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Jeanne Bardey, dernière élève d’Auguste Rodin (5e épisode)

Dans le souvenir du maître


jeudi 14 février 2013, par André Vessot

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En dix ans quel étonnant parcours pour notre artiste lyonnaise qui a pu approcher le maître et s’imprégner de son œuvre immense. Rodin disparu, sa dernière élève peut maintenant voler de ses propres ailes ; elle dessine, elle sculpte, elle expose dans les salons, elle enseigne le dessin... Par son travail elle a su s’entourer d’un réseau d’amis et de relations, qui l’encouragent et font reconnaître son talent. Découvrons ensemble cette nouvelle tranche de vie...

Il n’existe aucune biographie de Jeanne Bardey et les sources d’information demeurent très limitées. Hubert Thiolier a effectué un travail très minutieux, mais son livre s’achève avec la mort de Rodin. Je m’appuierai donc, pour une large part, sur la correspondance avec son ami fidèle, François Guiguet, mais aussi sur la documentation du musée des Beaux-Arts et sur les archives du legs Bardey au Musée des Arts Décoratifs de Lyon. Et la chance me sourira peut-être, mais je ne vous en dis pas plus pour l’instant.

"J’ai trouvé un modèle qui veut bien poser pour le nu"

J’ai envie de commencer en vous présentant une sculpture que j’aime beaucoup, ce Nu debout, fonte à cire perdue avec une très belle patine, provenant d’une collection particulière.

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Jeanne Bardey, Nu debout (Collection particulière)
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Jeanne Bardey, nu debout (détail du socle)

Le socle porte en grec l’inscription "A ma fille" ; il est orné d’un médaillon avec le compas, le triangle et le fil à plomb. L’œuvre, non datée, est signée sur la terrasse.

Jeanne continue de travailler, sans relâche, sur la voie ouverte par son maître, elle n’est pas de nature à baisser les bras, même après la dure bataille du Musée Rodin. Elle se confie à François Guiguet et, durant l’été 1917, elle lui écrit qu’elle a plein d’idées quant à son projet de fresque pour décorer sa maison de Mornant, elle a trouvé un modèle pour le nu.
Son ami Guiguet est à Toulouse en novembre 1918, elle aurait aimé partager avec lui la visite de la ville rose. Avec la fin tant attendue de la guerre, Jeanne apprécie les plus grandes facilités de déplacement qui lui permettront de voyager.

Je suis enfin arrivée à élaborer une idée. Dans la jeune peinture tout me plaît tant que je ne puis arriver à me fixer à un choix. J’ai mis sur papier mon projet et je ne voudrais pas me hasarder sans vous à aller plus loin. J’ai d’après vos conseils souvent pris la boîte d’aquarelles et noté des accords. Pour la 1re fois il me semble que je sais ce que je veux faire. J’ai trouvé un modèle à la campagne qui veut bien poser le nu. J’étudie tous mes nus, puis je les habille. J’en suis à faire les carreaux pour grandir chaque figure. Le panneau que je me propose d’orner de six figures à 1 m 50 de haut et 2 m 50 de large. En réalité il est bien plus haut, mais je le divise. Il y aura un soubassement et le haut différents.
Je vous ai écrit il y a quelque temps et n’ai pas eu de réponse. J’envoie encore cette lettre à votre hôtel. Si vous disposiez de quelques jours, vous nous feriez grand plaisir de venir à Mornant. Je m’y plais beaucoup parce que je travaille et je vous ferai faire de même car il n’y a pas de musée comme à Florence et la campagne ne vaut pas le Dauphiné
 [1].

"Le modelage fait toute ma joie"

Je voudrais bien partager avec vous la joie de visiter Toulouse et ses environs. J’aime tant les voyages. Enfin avec la fin de la guerre arrivera probablement la facilité des déplacements. Pour le moment le modelage fait toute ma joie ; avec la terre il y a des déceptions, comme dans tout c’est de la voir tomber plus souvent qu’on ne le voudrait ; mais en revanche on apprend la patience et on acquiert de l’énergie celle du recommencement perpétuel. Le résultat est je crois meilleur. En somme il faut souvent recommencer. J’ai repris au pastel le portrait de ma mère, je m’arrête cette fois et en referai un autre où je mettrai les mains [2].

Jeanne participe à tous les salons d’automne de Lyon jusqu’en 1920. Elle présente quelques sculptures, entre autres un marbre Ophélie et un Torse en plâtre en 1917, une tête de bronze en 1919. Pour le salon de 1920 où elle expose 45 œuvres, "La Vie Lyonnaise" indique que la section sculpture est peu importante et fait une place toute spéciale à Madame Bardey, qui nous montre toutes les manifestations d’un talent à son apogée. Ses deux marbres, La lettre et La vague ; le bronze : Torse de femme ; l’émouvante Religieuse taillée dans la pierre, forcent l’attention par la maîtrise de leur exécution. Et les moulages de bustes, qu’ils soient à peine ébauchés ou achevés, montrent avec quelle virtuosité Mme Bardey manie la glaise [3]
En plus des sculptures elle expose une gravure sur bois et surtout de nombreux dessins, réalisés avec les techniques les plus variées : mine de plomb, pointe d’argent, pinceau, pastel, sanguine, fusain ... Je suis frappé par la diversité des thèmes choisis. On peut y trouver aussi bien des portraits d’enfant, de jeune fille, de vieille femme que des animaux (léopard, crapaud, caméléon, tigres, dromadaire, biche) ; y admirer des nus bien sûr, des mains de musiciens, un enfant endormi, voire une tête d’ange.

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Jeanne Bardey, Ophélie
Extrait de « L’art et les artistes »

Nouvelle étape en mai 1921, pour la première fois Jeanne expose ses œuvres à la galerie St Pierre, rue de l’Hôtel de ville à Lyon. Le journaliste du Progrès de Lyon note la vision personnelle de l’artiste formée par Rodin. ... Ces vertus premières, elle les a reçues de Rodin, qui fut son maître pendant de longues années et dont elle continue pieusement la tradition, non sans déceler dans la moindre de ses créations une vision personnelle des plus attachantes.
Les sculptures et les dessins exposés nous découvrent toutes les faces si intéressantes de ce talent divers. Ici des ébauches où subsiste la joie de la terre triturée dans l’enthousiasme, puis des bustes longuement étudiés et sévèrement dépouillés de toute faiblesse, des terres cuites vivement colorées et qui choqueront moins les visiteurs timides dès que le temps aura un peu soufflé dessus ...
 [4]

"Le Salut Public" en rend compte de façon positive et salue le talent de l’artiste. Elle se montre d’abord dessinateur admirable dans des dessins, à la mine de plomb surtout, qui ont depuis longtemps attiré l’attention et la méritent. Un trait pur, net et ténu, décrivant sans hésitation les contours avec toutes leurs finesses, suivant les formes avec une ferme précision, soulignant ce qui doit l’être, indiquant seulement l’accessoire ... Le charme en est grand pour ceux qui aiment que sur une feuille blanche apparaisse une image légère et fine où ils trouvent tout l’essentiel d’une figure...

Cette artiste expose des "dessins de sculpteurs"

Cette artiste expose aussi des "dessins de sculpteurs" dans le même esprit et du même ordre que ceux que nous connaissons de Rodin ou de Joseph Bernard. Un sculpteur est hanté par les formes ; elles se nouent et se dénouent dans son imagination ; il les crée, les combine, les équilibre : il cherche des poses, poursuit une idée et en étudie l’expression. Avant de saisir la glaise il prend un crayon et esquisse d’abord sur le papier sa pensée ... On verra aussi avec plaisir quelques gravures de la même qualité de trait que ses dessins à la mine de plomb et des pastels moelleux.

Son œuvre principale est toutefois de sculpture. Les sculpteurs d’aujourd’hui se targuent volontiers d’être des constructeurs. Ils cherchent surtout à faire "solide" et ne craignent pas pour ce résultat d’élargir et d’arrondir les formes. Mme Bardey, elle, s’intéresse moins à l’ossature, à la carcasse, et davantage à ce qui la recouvre : les tissus, les chairs, les nerfs et les muscles. C’est à en rendre la souplesse et l’infinie multiplicité des plans qu’elle porte son application, et le modelé est le principal mérite de ses figures. Il en est de charmantes, des nus féminins où la vie circule, des visages au profil arrondi sans mollesse, des portraits d’un caractère varié comme celui des modèles : l’un, en bronze, d’une noblesse romaine, l’autre, en terre d’une florentine élégance. Nous trouvons aussi quelques têtes en terre cuite que Mme Bardey a eu cette audace renouvelée du plus lointain archaïsme d’enluminer de couleurs vives. [5]

En quittant l’exposition de la galerie St Pierre, Madame Jean-Bach Sisley [6] ne tarit pas d’éloges sur Jeanne et salue en elle la grande artiste :

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Jeanne Bardey, Buste de Madame Bach-Sisley, 1921 (Musée des Arts Décoratifs de Lyon - photo Pierre Verrier)
Buste plâtre (N° inventaire Bardey : 177)

... Tour ce que je pourrai dire de Mme Bardey, je ne crains pas de l’avouer, émane d’une amitié corsée d’admiration. Mais cela m’empêche-t-il de saluer en elle la grande artiste ? Celle qui œuvre dans le silence et la méditation, hors de la recherche des applaudissements de la foule, parce qu’au fond de sa modestie devant la matière, de son humilité devant l’œuvre à faire, il y a cette assurance, juste orgueil des plus grands, qu’elle travaille pour « toujours » et que les fils de sa pensée et de son cœur auront un jour le refuge des Louvres ...

Tenterai-je un choix dans tant d’œuvres offertes en joie à nos yeux et à nos esprits ? Signalerai-je cette ingénue, corps frais et jeune, si chaste, si pure en la blancheur du marbre, et dans l’abandon d’une pose naturelle ; ou ce buste de bronze digne de figurer dans un musée à côté du célèbre Vittelius ... nous arrêterons-nous devant ... ces délicats petits bronzes : femme couchée, statuette accroupie, d’où le mouvement semble prêt à jaillir ; dirons-nous la grâce de cette femme assise (bronze) ; ou concentrerons-nous notre attention sur ces peintures où la laideur même nous apparaît avec une grandeur comme dans La Taillat ; ou dans ce profil perdu de Hovas, qui a, lui, une beauté qu’un Gauguin a su le premier nous faire aimer ?

"Un chef-d’œuvre est une victoire française"

Et ces pastels et ces dessins où nous retrouvons sans cesse, traduit par une piété maternelle, qui sait voir, le superbe modèle que l’artiste a près d’elle : Ma fille. Ces dessins où le trait infléchi, renforcé, atténué, dit tout et donne l’impression du volume, du mouvement, de la lumière ; ces études hardies de poses et de gestes audacieux : jeux, femmes accroupies, étude pour tissus …

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Jeanne Bardey, Ma fille (Extrait de la brochure Madame Bardey, 1924)
Portrait d’Henriette Bardey, dessin à la mine de plomb

Toutes les faces de l’art plastique et coloré nous sont présentées avec une maîtrise qui se sent libre devant la nature et nous songeons, en quittant cette exposition, au mot profond de Balzac : « Un chef d’œuvre est une victoire française » [7]

Pour lire l’intégralité de l’article de Mme Jean Bach-Sisley

Encouragée par son expérience lyonnaise, Jeanne Bardey souhaite maintenant faire admirer ses œuvres dans la capitale. Du 3 au 13 octobre 1921 elle expose à la Galerie Bernheim jeune, l’une des plus anciennes galeries d’art Parisiennes, qui a promu les peintres impressionnistes à leurs débuts. Elle y présente 32 sculptures, 10 peintures, 16 pastels, des gravures sur bois et de nombreux dessins ; on peut aussi y admirer 15 gravures d’après l’œuvre de Rodin. Pierre Lièvre a préfacé le catalogue de l’exposition.

Lorsque l’on voit, réunis par le même artiste, des sculptures et des dessins, on est facilement enclin à supposer que l’une de ces deux séries d’ouvrages est subordonnée à l’autre ... Entre les dessins et les sculptures de Mme Bardey, on ne saurait établir une pareille distinction, car les premiers ne sont pas les vassaux des seconds. Ils existent par eux-mêmes, comme font d’ailleurs ses fresques, ses pastels, ses eaux-fortes, ses peintures, puisqu’aussi bien cette artiste sait tour à tour employer toutes les techniques et y déployer une égale maîtrise.

Pourquoi en présence d’un sujet donné recourt-elle à un moyen d’expression plutôt qu’à un autre ? C’est ce que l’on ne saurait au juste déterminer. Nous sommes ici au point obscur où intervient le "libre arbitre créateur" ... ou bien, si l’on préfère une expression plus modeste, "le caprice de l’inspiration". Mais quand ce choix intime a été fait ... que l’artiste ait pris parti pour la terre ou pour le marbre, pour les crayons ou pour la mine de plomb ... les œuvres vont se développer en obéissant à la même force intérieure, et elles présenteront des qualités qui les rendront toutes égales, malgré les différences qu’institueront entre elles les diverses matières qui servent à leur réalisation.

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Jeanne Bardey, Portrait de Pierre Lièvre (1922)
Source : Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin

Aucune hiérarchie des valeurs ne saurait faire admettre qu’un dessin de Mme Bardey soit inférieur à l’un de ses bronzes. Les uns comme les autres tendent à la même fin et s’emploient à nous fournir de la vie une image aussi rapprochée que possible. [8]

Pour lire l’intégralité de la préface de Pierre Lièvre

Très habile graveur elle interprète l’œuvre de Rodin

Dans le journal "La Renaissance" Pierre Claude, qui rend compte de cette exposition titre son article "Un portraitiste : Mme Bardey", il note que l’artiste semble consulter le public pour la première fois et insiste sur ses qualités : soucieuse de vérité, soigneuse dans son travail, sensible ...

Graveur, et très habile graveur, Mme Bardey interprète l’œuvre de Rodin, de l’enseignement duquel elle a tiré le meilleur parti. Peintre et dessinateur, c’est encore à la vérité sans fard, sans artifice, que l’artiste a recours. En possession d’un métier infiniment adroit et souple, Mme Bardey se garde cependant des faciles airs de bravoure, des lieux communs pompeusement déclamés. Peint-elle ou dessine-t-elle un portrait ? Visiblement l’œuvre est fidèle et physionomique. Elle est faite avec un soin et une attention qui attestent la conscience de l’auteur. L’œuvre se propose-t-elle l’étude du nu ? Il semble que de nouveau l’artiste hésite sur le parti à prendre : elle n’ose être ni assez véridique, ni assez décoratrice. Il faut cependant choisir, vouloir, se déterminer. Mme Bardey, qui paraît consulter le public pour la première fois, ne laissera pas d’opérer bientôt ces choix nécessaires. Elle sait suffisamment pour oser. Mieux elle est sensible.

L’émotion, chez Mme Bardey, se révèle à de multiples signes qui savent rester discrets. Nous lui en savons gré. Il n’est aujourd’hui rapin qui ne se permette de vous jeter au nez son moi insupportable ; de vous ouvrir ses entrailles, de fouiller à votre intention son cœur palpitant. Tout cet étalage est à la longue odieux et un peu écœurant. Vive l’artiste qui, soucieux d’exprimer cette vérité que chacun distingue, le fait avec une justesse, une propriété et un sérieux, qui décidément, sont des messages de politesse ! [9]

Même la presse étrangère semble avoir apprécié l’artiste lyonnaise. Ainsi Georges Bal dans le "New-York Herald" écrit à propos de cette "exposition remarquable" Elle comprend des sculptures, des dessins et des peintures, dans l’exécution desquelles l’artiste montre des qualités magistrales. Quels que soient la matière ou le procédé, Mme Bardey transmet l’expression la plus parfaite de la vie ... [10]

Elle ne cache pas ses sympathies communistes

Jeanne est ouverte aux courants d’idées qui traversent la société française en cette période d’après guerre. Ses carnets montrent les séances au Palais Bourbon où elle croque les hommes politiques prenant la parole : Millerand, Léon Daudet ... Elle ne cache pas ses sympathies communistes, tout comme son ami le sculpteur lyonnais Georges Salendre, au grand dam de la bourgeoisie lyonnaise qui déjà ne lui avait pas pardonné sa liaison avec Rodin. Elle écrit à François Guiguet [11] qu’elle étudie la théosophie. [12] Les idées du "socialisme utopique" de Fourrier ne lui sont pas indifférentes, dans cet esprit Michel Derrion et Joseph Reynier fondèrent en 1835 "le Commerce Véridique et Social" et ouvrirent le premier magasin coopératif de vente Montée de la Grand’Côte à Lyon. Dès l’année 1920 les coopérateurs et amis de la coopération avaient ouvert une souscription pour ériger un monument leur rendant hommage.

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Monument « A la coopération » (Photo collection personnelle)
Inauguré en 1923. Sculpteur : Jeanne Bardey
(Vase de pierre ornementé, installé sur un socle en forme d’embase de colonne, avec des cornes d’abondance aux flancs du vase-colonne)

Une délibération du Conseil Municipal de Lyon en date du 20 novembre 1922 [13] autorise l’édification de ce monument à l’extrémité Nord-Ouest du Jardin des plantes. Paul Bellemain, l’architecte, fait tout naturellement appel à Jeanne Bardey pour sa réalisation. Ce qui est assez amusant, lorsque je faisais mes études de chimie à l’École de la Salle dans les années 1956 à 1960, je traversais quotidiennement le Jardin des plantes mais à cette époque je ne savais pas que le monument devant lequel je passais avait été sculpté par ma lointaine cousine.

L’adieu à Madame Bonjour

Au début de l’année 1922 l’état de santé de Madame Bonjour s’est considérablement détérioré, nécessitant une hospitalisation. Le 27 février, elle est de retour chez elle et le docteur se veut rassurant. Mais en mai elle est de nouveau souffrante, son transfert à Mornant est bénéfique même si des complications sont à craindre. Elle décède le 16 juin dans sa maison de Mornant. Sa fille Jeanne partage tous ces soucis avec François Guiguet comme en témoignent ces quelques lettres :

J’ai été rappelé de Paris précipitamment par télégramme : ma mère étant transportée d’urgence dans une clinique chirurgicale. Je suis donc venue l’assister et la soigner. Je n’ai pu vous prévenir d’autant que je ne dispose d’aucun moment pour vous voir.
Je serais heureuse de vous présenter M. Kitchner (je ne réponds pas de l’orthographe). Je voudrais aussi vous faire connaître M. Simon qui voudrait un peu dessiner. Il voudrait bien vous connaître. Ma mère étant rentrée aujourd’hui chez elle je puis prendre quelques instants. Si vous pouviez venir chez moi demain mardi après midi j’aurai Mme Wadington ; nous pourrions prendre rendez-vous ensemble ; si cela ne vous est pas possible voulez-vous venir mercredi matin chez ma mère je vous dirai ce que j’aurai convenu. Nous pourrions aller ensemble chez Mme Morel Ker rue Barême mercredi soir de 4 à 5 ou jeudi vers 6 heures. Je regrette de vous tourmenter mais le docteur sort d’ici très rassurant et me dit que je pourrai repartir dans peu de jours.
Je serai heureuse de vous voir et croyez à ma sincère amitié. Votre reconnaissante
 [14].

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Marie Baron veuve Bonjour (Photo collection privée)

Je suis à Lyon auprès de ma mère très souffrante. J’ai visité la nationale et j’ai eu le plaisir de voir vos œuvres, surtout un portrait d’homme qui est un pur chef-d’œuvre [15].

Je ne saurai assez vous remercier de tout l’intérêt que vous avez porté à la santé de ma mère. Le voyage de Mornant s’est très bien effectué et la joie que ma mère a éprouvée en voyant la verdure, les fleurs, en entendant le chant des oiseaux et jouissant du calme tout ce bien-être lui a été très salutaire. Un mieux se continue, une amélioration sensible existe. Nous en sommes bienheureux mais nous avons toujours la crainte d’une complication. Je ne puis presque rien faire. Je vais essayer encore une médaille [16].

Les funérailles de Madame Bonjour ont lieu le 19 juin, son corps ramené de Mornant est inhumé au cimetière de la Guillotière. C’est une dure épreuve pour Jeanne qui était très proche de sa mère, celle-ci s’était intéressée à sa vocation artistique et avait souvent servi de modèle à sa fille pour ses sculptures ou ses dessins.

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Avis de décès de Marie Baron, veuve Bonjour
Extrait du Nouvelliste du 19 juin 1922

Cet avis de décès nous renvoie à la vie privée de Jeanne pour évoquer son environnement familial. Dès le départ de mes recherches je me suis interrogé sur les rapports entre les deux sœurs Bratte. Dans ses lettres à François Guiguet, Jeanne ne parlait jamais de sa sœur Félicie et beaucoup de gens, Hubert Thiolier le premier, en ignoraient l’existence. Par ailleurs je n’ai trouvé aucune œuvre de l’artiste ayant pour modèle Félicie, son mari ou l’une de ses filles. Pourrait-on en conclure que les rapports entre les deux sœurs étaient très distants ? J’avais besoin de comprendre, de lever un voile en poussant un peu plus loin mes investigations.

"Des avis de décès qui en disent long"



Dans cette période les événements se succèdent, heureux parfois, mais le plus souvent malheureux. Un an après le départ de Marie Bonjour, le professeur Barthélemy Moreau, beau-frère de Jeanne, décède brutalement le 16 octobre 1923 d’un malaise cardiaque alors qu’il revenait de ses laboratoires de Sainte-Foy-Lès-Lyon [17]. Quelques mois plus tard, c’est la fête, avec la noce de Marie-Louise Vacheron, sa nièce. Joie de courte durée, car elle quitte ce monde 18 mois plus tard, suivie quelques mois après par sa jeune sœur. Je possédais tous les actes relatifs à ces événements, ainsi que des vieilles photos et des images mortuaires provenant des archives familiales, la branche Vacheron semblait s’éteindre.

Lors d’une visite à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu, avec mon épouse, nous avons eu l’idée de consulter dans la presse quotidienne les rubriques nécrologiques. Quelle ne fut pas notre surprise en lisant, dans le Nouvelliste du 11 septembre 1925, l’avis de décès de Marie-Louise et de découvrir qu’elle avait une fille. Poursuivant alors mes recherches, via Genanet, j’en retrouvais sa trace grâce à l’aide de Madame Chantal Janin, l’une de ses cousines. À l’automne 2011, je prenais contact avec cette petite-nièce, que j’appellerai Madame G. afin de préserver son anonymat. Dans un premier temps elle m’a fait parvenir des photos et au printemps 2012 nous l’avons rencontrée.

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Sculpture de Jeanne Bardey, 1924 (Photo collection particulière)
Sur le socle figure la mention « A ma nièce », la date 14.2.1924 et la signature J.Bardey



Cette visite m’a beaucoup appris sur les deux sœurs Bratte. J’avais enfin des réponses à mes interrogations. Si je commençais à mieux connaître le parcours de Jeanne, j’ai découvert celui de Félicie. Dès le décès de son premier mari, Louis Vacheron, elle prend sa succession à la tête des laboratoires réunis des préparations Monavon et Vacheron, au 4 avenue Valioud à Sainte-Foy-lès-Lyon, où le Professeur Moreau faisait ses recherches. Au décès de sa fille Marie-Louise, Félicie prend avec elle sa petite-fille nouveau-née. Très occupée par la gestion des laboratoires, elle emploie Madame T. pour s’occuper de l’enfant et pourvoir à son éducation.

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Publicité de la Kola Monavon
Un des produits fabriqué et vendu par les Laboratoires réunis des préparations Monavon et Vacheron



J’ai ressenti une émotion intense quand Madame G. nous a montré une sculpture réalisée à l’occasion du mariage de sa mère, œuvre de Jeanne Bardey, tante de la jeune épouse. Elle m’a fait remarquer que l’artiste avait l’habitude de sculpter des nus, mais que pour cette occasion et pour ne pas choquer sa sœur elle avait habillé la statue. Cette réflexion est révélatrice des deux mondes dans lequel elles s’épanouissaient, l’une dans le milieu artistique tourné vers la beauté, la création, la liberté et l’autre dans le milieu des affaires plus conservateur et conformiste. Elles avaient cependant en commun cette volonté de mener à bien leurs entreprises.

Il y a une âme qui transparaît sous le marbre ...

Jeanne continue de se faire connaître dans les salons où elle expose et d’attirer de nouveaux admirateurs. Clément Morro est de ceux-là, il écrit : "dans l’œuvre de cette grande artiste il y a plus et mieux que des lignes et des formes". Il y a une âme qui transparaît sous la couleur, sous le marbre et le plâtre ... Il y a sa vie intérieure, dont cette femme à la fois peintre et sculpteur, fait jaillir le rayonnement ... Son regard est aussi sûr, aussi aigu, aussi profond que celui de ses yeux ...
Elle se soucie peu de fortune et de gloire, tout simplement elle aime l’art ; elle a pour lui les sentiments que peut avoir pour son aimé la plus passionnée amante et la plus fidèle ... Sa jeune fille (marbre) et son buste de femme (plâtre) nous montrent tout d’abord jusqu’à quel degré de perfection peut conduire une technique aussi aisée que savante.
Nous y devinons ensuite ce souci de réalisme idéalisé, si j’ose dire, qui pousse le sculpteur à rendre fidèlement le contour des formes tout en atténuant ce qu’elles peuvent avoir de rude et de dur.

Et nous y trouvons enfin le témoignage de cette inspiration, à la fois disciplinée et fougueuse, qui fait de Mme Bardey une artiste hors de pair ...
Quel que soit le genre choisi par cette artiste encore en voie d’évolution, elle s’y montre toujours douée admirablement. Ce qu’elle a fait, d’ailleurs déjà : croquis, dessins, eaux-fortes, peintures, marbres, plâtres, .... suffit simplement à donner à son nom la place qu’il mérite, l’une des premières au sein de l’école moderne [18].

Pour lire l’intégralité de l’article de Clément Morro

Jeanne fréquente les milieux artistiques et littéraires. C’est ainsi que le 18 janvier 1923 elle rencontre pour la première fois l’écrivain Marcelle Tinayre [19], elle-même fille d’’un dessinateur d’art, femme de Julien Tinayre, peintre et graveur, et mère de Noël Tinayre [20], sculpteur. Cette visite marque le début d’une fidèle amitié.

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Jeanne Bardey, Tête d’enfant chinois, 1922 (Musée des Arts Décoratifs de Lyon, Photo D.R. )
Terre cuite peinte (N° inventaire : Bardey 49)

Jeanne a un esprit toujours en éveil, avec des projets plein la tête. Elle est sans cesse à la recherche de nouvelles formes d’expression artistique que ses voyages (notamment en Chine en 1920 et 1922) lui permettent de découvrir.

"Quinze estampes" d’après Auguste Rodin

L’année 1924 est une étape importante pour Jeanne qui décide de résider à Lyon. Le 12 janvier, elle déménage ses meubles et les installe au 14 de la rue Robert, c’est en quelque sorte un adieu à Paris.

Elle publie chez Helleu et Sergent une plaquette "Quinze estampes" d’après Auguste Rodin. Loys Delteil [21], qui préface cet ouvrage, présente de façon élogieuse l’œuvre gravée de Jeanne Bardey qui comprend à ce jour près de trois cents pièces.

L’intensité dans l’expression est la qualité maîtresse de Mme Bardey. Avec quelle acuité et quelle science, en effet, la vibrante artiste évoque et fixe dans la figure humaine les lignes particulières d’une bouche, la vivacité des yeux, le graphique d’un mouvement ! Ces indications d’un accent si aigu et si raisonné, qui donnent un charme tout particulier aux pointes sèches originales de Mme Bardey, se retrouvent à un degré équivalent dans les traductions exécutées par elle, d’après les sculptures et les dessins du génial Rodin qui fut son maître de prédilection. L’artiste a su apporter dans ces traductions une telle originalité, aussi un tel talent, qu’elles s’imposent d’emblée ; ces planches ont, en outre, le mérite appréciable de tracer une fois de plus, par leur intelligence d’interprétation, la voie aux graveurs qui seraient tentés de reproduire les œuvres d’autrui ...

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Jeanne Bardey, Loys Delteil, 1923 (Musée des Arts Décoratifs de Lyon - Photo Pierre Verrier)
Buste terre cuite, socle marbre rose et gris (N° Inventaire Bardey : 125)

Cet album, composé de quinze fort belles planches dont Auguste Rodin, en témoignage d’approbation, avait tenu à signer les « bons à tirer », renferme également deux effigies du maître statuaire que Mme Bardey a gravées avec un sentiment et une délicatesse rares. Que d’esprit dans ces deux petites pièces où le masque pensif, - doucement ironique, - intelligent et bon de Rodin est à jamais fixé ! Ces deux portraits, par leur véracité et leur sens de l’intimité, sont infiniment précieux et dignes, par conséquent, d’être recherchés à l’égal des autres portraits de Rodin dus à la pointe savante d’Alphonse Legros et d’Albert Besnard [22].

Pour lire l’intégralité de la préface de Loys Delteil

L’Âge d’airain



L’Âge d’airain est l’une des quinze estampes d’après Rodin. J’aime beaucoup l’interprétation qui en a été faite par Jeanne, sous le regard bienveillant du maître, avant que la statue ne parte pour Lyon.

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Jeanne Bardey, l’âge d’airain d’après Rodin
Source : Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin



Pour l’anecdote Hubert Thiolier raconte : le 24 juin 1910, le Docteur Tripier informait Rodin de l’emplacement choisi pour recevoir L’âge d’airain, la Place Bellecour, "au milieu d’une petite pelouse analogue à celle où il se trouve au Luxembourg". Il lui indiquait cependant que le maire Herriot tenait à l’ajout d’une feuille de vigne : "L’âge d’airain se trouvera dans un endroit très fréquenté et où des enfants, des jeunes filles viennent séjourner". Le bronze arriva à Lyon début août, sans feuille de vigne. Il fut placé dans le jardin intérieur du Musée des Beaux-Arts...  [23].

Le charme d’une exposition lyonnaise

En mai et juin 1924 elle présente dans sa ville, Salle Lorenti, une exposition particulière, dont la presse se fait l’écho. "Comœdia" note le talent de Madame Bardey, qui a subi plusieurs influences ... et exprimé aussi bien la noblesse des pensées que les désordres de la folie. Il emprunte aussi tous les moyens d’expression : la terre, le bronze, le marbre ou le plâtre, la mine de plomb, le pastel, l’aquarelle, la pointe sèche ou l’eau-forte.
Madame Bardey, en même temps que des figures en terre cuite colorée, a plusieurs figures en marbre blanc de clarté rayonnante et de douceur. Elle a aussi coulé dans le bronze d’admirables portraits. L’influence de Rodin s’y révèle notamment par l’insouciance de l’achèvement et de la symétrie.
De Rodin, Madame Bardey nous a laissé plusieurs esquisses au crayon ou à la pointe sèche. C’est un hommage au maître ... [24]

Madame Jean Bach-Sisley s’est laissé prendre au charme des œuvres de l’artiste et au goût parfait avec lequel elles sont disposées : Voici des marbres où la ligne pure, la forme et l’expression sereine ou souriante sont fixées avec maîtrise ; des bustes où la nature a été serrée de très près par un œil qui sait voir, une ponce qui sait traduire, des bronzes où un mouvement hardi ou audacieux s’éternise, des masques qui, sous leur polychromie intéressante, sont d’un modelé savant, des études où un crayon scrupuleux a saisi une courbe, un ovale, un regard, un sourire. De la grâce enfantine aux sillons âpres de la vieillesse ou de la douleur, toutes les manifestations de la vie ont retenu cette artiste consciencieuse qui sait, cherche et œuvre dans le silence et la méditation.
Je m’en voudrais de ne pas citer au moins certains paysages qui ont toute la simplicité d’expression et aussi tout l’air, l’étendue, le rêve de certains paysages japonais, un torse de femme en bronze, le portrait de Serbie, un bon vieux dogue assuré maintenant de ne pas mourir, l’adorable Jeunesse (marbre) et cette Bacchante qui semble une lyre vivante et marque dans l’art de Mme Bardey un pas de plus vers le dépouillement de tout détail qui n’est pas absolument significatif.
 [25]
Du 4 octobre au 24 novembre de cette même année, Jeanne présente une dizaine d’œuvres au salon des humoristes de Lyon, qui se tient Salle Lorenti, passage Ménétrier. [26] Pendant la même période, elle a envoyé un Torse de femme en terre cuite au salon d’automne de Lyon qui a aussi ouvert ses portes.

Jeanne enseigne le dessin

Après avoir suivi les leçons de ses maîtres, Jacques Martin, François Guiguet, Auguste Rodin, Jeanne va maintenant enseigner. Elle part en Hollande avec sa fille, non sans une lettre de recommandation d’Édouard Herriot qui certifie que Madame Bardey est une artiste de grand talent. Il la connaît depuis longtemps et a eu à diverses reprises le plaisir d’apprécier et d’admirer ses œuvres. Il est persuadé qu’elle remplira ses nouvelles fonctions à la satisfaction unanime de tous ceux qui l’approcheront et que son talent sera apprécié en Hollande comme à Lyon. [27] D’après une lettre de sa fille Henriette à François Guiguet nous savons qu’elles sont à Ommen, province d’Overijssel, dans le centre-est des Pays-Bas. Elles ont à former au dessin une douzaine d’élèves de la Pythagoras school ayant entre 13 et 15 ans .

Suivant les conseils du conservateur du musée de Berne, le jeune Hans Seiler vient se former à l’école des Beaux-Arts de Lyon où Jeanne lui prodigue son enseignement. Elle en parle à François Guiguet dans une lettre : ... Je commence à comprendre qu’il faut beaucoup de temps pour peindre. J’ai pu transmettre à M. Seiler quelques bons principes et cela m’assagit. Je ne saurai jamais assez vous dire combien vous possédez la méthode des anciens. Plus je regarde mes cartes postales, plus je vois maintenant la manière de s’y prendre. J’ai été bien dure puisque si je compte les années où j’ai éprouvé votre patience et votre bonté à mon égard j’en rougis et je me demande si j’en serai jamais digne ! J’ai travaillé le pastel, je vais doucement ; j’espère vous voir bientôt. Vous me manquez sérieusement. N’oubliez pas que ma fille a tout son espoir en vous [28].

Dans la Gazette des Beaux-Arts, Henri Focillon [29]rend compte du salon d’automne 1926 à Paris, auquel il trouve une moindre saveur que naguère mais il note c’est aux sculpteurs que l’on doit en ces temps les plus beaux visages et la plus haute image de la figure humaine, parce qu’elle est plus abstraite et plus austère, parce qu’elle se sent moins des fatigues et des évidences de métier : la tête d’inconnu en bronze de Jeanne Bardey...

Faisant écho à l’exposition internationale qui s’est tenue à Paris en 1925, un salon de l’Art Décoratif Moderne se tient à Lyon au Palais municipal des expositions, quai de Bondy, de 1927 à 1929. Ferdinand Fargeot (1880-1957) et Marius Audin (1872-1951) en sont les fondateurs, et on relève le nom de Tony Garnier (1869-1945) parmi les membres du bureau. En 1927, Jeanne y expose un Marbre pour une entrée d’habitation, une Pierre sculptée pour un jardin, des Masques et une Frise.

Discours "A la gloire de Rodin"

Jeanne connaissait Édouard Herriot depuis le salon d’automne de 1910. Il faisait partie de ses relations et de ses appuis et visitait ses expositions lorsque ses responsabilités lui en laissaient le temps. Hubert Thioler, dans l’un de ses livres, notait avec humour à son propos : il avait sa pipe et ses pantoufles rue Robert, y écrivit en 1927, avec le concours de Mme Bardey, le discours qu’en sa qualité de ministre de l’instruction publique et des Beaux-Arts, il prononça à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de Rodin [30].

Rappelez-vous des mots adressés à Rodin par l’artiste lyonnaise 10 ans plus tôt : Tous les jours j’admire Michel-Ange et Donatello ces géants que vous égalez et fier comme eux attendez que le temps juge implacable vous mette à votre place d’honneur comme il a fait pour vos devanciers. Jeanne a sûrement largement inspiré le très beau discours d’Édouard Herriot.

Quelques extraits du discours d’Édouard Herriot [31]

… Auguste Rodin n’était pas insensible à cet enchantement du passé. En cette œuvre de cathédrale, en ce génial praticien, il y avait un grand seigneur ...
L’homme nous a quittés, mais, dans les belles salles éclairées et silencieuses, son œuvre sera désormais groupée en sa luxuriante unité. La devise composée par Rodin lui-même inscrite sur l’un des murs au-dessus du groupe des "Premières funérailles", en commente le sens profond : un Art qui a la vie ne restaure pas les œuvres du passé ; il les continue".
… Le pauvre fils d’un garçon de bureau et de la femme de chambre dessine à la petite école… L’élève a déjà la vocation qui fera de lui un sculpteur ...
Non, quelques mots ne peuvent rendre son œuvre si ample, où chaque production garde son sens, son histoire, sa valeur propre …
Un nom, lorsque nous parcourons ces salles, nous obsède : le nom du petit garçon florentin qui, longtemps travailla sans gloire à l’église de Santa Croce, avant de se rendre illustre et de devenir Donatello …
Chez l’un et chez l’autre la même conviction se traduit que le sculpteur doit s’accorder avec l’architecte. La méditation sur Dante, ne l’ont-ils pas, tous les deux pratiquée ? Pour preuve son enthousiasme à la découverte du groupe si contesté de Carpeaux. Sa bienheureuse pauvreté exige qu’il se forme par un labeur patient, qu’il travaille comme le plus humble ouvrier … qu’il se rende maître du métier …
Cependant c’est sa personnalité qui s’accuse franche de toute imitation.
Jamais la pratique structurale n’avait atteint « plus de fidélité ». Et, par le miracle de son talent, la vigueur de l’observation ne faisant aucun tort à la noblesse du style. La vie intérieure frémit sous l’enveloppe corporelle. Rodin retrouvant la tradition des vieux maîtres italiens, à l’image desquels il entreprend sa formidable Porte de l’enfer. L’adolescent de l’Age d’airain et le David ne sont-ils point les deux frères ? Rodin transformait son nez cassé que le jury du salon ne reconnaît pas, n’a-t-il point, inconsciemment ou non reproduit l’histoire de Donatello, du St Marc et des menuisiers de Florence ? …
Même intelligence dans l’adaptation générale du sujet ; même tendresse pour la matière ; même piété dans la façon de traiter la femme et l’enfant.


Discours prononcé le 14 décembre 1927 à l’occasion de l’Inauguration des jardins restaurés de l’Hôtel Biron

Jeanne pouvait être satisfaite car son maître se trouvait maintenant à la place d’honneur.

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Liens

Sources

  • Archives familiales.
  • Archives municipales de Lyon.
  • Bibliothèque Municipale de Lyon (Part-Dieu)
  • Centre de documentation du musée des Arts Décoratifs de Lyon.
  • Bibliothèque du Musée des Beaux-Arts de Lyon.
  • Maison Ravier à Morestel.
  • Catalogue de l’exposition des sculptures et dessins de Madame Bardey en 1921 à la galerie Bernheim Jeune.
  • Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin.
  • Hubert Thiolier, Peintres lyonnais intimistes.

Notes

[1Lettre de Jeanne Bardey à François Guiguet du 21/08/1917

[2Lettre de Jeanne Bardey à François Guiguet du 15/11/1918

[3La vie lyonnaise, N° 39 du 13/11/1920

[4Le Progrès 12 mai 1921

[5Le Salut Public 24/05/1921

[6Jean Bach-Sisley (1864-1944), poète, journaliste, conférencière, féministe de charme, chantre de l’amour

[7Madame Jean Bach-Sisley, Les Tablettes, Juin 1921

[8Pierre Lièvre, préface du catalogue de l’exposition chez Berheim-Jeune du 3 au 21 octobre 1921

[9La Renaissance 16/10/1921

[10Georges Bal, New-York Herald, 16/10/1921

[11Lettre de Jeanne Bardey à François Guiguet du 02/01/1923

[12Système philosophique ésotérique à travers lequel l’homme tente de connaître « Le divin » et les mystères de la vérité

[13Archives Municipales de Lyon en ligne 1217 WP 181 (Photo N° 198)

[14Lettre de Jeanne Bardey à François Guiguet du 27/02/1922

[15Lettre de Jeanne Bardey à François Guiguet du 10/05/1922

[16Lettre de Jeanne Bardey à François Guiguet, non datée, mai ou juin 1922

[17Le Progrès du 18 octobre 1923

[18Clément Morro, La Revue Moderne des Arts et de la Vie, 15 janvier 1923

[19Marcelle Chasteau épouse Tinayre (1870-1948)

[20Noël Tinayre (1896-1995)

[21Loys Delteil, graveur et écrivain d’art (1869-1927)

[22Préface de la plaquette « Quinze estampes » d’après Auguste Rodin, 1924

[23Hubert Thiolier, Jeanne Bardey et Rodin, page 62

[24Comoedia, 25 mai 1924

[25Madame Jean Bach-Sisley, Notre Carnet, 10 juin 1924

[26Salon des humoristes du 9 mars au 30 avril 1924

[27Lettre d’Édouard Herriot du 03/10/1925

[28Lettre de Jeanne Bardey à François Guiguet du 08/05/1926

[29Henri Focillon (1881-1043), historien de l’art français, professeur d’histoire de l’art, directeur du musée des Beaux-Arts de Lyon de 1913 à 1924

[30Hubert Thiolier, Peintres lyonnais intimistes

[31Texte tiré à 100 exemplaires, achevé d’imprimer le 31/01/1928

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