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L’imparfaite histoire de Parfait PARFAIT

Le vendredi 23 septembre 2022, par Sonia Landgrebe

Lors de mes recherches généalogiques, j’avais déjà croisé des Jean JEAN, Thomas THOMAS ou encore Marie MARIE. Je savais donc que l’homonymie de nom et de prénom ne faisait pas peur à nos ancêtres. Mais je n’imaginais pas tomber un jour sur un Parfait PARFAIT, bien plus connoté que ces prénoms classiques du calendrier chrétien ... Si l’on est aujourd’hui généralement conscient de l’influence qu’un prénom peut avoir sur la personnalité et le parcours d’un individu [1], était-ce le cas en 1786, à La Chapelle-sur-Loire (Indre-et-Loire), lorsque ce nouveau-né se vit en quelque sorte imposer cette double injonction de perfection ? Et quelle fut l’existence de ce dernier ?

Comment j’ai rencontré l’homme Parfait

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Le nom qui a accroché mon regard, en marge d’un acte de mariage à Ménars le 17 janvier 1840 (AD41, registre 5MI134/R5, vue 69/635).

Qu’on me pardonne un titre et un sous-titre quelque peu racoleurs, c’était tentant. Plus sérieusement, c’est en feuilletant virtuellement les registres d’état-civil de la commune de Ménars (Loir-et-Cher) que j’ai découvert l’existence d’un certain Parfait PARFAIT, marié avec une Ménarsoise en 1840.
D’abord amusée par cette trouvaille insolite, je n’ai pu m’empêcher ensuite de me demander quel avait pu être le parcours de cet individu à l’identité aussi connotée, natif d’une commune d’Indre-et-Loire située à plus de 100 kilomètres à l’ouest, et qui n’en était pas à sa première union.
Pourquoi ce prénom ? Y avait-il eu d’autres Parfait parmi ses ascendants ou ses proches ? D’où venait sa famille ? Lui-même, en avait-il fondé une ? Quels métiers avait-il exercés au long de sa vie, et qu’est-ce qui l’avait amené à changer de région ? Telles sont les dimensions que j’ai eu envie d’explorer, et que je vous invite à suivre avec moi au long de cet article.
Au préalable, nous explorerons les coutumes de l’époque en termes d’attribution des prénoms, et la popularité du nom « Parfait ».

Le choix d’un prénom au XVIIIe siècle

Comment choisissait-on un prénom autrefois ? Les coutumes ont varié selon les époques, obéissant à des conventions qui peuvent être ainsi résumées (et s’appliquent toujours de nos jours) :
« Le choix du prénom relève de décisions individuelles en bonne partie déterminées par le contexte social, étant forcément prises à l’intérieur d’un cadre institutionnel plus ou moins contraignant, au titre d’une certaine relation avec l’enfant (parrain et marraine ou parents) et en fonction de certaines motivations (religieuses et/ou sociales et/ou familiales, ou esthétiques lorsqu’un prénom est choisi en raison de sa supposée beauté). » [2]

Sous l’Ancien Régime, au sein des familles françaises et catholiques (ce qui fut le cas de nos PARFAIT), le prénom était traditionnellement choisi parmi les Saints de l’Eglise. Il s’agissait en effet avant tout d’un « nom de baptême », imposé au nouveau-né la plupart du temps dès son premier jour de vie ou le lendemain, et attribué par le parrain ou la marraine – souvent en fonction de leur propre nom de baptême.
On notera que les pratiques en matière de prénoms ont également pu être influencées par la région d’appartenance, certains saints étant plus locaux que d’autres.
Les parents avaient-ils leur mot à dire ? Ce n’est pas du tout certain. Ce n’est que progressivement, et surtout avec le XIXe siècle, que la pratique évoluera vers le choix d’un « prénom » attribué par les parents, et de plus en plus souvent multiple – ce qui permettra à la fois de continuer à intégrer un prénom donné par le parrain ou la marraine, et de distinguer plus facilement l’enfant d’éventuels homonymes.
Qu’en est-il pour notre Parfait PARFAIT, né en Touraine peu avant la Révolution Française ?

« Parfait », prénom et patronyme

Tout d’abord, notons que Saint Parfait, fêté le 18 avril, était un évêque du IXe siècle, martyrisé à Cordoue en Espagne [3]. Il s’agit donc bien d’un prénom chrétien, toutefois beaucoup moins courant que la multitude des Pierre, Jean ou autres François. Comme bien d’autres prénoms, il est également devenu un patronyme, classé par Filae au 4 649e rang des noms les plus portés en France depuis 1890 [4]. On le trouve principalement dans la moitié nord de la France.
J’ai eu la surprise également de constater, en faisant une recherche via Geneanet, que « Parfait PARFAIT » n’était pas un cas isolé  : aux XVIIIe-XIXe siècles, il en existe d’autres en actuelle Indre-et-Loire, mais aussi dans l’Orne, en Charente-Maritime, dans l’Allier ... Et je ne parle ici que de ceux qui ont reçu exclusivement ce prénom, pas de ceux qui ont été appelés « Joseph Parfait PARFAIT » ou « Paul Parfait Emile PARFAIT » etc.

Les PARFAIT de la Chapelle-sur-Loire (37)

La paroisse de La Chapelle Blanche (aujourd’hui La Chapelle sur Loire), située sur la rive nord de la Loire entre Saumur (à 25 kms) et Tours (à 40 kms), semble avoir connu depuis des siècles des PARFAIT sur son territoire, comme en témoignent :

  • les registres paroissiaux, qui regorgent de baptêmes d’enfants « PARFAICT » dès les actes les plus anciens (seconde partie du XVIe siècle) ;
  • l’existence d’un toponyme figurant sur la carte de Cassini (XVIIIe siècle) sous le nom de « Parfaittes », et ayant traversé le temps jusqu’à nos jours avec l’actuelle « rue des Parfaits », une longue artère qui parcourt la commune du nord au sud jusqu’à la Loire.
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Le lieu-dit « les Parfaittes »
Carte de Cassini, XVIIIe siècle (Geoportail).
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La rue des Parfaits, de nos jours
Elle compte de nombreuses maisons anciennes (IGN).

Notre Parfait est-il né et a-t-il grandi rue des Parfaits ? Difficile de le savoir, car les recensements n’existaient pas encore à l’époque où il a vécu à La Chapelle. En tout cas, en compulsant les registres paroissiaux, j’ai pu identifier sa lignée paternelle jusque vers 1600, soit 5 générations plus haut, et récolter au passage des informations sur les collatéraux également porteurs du nom.
Le premier élément frappant est que parmi tous les porteurs du nom PARFAIT que j’ai pu rencontrer dans les registres de cette paroisse, aucun n’avait reçu « Parfait » pour nom de baptême, que ce soit dans la famille qui nous intéresse ou dans d’autres branches homonymes (sans doute lointainement cousines). Et je n’en ai pas trouvé non plus parmi les générations suivantes.
De fait, le père et le grand-père de notre Parfait s’appelaient tous les deux Urbain (prénom extrêmement répandu à La Chapelle) ; son arrière-grand-père se prénommait François ; le père de celui-ci était lui aussi un Urbain ; et le père de ce dernier, né certainement à la toute fin du XVIe siècle, était ... Innocent.
Reconnaissons qu’un PARFAIT Innocent, ça ne manque pas de sel ! J’en ai d’ailleurs trouvé plusieurs, à cette époque plus lointaine. Mais passons sur cet autre prénom connoté, qui semble d’ailleurs ne plus avoir été porté à l’époque de notre jeune Parfait. Les autres noms de baptême relevés parmi ses frères, oncles, grands-oncles etc., étaient beaucoup plus traditionnels pour la plupart : Louis, Pierre, Jean, Joseph, René ... Notons tout de même que l’un de ses frères s’appelait Aubin, ce qui est un peu moins courant.

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Ascendance paternelle directe de Parfait PARFAIT, et prénoms relevés dans la famille.

Du côté des femmes, je n’ai trouvé à peu près que du classique : des Jeanne, Catherine, Marie, Geneviève, Anne, Françoise, Louise, ainsi qu’une Perrine et une Françoise Urbane qui étaient les sœurs de Parfait. Mais aucune Parfaite, ni d’ailleurs aucune Innocente.
Notre Parfait fait donc figure d’exception. Ce prénom ne lui venant visiblement pas de sa famille, sans doute a-t-il été apporté par son parrain ou sa marraine. Mais qui étaient ces derniers ?

Le parrain et la marraine du petit Parfait

Dès le premier regard, l’acte de baptême de Parfait PARFAIT, en date du 8 juillet 1786 à La Chapelle Blanche, attire l’œil par ses signatures nombreuses, aisées (pour la plupart) et, pour certaines, assez longues.

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Acte de baptême de Parfait PARFAIT, le 8 juillet 1786 à La Chapelle Blanche
(AD37, registre 6NUM6/058/083, vue 26/49).

• Le parrain, nous dit l’acte, est Furcy MENIER, fils du sieur Jean-Jacques MENIER, négociant. Il est donc d’un statut plus élevé que celui de la famille PARFAIT : en effet, le père de Parfait était vigneron, cultivateur ou encore bêcheur, et il ne savait pas signer. La précision « fils de ... » nous indique par ailleurs que le parrain n’était pas marié, et qu’il était probablement jeune. De fait, après recherche, il s’avère qu’il était même très jeune, puisqu’il est né dans cette même paroisse le 17 mai 1777 ; il n’était donc âgé que de neuf ans lorsque le petit Parfait est devenu son filleul ... Ce qui explique sans doute aussi le tracé moins affirmé de sa signature par rapport aux autres.
• La marraine est demoiselle Françoise Rose HERBAULT, fille du sieur HERBAULT marchand de Saumur ; pour le coup, sa signature est beaucoup plus ferme, avec de grandes lettres. Il semble d’ailleurs qu’elle ait signé la première. Le prénom de son père n’étant pas indiqué, je n’ai pas réussi à l’identifier (et j’avoue ne pas avoir eu le courage d’entreprendre une fouille longue et fastidieuse des registres de Saumur). Elle devait être jeune également, mais sans doute moins que le parrain, au vu de son aisance à signer. Là aussi, son statut social est clairement au-dessus de celui de la famille du nouveau-né.
• Enfin, outre celle du curé, d’autres signatures ont été apposées au bas de cet acte ; on remarque en effet deux autres signatures MENIER (qui apparaissaient déjà sur l’acte de baptême de Furcy neuf ans plus tôt), dont d’évidence celle de son père, et celle d’une certaine Marie SIROTTEAU femme de la GUERINIERE qui s’avère être la tante maternelle du parrain. Cette autre signataire est par ailleurs l’épouse d’un notaire de Gizeux, paroisse située à une vingtaine de kilomètres au nord de La Chapelle, également dans l’actuelle Indre-et-Loire.

Ainsi, notre petit Parfait PARFAIT a eu du beau monde, pourrait-on dire, autour de son berceau, ou en tout cas autour des fonts baptismaux ! Certes pas des noms prestigieux de la noblesse, mais ceux néanmoins de notables de la région.
A ce titre, il fait figure d’exception dans la famille, car aucun de ses frères et sœurs n’a eu ce privilège. Parfait est le petit dernier, huitième enfant d’Urbain PARFAIT et Jeanne PANIER – et issu d’un septième accouchement pour la mère, qui avait commencé dix-sept ans plus tôt par une paire de jumeaux (garçon et fille). Fait remarquable, les trois frères et quatre sœurs aînés de Parfait sont tous en vie ; les parents de Parfait ne semblent avoir perdu aucun enfant en bas âge.
Quelle que soit la raison de ce parrainage particulier (qui n’était pas pour autant une pratique rare), il est sans doute à l’origine de ce prénom inattendu, bien que ni le parrain ni la marraine ne l’aient porté eux-mêmes, que ce soit dans sa version masculine ou féminine. Ont-ils pris la décision eux-mêmes, ou s’en sont-ils remis à leurs parents ? Et dans les deux cas, pourquoi ce choix ? Existait-il une raison spécifique ? Le nouveau-né était-il particulièrement beau, donc ‘parfait’ ? Cela restera un mystère ... Je n’ose m’attarder sur l’hypothèse de deux enfants ayant choisi ce qui leur passait par la tête, et trouvant qu’un double « Parfait » cela sonnait très bien.
Notons au passage que Furcy est un prénom rare, plus encore que Parfait. Près de vingt ans plus tard, le parrain de Parfait nommera son propre fils Myrtil, ce qui est encore moins courant ...

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L’église de La Chapelle-sur-Loire où fut baptisé le petit Parfait,
juste en bordure de Loire (source : Geneanet).

Jeunesse à la Chapelle Blanche

Voici venu le moment de nous intéresser à la vie de Parfait, et à son étonnant parcours. Son existence est visiblement très loin d’avoir été parfaite, et nous allons voir qu’il a vécu bien des vicissitudes ...
De son enfance, qui se déroule à la Chapelle Blanche, nous ne connaissons pas grand-chose. Il perd sa sœur Françoise, âgée de 16 ans, alors qu’il n’est encore qu’un nourrisson ; la Révolution survient deux ans plus tard, alors qu’il n’est pas encore en âge d’en avoir des souvenirs. A 8 ans, il perd sa grand-mère paternelle, et voit sa sœur Jeanne se marier. A 12 ans, il perd son frère Louis qui en avait 19.
Lorsqu’il a 17 ans, c’est son frère Urbain qui se marie à Bourgueil ; et à 19, il perd son frère aîné Aubin, jumeau de Jeanne, âgé de 35 ans. Napoléon Ier, Empereur des Français, est alors au faîte de sa gloire.
Parfait vit-il toujours à La Chapelle à cette époque ? Ce n’est pas certain. Tout ce que je sais, c’est que dix ans plus tard, à l’âge de 29 ans, il habite Bourgueil, tout comme Urbain, son seul frère survivant. Cette commune proche de la Chapelle, à environ 6 kilomètres, compte à cette époque quelque 3 300 habitants.

Premier mariage – vingt ans à Château-Renault

Cependant, ce n’est pas à Bourgueil que Parfait s’installe durablement, c’est à Château-Renault, bourgade d’un peu plus de 2 000 habitants située dans le même département, mais à bonne distance de l’autre côté de Tours : plus de 70 kilomètres en effet séparent Château-Renault de Bourgueil et de la Chapelle Blanche.
Nous sommes dans les premiers mois de la Restauration, qui a vu revenir un roi à la tête des Français, après la chute du Premier Empire. Parfait se marie à Château-Renault le 24 octobre 1815, avec une lingère de 19 ans nommée Anne Françoise GAUNIN. La demoiselle, native de Villedômer (37) et domiciliée à Château-Renault, sait signer, contrairement à son futur.

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Château-Renault au début du XXe siècle
(source : Geneanet).

Il a adopté un métier qui semble nouveau dans la famille : celui de tisserand. Au moment de cette union, il a toujours ses deux parents ; ces derniers sont absents au mariage, néanmoins ils ont donné leur consentement devant le notaire de la Chapelle Blanche. Etaient-ils dans l’impossibilité de se déplacer, surtout vu la distance, ou ne le souhaitaient-ils pas ? Tout ce que nous savons, c’est qu’Urbain PARFAIT, père de Parfait, décèdera moins de trois mois plus tard. Peut-être était-il déjà malade et incapable de se rendre au mariage de son plus jeune fils. En tout cas, Urbain le jeune, frère de Parfait, a assisté à ses noces et a même été son premier témoin. Lui non plus ne savait pas signer.
Deux enfants naîtront successivement à notre jeune couple : d’abord Désirée Françoise, le 11 février 1818, puis Jean Gustave, le 26 septembre 1821. Les années suivantes sont muettes sur la famille PARFAIT ; notons seulement que la mère de Parfait, Jeanne PANIER veuve PARFAIT, décède en 1833 à l’hospice de Chinon, à l’âge avancé de 89 ans. Les déclarants n’étaient pas ses proches, mais des employés de l’hospice. Urbain, le frère devenu veuf, se remarie à Bourgueil un an plus tard ; Parfait n’apparaît pas parmi les témoins.
C’est à l’occasion du mariage de sa fille Désirée Françoise, encore toute jeune, qu’on le retrouve dans les registres. Couturière, elle se marie à 16 ans, le 18 juin 1834, avec Pierre VALENTIN, âgé de 30 ans et instituteur à Cangey (37), commune située à une vingtaine de kilomètres au sud-est.

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Signature de la fille de Parfait
(AD37, registre 6NUM8/063/014, vue 408/435)

La mariée signe d’une main relativement sûre l’acte de mariage, ce qui montre clairement qu’elle a reçu une certaine instruction.
Ses parents Parfait et Anne sont présents ; lui ne sait toujours pas signer, et elle signe « Anne PARFAIT » de son nom d’épouse. Il est toujours tisserand à Château-Renault.

Le 25 janvier 1836, Parfait PARFAIT devient grand-père à l’âge de 49 ans, avec la naissance de Pierre Paul Etienne VALENTIN, fils de Désirée Françoise, à Cangey. Hélas, les deuils vont ensuite déferler ce printemps-là :

  • Le 14 avril, Désirée Françoise décède à Cangey, moins de trois mois après son accouchement ; elle n’avait que dix-huit ans.
  • Le 19 mai, le petit Pierre Paul Etienne rend l’âme à son tour, à l’âge de quatre mois à peine ; c’est son grand-père Parfait qui déclare le décès.
  • Enfin le 15 juin, c’est au tour d’Anne GAUNIN, l’épouse de Parfait, de perdre la vie après vingt ans de mariage. Sans doute avait-elle été durement éprouvée par la perte successive de sa fille et de son petit-fils. L’acte nous indique qu’ils habitaient rue du Tertre St André.

L’année 1836 a donc été funeste pour Parfait PARFAIT. C’est aussi celle où on lui constate brièvement un autre métier : en effet, sur l’acte de décès de sa fille il figure comme aubergiste, et le recensement le fait apparaître comme cabaretier. Cela ne durera pas longtemps, car dès le décès de son épouse il est à nouveau tisserand. Parfait reste donc a priori seul avec son fils Gustave, âgé de 14 ans. Puis c’est le saut vers l’inconnu.

La famille PARFAIT au recensement de 1836 à Château-Renault, probablement peu avant le décès d’Anne (source : AD37, registre 6NUM5/063/001, vue 36/85).

Second mariage – sept ans à Ménars

Je ne retrouve la trace de Parfait que trois ans et demi plus tard, en janvier 1840, au moment de son second mariage et de son apparition dans les registres de Ménars (41), mentionnée au début de cet article.
Comment et pourquoi notre tisserand est-il arrivé dans cette petite commune du Loir-et-Cher, située à une bonne quarantaine de kilomètres à l’est de Château-Renault, et à plus de cent kilomètres de la Chapelle Blanche ? A cette époque, Ménars bénéficie visiblement d’une certaine attractivité : le village n’a jamais été aussi peuplé (plus de 700 habitants), et la création d’une école professionnelle par le Prince de Chimay, propriétaire du château, n’y est sans doute pas pour rien [5]. Mais il est peu probable que ce soit cet élément qui ait attiré notre Parfait. On remarquera toutefois que Ménars a un point commun avec la Chapelle Blanche, sa commune natale : les deux villages se situent en bord de Loire, sur sa rive droite.

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La rue Basse à Ménars, au début du XXe siècle
(Source : CRGPG).

Parfait habite déjà à Ménars au moment où il convole avec Catherine GILLES, célibataire de 48 ans (il en a 53). Native de la commune voisine de Villerbon, elle est domestique à Ménars, et ne sait pas signer. Aucun de leurs proches ne semble présent au mariage ; leurs témoins sont tous les quatre des ‘amis’.
Le couple n’aura pas d’enfants  ; sans doute Catherine était-elle déjà trop âgée. Ils semblent avoir déménagé plusieurs fois, toujours à Ménars : en 1841, ils sont recensés rue de la Rivière (qui correspond sans doute à l’actuelle rue de la Loire) ; en 1846, on les trouve rue Basse (qui en était le prolongement dans le bourg, aujourd’hui rue de Marigny) ; et en 1847, ils habitent rue du Paradis (le village compte actuellement une voie de ce nom, mais elle n’existait pas à l’époque).
Où était le jeune Gustave, fils du premier lit de Parfait ? Agé de 18 ans au moment du mariage de son père, il n’est pas recensé avec lui l’année suivante, ni ultérieurement. Il ne semble pas qu’il ait suivi son père à Ménars. Nous retrouverons néanmoins sa trace un peu plus tard.
La seconde union de Parfait PARFAIT ne durera hélas pas très longtemps : Catherine GILLES décède en effet le 20 mars 1847, à son domicile, après sept années de mariage. Elle était journalière et avait 55 ans ; Parfait est toujours tisserand, et en a 60.
Veuf pour la seconde fois, Parfait disparaît alors complètement des registres de Ménars. Et il s’en est fallu de peu pour que je ne retrouve jamais sa piste ...

La triste fin de Parfait PARFAIT

J’ai passé du temps à éplucher en vain les registres de Ménars, Château-Renault, Bourgueil, La Chapelle Blanche et même Villerbon (village d’origine de sa seconde épouse), pour y trouver une trace de Parfait. Et je ne serais probablement parvenue à rien sans l’entraide généalogique, qui m’a permis de le localiser bien loin des lieux où il avait vécu auparavant.
C’est le département de la Gironde qui lui délivre un passeport d’indigent, le 8 mai 1848. Parti bien loin de sa région d’origine, il n’avait donc pas les moyens de subvenir à ses propres besoins. S’est-il installé durablement là-bas ? Cela ne semble pas être le cas. En effet, à peine quelques jours après la délivrance de ce passeport, on le retrouve à Montlieu, dans ce qui était à l’époque le département de la Charente-Inférieure (actuelle Charente-Maritime), où est enregistré ... son acte de décès.
Parfait PARFAIT trépasse à Montlieu (17) le 14 mai 1848, chez un cabaretier du nom de Jacques BEAU qui l’hébergeait (un PARFAIT chez un BEAU ...). L’acte indique qu’il est natif de la Chapelle Blanche, mais aussi qu’il y est domicilié. Y serait-il retourné après son deuil à Ménars ? Je pense plutôt à une déclaration hasardeuse des témoins. Ses parents ne sont pas nommés, visiblement inconnus de ces derniers. Quant à sa profession de tisserand, indiquée sur l’acte, il ne devait plus réellement l’exercer, surtout s’il n’avait pas de domicile fixe ... L’âge qui lui est attribué, 62 ans, est à peu près juste ; il les aurait atteints deux mois plus tard.

Avait-il entrepris une existence errante, n’ayant plus personne à qui se raccrocher ? En tout cas, de la même manière qu’il était parti loin de Château-Renault après le décès de sa première épouse, il a quitté Ménars après la perte de la seconde, pour s’en aller encore plus loin.
Notre Parfait termine donc ses jours dans la plus grande pauvreté, bien loin des siens, ayant perdu presque tous les membres de la famille qu’il avait fondée. Il ne semble avoir gardé aucun lien avec ses frère et sœurs encore en vie.
Mais qu’en est-il de son fils Gustave ? Ce dernier avait-il lui-même fondé une famille quelque part ? ...

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Le parcours de vie de Parfait PARFAIT
De la Chapelle-sur-Loire à Montlieu-la-Garde
(noms actuels de ces communes). (Source : Google Maps)

Gustave, fils de Parfait PARFAIT

Ne trouvant pas le jeune Gustave avec son père à Ménars, je l’ai cherché en vain dans les registres d’état-civil et les recensements de Château-Renault. Puis j’ai fini par le localiser dans le registre des écrous de Tours, le 5 septembre 1849.
Agé de 27 ans, il est dit domicilié à Château-Renault, et exerce la profession de tanneur (un métier très répandu dans cette commune aux nombreuses tanneries). Inculpé de « séquestration de personne », il est mis aux arrêts à la prison de Tours ; néanmoins, il n’y reste pas longtemps, car un non-lieu lui permet d’être libéré une semaine plus tard.
Puis, plus rien. Gustave semble complètement absent des registres de Château-Renault, et les écrous de Tours restent également muets. A l’instar de son père, je ne l’aurais sans doute pas retrouvé sans un coup de pouce dans le cadre de l’entraide généalogique ... En effet, il est parti encore plus loin que son père, à Marseille !
C’est dans la cité phocéenne que Gustave décède, le 12 septembre 1867, à l’hôpital de la Conception. Journalier, âgé de 46 ans, il habitait au n°100 du Grand Chemin d’Aix, à Marseille. Le nom de ses parents ne figure pas (sauf pour son père de manière erronée, avec ses propres prénoms de Jean Gustave) ; les déclarants étaient tous deux des commis de l’hospice. Ils savaient néanmoins que le défunt était natif de Château-Renault.
Je n’ai pas fait de plus amples recherches pour savoir où et quand il était arrivé si loin au sud de sa région natale, et ce qu’il avait fait pendant ses dix-huit dernières années ; cela aurait été bien trop fastidieux, voire irréaliste. En tout cas, il est décédé lui aussi bien loin de sa famille  ; cela dit, ses parents proches étant tous défunts de longue date (son père, sa mère et sa sœur), connaissait-il seulement ses oncles, tantes et cousins de La Chapelle et de Bourgueil ? Ce n’est pas certain.
Son acte de décès nous apprend enfin qu’il était resté célibataire. Il est donc probable qu’il n’ait pas eu d’enfant, en tout cas pas de manière légitime.

Conclusion

Au final, on peut dire que la vie de Parfait PARFAIT a été bien loin de la perfection – et particulièrement difficile au cours de ses douze dernières années. Ayant perdu sa fille, son unique petit-fils et deux épouses successives, n’étant visiblement pas proche de son fils qui ne menait peut-être pas une existence honorable, il a terminé ses jours dans l’errance et la pauvreté, loin des lieux où il avait vécus, et loin de toute famille.
Peu devaient lui importer, alors, les parrainages qu’il avait eus à la naissance. Sans doute Furcy MENIER et Françoise Rose HERBAULT n’ont-ils guère joué de rôle dans son existence, en dehors des signatures apposées en bas de son acte de baptême, et de ce prénom qu’ils avaient accolé de manière insolite à son patronyme déjà bien chargé de sens ...
Ce que l’histoire ne nous dit pas, c’est comment Parfait PARFAIT a porté son nom : avec difficulté, avec fierté, avec indifférence ? A-t-il été en proie aux moqueries comme il le serait sûrement de nos jours, ou la chose était-elle complètement banale aux yeux de ses contemporains ? Il a emporté ce secret dans la tombe, et n’a pas laissé de descendance qui aurait pu en entretenir la mémoire.


[1Gueguen Nicolas, Dufourcq-Brana Maya, Pascual Alexandre, « Le prénom : un élément de l’identité participant à l’évaluation de soi et d’autrui », Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 2005/1 (Numéro 65), p. 33-44. DOI : 10.3917/cips.065.0033. URL : https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-internationaux-de-psychologie-sociale-2005-1-page-33.htm

[2« La prénomination en France du XVIIe siècle à nos jours : aspects diachroniques, diatopiques, diastratiques. » Denise BOYER, Université Paris-Sorbonne, 2016.

[4Quelques statistiques sur le patronyme PARFAIT : https://www.filae.com/nom-de-famille/PARFAIT.html.

[5A propos de l’histoire de Ménars et du prince de Chimay, voir sur cette page la rubrique correspondante : https://www.menars.fr/decouvrir-menars/histoire-et-personnages.html.

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