— Dites ! Maît’Gilles… J’y comprends pas grand-chose à tout s’remue ménage. Pourquoi don qu’not’bon Roi Louis, qu’a tant d’connaissances et n’a qu’faire de l’opinion d’un pauvre hère comme moi, veut-y absolument nous faire parler ?
¬— Parce que le royaume croule sous les dettes, Jacques, et toutes les tentatives de réformes du gouvernement ont échoué jusqu’à présent.
— C’est qu’c’est nous qu’on renflouera les caisses ?
— Mais non, grand Jacques ! N’aies de craintes ! Au contraire, il vaudrait mieux répartir les charges et faire payer les plus riches. C’est bien pourquoi, les privilégiés, qui ont tout à perdre dans les changements, font tout pour les empêcher.
— C’est qui ces privilégiés qui empêchent le Roi à s’point ?
— Vous souhaitez répondre, monsieur le curé ?
Gilles préside l’assemblée au banc d’œuvre, convoquée après vêpres au son de la cloche : le général de la paroisse. Un général exceptionnel, puisqu’il s’agit de dire, entendre et écrire, les plaintes et doléances des habitants de Vezin.
Tous les hommes majeurs, présents dimanche dernier, sont revenus ce soir, parfois accompagnés de plus jeunes membres de la famille voulant y être pour tout savoir.
Il y a même ceux des Rouches et du Breillon, que l’on n’avait pas vus depuis l’affaire du sieur Mertaux, tant ils ont eu du bruit ensemble [1].
Au printemps dernier, Marie-Éléonore, la petite servante dudit laboureur au Breillon, a déclaré qu’elle était enceinte des faits et œuvres de son maître.
Mertaux-le-vieux, ne l’entendant pas ainsi, lui refusa la réparation qu’il est pourtant de coutume admis.
La belle s’en fut le lendemain chez son père, demeurant aux Rouches, et revint avec lui pour composer.
Le père Berthuillier traita Mertaux de polisson et de canaille, quand le fauteur refusa de lui payer une somme de cent livres, considérant que la situation aux Rouches n’en valait pas cinquante… [2]. Berthuillier lui dit beaucoup d’injures, à cause que Mertaux ne voulait pas réparer sa fille à bon niveau. Comme un monstre vomi de l’enfer, le père, furieux, repartit chez lui, suivi de Marie-Éléonore.
Le lendemain, le laboureur du Breillon fut pris par les cavaliers de la maréchaussée [3] et conduit en prison à Rennes, pour le contraindre à payer la somme de cent livres réclamées, qu’il était juste qu’il paya à sa servante à qui il avait fait un enfant ; outre les frais de justice augmentant de pareille somme.
C’est depuis que, ni les Breillon, ni les Rouches, ne viennent au général, de peur de s’asseoir à côté.
Mais, ce soir est un autre soir… Même si Mertaux-le-vieux et le père Berthuillier ne se sont point salués ni regardés, ils n’ont pu s’empêcher de venir trôner au milieu de leurs aînés en une telle occasion.
Chacun est venu avec sa chandelle, et les plus proches ont dû aller chercher des tabourets chez eux, car il n’y avait pas assez de bancs dans l’église pour asseoir tout le monde.
Le curé Pierre Ruault prend la parole.
— Les privilégiés ? Ce sont ceux qui bénéficient du droit seigneurial : le droit de lever des impôts, le droit de rendre la justice sur leurs terres, le droit à des fonctions symboliques vous imposant la soumission. Ils peuvent accéder aux plus hautes charges de l’État qui, à eux seuls, leur sont réservées. Il faut, par exemple, démontrer quatre quartiers de noblesse pour devenir officier dans l’armée du Roi ; c’est-à-dire, prouver que du "sang bleu" coule dans les veines de ses quatre grands-parents. La noblesse, dans l’épiscopat, est aujourd’hui plus importante qu’elle ne l’était sous Louis le quatorzième ; presque tous les évêques sont nobles. Ces seigneurs s’enrichissent quand le pays s’enfonce dans la crise et la misère. Ils échappent même aux impôts royaux, grâce au système de rachat des charges fiscales [4] qu’ils ont imposé au Roi. Ils bénéficient des corvées, qu’ils vous forcent à exécuter gratuitement quand vous avez tant à faire, et le plus souvent, aux mois des plus travaillés de mai et d’octobre. Ils chassent où et quand bon leur semble, sans se préoccuper de vos récoltes qu’ils détruisent parfois avec leurs équipages [5]. Ils contrôlent les banalités [6], vous obligeant à utiliser et à leur payer l’usage du moulin, du four, du pressoir.
— À vous écouter, recteur Ruault, on oublierait presque qu’ils ont aussi le droit d’bancs ou d’escabeaux avec accoudoirs en vos églises, le droit à une tombe dans l’chœur, le droit aux armoiries dans les vitraux ou sculptées dans la façade, le droit de désigner les desservants [7] d’leurs chapelles, quand ce n’est pas d’nos paroisses…
— Je ne cherche pas à le faire oublier père Mathurin, mais les prééminences [8] d’Église accordées aux seigneurs ne le sont pas du fait des curés de campagne ! Tu peux m’en croire. Oui Gilles, vous voulez ajouter quelque chose ?
— Tous les privilégiés ne sont pas nécessairement des nobles. Des roturiers, propriétaires de terres, profitent aussi de la seigneurie banale [9], et aujourd’hui, ce sont les bourgeois des villes qui accumulent les richesses en rachetant des tenures [10]. C’est bien eux qui organisent le plus souvent la hausse du prix des grains. Et puis, il y a les avocats, les notaires, les négociants de Rennes, qui se battent pour occuper tous les postes de représentation du tiers état dans les assemblées. Ne croyez pas que c’est pour défendre les intérêts des gens des campagnes. Ils se moquent de nous, les "pieds gris", de la même manière que le haut clergé se moque du bas. Nous n’aurons pas plus de places que les nobles évêques n’en donneront à nos recteurs. Si nous laissons les choses aller, les curés ne seront pas plus nombreux dans l’ordre du clergé que les laboureurs dans le troisième ordre… Oui Grégoire, nous t’écoutons…
Grégoire est notre maréchal-ferrant, forgeron et taillandier [11]. Il quitte rarement son atelier aux murs noircis couverts de suie, ouvert par tous les temps sur sa courette pavée, visible des passants, habitants de Vezin et pèlerins, allant par ce chemin prendre l’eau de la fontaine Saint-Méen [12].
Ce soir, il a pourtant abandonné son épais tablier de cuir, mais, je ne peux m’empêcher de le voir comme il est donné à chacun de l’apercevoir au travail : les manches retroussées, tirant à main droite la chaîne de son soufflet qui geint sous la pression, attisant le foyer en gerbes d’étincelles. De sa main gauche, au bout de très longues pinces, il sort de sous les charbons rougis, un morceau de métal cramoisi qu’il pose sur l’enclume ; lâchant le soufflet à droite, il empoigne le lourd marteau qui entame sa danse bondissante et carillonnante jusqu’à forger la forme exactement désirée, imaginée et dessinée dans sa tête, avant de devenir réalité.
Il garnit de fers les pieds des vaches, des bœufs et des chevaux de tout le canton. Après avoir déferré les quatre pieds, il taille le sabot au rogne-pied, ajuste les fers en les posant rouges dans une odeur de corne brûlée, avant de les fixer avec les clous qu’il a lui-même forgés. Avec un ferrage de Grégoire, l’animal est bien chaussé six à huit semaines et plus selon le travail qu’il fournira.
Notre maréchal sait reconnaître le caractère et les originalités de la bête pour prédire les déformations d’aplomb des membres. Il détecte les causes de boiteries, soigne les pieds, et se charge de petites opérations. C’est lui le spécialiste de la vétérinaire [13], le maréchal vétérinaire.
Il sait tailler les surdents, réduire la queue des poulains, passer un anneau métallique dans le mufle d’un taureau pour mieux le maîtriser.
Grégoire sait tout faire à la forge. Il assure le ferrage des charrettes du père Colleu. Il tient en état les charrues et les herses.
Il est aussi serrurier, fabriquant : loquets, gonds, pentures et ferrures de portes.
Il trempe le métal dont dépend la qualité du tranchant de la hache, des socs, de la houe [14], des serpes, des bêches, des pioches, car il est aussi le seul taillandier du village.
Grégoire répond à Gilles :
— I s’est dit plein d’choses sur s’qui s’est passé à Rennes en janvier d’cette année. Y’a eu des morts et des blessés. Des journaliers, des porteurs de chaises [15], des porteurs d’eau [16], des domestiques, des gens de livrée [17], sont v’nus au Champ Montmorin [18] pour protester contre l’prix du pain et la réforme des États, à cause de quoi les s’cours aux indigents étaient bloqués. Y s’dit même qu’ils z’ont acclamé les nobles qui étaient au Parlement pour obliger les bourgeois à rétablir l’ordre. J’y comprends vraiment plus rien !
— Foi d’Jan-Martin ! Y s’fait des émeutes populaires où il périt beaucoup d’monde ! Soi-disant qu’c’est à cause de l’exil du Parlement, mais, j’crois plus vrai, qu’c’est la misère causée par le peu d’commerce actuel qui rend l’monde coléreux…
— T’y crois, toi, qu’les émeutes de janvier ont été vraiment voulues du peuple. C’est pas plutôt les aristos qu’ont soudoyé des pauv’gens et, des fois, les domestiques leur appartenant, tout bêt’ment, pour nous monter cont’les bourgeois d’la ville grande ?
— S’il te plait Mathurin, ne coupe pas Jan-Martin, son opinion vaut la tienne !
— Gilles… Gilles, m’autorises-tu à répondre ?
— Bien sûr Jan, que veux-tu dire ?
— Tout cela n’est pas simple, je l’accorde à Grégoire, c’est pourquoi je voudrais rappeler quelques réalités. La Bretagne est l’une des rares provinces françaises [19] à disposer d’une assemblée régionale, appelée les États de Bretagne, qui discute et négocie directement avec les représentants du Roi pour défendre les intérêts bretons. Peuvent participer aux États de Bretagne, tous les nobles, sans exception, les neuf évêques de la province, un chanoine de chaque cathédrale, les abbés de quarante abbayes. Le tiers état, lui, voit sa représentation réduite à un ou deux délégués bourgeois, désignés par 42 villes. Et pourtant, les membres du tiers sont pour la plupart anoblis ou en passe de l’être. Ni le bas clergé, ni le peuple des villes, ni surtout les paysans, ne sont représentés au sein du tiers aux États de Bretagne. Cela n’empêche que la tension est très forte entre les nobles, d’un côté, et les bourgeois, de l’autre. Les nouveaux riches se battent contre la noblesse aristocratique pour accroître leur participation et leurs pouvoirs au sein des assemblées. En convoquant les États généraux à Versailles pour le mois de mai de cette année, le Roi a mécontenté gravement tous les Députés bretons, dont la réunion des États de province était prévue de longue date, en décembre et janvier. Il rendait ainsi quasiment inutile cette assemblée bretonne, à quelques mois seulement des États généraux. Quand la décision royale, de doubler la représentation du tiers aux États généraux du royaume, tombe le 27 décembre, le Roi conforte les bourgeois bretons qui s’engouffrent dans la brèche ainsi ouverte et réclament la même représentation aux États de Bretagne. Quand Louis décide, le 3 janvier dernier, d’ajourner les États de Rennes, dont le climat d’opposition nobiliaire lui fait craindre de voir la perception des impôts perturbée, il rend les nobles furieux, qui voient dans cette décision une collusion du Roi avec les bourgeois du tiers.
— Si j’comprends bin, nous autes, nous avons plus intérêt à s’que le tiers soit nombreux pour ête plus forts, même si ça doit profiter aux riches pour un temps. Et nous d’vons nous bat’, à l’intérieur du tiers, pour qu’les laboureurs soient mieux r’présentés. Si les curés font autant qu’nous pour prendre les bancs du clergé à la place des évêques, yaura plus qu’à s’mette d’accord avec eux pour s’faire écouter du Roi.
— C’est bien vu Grégoire ! C’est pourquoi, moi, Gilles Morinays, syndic de Vezin, désigné par vous Député à l’assemblée de sénéchaussée de Rennes, chargé de rédiger, en votre nom, le cahier des plaintes, doléances et observations de cette paroisse, je vous propose d’écrire le premier article de la façon suivante : "Les habitants de Vezin désirent… que le peuple des campagnes soit mieux représenté aux États particuliers de la province et aux autres assemblées quelconques de la même manière qu’il l’est aux États généraux". Vous m’avez bien entendu, j’ai dit : "le peuple des campagnes" et non pas les riches bourgeois des villes qui prétendent être le tiers à eux seuls. C’est notre manière, à nous, de répondre aux vues bienfaisantes de notre bon Roi Louis, qui nous écrit le 16 mars dernier : "Sa Majesté a pensé qu’il ne pouvait priver ses sujets de Bretagne, du juste droit, qu’ils ont tous, ensemble ou séparément, d’être représenté à la prochaine assemblée des États généraux. Ils sont François [20] et se sont montrés tels, avec honneur, dans tous les dangers de l’État. Ils participent à tous les intérêts de la monarchie, ils sont associés à sa prospérité et jouissent de tous les avantages qui résultent de sa puissance ; aussi, le plus grand nombre des habitants de Bretagne regarderaient-ils comme un véritable malheur d’être négligés, dans un moment où tous les sujets du Roi nomment les Députés, qui viendront autour de Sa Majesté, travailler avec Elle au bonheur public, à la gloire et à la prospérité de l’État.
La déclaration royale, et la proposition de Gilles, sont accueillies par un concert de sabots claquant au sol, comme il semble être devenu la pratique pour exprimer l’approbation joyeuse du général depuis le dimanche dernier.












