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Laboureurs d’Espoirs

15e épisode Vous, Députés, vous déposerez ici votre cahier des doléances.

Le vendredi 8 mai 2026, par Alain Morinais

Nous suivons la longue file des marcheurs en sabots, qui vont sans hâte, le pas lourd, semble-t-il peu pressés de découvrir la destination vers laquelle ceux qui les précèdent les entraînent, entre les longues rangées de maisoncelles [1] en bois vermoulu, accolées pour se soutenir, alignées de chaque côté de la rue que la plus grande part d’entre eux emprunte pour la première fois.

Nous marchons côte à côte, deux par deux, rarement par trois, sans causer, chacun regardant et observant à l’entour [2].

Nous aurons ainsi parcouru le faubourg de Brest [3] , le quartier miséreux des maisonniers [4], pour atteindre un pont de pierres aux parapets de bois, qui enjambe le premier bras de l’Ille [5] avant de traverser un îlot que la rivière enceint, totalement inhabité, immense trouée dans la ville par laquelle on redécouvre la campagne que l’on pensait plus loin.

À gauche, c’est le grand moulin de Bourg l’Évêque, au milieu du second bras de l’Ille que nous franchissons dans sa plus grande largeur, pour pénétrer cette fois dans la rue de Brest qui prolonge le faubourg, avec ses grandes maisons de terre à pans de bois multicolores.

Le jour ne peut pénétrer les ruelles tant les constructions à étages sont élevées. Elles vont s’élargissant par le haut, les logis des seconds niveaux s’avançant en dehors sur les premiers, les troisièmes sur les deuxièmes, et ainsi de suite, toujours rétrécissant le passage jusqu’à se toucher presque, de l’une à l’autre des fenêtres, au-dessus de la rue fort humide, encombrée d’immondices malodorantes.

Dans cette longue ligne droite, étroite et sombre, la résonance des sabots, par centaines traînant sur les pavés, s’amplifie en un grondement insupportable qui pousse chacun à presser le pas pour en sortir au plus vite.

Arrivés sur le pont de la Perrière, nous pouvons respirer à nouveau, retrouvant l’air libre de l’espace non habité, jusqu’à entrer dans la ville haute par le carrefour Jouaust. Il conduit à la place des Lices, bordée d’hôtels aux rez-de-chaussée de pierres, les étages faits de bois et surmontés de toits "à l’impériale" [6] ; l’un des rares quartiers du centre à n’avoir brûlé, ouvrant sur les halles du foiral [7] toutes en longueur. Les maisons affichent leurs arrêtes murales taillées vives, et leurs ornements d’entrelacs [8] , de rinceaux [9]et de profils humains sculptés.

Les portes Mordelaises [10], portes piétonnes et charretières, encadrées de deux tours pourvues d’un pont-levis, sont la dernière étape avant la cathédrale Saint-Pierre. Elles donnent accès à la ville neuve, avec ses rues larges et droites, ses quartiers bien percés et bien bâtis, ses grandes places ornées d’édifices somptueux, vastes et uniformes, avec les hôtels particuliers des nobles parlementaires, aux rez-de-chaussée de granit et aux étages de tuffeau [11], qui font de Rennes, aux dires des bourgeois qui l’habitent, l’une des plus jolies capitales de province ; voulant sans doute faire oublier, que la plus grande richesse des quelques beaux quartiers, y côtoie la plus grande pauvreté des faubourgs miséreux, dont l’étendue ne cesse de progresser sur la campagne.

Sortant du passage de la Trinité, nous découvrons devant nous, de dos, le long cordon des hommes en noir, progressant lentement, de front sur toute la largeur des rues en enfilade, de la rue de l’Évêché à la rue Royale, formant une belle ligne droite jusqu’à la place du Palais.

À chaque croisement, les voies perpendiculaires déversent de part et d’autre leurs flux humains venus d’ailleurs.

J’observe, que plus nous approchons du Parlement [12], plus les souliers se mêlent aux sabots quand les étoffes et les allures s’affinent.
Ils seront devenus plus nombreux arrivés sur la place.

Nous voici enfin parvenus, face au palais, sur l’immense place carrée, bordée sur trois côtés d’immeubles à arcades de granit, surmontées de deux étages en tuffeau et d’un toit "à la Mansart", dont les façades, toutes identiques, sont à pilastres [13] avec des frontons triangulaires ou cintrés, et des corniches à modillons [14].

Au centre, le bronze équestre du Roi Louis XIV émerge, sur son socle, au-dessus de la foule tournée vers l’entrée du Parlement.

À l’étage, la fenêtre du balcon s’ouvre sur un petit homme gesticulant, qui, visiblement, s’adresse à nous sans que nous puissions distinguer clairement ses paroles.
— Qu’est-ce qu’il dit ?
— Chhhut… Chut…
— Taisez-vous, nous n’entendons rien !
— Il dit…
— Il dit quoi ?
— Vous devant, vous avez entendu ?
— Qu’est-ce qu’il dit ?
— Il dit que nous allons pouvoir entrer…
— Quand ça ?
— Dès que la porte sera ouverte…
— Nous pourrons entrer quand ils ouvriront la porte…
— Et quand est-ce qu’ils l’ouvriront cette porte ?
— Mais taisez-vous, on n’entend pas !
— Chuuut…
— Alors, ils vont l’ouvrir cette porte ?
— Il dit qu’il y a des intrus parmi nous…
— Des agents de la noblesse se sont infiltrés…
— Comme aux Cordeliers [15]en janvier…
— Oui, c’est ça !
— Il dit qu’il y aurait même des officiers [16] de seigneurs parmi nous…
— Il parle d’ennemis du tiers [17]
— Chut, mais taisez-vous donc, on n’entend plus !
— Ils n’ouvriront la porte que si nous les empêchons d’entrer…
— Et comment est-ce qu’on peut faire ?
— Nous ne connaissons personne, comment reconnaître les bons des mauvais ?
— On l’voit bien à leurs pieds et à leurs mains s’ils ont l’habitude au travail !
— Les ennemis du tiers ne rentreront pas…
— Les ennemis ne rentreront pas… Les ennemis n’entreront pas…
— Les ennemis n’entreront pas…
En grande partie, les paysans Députés reprennent en chœur :
— Les ennemis n’entreront pas… Les ennemis n’entreront pas…

Quelques mouvements, dans la foule, semblent indiquer que certaines gens envoyées de la noblesse, s’il en est, ne souhaitent pas insister davantage et préfèrent rebrousser chemin, discrètement, avant que l’affaire ne prenne des proportions plus dérangeantes.

La porte d’entrée du palais s’ouvre enfin, laissant un passage filtrant.
Chacun se met dans la file d’attente qui se forme sur quatre rangs, progressant pas à pas :

— Comment savoir, qui est qui ?
— I z’en ont de bonnes ! On les voit où les ennemis ?
— Toi l’Ami ! Tu viens d’où ?
— De Trédarzec…
— Trédarzec ! C’est où ça ?
— Dans le Trégor, à près de cinquante lieues [18]d’ici. On est arrivé ce jour d’hier, après deux journées de route.
— Fichtre ! Et moi qui geignais d’en avoir fait la moitié.
— François Presse et Jean Guérin, de Trédaniel, près de Saint-Brieuc, et vous ?
— Betton, à moins de cinq lieues…
— Pour vous, ça va ! Vous n’êtes pas obligés à loger en ville…
— La moindre chambrée est louée à prix d’or…
— On a fait plus de cinq lieues, avec le ravitaillement, heureusement !
— Trouver la nourriture à un coût raisonnable est devenu impossible…
— Les aubergistes abusent ! Ils nous font payer à plus du double de chez nous !
— Julien Plainfossé et Michel Amiot, de Cherrueix.
— Tu te rends compte, on s’connaît point et on est de Sains ! C’est pourtant pas bien loin de Cherrueix…
— Qui peut bien s’connaître ici ?
— Même pas nous ! On vient de Vezin, qui n’est qu’à plus d’une lieue, et l’on ne connaît rien, ni personne !

Nous pénétrons, avec lenteur, dans la cour intérieure pavée, où nous-nous entassons au pied de l’escalier à double volée desservant l’étage noble de l’édifice, la galerie du rez-de-chaussée étant réservée aux marchands.

Le petit bonhomme tout agité, apparu au balcon tout à l’heure, s’adresse à nouveau à nous, du perron.
— Il est parmi nous des hommes assez peu délicats, pour ne pas craindre de se déguiser en habits rustiques, et se déshonorer en tentant de dévoyer votre assemblée. La noblesse, irritée de tant de résistance du tiers, s’est employée à susciter ses laquais, ses porteurs de chaise et la truandaille, contre la bourgeoisie. Les nobles ne cessent d’œuvrer à nous diviser, en voulant nous distinguer en haut tiers des villes et en bas tiers des paroisses, quand il ne peut y avoir qu’un seul et unique tiers. Trois cents gentilshommes, des plus puissants de la province, ont couru par les campagnes, pour y empêcher les délibérations des généraux ou les détourner, et insinuer aux laboureurs, que le dessein du gouvernement est d’établir la gabelle [19] en Bretagne, et que les chefs du peuple, nos véritables représentants du tiers, seraient complices et vendus aux ministres contre le Roi. Or, ce sont bien les aristocrates qui se sont refusés à nommer des Députés aux États généraux, et ils n’en nommeront point. Ils se sont rassemblés en corps d’États, contre la volonté de notre bon Roi Louis. La postérité frémira d’horreur quand elle apprendra les noirs complots de vos ennemis. Amis et citoyens ! écoutez mon moyen. Tous les arts et métiers utiles et nécessaires à la vie ne sont-ils pas concentrés parmi nous ? Pendant que les nobles n’en savent faire aucun ! De là le moyen que je vous propose. Puisqu’ils veulent nous séparer d’eux, séparons les de nous, et entendons nous, tous à la fois, à leur retirer nos services : que le métayer cesse les labours de leurs champs ; que sa femme ne leur baratte plus le beurre ; que le boulanger leur refuse le pain ; le boucher, la viande, le traiteur, sa cuisine, les marchands, toutes les marchandises ; et, lorsqu’ils voudront présenter requête, que l’huissier refuse d’assigner, l’avocat de plaider, le procureur de se charger. Que le tiers, dans son entier, seul et unique, leur refuse ses services. Qu’arrivera-t-il s’ils sont obligés de se servir eux-mêmes ? Amis et citoyens, c’est là que je les attends ! Mais, c’est là qu’il faut être ferme, car, si vous les écoutez, ils vous endormiront de caresses. Les nobles sont si cajoleurs quand ils ont besoin de nous ! Mon cher Untel, mon brave Homme, mon bon Ami, cela ne coûte rien. Et quand ils ont récolté ce que vous avez semé, ils vous croisent sans même vous reconnaître, demandant à leur laquais "mais quel est donc ce drôle qui m’a salué ?". Alors, je vous le déclare, encore qu’il soit douteux que les hommes roturiers soient de la même espèce que les gentilshommes de Bretagne, mais, vu que quand ils sont déshabillés il n’apparaît entre eux aucune différence, il est arrêté, que, désormais, ils se regarderont comme égaux et semblables. Attendu que les riches ne le sont que par le travail des pauvres, et que les nobles ne subsistent que par les mains des roturiers pendant que les roturiers peuvent subsister sans les nobles, il est arrêté que désormais la noblesse ne fera plus fi de la roture, et traitera le tiers état comme un frère actif ou un père nourricier. Vive le tiers état, vive le Roi. Vive le tiers, seul, unique, et indivisible…
— Vive le tiers !
— Vive le tiers ! Vive le Roi ! Reprennent ensemble les Députés, à présent tous agglutinés dans la cour carrée…
— Citoyens ! Je vous demande de monter en ordre. Attendez ! Doucement ! Attendez ! Ne vous précipitez pas tant ! Il n’est nul besoin de se bousculer ! Et il est inutile, à ceux qui n’ont pas été régulièrement élus par leur général, de tenter de pénétrer à l’étage. Nous démasquerons les intrus, et nous vous en chasserons par la force, si vous nous y contraignez.
— Dehors les intrus !
— Amis ! Attendez… Du calme… À gauche, en entrant, tout au fond, se trouve la grand’chambre d’enregistrement. Vous-vous y présenterez quand la place se fera pour votre tour. Vous ferez enregistrer le procès-verbal de l’assemblée électorale qui vous a désigné, et vous y déposerez votre cahier des doléances. En attendant, il vous faudra patienter dans la salle des procureurs [20]jusqu’à la fin des opérations… Maintenant, vous pouvez monter !


Voir en ligne : Blog de l’auteur


[1Maisoncelle : petite maison.

[2À l’entour : aujourd’hui alentour.

[3Faubourg de Brest : faubourg ouest de Rennes, rue de Brest, aujourd’hui.

[4Maisonnier : petit cultivateur qui n’a qu’une maison, sans dépendances, et ne peut donc être que « journalier » ou « Brassier ».

[5Ille : affluent naturel de la Vilaine.

[6Toit à l’impériale : on dit « à l’impériale » parce que sa forme « bulbeuse » rappellerait celle de la couronne de l’empereur d’Allemagne, surmontée d’une boule ou d’une croix.

[7Foiral : champ de foire.

[8Entrelacs : ornement composé de lignes entrelacées.

[9Rinceaux : ornement fait d’éléments végétaux en enroulements successifs.

[10Les portes Mordelaises : construites vers 1440, elles constituaient la principale entrée de la ville qui en comptait dix. Les ducs de Bretagne franchissaient les portes Mordelaises, après avoir prêté serment de défendre l’indépendance de la Bretagne et avant de se faire couronner à Saint-Pierre. Elles tirent leur nom de la route qui partait de Rennes en direction de Mordelles.

[11Tuffeau : roche calcaire renfermant des grains de quartz et de mica, utilisée en construction, malgré sa friabilité, à la place du bois.

[12Parlement de Bretagne : le palais est construit entre 1615 et 1654. Le Parlement y est installé en 1655. L’incendie de 1720 épargne le palais qui sera brûlé par celui de 1994, avant d’être entièrement restauré.

[13Pilastre : pilier d’ornement, placé sur un mur de façade, en forme de colonne rectangulaire, avec une base et un chapiteau. Un pilastre n’est pas un élément porteur.

[14Modillons : petits ornements sculptés, répétés de proche en proche sous une corniche, comme s’ils la soutenaient, représentant des visages de la société médiévale : musiciens, jongleurs, amoureux, monstres, animaux.

[15Cordeliers : couvent des Cordeliers, d’où sont sortis les gentilshommes, l’épée nue et armés de pistolets, lors des émeutes des 26 et 27 janvier à Rennes. Lire l’évocation des événements dans le troisième épisode : « Les habitants de Vezin désirent… »

[16Officier : titulaire d’un office, d’une fonction seigneuriale ou royale.

[17Deux à trois mille personnes, selon les sources, se seraient présentées au lieu des neuf cents Députés attendus.

[18Une lieue = unité de mesure de distance, variable, environ 4 à 5 kilomètres.

[19Gabelle : Impôt royal sur le sel dont la Bretagne était exonérée.

[20Salle des procureurs, appelée aussi « salle des pas perdus ».

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