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La captivité du sergent Charles Thomas (1914-1919) 2e épisode


jeudi 7 mars 2019, par Noël Marandeau

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Pour lire le premier épisode

A la fin du premier épisode, nous avions laissé notre sergent Thomas, alors qu’après avoir quitté le camp de Bexten-Listrup fin août 1915, il se dirigeait, encore une fois en train, vers une nouvelle destination. Ce fut le camp de passage de Soltau qu’il connaissait déjà. Mais pour combien de temps ?

Voici la suite du récit de la captivité de Charles Thomas, de fin août 1915 à son retour en France en janvier 1919.

Retour au camp de Soltau puis Erfurt (fin août 1915)

« Nous ne restâmes guère de temps à Soltau puis nous réintégrâmes Erfurt. Là aussi nous ne restâmes que peu de temps car nous partîmes ensuite à Merseburg situé au nord-est d’Erfurt. »

Un courrier du 2 septembre nous apprend que Charles est de retour au camp de Soltau. Comme on l’a déjà vu, celui-ci étant un camp de passage, notre prisonnier n’y restera pas longtemps et sera de retour à Erfurt le 8 septembre. Mais à nouveau Charles sera dirigé vers le camp de Merseburg. Un courrier du 14 octobre nous apprend qu’il y est arrivé depuis le 12. Il explique également qu’il se trouve dans un endroit historique près de Leipzig et de Lützen. Immatriculé sous le n° 4225A, Charles sera affecté à la 3e compagnie, baraque 17A.

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Carte-lettre expédiée du camp de Merseburg

Séjour à Merseburg (octobre 1915-septembre 1916)

« Ce fut donc de nouvelles têtes à qui j’eus à faire et je n’ai que des idées très vagues sur ce nouveau camp où du reste je ne restai que quelques mois.
Ce que je me rappelle le plus, c’est que nous avions dans notre baraque un drôle de type comme compagnon. C’était un bandit dans le civil. Il était Parisien et interdit de séjour dans cette ville, ce qui ne l’empêchait pas de circuler dans Paris au nez de la police. Il avait été blessé et laissé pour mort sur le terrain. Des allemands progressant, l’un d’eux lui avait donné un coup de sabre à travers la figure car cela se voyait. Les brancardiers allemands l’avaient ramassé et transporté dans un hôpital où il fut soigné et resta plus de six mois entre la vie et la mort. Un bon sujet y serait resté, mais lui en était réchappé. Au camp, il fabriquait des faux cachets de la République Française et faisait des faux états, très bien imités, pour ceux qui voulaient rentrer en France, comme étant de la Croix-Rouge.

Nous étions à cette époque en l’année 1916. Un matin nous fûmes réveillés par toutes les cloches de la ville de Merseburg et toutes les maisons arboraient un drapeau ; nous nous demandions ce que cela signifiait. Nous l’apprîmes peu de temps après et cette nouvelle assombrit tous les Français. C’était l’annonce de la prise du fort de Douaumont, comme disaient les Allemands, pierre angulaire de Verdun qu’ils croyaient déjà en leur possession. Heureusement pour nous, leur vœu ne fut pas exaucé, mais que de tués de chaque côté. Puis les jours passèrent sans que la prise de Verdun fût annoncée, aussi reprîmes-nous espoir puisque l’on dit que l’espoir fait vivre.

Un matin, alors que nous étions dans la cour, nous aperçûmes dans le ciel un long cigare. Sur le moment nous nous demandions ce que cela pouvait-être. Lorsque cet objet inconnu fut plus rapproché, nous fûmes fixés, c’était un ballon dirigeable Zeppelin qui portait le nom de « Maria Luisa ». C’était la première fois que j’en voyais et ce fut du reste la dernière. En France, aux manœuvres de 1912 j’en avais déjà vus, mais pas si gros ni si long que celui-ci.

A Merseburg, je ne restai que quelques mois, ce qui fait que je ne pus entreprendre quelque chose, et pourtant certains dont j’étais, avaient commencé à suivre des cours de Français qu’il fallut encore abandonner. Cette fois ci un certain nombre d’indésirables comme moi, c’est-à-dire ceux qui n’étaient pas volontaires pour aller travailler changèrent de camp. Ce fut celui de Stendal qui nous accueillit. »

En réalité, en consultant le courrier de Charles, il s’avère que son séjour à Merseburg aura duré 1 an car le 1er septembre, il écrit une lettre à Ezilda lui annonçant qu’il est arrivé depuis 2 jours au camp de Stendal, ville se trouvant dans la province de Saxe au sud de Berlin.

Séjour à Stendal (septembre 1916-septembre 1917)

« A notre arrivée, quand je vis la façon dont nous étions installés, nous étions les uns sur les autres, je me suis dis : « Il faut que je demande à aller au travail car si une épidémie survenait, entassés comme nous l’étions, une grand partie succomberait ».Je me fis donc inscrire pour aller travailler à la campagne afin de changer d’air ; c’est ce que désiraient nos geôliers. Mais j’avais une idée en tête.

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Les baraquements du camp de Stendal
(source : site CP internet)

Je fus donc envoyé dans une ferme des environs où il y avait déjà deux Français ; le soir nous couchions dans une salle avec d’autres prisonniers qui étaient dans d’autres fermes des alentours. Je n’étais pas trop mal – à part les puces –, et la nourriture était meilleure que dans le camp. Le travail consistait à soigner les animaux, des vaches surtout, enlever le fumier et changer la litière, enfin le travail de ferme, et aussi à rentrer les betteraves à sucre qui étaient arrachées par des Polonais civils spécialisés dans ce travail. Comme c’était l’hiver, je me rappelle avoir fait des silos pour y mettre ces betteraves et aussi des pommes de terre, ce qui n’était pas facile car la terre était gelée sur au moins dix centimètres de profondeur. Il fallait des leviers pour entamer cette terre et en recouvrir ces légumes.

Un soir j’aperçu quelques chevreuils à moins de cent mètres de nous, ils n’étaient pas farouches car ils n’étaient pas chassés. Il y avait aussi beaucoup de lièvres car la chasse était interdite sauf dérogation ; celle-ci avait lieu une ou deux fois par an. Un jour, dans une battue les chasseurs en avaient tués cent un, mais ceux-ci ne sont pas de la même espèce qu’en France, ils sont plus gros. Nous, pauvres prisonniers aurions bien voulu en manger un peu mais nous n’y fûmes pas invités.

Le matin je m’empressais de me réfugier dans les étables, la température étant très froide dehors. Les Allemands se mettaient des caches-oreilles, ce que je n’avais jamais vu ; moi n’en ayant pas j’ai eu des engelures aux oreilles dont je me ressens encore de temps à autre.
Dans cette ferme qui était assez importante, nous étions trois Français. Mes deux camarades parlaient un peu l’Allemand et pouvaient ainsi s’entretenir avec les civils mais moi j’ignorais cette langue et cela est joliment ennuyeux de ne pouvoir se faire comprendre.
Un matin, alors que nous prenions notre petit déjeuner, il y avait auprès de nous un petit domestique allemand. Il m’a semblé qu’il avait l’air de se moquer de moi, je pris ma tasse de café et la lui lança à la figure. Il n’a rien dit et il a eu raison car j’étais énervé et cela se serait mal terminé.

Je commençais à me fatiguer dans cette ferme, aussi un beau jour je suis resté au lit, quoique dans celui-ci j’étais dévoré par les puces ; je me fis donc porté malade, bien que je ne le sois pas. Lorsque la sentinelle vint s’informer de ce que j’avais, je lui fis comprendre que j’avais mal aux reins. Comme il n’y avait pas de médecin, tout au moins pour nous, il apporta une bouteille d’huile de Ricin. Je ne pouvais pas refuser de la prendre et mis une cuillerée dans la bouche mais sans l’avaler et dès que le gardien fut parti je crachai son huile, mais son goût me resta longtemps dans la bouche.
Je restai couché deux jours, mais je m’y ennuyais, aussi quand la fille du fermier vint me rendre visite, elle me fit comprendre que je n’aurais qu’un petit travail, « klein arbeite ». Je fini par m’y décider. Ce travail consistait à monter dans un pommier pour y cueillir les fruits, ce qui n’était pas trop fatiguant.

J’avais bien dit à notre sentinelle que je voulais rentrer au camp mais il me répondait pas car il avait consigne de nous garder au travail.
Il me fallut trouver un autre système, voilà la façon dont je m’y suis pris. Nous écrivions à nos familles de temps en temps et comme je savais que nos lettres étaient lues avant d’être expédiées, j’en joignais donc une pour le commandant du camp où je lui expliquais mon cas. Je lui disais que d’après les conventions de Genève, n’étant pas obligé de travailler, et que le travail que je faisais ne me convenait pas, je demandais à rentrer au camp. Trois jours plus tard, une sentinelle vint me chercher au grand ébahissement de notre gardien.
Me voila donc revenu au camp de Stendal, pour peu de temps car un beau jour tous les sous-officiers réfractaires au travail furent emmenés dans un camp réservé pour eux ; cette-fois ci c’était à celui de Werben-sur-Elbe.
Pendant que j’étais à Stendal, c’était au moment où la Russie était en pleine révolution et avait presque cessé de se battre sur son front. Comme Stendal se trouvait sur la ligne reliant le front russe au front français, nous entendions, surtout la nuit, des véhicules ramenant des troupes et du matériel vers le front français. Aussi nous nous disions : « Quels assauts nous allions prendre ! »

Séjour au camp de Werben-sur-Elbe (septembre 1917-octobre 1918)

Le 10 septembre 1917, Charles envoie une carte à Ezilda lui annonçant son arrivée au camp de Werben. Ce dernier dépend de celui de Gardelegen, camp principal situé à environ 70 kilomètres au sud-ouest. Les paragraphes suivants comportant des erreurs de chronologie, j’ai précisé entre parenthèses, tout en respectant l’ordre de rédaction, les périodes correspondantes.
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Camp de Werben
(source : site CP internet)

En arrivant à Werben j’eus le plaisir de retrouver un de mes anciens camarades de la 2e compagnie où j’étais avant la guerre ; il se nommait Le Thallouidec, c’était un breton de Lorient ; peu de temps avant guerre il s’était marié avec une jeune fille originaire de cette ville et il avait demandé à être muté au 62e d’Infanterie à Vannes. C’est donc avec plaisir que nous nous retrouvâmes.
Pour nous occuper les Allemands nous faisaient marcher dans la cour du camp ; il y avait aussi des prisonniers Russes avec nous. En tournant, nous chantions des chansons patriotiques ; les sentinelles ne nous disaient rien, ne comprenant peut-être pas les paroles ou bien faisaient-elles mine de ne pas comprendre.
Le 14 juillet (1918), aidé d’un camarade, nous avions fabriqué des cocardes tricolores et en avions distribué à chaque homme pour l’épingler sur sa poitrine. Nous nous présentâmes ainsi au rassemblement mais l’officier allemand nous les fit enlever. Un moment après nous fîmes mettre sur un rang tous ceux ayant une décoration et nous défilâmes devant eux en faisant « tête gauche ». En voyant cela l’officier Allemand nous fit rentrer dans nos baraques, mais les Russes à leur tour ne voulurent plus marcher et cela faillit mal tourner pour eux.

Un beau jour nous devions aller aux douches ; moi je n’avais pas envie d’y aller, je restais donc dans ma chambre mais survint un « Feldwebel » (adjudant), qui passait dans les baraques et fut surpris de m’apercevoir. Je lui dis que j’étais malade mais comme je n’étais pas inscrit sur le cahier des consultants, j’écopai de quatre jours de cellule. En entrant dans celle-ci une sentinelle me fouilla ; j’avais mis un peu de chocolat dans mon caleçon mais il fut découvert et confisqué, seul mon couteau que j’avais mis dans la doublure de mon veston échappa à cette fouille.
Dans cette cellule sans lumière, une planche avec des puces servait de lit, puis sur celui-ci un bout de pain et un broc d’eau ; rien d’autre. La cellule à côté de la mienne était occupée par un autre prisonnier. La séparation était en planche et dans celle-ci, un nœud étant enlevé, mon voisin put me passer un peu de chocolat. C’était notre moyen de communication.
Ces quatre jours me parurent un siècle, surtout ce manque de lumière, aussi en sortant de ce lieu j’ai été ébloui par celle du grand jour et n’y voyais plus sur le moment.

A cette période (mai 1918), ma bourse étant à sec et comme je ne voulais pas demander de l’argent à ma femme qui n’en avait guère pour elle, je me décidai à aller travailler quelques temps, pour me refaire, dans une ferme. Comme gradé j’étais payé 0,20 francs alors que les soldats n’en avaient que 0,10.
La ferme où je fus affecté était assez importante. Nous étions quatre Français, un sergent de la Coloniale dont je me rappelle le nom « Trey d’Ousteau », c’était un Méridional, les deux autres étaient du Nord, l’un d’Armentières et l’autre de la Madeleine-Lille et moi. Il y avait aussi 7 Italiens donc des prisonniers.
Mes deux camarades du Nord s’étaient fait passer pour des sous-officiers mais n’étaient que simples soldats. Un jour il fallut faire venir de France des papiers prouvant que nous étions gradés, ce fut pour eux la découverte de leur faux grades. Je ne sais s’ils furent obligés de rembourser leur trop perçu.

Le travail que nous faisions dans cette ferme était assez dur. Nous devions sarcler les céréales ainsi que d’éclaircir les betteraves à sucre qui étaient par touffes et il ne devait en rester qu’une seule. Pour cela il fallait être tout la journée courbés en deux, et si au début cela allait à peu près, au bout d’un certain temps les reins n’en pouvaient plus ; j’essayais bien de mettre à genoux, mais ça n‘allait qu’un temps.
En plus des neuf prisonniers que nous étions, il y avait une cinquantaine de jeunes Allemands et derrière eux se trouvait un gardien muni d’une baguette avec laquelle il les menaçait s’ils ne travaillaient pas bien, mais je ne l’ai pas vu s’en servir ; nous, on ne nous disait rien. Mais mon Dieu !, j’en ai attrapé des courbatures.

Le propriétaire de la ferme était lieutenant mais il était en congé pour s’occuper de son exploitation. Il parlait un peu le Français et aimait bien causer avec moi principalement. Nous discutions sur la valeur des généraux allemands car j’étais assez renseigné et je lui disais que Mackensen était meilleur qu’Hindenburg, quoique cette question ne fût guère de ma compétence. Lors de l’avance allemande en 1918, le propriétaire de la ferme n’eut rien de plus pressé que de nous annoncer qu’ils avaient remporté une grande victoire ; je le savais déjà car nous étions bien informés et peut-être plus que bien des Français de l’intérieur. Cette nouvelle me causait une grande déception mais je ne voulais pas le montrer et lui répliquais que c’était une tactique du maréchal Foch qui commandait les troupes alliées et lui dirait pourquoi. Ce que j’avais prédit se réalisa peu de temps après avec la contre-attaque des Alliés et au tour des Allemands de reculer ; à ce moment ce ne fut pas mon patron qui m’en informa car il resta muet là-dessus.

Le gardien de notre petit commando était un vieux soldat ayant été blessé qui nous surveillait. Le dimanche il ne voulait pas que nous sortions, mais pendant qu’il surveillait d’un côté, moi et mon camarade Trey d’Usteau nous partîmes par une fenêtre, sans but défini. Nous déambulions dans la campagne, quand soudain un paysan nous héla ; nous nous demandions ce qu’il voulait ; ce n’était que pour nous faire visiter sa ferme. Celle-ci était importante car il y avait plusieurs dizaines de charrues et autres instruments aratoires, puis de chevaux, il était heureux de nous montrer tout cela. Il nous fit voir des femmes qui travaillaient, des Ukrainiennes, pour nous c’était des Russes. Elles étaient habillées de couleurs bigarrées un peu comme les Bohémiennes. C’étaient des femmes pas très hautes mais fortes et bien plantées. Les Allemands auraient bien voulu s’accaparer cette province riche de Russie s’ils avaient été victorieux.

Comme notre fermier ou gérant, je ne sais, ne parlait pas le Français, ni nous l’Allemand, il fallait nous faire comprendre par gestes, ce qui n’est guère pratique, aussi notre entrevue se termina là.
Un autre dimanche, nous nous étions entendus avec d’autres Français travaillant dans les environs pour nous réunir dans un café. Dans celui-ci où nous étions rassemblés, des civils allemands jouaient aux cartes, mais nous prisonniers, faisions un tel bruit qu’ils ne pouvaient plus jouer aussi la patronne du café nous mit dans une autre salle particulière où il y avait des fauteuils sur lesquels nous nous pavanions. Je me disais « si nos familles nous voyaient, elles ne se feraient pas tant de bile ».

Une autre fois je m’étais muni d’une gaule pour aller pêcher, avec en guise d’hameçon une épingle retournée. Je réussis malgré tout à prendre quelques poissons. Ainsi que vous le voyez nous nous distrayions comme nous pouvions ; ce laisser-aller annonçait la fin de la guerre. Sentant cela je demandais à réintégrer le camp, ce qui fut fait quelques jours après. Je croyais retourner à Werben mais ce fut un nouveau camp qui nous reçut : Gardelegen, un peu dans les parages de Werben (environ 70 km !).

Séjour au camp de Gardelegen (octobre 1918-janvier 1919)

Ce fut donc dans ce camp que nous apprîmes l’armistice du 11 novembre 1918. Dans le pays c’était une petite révolution ; le 10 il y avait eu un rassemblement de soldats allemands en rupture de front qui nous disaient « camarades, la guerre est finie, vous allez bientôt rentrer chez vous ! ». Vous pensez si nous étions heureux et nous nous disions c’est bien en effet la fin car il n’y avait plus de discipline et les soldats enlevaient les médailles de leurs officiers. Mais nous étions toujours prisonniers et il fallut attendre encore deux mois avant d’être libérés.

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Lettre du 15 novembre 1918

Nous ne recevions plus ni lettres ni colis ; et puis la fameuse grippe espagnole qui fit tant de victimes se mit de la partie. Il y eut bien des morts si bien qu’un jour je me trouvais avec la fièvre et tous les camarades autour de moi étaient aussi malades. Comme je n’étais pas trop fiévreux je ne fus pas mis à l’hôpital et je continuais à avoir de l’appétit mais mes jambes étaient faibles.
Je pris les couvertures des camarades hospitalisés et m’en recouvris, celles-ci me firent du bien en me faisant transpirer et au bout de quelques jours j’allais mieux.

La libération puis le départ du camp (janvier 1919)

Les prisonniers du camp envoyèrent une délégation à Berlin où se trouvait une mission française chargée du rapatriement des prisonniers. Le général français qui commandait cette mission nous dit de patienter et de ne pas nous évader individuellement – ce qui se produisait fréquemment – car ces évasions apportaient la confusion.
Ce n’est que le 4 janvier 1919 que mon tour vint enfin. Vous pensez la joie que ce fut pour moi et mes camarades lorsque nous montâmes en wagons ; non pas de bestiaux comme ceux qui nous avaient amené en 1914, mais bel et bien des wagons de voyageurs.
Nous voila donc en route pour la France et nos familles ; depuis le temps que nous l’attendions ce jour. Nous n’avions aucune idée de l’endroit où nous allions. Je regardais les gares mais elles ne me renseignaient pas ; ce ne fut que quand nous nous arrêtâmes à celle de Francfort que je me reconnu.
Nous étions encore sous la botte allemande car il y avait dans notre wagon des sentinelles allemandes. Elles nous disaient que les alliés ne resteraient pas toujours en Allemagne et qu’il faudrait bien qu’un jour ils s’en aillent. Il nous fallait être encore prudent et ne pas faire comme au camp de Langensalza où les prisonniers avaient pris le bois des baraques pour se chauffer ou faire leur cuisine ; les sentinelles avaient tiré sur eux et il y avait eu plusieurs tués.

Après avoir roulé un ou deux jours, je ne rappelle plus au juste, notre train s’arrêta dans une gare, nous ne savions laquelle mais qui s’avéra être celle de la ville de Worms sur le Rhin ; celui-ci à cet endroit étant très large.

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Lettre écrite de Worms le 13 janvier 1919

Lorsque nous débarquâmes, personne ne nous attendait pour nous recevoir ; nous poireautions dans la rue sans savoir où aller. Un officier qui se trouvait parmi nous alla voir dans le pays quelqu’un à qui s’adresser ; lorsqu’il revint nous fûmes dirigés sur un ancien hôpital allemand où nous nous installâmes comme nous pûmes ; quant à la nourriture, nous n’avions aucun ravitaillement. C’était un drôle d’accueil. Autour du bâtiment restaient encore quelques feuilles de choux que nous fûmes heureux de trouver. Il en fut ainsi toute la semaine, notre patience était mise à rude épreuve.

Un jour j’appris qu’un train partait dans la direction de Nantes, je n’avais pas été désigné, mais quand je vis dans la cour des prisonniers ou plutôt d’ex partant prendre le train dans cette direction, je me faufilai parmi eux. On nous donna une boite de « singe », c’est-à-dire du bœuf en conserve, plus une boule de pain et hop, en route ! Il y avait, parmi ceux qui restaient à nous regarder partir, un autre camarade de ma commune de St-Michel, il se demandait comment cela se faisait et que lui restait.
Donc me voila parti pour Nantes ; je n’avais pas les yeux assez grands en retrouvant la terre française après plus de quatre années d’exil.

Dans le train qui nous avait conduits de Gardelegen à Worms, nous étions passés, comme je vous l’avais dit, par Francfort ; la voie ferrée dominait la ville et alors que le train était arrêté, des rapatriés jetaient du pain aux enfants qui s’empressaient de le ramasser car la population des villes était à ce moment-là affamée.

Pour en revenir à notre train allant à Nantes, je regardais les stations par où nous passions. Parmi les villes les plus importantes, la première fut Metz, puis Frouard, banlieue de Nancy, Bar le Duc, puis nous rattrapâmes la vallée de la Loire, ensuite Montargis, Tours et arrivâmes enfin à Nantes. Là j’allai dans un bureau où je fus payé, tout au moins je reçu une certaine somme en attendant le complément.
Il me fallait à présent prendre le train pour Luçon, dernière gare. Je n’étais pas seul allant dans cette direction car il y avait deux autres prisonniers rapatriés, l’un de Triaize et l’autre comme moi de St-Michel.

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Liste des prisonniers transférés fin 1915
(Source : Centre International de la Croix Rouge)
Cliquez sur le document pour l’agrandir

Une fois arrivé à Luçon, comme personne ne nous attendait, il nous fallut faire la route de St-Michel à pied, un trajet de 15 kilomètres, et de nuit. Mais le temps était beau, les étoiles étaient avec nous et puis nous avions le cœur à la joie, aussi nous fîmes ce parcours en chantant. Nous laissâmes le compagnon de Triaize à sa demeure puis avec l’autre de St-Michel nous continuâmes les 7 derniers kilomètres.
Comme j’avais peur que ma brusque apparition ne fasse trop d’effet à mon épouse, je frappais d’abord à la maison de ses tantes, puis chez sa grand-mère pour que ce soit elle qui annonce cette bonne nouvelle.
Après m’être restauré, je partis revoir ma petite épouse et faire la connaissance de ma petite fille Paulette qui venait d’avoir ses quatre ans. Inutile de vous décrire la joie en tombant dans les bras l’un de l’autre. Une qui ne riait pas, c’était ma fille, elle se demandait qui était ce bonhomme qui osait embrasser sa mère, elle s’habitua ensuite de faire ma connaissance. ».

Là se termine donc le récit de la captivité du sergent Charles Thomas.
Ainsi, après quarante et un mois d‘exil, de privations, de tristesse, mais aussi d’espoir, Charles a retrouvé la liberté, mais également son épouse Ezilda et sa petite fille Paule née pendant son absence. La joie des retrouvailles passée, ils iront tous les trois visiter leur famille en Vendée et en Anjou, puis après deux mois de congé, il rejoindra sa caserne à Fontenay-le-Comte, celle du 137e RI d’où il partit en août 1914 pour une guerre qu’il croyait, comme beaucoup à l’époque, qu’elle allait être courte.
Par la suite, à quinze ans de services il quitta l’Armée avec le grade d’adjudant et commença une nouvelle vie dans le civil. Il eut d’autres enfants, d’autres métiers dans d’autres lieux, mais ceci est une autre histoire.

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Carte du combattant
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4 Messages

  • Un bel aperçu du quotidien d’ un prisonnier de guerre français pendant la première guerre mondiale ,entre travail ,distractions et déplacements ...Mon père l’a été pendant la seconde ,il était simple soldat ,il avait retenu quelques mots d’ allemand qu’il nous répétait souvent :" Arbeit ,arbeit !"

    Cordialement,
    M.Hautot

    Répondre à ce message

    • Bonsoir Martine,

      Merci pour le « bel aperçu » du quotidien qui n’était pas lui, toujours beau, mais il fallait le raconter car on l’a souvent occulté.
      Que ce soit la première ou la seconde guerre mondiale, les prisonniers ont été marqués par leur captivité et en ont rapporté des mots ou expressions qu’ils ont, consciemment ou non, partagés avec leurs proches.

      Cordialement.
      Noël Marandeau

      Répondre à ce message

  • En plus de l’aspect émouvant, on ne peut qu’être stupéfait du style et de l’orthographe d’un « simple » sergent !!! Emploi du passé simple, phrases bien construites, emploi du subjonctif. Et même utilisation de la bonne formule « avoir à faire à » au lieu du banal « avoir affaire à »...

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    • Bonsoir René,

      Effectivement, quand j’ai lu le carnet de campagne, les souvenirs et les courriers de Charles Thomas à son épouse, c’est le style et l’orthographe qui m’ont étonné. De plus ses descriptions étaient parfois très imagées.
      Ce n’était qu’un"simple" sergent comme vous le soulignez mais un sergent cultivé qui maîtrisait bien notre langue.
      Pour le côté émouvant ce n’est qu’un petit aperçu car les lettres de Charles à Ezilda passaient par tous les sentiments, suivant s’il avait eu des nouvelles ou non de cette dernière. Je n’ai malheureusement pas trouvé les lettres écrites par celle-ci.

      Cordialement.

      Noël Marandeau

      Répondre à ce message

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