Me secouant, comme je lui ai demandé de le faire chaque matin dans l’heure d’avant le lever du jour, Marie me tire d’un profond sommeil.
Je suis rentré très tard hier, à la nuit tombée, après avoir réglé les affaires d’administration du général, et je me suis effondré sur le lit à tombeau [1] sans que nous ayons échangé deux mots.
Marie a déjà allumé un feu de bois dans la cheminée du bas, et réchauffé la soupe qu’elle tient en chaleur dans le bassin [2].
Elle a sorti de l’armoire les braies et le chupen qu’elle me réserve pour les occasions, et les a pliés, soigneusement posés sur la maie placée au pied de notre couche.
Les enfants dorment à côté, tous trois dans le même lit clos de rideaux de serge [3] verte, Marie-Françoise et Rose tête-bêche, Pierre en maillot [4] au milieu.
— Tu es satisfait de ton général ?
— Très ! Je crois que nous avons bien travaillé.
— Tu te rends vraiment en ville aujourd’hui ?
— Oui. Je dois porter le cahier à l’assemblée de sénéchaussée.
— Les labours seront encore retardés !
— J’ai engagé un manouvrier de plus.
— Tu rentres quand ?
— Je serai de retour à l’heure du dîner. Le père Colleu va nous voiturer. Il reviendra nous prendre pour être de retour avant la nuit.
— Alors j’ai bien fait d’éconduire la Marie-Marguerite du Champ Guillaume. Ce jourd’hier, elle est venue quérir ta présence pour témoigner de la mort de son dernier qu’elle a accouché ce lundi. Elle voudrait le faire mettre en terre à l’église, dès ce matin.
— Il a été baptisé au moins ?
— Oui, c’est heureux ! Mathurine Le Faucheux avait été appelé pour la délivrance [5]. Elle a bien pris soin de poser le cordon coupé sur la tête [6] du nouveau-né, avant de lui malaxer le crâne qu’elle a remodelé [7]. Pour un premier garçon, après tant de filles, tu penses bien que le père Nédélec n’a pas traîné. Pendant que la matrone [8] s’affairait, il est allé prévenir le recteur Ruault, chercher son frère, le parrain, et la marraine, une belle-sœur [9] , tout en lançant les invitations à la parenté et au voisinage pour le baptême fixé à l’heure du goûter. C’est Mathurine, désignée comme porteuse [10] à l’église, qui a conduit l’enfant enveloppé dans un linge blanc. Après la cérémonie et les trois coups à la cloche de Saint-Pierre, on est allé plonger le petit Nicolas dans l’eau de la fontaine Saint-Méen, avant de le coiffer du chrémeau [11]. Puis, la compagnie s’est rendue à "la maison du Lion d’Or" [12]pour manger un morceau et se chauffer en prenant sa part de quelques bonnes bouteilles. Le père Nédélec s’exclamait beaucoup tant il était heureux de la naissance de son garçon, et il gesticulait d’autant plus que le cidre et le vin coulaient bien. Tout le monde faisait grand bruit. Avec la nuit, la Mathurine, titubante, a rapporté l’enfant tant bien que mal, et l’a posé sur le lit près de sa mère. Le parrain et la marraine ont porté chacun une bouteille à l’accouchée, comme il est ordinaire de le faire avant de se retirer en paix. Enfin seuls, Nédélec et Marie-Marguerite ont fini d’arroser Nicolas, avant de s’écrouler, épuisé de bonheur et d’une fatigue grossie d’ivresse.
Le soleil était déjà très haut, le lendemain, quand Marie se réveilla. Elle ne put que constater la mort de son fils, écrasé sous leur poids.
— Cela arrive si souvent ! Sans même avoir abusé… Chaque année, bon an mal an, sur la douzaine de baptêmes de la paroisse, nous enterrons bien... deux nourrissons et quatre à cinq enfants.
— Tu n’en as rien su du père Nédélec ?
— Il était présent au général. Il n’aura rien dit pour ne point avoir à en causer devant tout ce monde assemblé. Mais, la Marie-Marguerite est encore bien jeune, elle a le temps de lui en faire un autre petit Nédélec. Tiens ! On frappe au marteau de la porte. C’est sans doute Jan et Augustin…
Rose se lève précipitamment.
Pierre se met à brailler, réveillant Marie-Françoise.
Marie descend l’escalier, une chandelle à la main.
Je change de braies pour enfiler les bouffantes que je serre à chaque mollet, un pied posé sur la maie.
Les "ça ira !" et les quelques mots échangés qui me parviennent d’en bas me confirment l’arrivée de Jan et Augustin, mais aussi de René, le second brassier attendu pour la journée.
J’endosse ma veste longue, et je rejoins la compagnie dans la salle commune.
— Vous avez fait connaissance, c’est bien ! René se joint à vous, au moins pour deux journaux en suivant. Je rentrerai de la capitale fort tard et je ne sais de quoi demain sera fait pour moi. Vous continuerez donc, à trois, si je devais retourner en assemblée, sinon, ce que j’espère, nous serons quatre à la manœuvre ce jeudi. Ce serait bien, car il y a de quoi faire. En mon absence, bien entendu, c’est à Jan que vous devrez répondre.
Je donne à mon frère les instructions pour les travaux du jour. Chacun écoute, en silence, debout au milieu de la salle, tenant dans une main une écuelle fumante, dans l’autre la cuillère, les coudes levés, le regard et le nez dans la soupe que Marie a distribuée avant de me préparer une sacoche [13] de quelques victuailles à emporter.
— Il est grand temps d’y aller… Bon jour à tous ! Et à vous revoir au souper…
— Bonne chance Gilles ! Puisses-tu vraiment aider à changer les choses de la vie des plus miséreux qui espèrent tant après avoir osé dire ce qu’ils n’avaient jamais cru pouvoir dire.
Tout en prenant le chemin qui monte vers le bourg, la courroie de ma sacoche à l’épaule tenue à main gauche, une bourse battant devant, l’autre derrière, je ne peux m’empêcher de tourner et retourner mentalement cette phrase que Jan vient de prononcer. Comment ne pas s’enthousiasmer d’un tel élan général et de la confiance dont chacun m’a témoignée avec tant de ferveur ?
Mais aussi, comment ne pas redouter l’échec, face à tous ces espoirs nés de la convocation des États généraux et de la rédaction du cahier de la paroisse ?
Ce sont les propos du bailli, prononcés la semaine passée lors d’une audience au château, qui me reviennent sans cesse et me taraudent l’esprit…
Il m’avait convoqué dans la grande salle de justice, sans doute pour m’impressionner davantage, car il voulait m’entendre sur les plaintes et observations des habitants de Vezin, avant même que le général ne m’ait élu Député.
Je lui exposais que, "ce qui guide les gens de peu de biens, dans la contestation des charges et des abus dont nous sommes les victimes, ce n’est pas de disputer aux nobles leurs distinctions honorifiques, ni de confondre les rangs de chacun si utiles à la sûreté et à la tranquillité de la société. Mais, ceux des premiers rangs, nos seigneurs, ne doivent pas oublier que même aux dernières places, où se trouvent les plus pauvres, ce sont des hommes, comme eux, faits de chair et de sang par la volonté de Dieu. De ce fait, chacun devrait pouvoir contribuer aux charges publiques en proportion de ses facultés. Cette contribution, étant un devoir, elle ne saurait avilir quiconque et nul privilège devrait permettre de s’en affranchir".
Et le bailli de me répondre.
"Depuis quand un ange a-t-il l’audace de vouloir être traité à égalité d’un brillant Séraphin [14] ? Il en est des distinctions sur cette terre, comme il y en a dans le Ciel. Immunités, distinctions et privilèges, tout cela blesse ces messieurs les bourgeois de Rennes, qui n’ont pour espérance que de s’enrichir, toujours davantage, en niant la prépondérance et l’autorité que doivent avoir les gentilshommes dans tout État bien constitué. À les entendre, il faudrait que la noblesse soit réduite à marcher aux côtés d’hommes de rien ! Tous les individus ne peuvent jouir du même degré de considération ! Observez autour de nous, il y a bien des différences au sein même de la noblesse de Bretagne. L’écart est immense, entre les Carrossiers et les Cavaliers d’un côté, ceux qui ont le moyen d’aller à cheval, et les Fantassins ou les Épées de Fer, qui sont pour la plupart, des hommes qui, pour être nobles, n’en sont pas moins rustiques. Ils se disputent, se jalousent, tant leurs divisions sont importantes. Et pourtant, ils vous disent tous, qu’entre le dernier des gentilshommes et le Roi, il n’y a de différence que la Couronne, mais, qu’entre l’Épée de Fer le plus sauvage et le citoyen du tiers le plus distingué par son génie et ses talents, il y a plus de distance qu’entre le chêne immense qui voisine avec les Cieux, et l’humble violette qui perce à peine du gazon. Croyez-moi Morinays, nul ne pourra jamais changer l’état naturel du monde. Il ne faut pas se tromper de combat, nous sommes au cœur d’un complot d’une ampleur sans précédent, conduit par les ministres du Roi avec l’appui des riches bourgeois des villes, pour renverser l’ordre établi entre le Souverain, son peuple et la noblesse. Seuls les comploteurs, les membres des sociétés secrètes de pensée [15] , ont intérêt à bouleverser l’ordre établi, pour leur compte personnel, sans considération de la Nation ni du peuple qu’ils prétendent défendre. Je sais même, que la Noblesse n’est point du tout éloignée de consentir l’égale répartition des impôts, pourvu qu’on y mêle le clergé, bien sûr ! Mais, ce qui la révolte, c’est cet esprit d’indépendance et de prétention ridicule des bourgeois du tiers. Il faut à ces messieurs des places de procureurs syndics généraux, de greffiers des États, des charges de haute magistrature, des emplois et des dignités militaires. Vous, les gens des campagnes, vous voulez être entendus. Ils vous utilisent à vous faire dire ce qu’ils veulent, uniquement pour prendre les places, et quand ils les auront, ils vous laisseront à la vôtre, sans vous écouter davantage. Ne sont-ils pas plus éloignés de vous, dans leurs villes où ils accumulent leurs richesses, que le Seigneur qui partage votre vie pastorale, au cœur de son fief, au milieu de vos champs ?".
— Ça ira, Gilles ?
— Ah ! ça ira Pierre… Excuse-moi ! J’étais perdu dans mes pensées. La situation est si complexe et les contradictions si grandes, que parfois, je peine à trier le pour et le contre, chacun semble avoir sa part de raison. La seule certitude est bien que le peuple des campagnes souffre chaque jour davantage, que rien ni personne, jusqu’à présent, n’a pu soulager tant de misères, et que tout le monde semble vouloir s’attacher nos faveurs, avec des intentions déclarées généreuses, mais pas toujours aussi sincères qu’il peut paraître.












