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Jeanne Bardey, dernière élève d’Auguste Rodin (3e épisode)

« Vous êtes mon Pygmalion ... »


jeudi 21 juin 2012, par André Vessot

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- Pour lire les précédents épisodes

Avec François Guiguet Jeanne Bardey a bien progressé dans l’art de la peinture. Mais sa rencontre avec Rodin en 1909 ouvre de nouveaux horizons à son ambition artistique qui s’élargit à la gravure, la fresque, la sculpture. Il a décelé en elle un don de voir. Continuons donc notre voyage pour découvrir l’artiste lyonnaise dans une nouvelle étape de sa vie.

Dans les lettres à François Guiguet nous avons vu l’enthousiasme de Jeanne et son acharnement pour progresser dans les techniques qu’elle mettait en oeuvre, même si parfois elle rencontrait quelques difficultés. Mais pour se parfaire elle sentait le besoin d’avoir un grand maître, d’autant plus qu’elle avait commencé de se faire la main dans la sculpture. Pour moi il ne fait pas de doute que Jeanne savait très bien ce qu’elle voulait et l’idée de devenir l’élève de Rodin lui avait probablement traversé l’esprit. Elle avait un atout non négligeable, c’était une fort jolie femme, le hasard d’une rencontre a fait le reste.

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Jeanne Bardey (Photo collection privée)

Selon la tradition c’’est dans un café de la rue Garancière, près du Luxembourg, que Rodin reluqua fin mars ou début avril 1909, une artiste lyonnaise qui tenait un carton à dessins sous le bras. Il voulut jeter un coup d’oeil sur les dessins, murmura quelques compliments ... Ils engagèrent la conversation ... [1] Pour la suite je ne rentrerai pas dans les détails de ses rapports en dents de scie avec Jeanne Bardey qui a 37 ans au moment de cette rencontre. Hubert Thiolier l’a écrit avec beaucoup de rigueur et de minutie dans un ouvrage qui fait référence : "Jeanne Bardey et Rodin, une élève passionnée, la bataille du musée Rodin". On ne le trouve plus aujourd’hui que chez les bouquinistes ou dans les bibliothèques publiques (et notamment aux archives du Musée Rodin).

Je me contenterai, bien modestement, d’évoquer ce que j’ai découvert au fil de mes recherches, quant au parcours artistique de ma lointaine cousine. Par une belle journée de septembre, je suis allé avec mon épouse à l’hôtel Biron sis rue de Varenne et pour ainsi dire à sa rencontre. Très bien accueillis par l’archiviste dans la salle de lecture du musée Rodin, nous avons dépouillé la documentation et la correspondance de Jeanne Bardey.

Mais avant de poursuivre il me semble important de présenter l’environnement féminin de Rodin, encore bien vert pour ses 69 ans.

L’environnement féminin de Rodin



Le tout Paris était au courant de sa "sensualité surhumaine" et de ses aventures érotiques. Il disait pour se justifier "l’éblouissement d’une femme qui se déhabille fait l’effet du soleil perçant les nuages". Lorsqu’il se promenait dans les rues de la capitale, Rodin n’avait pas les yeux dans ses poches. Sa quête d’une jolie femme était quasi permanente ; il voyait déjà en elle un modèle se déshabillant pour lui. [2]

  • En 1864 il rencontre Rose Beuret, une ouvrière couturière âgée de 20 ans qui lui servira de modèle et deviendra sa maîtresse et sa future épouse, et avec qui il aura un fils Auguste Eugène Beuret en 1866, qu’il ne reconnaitra jamais.



  • En 1883, Rodin fait la connaissance de celle qui deviendra sa brillante jeune élève puis sa muse, Camille Claudel, alors âgée de 19 ans, qui partage son atelier et participera activement à la création du monument "Les Bourgeois de Calais". Il entretiendra avec elle une relation artistique et amoureuse passionnée et tumultueuse qui durera 15 ans. Rodin refusera fermement les demandes de mariage de Camille, qui finira par s’éloigner avant d’être internée par sa famille. Il ne semble pas que Jeanne Bardey l’ait côtoyée, tout au plus l’a-t’elle croisée à l’occasion d’un salon.



  • En 1904, Rodin devient l’amant de la peintre et femme de lettres britannique Gwendolen Mary John (1876-1939), soeur du peintre Auguste John. Elle lui sert de modèle pour la Muse Whistler. Vers la fin de leur relation, c’est-à-dire avant le règne de la duchesse de Choiseul, elle fut extrêmement troublée au point de manquer sombrer dans la folie.



  • Puis peu avant 1907 il rencontre la duchesse de Choiseul - née Claire Coudert, issue d’une très riche famille américaine - dont il devient l’amant jusqu’en 1912 ; Claire de Choiseul mettra Rodin en contact avec de nombreux américains fortunés.



  • Je ne voudrais pas oublier de citer deux autres femmes : Judith Gladel (1873-1958) femme de lettres et journaliste, biographe de Rodin et Marcelle Fédencieux, amie intime du peintre Maurice Martin puis épouse de Marcel Tirel, secrétaire de Rodin.

Pour plus de facilité de lecture j’illustrerai mon propos avec quelques extraits de lettres à Auguste Rodin ou à François Guiguet, je vous invite cependant à les consulter en cliquant sur les dates en bleu.

Jeanne ne compte pas s’en tenir à cette première rencontre avec Rodin car elle voudrait savoir si son travail présente quelque intérêt et surtout elle souhaiterait bien interpréter l’une de ses oeuvres. Elle l’exprime dans une lettre : Permettez que je vienne vous rappeler quelques unes des belles promesses que vous m’avez faites lundi lors de l’entrevue que j’ai eue avec vous. Je n’ose les espérer toutes, elles étaient trop belles ! Mais laissez-moi vous prier de m’en accorder une seule : celle de venir une fois chez moi afin que vous jugiez si mon travail mérite quelque attention de votre part et si vous jugez que mes recherches ont le plus petit intérêt ne me refusez pas la possibilité que je fasse quelque chose d’après une de vos œuvres. De cette manière je vivrai en communion de pensée avec le seul maître qui sait donner de sa vie au monde inerte … [3]

Faites de moi un enfant de votre art

Dans une très belle lettre du samedi 22 mai 1909 elle livre ses états d’âme à Rodin. Elle exprime son amour du beau sous toutes ses formes et reconnaît le bonheur qu’elle éprouve depuis qu’elle s’est donné totalement à son art. ... Très tardivement mes yeux se sont ouverts et ma main a pu traduire des formes. Je connais le bonheur depuis que je travaille ; il y a un an et demi seulement que je me suis donné à l’art que je cultive. Il m’a prise toute et sans réticence ...
Avec des propos très élogieux, elle lui demande de devenir son élève : ... puisque d’un regard vous avez conquis son cœur de vos paroles et de vos enseignements faites en un enfant de votre art. Elle vous sera toujours docile et dans le sillon si noblement tracé laissez-là vous suivre.

On sait grâce à une lettre à François Guiguet que Jeanne a rendu visite à Rodin ce même samedi après-midi : il m’a reçu aujourd’hui d’une façon charmante a travaillé devant moi au buste du duc de Rohan. Il m’a grondé de ne pas lui avoir apporté mes dessins. Il m’a dit qu’il viendrait les voir mardi.

Rodin est ensuite revenu la voir en juillet, puis en octobre, pour le plus grand bonheur de la jeune artiste lyonnaise. ... Je n’ai pas une minute à moi ; je ne m’appartiens pas et en souffre d’autant. J’ai vu aujourd’hui pour la 3e fois Rodin. Mes dessins sont classés ; il y en a plus de bons que de mauvais. Mon travail lui plaît mais pas mes figures, manque d’ensemble ... Etudiez dans un autre sens ... [4]

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Jeanne Bardey, Auguste Rodin, gravure (Extrait de la brochure Madame Bardey, 1924)

Comme l’a écrit Hubert Thiolier, on ne peut qu’être convaincu de la volonté de Jeanne Bardey de devenir une élève digne de Rodin. Levée souvent à cinq heures du matin, couchée après minuit, elle était résolue à progresser, réalisant de 20 à 40 dessins par jour [5]. Dans sa lettre du 13 décembre 1909 à François Guiguet, qui passe quelques jours à Lyon, elle exprime tout son bonheur : Je dessine comme une enragée c’est la passion, la grande passion souhaitée par vous ... Je suis heureuse, heureuse et cela c’est à vous que je le dois ...

Vous m’avez fait comprendre l’intérêt du mouvement ...

Avec Rodin aussi elle laisse déborder son enthousiasme et témoigne sa reconnaissance dans sa lettre du 26 décembre 1909 : depuis six mois que je travaille sous votre direction je comprends tout le bonheur de voir et de pouvoir s’exprimer ... J’attends tout de vous, car vous m’avez tout donné. Vous m’avez appris à voir en ouvrant mon intelligence à l’observation ; vous m’avez fait comprendre l’intérêt du mouvement dans la vie et de la vie par le mouvement. C’est un monde nouveau qui s’ouvre à mes regards et c’est dans la fièvre que je dessine maintenant ... J’aimais le dessin et je l’adore maintenant. Je ne puis plus m’arrêter de dessiner car lorsque je dessine je suis ivre de bonheur. C’est à vous que je dois tout mon bonheur.

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Jeanne Bardey, mine de plomb, 1909 (Extrait de la brochure Madame Jeanne Bardey, 1928)

Il semble que rien ne saurait freiner l’ardeur de l’artiste lyonnaise dont la vie est entièrement tournée vers l’art. Je l’avoue le personnage a quelque chose de fascinant, plus je le découvre, plus je communie à sa passion. Cet effort persistant et méritoire avait aussi retenu l’attention des juges avertis et des artistes, dont Auguste Rodin le premier. En ce début de l’année 1910, elle exprime son émotion face à une sculpture du maître, Galatee et Pygmalion [6].
.

Depuis que j’ai vu le groupe de Pygmalion, j’y rêve. J’ai vécu là, un instant, la plus belle émotion de ma vie. Dans mes paroles entre coupées, je vous dis : elle sort … du marbre … et toujours ce lent mouvement de naissance m’est présent à la pensée. Cette statue qui respire à peine, qui de déesse de marbre devient femme-vie me laisse encore émue ; mon regard se perd et ma voix s’arrête, mon cœur bat ; puis un frisson m’avertit du chef-d’œuvre, celui qui ne me trompe pas ; car je n’ai pas besoin de savoir si c’est bien ou pas bien, ce n’est pas du snobisme, ce n’est pas du savoir : le beau me parle, me prend, m’empoigne et je subis son attirance comme la barque le courant.

Vous êtes mon Pygmalion ...

Ce groupe, Maître, devait m’être cher entre tous ; car je vois là l’image de ce que vous êtes pour moi. Vous êtes mon Pygmalion ; c’est la vie et tout ce qu’elle a de beau que je vous dois ; mes plus chères joies, mes plus doux instants sont dus à votre bonté. J’avais des yeux noyés dans le néant, ce sont vos œuvres qui les ont ouverts à la lumière ; je voyais des formes vous m’avez montré leur vrai sens. Chaque fois que je fais un pas pour entrer dans la grande famille des artistes, c’est vous qui d’un mot avez préparé le chemin. Je me suis transformée : de marbre, je deviens l’être pensant.

Permettez que je dépose quelques blanches fleurs devant ce groupe et que le premier regard de l’aimée lui donne son premier sourire.
Agréer, Maître, tous mes mercis pour tant de beauté et tant de bontés.
 [7]

Les rencontres avec Rodin lui apportent chaque fois plus de bonheur car elle peut mesurer les progrès accomplis, ainsi en ce début d’année 1910 elle est particulièrement contente et partage sa joie avec François Guiguet dans deux courtes lettres :

J’ai vu Rodin aujourd’hui, il a paru très satisfait de mes gravures oh ! mais très content. Il m’a fait laisser mon carton. Je dois le revoir lundi. En revenant je volais, je ne marchais pas. Qu’auriez-vous fait à ma place ? ... [8]

J’ai vu Rodin aujourd’hui, il a constaté que ces temps-ci je progresse très rapidement ; il est très content des gravures ; il est tout à fait de votre opinion pour chacune. Il m’a confié deux dessins pour que je les mette en gravures et aqua-teintes à mon idée. Il voudrait voir ce que cela donnera ...
 [9]

Jeanne voyait son rêve se réaliser

Comme le dit si justement Hubert Thiollier, il n’y a plus de doute : Rodin reconnaissait qu’elle avait progressé puisqu’il lui confiait comme à Despiau [10] des oeuvres à interpréter. Il aimait chez celui-ci son indépendance d’esprit, condition pour ne pas être un copiste servile et se rendait compte que Jeanne saurait faire preuve d’originalité ... En acceptant qu’elle interprète ses oeuvres, Rodin la récompensait autrement que par des croix ... [11] Jeanne voyait son rêve se réaliser.

Le 15 juin 1910 elle participe même au grand banquet - 250 couverts - organisé en l’honneur de Rodin ; elle est aux côtés de François Guiguet et de nombreux autres artistes et personnalités. [12]

Cette période l’a très certainement profondément marquée, quelques années plus tard elle la raconte à Camille Mauclair, critique d’art. Mais laissons celui-ci parler de sa première rencontre avec l’artiste lyonnaise : ... ouvrant alors un meuble plein de cartons bourrés de bristol et de papier Ingres, elle plaça des feuilles sous mes yeux.

Je me trouvais en face de très belles choses, savantes, puissantes ou subtiles, d’une hardiesse et d’une force synthétique surprenantes. Et les dessins s’amoncelaient, et j’entendais la voix placide, avec son rien d’accent : "Monsieur Rodin aime bien celui-là, et celui-là aussi ... Il a été très bon pour moi, très gentil. Il a pris la peine de classer mes dessins dans l’ordre où ils lui plaisaient. Il m’a toujours dit qu’il ne pouvait que me suggérer des moyens d’expression, des facilités de langage linéaire, mais qu’on n’apprend pas à voir, et que si je n’avais pas eu le don de voir, ni lui ni un autre ne me l’eussent pu donner. Il dit que j’ai le don de voir. [13]

Le dessin vous donnera la clef de tous les arts

Tout en classant ses feuilles et en les appelant d’un mot qui constituait tout un principe d’enseignement, Rodin ne cessait de rappeler à son élève : Le dessin vous donnera la clef de tous les arts. [14]

Son élan l’entraînait chaque fois sur des pistes nouvelles et son maître allait lui en donner l’occasion en ce début d’été. Si Rodin s’était penché sur les ravages provoqués par la vieillesse, il n’avait, par contre, jamais tenté d’étudier les effets de la folie. Et ce n’est pas à son âge qu’il allait franchir le seuil d’un asile au risque de s’attirer les moqueries du Tout-Paris. Il confia à Jeanne son regret à ce sujet et l’élève saisit l’occasion de lui prouver sa fidélité à toute épreuve. Elle irait, elle, observer les fous. En éprouvant le sentiment cette fois, non pas de suivre le maître mais de le continuer dans sa pensée. Elle avait déjà visité un asile en 1909. [15]

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Jeanne Bardey - Etude de déments (L’art décoratif mai 1912)

Le 28 juin elle a rendez-vous à la Salpêtrière. Dans une lettre à François Guiguet elle raconte sa visite : J’ai passé une partie de ma journée à la Salpêtrière, j’ai entrevu une mine inépuisable ; mais cela ne devait pas aller tout seul et j’ai déjà eu maille à partir avec le directeur qui désire savoir pour combien de temps je vais en avoir. J’ai immédiatement répondu qu’il me fallait plusieurs mois, il m’a demandé très gentiment si c’était un atelier à l’année que je désirais ? Et maintenant heurtée à l’administration je dois attendre une lettre d’autorisation. J’ai néanmoins fait deux dessins. Je les crois les meilleurs de ma vie. Et je sens surtout que je pourrai faire quelque chose d’intéressant. Je reste encore quelques jours pour cette cause que je tiens à gagner, je crains que plus tard je ne trouve d’autres difficultés. Une fois mon entrée définitive j’ai plus de chance pour l’avenir. [16]

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Jeanne Bardey - Etude de déments (Brochure Madame Bardey 1924 et L’art décoratif mai 1912)

Sous la plume de Camille Mauclair, elle nous en dit un peu plus : ... Je travaille beaucoup. Le matin, très tôt, je vais dessiner dans les asiles de fous : quelle admirable école d’expressions que ces faces inconscientes ! C’est triste, mais on apprend à bien dessiner. Après je rentre vite, parce que j’ai modèle. Et puis, toute la journée encore, je tire des épreuves en couleurs ou je crayonne, et aussi le soir à la lampe. Quelquefois je fais un tour, je prends l’air, mais je dessine dans la rue, j’apprends les gens par coeur ... Je vous dis, c’est une passion ... [17]

Jeanne expose au salon d’automne de Lyon

Cette ivresse du dessin va tout naturellement amener Jeanne au salon d’automne de Lyon où elle trouve refuge après la rupture de Louis Bardey avec la Société Lyonnaise des Beaux-Arts. Les artistes qui exposaient là, bien moins nombreux qu’à la Société Lyonnaise des Beaux-Arts, y disposaient de davantage de place ; parmi eux des peintres de l’école moderne de peinture lyonnaise tels Jacques Martin, Brouillard, Garraud.  [18] Elle y expose 67 oeuvres et occupe à elle seule une page du catalogue. Il y a aussi bien des peintures et des aquarelles que des dessins, des gravures, des aqua-tintes et des eaux-fortes. On peut y admirer, notamment, des natures mortes, des portraits, des nus ...

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Edouard Herriot (Mémoire et actualité en Rhône-Alpes, côte 16 Fi 679)

C’est le 8 octobre 1910, à l’occasion du vernissage, qu’elle fait connaissance avec Edouard Herriot qui se souviendra, bien plus tard, de cette rencontre : "J’ai découvert Madame Bardey dans une exposition des Beaux-Arts à Lyon. Je tombai en arrêt devant une série de dessins d’une légèreté, d’une délicatesse, d’une précision qui faisaient songer à Ingres. Je me fis présenter à l’artiste par son mari, un de nos bons professeurs, un excellent décorateur. La femme était, elle aussi, bien séduisante ; de ce jour je devins son ami ..." [19]

J’ai fait beaucoup de masques de fous ...

En décembre Jeanne écrit à Rodin avant de partir pour Londres où elle souhaiterait voir les oeuvres de son maître ; elle voudrait bien aussi connaître son appréciation qui serait la meilleure sanction de son travail. Par ailleurs elle a commencé de coucher sur le papier ce qu’il lui a déjà enseigné : maître Je regrette infiniment que vos instants vous soient aussi comptés et qu’il devienne impossible à ceux qui vous aiment le plus de pouvoir vous voir. Je pars pour Londres dans le courant de cette semaine ; j’aimerais à savoir quelles sont vos œuvres dans cette ville et où je pourrais les voir ; pourrais-je me présenter chez vous mercredi dans l’après midi vers deux heures ? Que n’ai-je le bonheur de pouvoir admirer les trois assyriens en votre compagnie ; d’un mot de vous j’avançais à pas de géant votre impulsion sur moi a été telle qu’il me semble que je suis un peu l’enfant de votre œuvre. J’ai poursuivi très avant l’étude du dessin, j’ai fait beaucoup de masques de fous afin de voir toute l’intensité de la vie. J’aurais voulu avoir votre appréciation, elle seule est la sanction de tout mon travail, c’est ma seule ambition et aussi ma seule récompense.

J’ai entrepris aidée d’un écrivain de grand mérite de coucher sur papier toutes les intéressantes paroles que j’ai entendu de vous. J’en ai déjà bien des pages, j’aimerais vous les lire. A quand l’immense bonheur de vous voir ?
Votre élève la plus dévouée à vous
. [20]

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Jeanne Bardey, masques (Extrait de la brochure Madame Jeanne Bardey, 1928)

Les voyages qu’elles entreprend régulièrement font aussi partie de sa recherche du beau sous toutes ses formes. En visitant les musées elle peut ainsi confronter l’enseignement de ses maîtres aux oeuvres exposées. En février elle était à Anvers et en mai à Bruxelles. Dans ses lettres à François Guiguet elle lui fait part de ses découvertes.

J’ai vu avec un infini plaisir au Musée Plantin les eaux-fortes de Van Dick et celles de Téniers. J’ai de plus en plus la conviction que grâce à vous nous sommes dans le vrai. Les portraits de Van Dick sont merveilleux de simplicité et ne reproduisent en rien ses tableaux mais bien ses croquis. Amitiés. Demain Bruges. [21]

Visité Bruges et hier l’exposition de Bruxelles. Nous rentrons ce soir à Paris très tard, serai heureux de vous revoir le plus tôt possible pour vous dire toutes mes impressions sur les beaux tableaux que j’ai vus et su davantage apprécier parce que mieux compris. Amitiés.  [22]

Elle achève l’année 1910 à Londres d’où elle adresse une carte de voeux à François Guiguet : ... Je ne rentrerai à Paris que lundi soir ; mais j’espère bien vite vous voir. J’ai visité beaucoup de musées et aurais des merveilles à vous dire ... [23] Elle profite de l’occasion pour aller au couvent de Weybridge, au sud de Londres, retrouver sa fille Henriette qui poursuit ses études chez les dames de Saint-Maur. [24]

Liens

Sources

  • Archives du Musée Rodin à Paris
  • Bibliothèque du Musée des Arts Décoratifs de Lyon
  • Bibliothèque du Musée des Beaux-Arts de Lyon
  • Maison Ravier à Morestel
  • Hubert Thiollier, Jeanne Bardey, une élève passionnée, la bataille du musée Rodin
  • L’Art Décoratif N° 172 du 20 mai 1912

P.-S.

Aux lectrices et lecteurs de cet article :

Peut-être avez-vous dans votre parenté des personnes qui ont côtoyé Jeanne Bardey ou qui possèdent des oeuvres de cette artiste.

Je recherche notamment la trace de cousins ou descendants des élèves de Jeanne Bardey, notamment Hélène Ingels de Saint Vincent de Boisset dans le Roannais, Hans Seiler originaire de Neuchâtel... N’hésitez pas à prendre contact avec moi par l’intermédiaire du forum.

Notes

[1Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin, page 25

[2Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin, page 25

[3Lettre à Auguste Rodin du 07/05/1909

[4Lettre à François Guiguet du 6 octobre 1909

[5Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin, page 39

[6Dans la mythologie grecque, Pygmalion est un sculpteur de Chypre. Révolté contre le mariage à cause de la conduite répréhensible des femmes de Chypre, il se voue au célibat. Mais il tombe amoureux d’une statue d’ivoire, ouvrage de son ciseau : il la nomme « Galatée », l’habille et la pare richement

[7Lettre à Auguste Rodin du 09/01/1910

[8Lettre à François Guiguet du 22/01/1910

[9Lettre à François Guiguet du 06/02/1910

[10Charles Despiau, sculpteur français (1874-1946)

[11Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin, page 55

[12Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin, page 65

[13Gallica, Camille Mauclair, L’art et les artistes, avril 1913, page 130

[14Gallica, Roger Marx, La gazette des Beaux-Arts, mars 1913

[15Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin, page 67

[16Lettre à François Guiguet du 02/07/1910

[17Gallica, Camille Mauclair, L’art et les artistes, avril 1913

[18Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin, page 91

[19Edouard Herriot, 16 octobre 1954

[20Lettre à Auguste Rodin non datée mais probablement du 20 décembre 1910

[21Carte d’Anvers à François Guiguet du 23/02/1910

[22Carte de Bruxelles à François Guiguet du 14/05/1910

[23Carte de Londres à François Guiguet du 31/12/1910

[24Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin, page 74

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9 Messages

  • Bonjour,
    Merci pour cette 3e partie qui nous permet de nous plonger plus avant dans la psychologie de Jeanne. Quelle volonté, quelle passion ! La suite sera à nouveau très attendue. Cordialement,

    Répondre à ce message

    • Bonjour,

      Merci pour votre message. J’ai eu beaucoup de plaisir à écrire cet article et à faire sans arrêt de nouvelles découvertes sur cette femme passionnée. La suite sera pour après les vacances.
      Bien cordialement.

      André VESSOT

      Répondre à ce message

      • Jeanne Bardey, dernière élève d’Auguste Rodin (3e partie) 1er juillet 2012 22:08, par Anne BARDON DE ZAIGER

        Le 24 juin 2012, 22:01 par Anne BARDON
        Bonjour,

        La vie des artistes, leur carrière sont toujours passionnantes.

        Je me permets de faire appel aux lecteurs, Mon AR Grand père est GEORGES BARDON, (1846/1913) artiste peintre, maître verrier, ami de Corot (fut le parrain de baptême de mon Grand père). Peut-être a-t-il connu Jeanne Bardey.

        Je suis a la recherche de toutes informations sur sa vie, ses œuvres, sa formation. Vivant au Vénézuéla les recherches me sont très difficiles. Merci a tous ceux qui pourraient m’aider.

        Répondre à ce message

        • Jeanne Bardey, dernière élève d’Auguste Rodin (3e partie) 3 juillet 2012 13:42, par André Vessot

          Bonjour,

          Merci pour votre message. Je ne pense pas que Jeanne Bardey ait connu Georges Bardon, car elle est arrivée à Paris en 1909. De plus elle s’est consacrée beaucoup à la sculpture et au dessin, tandis que votre arrière-grand-père était peintre verrier. Si je trouve quelque chose le concernant je ne manquerai pas de vous informer.

          Je vous souhaite beaucoup de courage dans votre recherche et espère que les lecteurs de cette gazette pourront vous aider. Bien cordialement.

          André VESSOT

          Répondre à ce message

  • Jeanne Bardey, dernière élève d’Auguste Rodin (3e partie) 21 novembre 2012 14:05, par andrevessot

    Petit complément à cet article, en consultant Gallica j’ai trouvé ce document sur la « Morphologie médicale » avec l’étude de quatre types humains réalisée à l’hôpital de Villejuif, au laboratoire de morphologie de l’école des Hautes-Etudes. Il est illustré par trois dessins de Jeanne Bardey.
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6302177f/f15.image.r=Jeanne%20Bardey.langFR
    André VESSOT

    Répondre à ce message

  • Jeanne Bardey, dernière élève d’Auguste Rodin (3e partie) 20 février 2013 11:09, par François THEIMER

    Bonjour,
    Travaillant actuellement à une biographie sur un fabricant de jouets mécaniques et automates du 19e siècle : Elie MARTIn dont le fils Maurice MARTIN fut artiste peintre et poète (entre autres) je souhaiterai savoir si vous pouvez m’indiquer votre source concernant le mariage en premlière noces de Mademoiselle Marcelle TIREL et son second mariage.
    Je vous en serais très reconnaissant car je ne possède pas d’éléments concordants et voulant être le plus exact posible je sollicite aimablement votre aide précieuse.
    Vous trouverez toutes mes coordonnées sur mon site que j’ai indiqué et j’attends avec impatience votre réponse
    Avec mes Hommages
    François THEIMER

    Voir en ligne : http://www.theimer.fr

    Répondre à ce message

    • Jeanne Bardey, dernière élève d’Auguste Rodin (3e partie) 20 février 2013 18:21, par André Vessot

      Bonsoir Monsieur,

      D’abord bravo pour votre blog, un sujet qui doit être passionnant.

      Concernant Marcelle MARTIN, j’ai relativement peu d’informations. Mes sources proviennent pour une part du livre d’Hubert Thiolier « Jeanne Bardey et Rodin, une élève passionnée ... » ; je suis aussi allé à la bibliothèque du Musée Rodin à Paris. Mais ne cherchant pas ce genre de renseignement, je n’ai pas fait attention s’il y avait l’indication des deux mariages MARTIN puis TIREL. Par contre vous verrez dans la 4e partie de mon article une illustration tirée du livre de Thiolier, le fauteuil tournant. Marcelle Martin a , en effet, servi de modèle à Jeanne Bardey.

      Vous pourriez éventuellement consulter le livre de Marcelle Tirel « Rodin intime ou l’envers d’une gloire » pour peu qu’il y ait quelques information biographiques sur l’auteure.

      Veuillez m’excuser de ne pas vous donner d’information plus conséquente, si je trouve quelque élément je ne manquerai pas de vous avertir.

      Bien cordialement.

      André Vessot

      Répondre à ce message

      • Jeanne Bardey, dernière élève d’Auguste Rodin (3e partie) 26 février 2013 12:41, par André Vessot

        J’ajoute un petit complément à mon commentaire grâce au message reçu de Monsieur François Theimer :

        "j’écris un ouvrage biographique et technique pour les amateurs curieux, à paraître en septembre de cette année. En fait le sujet concerne la fabricant Elie MARTIN son entreprise, ses inventions et sa famille.
        Il s’avère qu’à travers les archives familiales de ce personnage et surtout de son fils Maurice MARTIN, artiste peintre, j’ai trouvé les réponses à ma question dans l’ échange épistolaire de ce dernier avec Marcelle X et le livre de celle ci.
        Marcelle X n’a jamais été mariée avec Maurice MARTIN mais comme ils vivaient ensemble une « bohème », on la surnommait « Madame MARTIN » en particulier dans le milieu artistique que tous deux fréquentaient. Maurice MARTIN resta toute sa vie le grand amour de Marcelle X qui avait épousé Monsieur TIREL le 5 décembre 1915, comme le prouve les courriers que je possède et ce jusqu’au mariage de Maurice en 1931.
        Il s’agissait donc d’une « convention de langage » qui fut la cause que certains auteurs crurent que Marcelle TIREL avait été mariée auparavant à Maurice MARTIN.
        Les archives et créations de ce fabricant génial seront mis en vente à Paris par mon intermédiaire le 21 septembre à l’Hôtel Ambassador qui sera l’occasion de la sortie de mon livre."

        Je le remercie pour cette contribution.

        André Vessot

        Répondre à ce message

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