste, âgé de trente-sept ans, forgeron, domiciliés au bourg de cette commune, non parents du défunt. Lesquels nous ont déclaré que Gautreau Alcide Fridolin, âgé de vingt-cinq ans, sabotier, domicilié au May-Sur-Evre et né à Chanteloup, canton de Montcoutant (Deux-Sèvres) célibataire, fils de feu Gautreau Jean-Pierre, décédé à Chanteloup, et de Girard Augustine Marie, domiciliée à la Forêt sur Sèvre (Deux-Sèvres), est décédé à l’étang de cette commune aujourd’hui à cinq heures.
Après nous être assuré du décès, nous avons dressé le présent acte que les témoins ont signé avec nous après lecture »

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Saint Léger sous Cholet
Vue générale et étang au clair de lune

« Pour ma mère, je me suicide »

Augustine Girard, sa mère à qui il adresse ce dernier mot, est veuve et elle habite déjà en 1902 à La Forêt sur Sèvre (canton de Cerizay). Dans le recensement de 1906 (voir plus haut), avec « notre » sabotier Alcide, il est noté un « fils » et deux « filles » du nom de Blouin :

- Auguste, né en 1886 à Chanteloup, sabotier.
- Antonine, née en 1891 à Moncoutant, couturière.
- Marie, née en 1899 à Moncoutant, sans profession.

Cela suppose que la mère de notre sabotier est veuve deux fois : du père d’Alcide et du père des trois enfants Blouin. Reste à le vérifier !

D’abord la naissance de Chanteloup :

- Augustine à des jumeaux : Auguste Arthur et Henri, nés le 22 mai 1886... le père se nomme Auguste Jean Baptiste, il a 30 ans, et est sabotier ! Henri ne vivra que « quelques minutes ».

Ensuite, les naissances de Moncoutant. Le père est toujours sabotier :

- Antonine née le 14 juin 1891.
- Marie née le 16 février 1899.

Le père de notre sabotier ; Jean Pierre Gautreau ; est donc mort entre 1882, date de naissance de son fils Alcide, et 1886, date de naissance des jumeaux Blouin.
Rien dans les registres à Chanteloup, rien à Montcoutant. Par contre, dans le recensement de 1886 à Chanteloup, nous retrouvons bien le couple Blouin-Girard, et découvrons une grande sœur d’Alcide : Agathe Gautreau 6 ans. A noter que le petit Auguste Blouin n’a que 8 jours, ce qui suppose que le recensement a lieu fin mai !

« Geneviève Agathe Fridoline Gautreau » nait à Puidery, hameau de Chanteloup, le 24 octobre 1880. Son père est domestique. Dans le recensement de 1881, il sera dit « journalier ».

Reste à chercher le deuxième mariage d’Augustine qui nous renseignera, peut être, sur la date et le lieu du décès du père d’Alcide. Bingo ! Elle se remarie à Chanteloup le 27 novembre 1885.

Son second mari a 30 ans : il est né aux Brouzils, en Vendée, le 23 septembre 1855. Il est déjà sabotier et domicilié à Chanteloup.
A noter que l’acte de naissance présenté pour justifier de son identité lors de son mariage date du 14 mai 1881... soit 4 ans plus tôt. En a t-il eu besoin pour se déplacer de la Vendée à la région de Cholet ?

Augustine Girard a 31 ans, née à Chanteloup le 22 avril 1854, « veuve de Gautreau Jean Pierre, décédé à Courlay le douze août mil huit cent quatre vingt trois »...Alcide a alors à peine un an !
L’acte retrouvé dans les registres de Courlay (Deux-Sèvres) indique que Jean Pierre, domestique domicilié à Chanteloup, est décédé à 9 heures du matin « près le village de Puy Doré ». Il n’a que 35 ans. Que lui est-il arrivé ? Que faisait-il là ? Mystère.

Jean Pierre Gautreau a épousé Augustine Girard le 27 novembre 1877 à Chanteloup. Il a alors 28 ans et est déjà « domestique à Bressuire ». Né à Saint Amand sur Sèvre le 3 janvier 1849, ses deux parents sont décédés. Une petite fille, Marie Celestine, nait de cette union le 21 mai 1878 à Chanteloup.

Alcide, orphelin de père très tôt, a du probablement apprendre la profession de sabotier par Auguste Jean Baptiste Blouin. Cela a dû être aussi le cas pour son demi-frère Auguste.

Ne reste plus qu’à trouver où et quand est mort le père adoptif de notre pauvre sabotier. Un ou deux clics sur les actes en ligne… et voilà :
il est mort le 26 août 1905, à 50 ans, « à deux heures du matin, en son domicile en ce bourg » à La Forêt sur Sèvre.
C’est « Girard Fridolin », 42 ans, demeurant à Pugny « profession de domestique qui a dit être beau-frère du défunt » qui déclare le décès. Jean Baptiste Martineau, 43 ans, lui aussi domestique, demeurant à Chanteloup, l’accompagne. Il a dit « être ami du défunt ».

Augustine est veuve pour la deuxième fois… Alcide, lui, est de nouveau « orphelin » : avec toutes ces épreuves, il doit commencer à « broyer du noir ».

Il y a de belles pages sur le travail du sabotier dans le livre d’Alain Corbin « Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot : sur les traces d’un inconnu, 1798-1876 ».
C’est dans le Perche et quelques années avant celui qui nous occupe mais c’est peut être encore vrai dans le Choletais au tout début du XXe siècle.
Lire :
- http://www.histoire-genealogie.com/...
- http://pierre.campion2.free.fr/ccor...

Site sur les sabotiers :
http://zamiroles.jimdo.com/les-vieu...

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8 Messages

  • et si l avait été battu avant . 7 mai 2014 10:17, par josie marie

    Merci encore de cette histoire J’imagine moi que ayant été battu (voir les marques visages) dans une rixe ... histoire d’amour ? ou rivalité autre ... il a été si désespéré qu’il s’est suicidé !

    Répondre à ce message

  • Merci d’avoir fait « renaitre » ce pauvre homme, a t’il eu des descendants ?
    Cordialement

    Répondre à ce message

  • Bonjour à vous et merci pour cet article pour le moins passionnant.

    Pour ce qui est des coups sur le visage,il a du se fracasser contre la pierre lors de sa chute. L’on sait aussi que les sabotiers se battaient pour acheter certains bois nécessaires à leur travail.
    Ou pourriez-vous trouver traces du rapport de l’autopsie de l’époque ? en Gendarmerie dans les archives ou autres ?vous récolteriez certainement plus de détails sur votre personnage.
    Merci pour cet article et dans l’attente de vous relire sur un prochain .
    Isabelle

    Répondre à ce message

  • Bonjour Michel Guironnet. Et bravo pour votre recherche.
    Mais pourquoi cet attrait pour les villages du nom de Saint-Léger ? l’explication doit être elle aussi très intéressante !

    Auriez-vous trouvé quelque chose sur le village de Saint-Léger aux bois,76 ?, où les grands-parents de ma grand-mère tenaient un relais de chasse marée au milieu du 19è siècle.

    Bon week end
    JBE

    Répondre à ce message

    • Bonsoir,

      Merci pour votre commentaire.
      En fait, mes ancêtres maternels sont issus de Saint Léger sous la Bussière, en Mâconnais (71)

      Après avoir publié il y a plus de 10 ans mes premiers articles sur eux dans ce magazine, Christophe m’a contacté pour me demander s’il pouvait utiliser ces textes sur son site.

      Je me suis pris au jeu de chercher des anecdotes sur « mon » Saint Léger et, chemin faisant, sur quelques autres. Au fil des années, c’est devenu un « virus » !

      Pour votre question, je répercute à mon ami Christophe qui connait un monde fou. L’un d’eux pourra certainement vous aider.

      Cordialement.
      Michel Guironnet

      Répondre à ce message

      • Bonjour à tous,
        Merci pour cette belle histoire de sabotier(s).
        Mais, comme Isabelle, je me pose la question des marques sur le visage ? Que les toubibs père et fils concluent au suicide,ils sont compétents pour cela,mais en tombant dans l’eau,même avec avec une grosse pierre« devant » le « corps » reste derrière et suit le mouvement !
        Mais là,supposition....qui n’enlève rien à votre mérite.
        Cordialement,ab.

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  • C’est... palpitant !
    Et émouvant de savoir que ce pauvre homme suscite l’intérêt 1 siècle + tard par des passionnés d’« ancêtres » !!

    Merci de l’avoir partagé.

    Je me dis aussi qu’il ne faut pas baisser les bras ds les recherches -> les méandres de la vôtre sont encourageantes, astucieuses, pertinentes et ... efficaces !
    Je vais me replonger différemment ds les miennes ; merci !

    Sinon : les descendants de ce pauvre ’suicidé ?’ vous ont ils contacté ? vous avez fait un magnifique travail d’investigation et leur livrez sur un plateau doré !!

    Répondre à ce message

  • Bravo pour vos recherches !
    C’est un exemple typique de ce à quoi on peut arriver quand on commence à tirer une ficelle en généalogie, cela frole l’enquête policière et est passionnant.
    Bon courage pour la suite car des Saint Léger il y en a quelques uns !!

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